La paix en échange de l'apostasie ? Menahem Macina

 

Texte repris du site Debriefing.org

29/10/04

En traduisant et mettant en ligne [...] l'article délétère d'Avirama Golan, paru dans Haaretz, le 26 octobre 2004, sous le titre « "Les Juifs" par opposition à "Les Israéliens" », j'annonçais la rédaction d'un éditorial consacré à « la faille idéologique qui traverse depuis longtemps en profondeur la conscience des Juifs, en Israël et dans le monde, [et qui] devient plus visible - et plus douloureuse - en ces temps de séismes géopolitiques et existentiels. »

Malheureusement, le temps me manque pour développer comme il le mériterait ce sujet délicat, auquel je compte consacrer un ouvrage spécifique. Je me limiterai donc aujourd'hui à une méditation de l'histoire religieuse d'Israël. Je suis conscient de ce que sa tonalité religieuse, voire mystique, en irritera plus d'un(e), mais je la crois nécessaire parce que, à mon sens, c'est dans la relation particulière et mystérieuse qui unit le Saint-Béni-soit-il, au peuple qu'il s'est réservé en propre (‘am segullah), que réside l'incompréhension irréductible suscitée par le destin d'Israël, tant chez les non-Juifs, que chez beaucoup de Juifs eux-mêmes.

On connaît la célèbre prophétie émise, contre son gré et sur inspiration divine, par le voyant païen Balaam, appelé par Balaq, roi de Moab, pour maudire Israël son ennemi (Nb 23, 9) :

« Oui, de la crête du rocher je le vois, du haut des collines je le regarde. Voici un peuple qui demeure à l'écart, il n'est pas mis au nombre des nations. »

Pendant des millénaires, les vicissitudes, souvent tragiques, de l'histoire du peuple juif ont semblé justifier cet apologue biblique, et les anciens rabbins s'y sont référés pour expliquer le destin particulier de leur peuple. Mais il s'en faut de beaucoup que les Juifs se soient accommodés de gaîté de cœur des exégèses et spéculations de leurs dirigeants religieux. Et de fait, leur histoire est jalonnée de tentatives - limitées et toujours infructueuses, mais à la récurrence significative - en vue de devenir « comme tous les peuples de la terre ».

L'Ecriture témoigne éloquemment de ces tendances « assimilationnistes » [1]. Dès l'« exode » et malgré les signes miraculeux qui l'ont accompagnée, le peuple, qui tourne depuis longtemps dans le désert, se plaint amèrement de la fadeur de la manne (cf. Nb 11, 4-5) et veut «retourner en Egypte» (cf. Nb 14, 3), ce que Dieu a solennellement proscrit (cf. Dt 17, 16).

Au VIe s. avant l'ère chrétienne, c'est sans doute pour répliquer à des récriminations analogues que Néhémie adresse des reproches tissés des mêmes réminiscences scripturaires (cf. Ne 9, 15-17) à sa communauté de "sionistes" avant la lettre, revenus de l'exil de Babylone avec la bénédiction de Cyrus, pour reprendre possession d'une terre d'Israël que leur disputaient âprement les Samaritains.

Quelques siècles plus tard, à l'époque hellénistique, le processus s'aggrave : c'est l'apostasie, comme en témoigne ce passage du premier livre des Maccabées :

« Alors surgit d'Israël une génération de vauriens qui séduisirent beaucoup de personnes en disant: Allons, faisons alliance avec les nations qui nous entourent, car depuis que nous nous sommes séparés d'elles, bien des maux nous sont advenus […] Ils construisirent donc un gymnase à Jérusalem, selon les usages des nations, se refirent des prépuces et renièrent l'alliance sainte pour s'associer aux nations. » (cf. 1 M 1, 11-15).

La Tradition aggadique juive postérieure a multiplié paraboles et exégèses pour battre en brèche cette tendance à l'assimilation, jugée néfaste et contraire au dessein de Dieu sur Son peuple. C'est ainsi que, commentant le passage de la Genèse : « et l'on vint le dire à Abram l'Hébreu [le’avram ha‘ivri], Rabbi Judah déclare : « Le monde entier est d'un côté [me‘ever ehad] et lui [Avram] de l'autre. Tandis que Rabbi Nehemiah affirme, pour sa part : « Il vient d'au-delà [me‘ever]... » [2].

On ne saurait mieux illustrer le particularisme juif.

Tout au long de l'histoire mouvementée de ce peuple, on voit à l'œuvre deux tendances : l'une, centrifuge, qui pousse les Juifs à s'assimiler ; l'autre, centripète, qui rappelle à Israël que sa vocation est d'être « du côté de Dieu », comme sur « l'autre rive » de l'humanité, et donc séparé des nations non juives. Et nul doute que c'est intentionnellement et par fidélité au dessein de Dieu sur le peuple qu'Il s'est choisi, que les Sages d'Israël ont comme « corseté » les fidèles juifs dans les mailles impénétrables d'un enseignement, de normes de comportement, de pratiques cultuelles et de traditions culinaires et vestimentaires, qui ont façonné la mentalité, les comportements et jusqu'à l'aspect du juif observant, au point de le désigner immédiatement à l'attention ombrageuse de ses contemporains de toutes les époques.

Mais tout cela changea avec l'avènement du « Siècle des Lumières », à la faveur duquel prit consistance un mouvement nationaliste et politique connu sous le nom de « sionisme ». Rappelons que, dans l'esprit de ses fondateurs, à l'époque des pogromes russes et de l'affaire Dreyfus, ce mouvement de réappropriation laïcisée du vieux rêve religieux exprimé depuis des millénaires par le souhait traditionnel : « L'an prochain à Jérusalem rebâtie ! », sous la forme d'une aspiration à recréer un état national sur la terre ancestrale, apparaissait comme la seule réponse adéquate aux violentes persécutions antisémites auxquelles n'avaient mis un terme ni l'émancipation, ni le loyalisme national dont les Juifs avaient pourtant fait la preuve dans tous les pays où ils s'étaient, dans l'ensemble, bien intégrés. Les théoriciens de ce mouvement étaient convaincus que leur peuple devait prendre en mains son destin politique et social, au lieu de subir la loi et les avanies des nations où il n'avait été, durant de longs siècles, qu'un hôte tout juste toléré, souvent humilié, menacé, spolié, voire mis à mort, et toujours contraint de composer et de ruser pour survivre et préserver ses acquis. A leurs yeux, seul un Etat fondé par des Juifs sur une terre juive, pouvait rédimer leur peuple, responsable, par veulerie ou résignation, de son image, alors universellement répandue, d'usurier, ou de colporteur cruel et cupide. Qui eût pu prévoir que la piètre terre lointaine, qui n'était alors l'objet d'aucune revendication nationale, et dont on n'eût jamais imaginé qu'elle serait un jour disputée au peuple qui en était issu, deviendrait un piège pour les Juifs qui, las d'être les parias des nations, avaient cru - tragique naïveté ! - recouvrer leur dignité et gagner le respect de l'humanité en devenant enfin une nation comme les autres ?

Il serait trop long de retracer ici les incessantes vicissitudes du peuple israélien, à l'existence politique duquel les Palestiniens opposent, depuis des décennies, un refus et une haine irrédentistes. Seuls les historiens pourront confirmer ou infirmer ce que j'affirme ici – conscient que j'exprime plus une intuition personnelle qu'une certitude issue d'une recherche spécialisée, qui reste à faire : le délitement de plus en plus généralisé, au sein de la société israélienne, de la conscience nationale et de l'identité juive, est en grande partie le résultat de l'usure et du découragement engendrés par la situation, apparemment sans issue, dans laquelle se débattent le peuple israélien et ses dirigeants politiques, sous la réprobation croissante et quasi universelle des nations.

Sur un point, au moins, les Palestiniens ont remporté une victoire décisive : ils ont réussi à ébranler le sentiment israélien d'être une nation juste et humaniste, à faire douter des couches de plus en plus larges de la population du bien fondé de la réappropriation nationale de cette terre où leurs ancêtres vécurent durant plus d'un millénaire. Ils sont parvenus à culpabiliser l'un des peuples les plus sensibles et moraux de la terre, en le persuadant qu'il agit en colonisateur et en spoliateur d'un autre peuple.

Il est dur, voire insupportable, d'affronter sans cesse, et ce durant plus de deux générations, la réprobation d'une grande partie de l'humanité, et de ne devoir sa survie qu'au maintien d'une armée et d'un armement dont le coût grève lourdement l'économie, sans parler de l'incidence des fréquents rappels sous les drapeaux de réservistes, et de l’impact pécuniaire et psychologique négatif qu'ils ont sur les individus concernés par ces mobilisations à répétition et sur leurs familles.

J'ai vécu suffisamment de temps en Israël pour témoigner, à mon modeste niveau, de l'épuisement moral et nerveux de nombreux Israéliens et Israéliennes, et des doutes qui les assaillent. J'ai maintes fois assisté, atterré, aux violents affrontements verbaux, voire physiques, entre religieux et laïques ; aux heurts idéologiques entre deux conceptions radicalement antithétiques de la manière de sortir de la situation de blocage mortel, consécutive à l'affrontement irréductible entre deux revendications nationales sur tout ou partie de ce malheureux pays. Je comprends la lassitude de ceux qui sont prêts à renoncer à cette spécificité juive et israélienne, parce qu'elle a coûté trop cher, en vies et en qualité d'existence, au peuple qui s'en est longtemps fait une fierté. Mais je ne puis approuver ce renoncement. Et ce pour une seule et simple raison – qui sera contestée par beaucoup – Juifs comme non-Juifs, je le sais -, à savoir que, même si – ce qu'à Dieu ne plaise ! – les Israéliens jetaient le gant et acceptaient de se laisser absorber dans un Etat unique palestinien (dernier chant des sirènes politiquement correctes, plus mortel encore que les précédents), leur apostasie politique et existentielle ne les sauverait ni de la peur, ni de la menace de leurs ennemis, et surtout ne leur procurerait certainement pas la paix à laquelle ils aspirent désespérément.

Le refus, par Arafat, du processus d'Oslo et des énormes concessions territoriales et politiques subséquentes proposées par Ehud Baraq – quelles que soient les justifications apologétiques palestiniennes et pro-palestiniennes qu'avancent quantité de faux apôtres de la paix – a convaincu la quasi-totalité de la population israélienne, toutes tendances politiques confondues, que les dirigeants politiques palestiniens ne veulent pas d'une paix négociée, et encore moins d'un partage de la souveraineté sur cette terre – qu'ils estiment leur en totalité -, mais sont farouchement déterminés à imposer à Israël une reddition politique et militaire sans condition, assortie d'une survie concédée par une absorption des Juifs dans une mer démographique arabo-musulmane – dont rien ne garantit qu'elle ne devienne, à plus ou moins longue échéance, islamo-extrémiste, avec les conséquences que l'on peut imaginer.


Au terme de cette analyse – largement insuffisante, je le confesse -, on comprendra que je récuse totalement le dilemme réducteur que tente d'accréditer, sans preuves, Avirama Golan, et selon lequel, « Si le "Nous sommes Juifs" l'emporte encore sur l'aspiration à une vie normale, cela signifiera que le temps est venu de la tragique reddition finale du sionisme à la folie messianique juive ».

En substance, ce que préconisent à leurs concitoyens ce Juif israélien et bien d'autres de même tendance, qui se glorifient de leur laïcité "éclairée" – à savoir, se « refaire une virginité politique » et « renier leur identité nationale juive pour s'associer aux nations », est la réédition moderne tragique de l'apostasie des Juifs du temps des Maccabées.

Comme ces « vauriens » de l'Israël d'alors, ils invitent tous les Juifs à les imiter dans leur démarche suicidaire, en disant : « Allons, faisons alliance avec les nations qui nous entourent, car depuis que nous nous sommes séparés d'elles, bien des maux nous sont advenus. »

Celles et ceux qui connaissent l'histoire du peuple juif savent ce qui en est résulté : la persécution d'Antiochus Epiphane, qui « publia… dans tout son royaume l'ordre de n'avoir à former tous qu'un seul peuple et de renoncer chacun à ses coutumes », et qui mit à mort, sans pitié, tous ceux et celles qui persistèrent à rester fidèles aux coutumes et traditions de leurs Pères. Il en prit ensuite moins d'un siècle et demi pour que les Romains, appelés à l'aide par les Juifs eux-mêmes pour résister à l'hégémonie païenne des Grecs, s'installent dans le pays et y fassent régner une occupation pire encore que celle des Grecs, qui suscita une large révolte juive, réprimée par de terribles massacres et le saccage du Temple, en 70 de notre ère, jusqu'à l'écrasement final de la rébellion (en 135), la mort de Bar Kochba, l'interdiction faite aux Juifs de se rendre à Jérusalem, la disparition de la souveraineté juive, puis l'exil et la dispersion de la quasi-totalité de la population dans les nations, jusqu'à ce jour.

Et si cette leçon d'histoire biblique ne suffit pas à dissuader les membres incroyants de ce peuple contesté de consentir à "l'apostasie" politiquement correcte de leur identité juive, à laquelle on les invite en leur faisant miroiter qu'ainsi ils échapperont à un destin fatidique, qu'ils se remémorent au moins la Shoah.

Un Juif ne change pas si facilement d'étoile, surtout pas celle dont les parents de leurs parents furent marqués et désignés à la mort, et qu'on accolera à leurs descendants, quoi que ces derniers affirment, nient ou renient.

Car ce que verront toujours leurs ennemis acharnés à les détruire, ce n'est pas ce qu'ils sont devenus, mais ce qu'ils sont, de par leur origine, à savoir : des Juifs.

© Menahem Macina



[1] Cf. Dt 17, 14 ; 1 S 8, 5.20 ; Ez 20, 32, etc.

[2] Tel est, en effet, le sens de l'exégèse, symbolique autant que populaire, du terme ‘ivri, accolé au nom d'Abraham en Gn 14, 13, que l'on peut lire dans le très ancien Midrash, Bereshit Rabbah, Parashah 41 (42).

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