'Les Juifs' par opposition à 'Les Israéliens', A. Golan

Article mis en ligne sur le site Debriefing.org, le 28/10/2004

 
[Les internautes qui connaissent l'attachement de ce site (upjf.org) et de celui qui l'anime à l'unité nationale et religieuse du peuple juif en général et de l'Etat d'Israël en particulier, auront compris, j'espère, que le fait de mettre en ligne, ces derniers temps, un certain nombre d'articles dérangeants et qui semblent aller à l'encontre tant de mes convictions personnelles que de celles de l'UPJF, n'a pas pour but d'ajouter à la confusion ambiante, mais, au contraire, de clarifier les choses. Ce n'est probablement pas un hasard si la faille idéologique qui traverse depuis longtemps en profondeur la conscience des Juifs, en Israël et dans le monde, devient plus visible - et plus douloureuse - en ces temps de séismes géopolitiques et existentiels. J'y reviendrai dans un prochain éditorial. En attendant, il m'a paru utile, voire nécessaire, de faire connaître, en les traduisant pour un public francophone, ces opinions - apparemment iconoclastes, et qu'en tout état de cause, j'estime personnellement dangereuses pour la cohésion et le moral de notre peuple -, en raison du fait qu'elles sont loin d'être l'apanage de quelques intellectuels ou journalistes déjantés, mais sont, au contraire, partagées par de larges segments de la population israélienne et gagnent du terrain chez les Juifs de Gola. C'est à ces sources délétères que s'abreuvent les Juifs qui cherchent à tout prix à se défaire de leur judéité, et - cela va sans dire - les journalistes non-juifs qui s'imprègnent de ces conceptions de nature à alimenter leur anti-israélisme viscéral, avec d'autant plus d'allégresse qu'elles émanent d'Israéliens - ce qu'ils ne se privent pas de rappeler cyniquement lorsqu'ils les reprennent à leur compte. Ne serait-ce que pour cette raison, il importe que cet abcès soit débridé, d'une manière ou d'une autre. (Menahem Macina).]

 

Haaretz, 26 octobre 2004

 

Original anglais : "The Jews versus the Israelis".

Traduction française : Menahem Macina pour upjf.org.

 

Sur le pont qui mène de Bnei Brak au campus de l'université de Bar-Ilan, un nouveau slogan était brandi le mois dernier: "Commandant, nous sommes Juifs. Je ne puis faire cela."

Ce que l'auteur du slogan ne peut pas faire est clair : il ne peut procéder à l'évacuation des colonies. Mais le refus lui-même est moins intéressant que le raisonnement. Le soldat auquel fait allusion le slogan ne peut exécuter l'ordre, non parce que son coeur est brisé à la vue de familles arrachées à leurs maisons, ni même parce qu'il est convaincu, en vertu de sa conception de l'existence de membre de la droite, que l'évacuation de Gaza est une calamité. Toutes les raisons de son refus sont résumées dans l'expression prégnante: "Nous sommes Juifs."

Cette expression est un code qui, comme dans la Diaspora pré-sioniste, différencie un Juif d'un "goy", et permet tout aux juifs en vertu de leur statut de victimes. C'est également le code qui a mené des communautés entières de Juifs à se séparer de la famille des nations en raison de leur foi messianique, à s'isoler dans des ghettos, à tourner le dos à la modernité et à l'humanisme, et qui les a soumises à un destin exclusif, déterminé par la volonté de Dieu, dépouillant l'homme de sa liberté de choix et de la responsabilité de son destin.

Ce n'est pas un hasard si les colons emploient le mot "Juifs" dans leur combat actuel. Ce n'est pas une bataille pour Gaza, ni une lutte pour la démocratie ou le règne du droit. Ce combat, à propos d'un désengagement unilatéral, limité et problématique, met sur le devant de la scène - comme un projecteur concentrant son faisceau aveuglant sur un seul point caché - le grand problème qui couvait sous la surface de la société et de l'Etat d'Israël depuis 1967.

Le problème, que le public laïque modéré a essayé d'esquiver de toutes les manières, est celui de l'affrontement entre judéité et israélité. Ou, pour être plus précis, entre judaïsme et sionisme. Le sionisme posait un défi au "Nous sommes Juifs", de Rabbi Avraham Shapira et de ses disciples, parce qu'il affirmait que le destin du peuple juif est un problème qui dépend de l'action de l'homme, et non de celle de Dieu. C'est précisément suivant cette ligne erronée que les rabbins orthodoxes se sont désolidarisés du sionisme. Le mouvement sioniste religieux s'est arraché du messianisme quand il a rejoint les rangs de la normalisation sioniste. Mais pas pour longtemps.

Cette conception de l'existence "juive", que les colons essayent maintenant de soutenir, définit la vie, dans le cadre d'une pensée messianique, comme étant constamment menacée de catastrophe. Dans cette ligne, les pogroms et les sévères mesures antijuives étaient la preuve permanente du destin juif. Quand cette menace de catastrophe se dissipe, ou quand apparaît une chance de dissiper cette menace – par des accords diplomatiques ou d'autres mesures de normalisation – les colons "juifs" se donnent beaucoup de mal pour la recréer par le biais du refus, de la division nationale, en faisant sauter des mosquées [sic] et en assassinant un Premier ministre.

Le sionisme a tenté de faire revenir les Juifs dans l'histoire, c.-à-d., de les amener à un régime moderne et démocratique qui fonctionne conformément à la décision de la majorité et tient compte des circonstances changeantes. Les citoyens d'Israël, dans leur écrasante majorité, ne comprennent pas, peut-être, ce que ressentent viscéralement les colons, à savoir, que le plan peu séduisant de Sharon - comme le plan de partition, antérieur à la création de l'Etat d'Israël, le retrait du Sinaï après la campagne de 1956, et les accord d'Oslo – résonnent de l'aspiration sioniste à la normalité, à l'adoption de valeurs universelles, et au rejet réitéré de l'attitude destructive et messianique du "Nous sommes Juifs."

Le vote du désengagement de Gaza est donc un tournant décisif pour les colons. Jusqu'en 1967, sous la menace de l'Holocauste qui a fait entrer des portions supplémentaires du peuple juif dans le wagon sioniste, le messianisme a été relégué à l'écart. La victoire et l'occupation de 1967 lui ont donné une nouvelle impulsion. Le public laïque, déconcerté, a oublié pendant longtemps que le sionisme avait toujours considéré le territoire comme un moyen de réaliser la normalisation d'un peuple errant. C'est l'inverse absolu de la conception qui confère à la terre une valeur sacrée.

Par conséquent, c'est aussi un tournant décisif pour les Israéliens. Si le "Nous sommes Juifs" l'emporte encore sur l'aspiration à une vie normale, cela signifiera que le temps est venu de la tragique reddition finale du sionisme à la folie messianique juive.


Avirama Golan *

 

© Haaretz pour l'original anglais, et upjf.org pour la version française.

 

* golan@haaretz.co.il

 

Mis en ligne le 28 octobre 2004 sur le site www.upjf.org.

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Date de dernière mise à jour : 22/02/2014