Décryptage de la prétendue condamnation publique de la persécution nazie des Juifs, par Pie XII en 1942


Tout d'abord, il faut préciser que le texte universellement présenté comme constituant une condamnation explicite de la manière scandaleuse dont étaient traités les Juifs par le régime nazi, figure en tant que quatrième "voeu" d'une nomenclature qui en comporte six, dans le Radio-Message du pape Pie XII de Noël 1942 [1]. Contrairement aux affirmations de certains apologètes du défunt pontife, le ton n'en est pas plus dramatique que le reste du discours, ni prononcé « avec des sanglots dans la voix », comme l’ont dit ou écrit d’autres. Pire, des rarissimes enregistrements qui ont subsisté, les réalisateurs de vidéos pour des émissions consacrées à cette période et à cette thématique ne donnent que cet extrait, ce qui concourt à faire croire qu’il résume tout le discours ou qu’il en est le thème principal. Comme on le verra plus avant, il est  enchâssé dans le dernier chapitre de ce discours, sous la forme suivante:

Ce voeu, l’humanité le doit aux centaines de milliers de personnes, qui, sans aucune faute de leur part, et parfois pour le seul fait de leur nationalité ou de leur race, ont été vouées à la mort ou à une extermination progressive.

Outre que le mot « juifs » n’y figure pas, est-il avéré qu’il ne soit question que d’eux dans ce document ? Il semble, au contraire, que cette discrète allusion avait une « double destination », en ce qu’elle visait autant les catholiques polonais – terriblement persécutés, eux aussi, par les nazis – que les juifs.

Rappelons que les Polonais – sur le martyre desquels la papauté garda le même silence – se reconnurent aussi dans ce passage, comme semble l’attester un message du président polonais Raczkiewicz qui, avec d’autres personnalités politiques et religieuses en exil, ne cessait alors de harceler le Saint-Siège pour qu’il dénonce publiquement les exactions commises par l’Allemagne nazie à l’encontre de la (très catholique) Pologne. Dans un texte daté du 10 février 1943, Raczkiewicz reconnaît, au nom du gouvernement polonais en exil, que, dans son message de Noël, le pape

a condamné implicitement les cruautés allemandes ; il [le gouvernement polonais en exil] est reconnaissant pour ce qui a été fait, mais il est profondément persuadé qu’une condamnation explicite de ceux qui sèment la mort [...] rappellerait à la raison les masses allemandes en provoquant une réflexion salutaire et contribuerait à mettre un frein aux crimes commis [2].

L’hypothèse de la « double destination » est renforcée par ce qu’écrit un historien italien peu suspect d’hostilité à l’égard de Pie XII :

 […] Tittman fait part à Washington de ce que Pie XII était convaincu d’avoir parlé clairement de l’extermination des Polonais, des juifs et des otages, tous victimes « sans faute de leur part », en raison de leur race ou de leur nationalité […] [3]

Du coup, les termes généraux de « nationalité » et de « race », présents dans ce Radio-message papal, et sans cesse invoqués à l’appui de l’affirmation péremptoire selon laquelle Pie XII a parlé « clairement » de la persécution des « juifs », apparaissent dans une tout autre lumière. On peut légitimement se sentir mal à l’aise en pensant que l’absence de mention explicite du terme « juifs », tant reprochée à ce passage du message pontifical, a peut-être son origine dans cette « double destination ». Ce qui serait regrettable, dans ce cas, ce n’est pas que le pape ait ainsi fait allusion aux juifs ET aux Polonais, mais qu’il ait laissé s’installer et perdurer l’équivoque.


I. Texte de la partie du Message papal où figure ce qui est considéré comme une "dénonciation" de la persécution des juifs 

[…]

CONSIDÉRATIONS SUR LA GUERRE MONDIALE ET SUR LE RENOUVELLEMENT DE LA SOCIÉTÉ

 

Chers fils ! Dieu veuille qu’en cet instant où Notre voix parvient à votre oreille, votre cœur soit profondément touché et ému de la gravité profonde, de l’ardente sollicitude, de l’insistance suppliante avec lesquelles Nous vous inculquons ces pensées qui veulent être un appel à la conscience universelle, un cri de ralliement pour tous ceux qui entendent peser et mesurer la grandeur de leur mission et de leur responsabilité à l’ampleur de l’universelle désolation.

Une grande partie de l’humanité, et, Nous ne craignons pas de le déclarer, un grand nombre même de ceux qui se disent chrétiens, partagent en quelque façon leur part de la responsabilité collective du développement des erreurs, des maux et du manque d’élévation morale de la société actuelle.

Cette guerre mondiale, avec tout ce qui s’y rattache, qu’il s’agisse de ses causes lointaines ou proches, ou de son déroulement et de ses effets matériels, juridiques et moraux, que signifie-t-elle d’autre que la faillite inattendue peut-être des esprits superficiels, mais prévue et redoutée par tous ceux dont le regard pénétrait à fond un ordre social qui, derrière un décor trompeur ou sous un masque de formules conventionnelles, cachait sa faiblesse fatale et son instinct effréné de lucre et de puissance ?

Tout ce qui en temps de paix demeurait comprimé a éclaté dès le déchaînement de la guerre en une lamentable série d’actes en opposition avec l’esprit humain et l’esprit chrétien. Les conventions internationales, dont l’objet était de rendre la guerre moins inhumaine en la limitant aux combattants, de déterminer les lois de l’occupation et de la captivité des vaincus, sont, en maints endroits, restées lettre morte ; et qui peut prévoir la fin de cette progressive aggravation ?

Les peuples veulent-ils donc demeurer témoins inactifs d’un si désastreux progrès ? Ou ne faut-il pas plutôt que, sur les ruines d’un ordre public qui a donné les preuves si tragiques de son incapacité à procurer le bien du peuple, s’unissent tous les cœurs droits et magnanimes dans le voeu solennel de ne s’accorder aucun repos jusqu’à ce que, dans tous les peuples et toutes les nations de la terre, devienne légion la troupe de ceux qui, décidés à ramener la société à l’inébranlable centre de gravitation de la loi divine aspirent à se dévouer au service de la personne humaine et de la communauté ennoblie par Dieu ?

Ce voeu, l’humanité le doit aux innombrables morts tombés sur les champs de bataille ; le sacrifice de leur vie dans l’accomplissement de leur devoir est l’holocauste offert pour un nouvel ordre social meilleur.

Ce voeu, l’humanité le doit à la multitude infinie et douloureuse de mères, de veuves, d’orphelins, qui se sont vu arracher la lumière, la force et le soutien de leur vie.

Ce voeu, l’humanité le doit aux innombrables exilés que l’ouragan de la guerre a transplantés hors de leur patrie et dispersés en terre étrangère et qui pourraient faire leur la plainte du prophète : Hereditas nostra versa est ad alienos, domus nostrae ad extraneos, « notre héritage a passé à des étrangers, nos maisons à des inconnus » (Lm 5,2).

Ce voeu, l’humanité le doit aux centaines de milliers de personnes, qui, sans aucune faute de leur part, et parfois pour le seul fait de leur nationalité ou de leur race, ont été vouées à la mort ou à une extermination progressive.

Ce voeu, l’humanité le doit aux milliers et milliers de non-combattants, femmes, enfants, infirmes, vieillards, auxquels la guerre aérienne — dont Nous avons déjà depuis le début dénoncé maintes fois les horreurs — a, sans discernement ou sans y regarder d’assez près, enlevé la vie, les biens, la santé, les maisons, les asiles de la charité et de la prière.

Ce voeu, l’humanité le doit au fleuve de larmes et d’amertumes, à l’accumulation de douleurs et de tourments causés par la ruine meurtrière de l’horrible conflit qui crient vers le ciel, implorant le Saint-Esprit de venir délivrer le monde du débordement de la violence et de la terreur.

 

INVOCATION AU RÉDEMPTEUR DU MONDE

Où pourriez-vous donc déposer ce voeu pour la restauration de la société avec plus de tranquille et de confiante assurance et avec une foi plus efficace, qu’aux pieds du « Désiré de toutes les nations » couché devant nous en sa crèche, avec tout le charme de sa douce humanité de petit enfant et, en même temps, avec tout l’émouvant attrait de sa mission rédemptrice qui commence ? En quel lieu cette noble et sainte croisade pour la purification et le renouvellement de la société pourrait-elle trouver sa plus expressive consécration et son stimulant le plus efficace, sinon à Bethléem où, dans l’adorable mystère de l’Incarnation, se révéla le nouvel Adam, aux sources de vérité et de grâce de qui de toutes manières l’humanité doit venir chercher l’eau salutaire si elle ne veut pas périr dans le désert de cette vie ? De plenitudine eius nos omnes accepimus, « nous avons tous reçu du débordement de sa plénitude » (Jn 1,16).

Sa plénitude de vérité et de grâce, aujourd’hui comme depuis vingt siècles, déborde sur le monde avec une force qui n’est pas diminuée ; sa lumière est plus puissante que les ténèbres, le rayon de son amour plus fort que le glacial égoïsme qui empêche tant d’hommes de grandir et de faire dominer ce qu’il y a de meilleur en eux. Vous, Croisés volontaires d’une nouvelle et noble société, levez le nouveau labarum de la régénération morale et chrétienne, déclarez la guerre aux ténèbres d’un monde séparé de Dieu, à la froideur de la discorde entre frères, déclarez la guerre au nom d’une humanité gravement malade et qu’il faut guérir au nom d’une conscience chrétienne rehaussée.

Que Notre bénédiction, Nos souhaits paternels et Nos encouragements accompagnent votre généreuse entreprise et demeurent sur tous ceux qui ne reculent pas devant de durs sacrifices qui sont armes plus puissantes que le fer contre le mal dont souffre la société ! Que sur votre croisade pour un idéal social, humain et chrétien, resplendisse, consolatrice et entraînante, l’étoile qui brille sur la grotte de Bethléem, astre augural et immortel de l’ère chrétienne !

A sa vue, tous les coeurs fidèles ont puisé, puisent et puiseront la force : Si consistant adversum me castra, in hoc ego sperabo, « quand toutes les armées se dresseraient contre moi, j’espérerai en lui » (Ps 26,3). Là où resplendit l’étoile, là est le Christ : Ipso ducente, non errabimus ; per ipsum ad ipsum eamus, ut cum nato hodie puero in perpetuum gaudeamus, « sous sa conduite, nous ne nous égarerons pas ; par lui, allons à lui pour nous réjouir éternellement avec l’Enfant né aujourd’hui ».


II. Décryptage et commentaire du texte


Que l'on me comprenne bien. Je ne mets pas en doute la sincérité du pontife, lorsqu'il a rédigé ce discours - au demeurant bien construit, éloquent et de haute tenue littéraire. Ce que je veux débusquer - le terme est fort mais juste -, c'est l'usage abusif d'une partie de ce discours, que font les apologistes de Pie XII qui brandissent, depuis des décennies, comme une preuve indiscutable de l’inanité du reproche qui est fait à ce pontife d’avoir gardé le « silence », ou au moins d’avoir été ultra-discret sur la persécution des juifs par les Nazis, l'un des six « vœux » exprimés par le Pontife, dans son appel, qu’il qualifie lui-même de « noble et sainte croisade pour la purification et le renouvellement de la société ».

L’historien Miccoli a fort bien décrit, dans un autre contexte [4], le processus mental qui présidait à l'explication, par les hauts dignitaires de l'Église, des événements dramatiques de l'époque. Voici son analyse :

Toutefois, l’emploi d’expressions comme « vicissitudes des conflits terrestres » ou conflits politiques suggèrent aussi des problèmes d’un autre type : dans quelle mesure la réserve du Saint-Siège et son silence quasi absolu sur l’extermination des juifs ne s’inscrivent-ils pas dans une optique plus générale qui poussait le clergé à intégrer ce massacre systématique dans l’ensemble des malheurs de la guerre, dans l’aberration de l’époque, dans l’égarement des cultures et des idéologies dominantes, toutes non chrétiennes ou antichrétiennes, et donc toutes à rejeter pour une raison ou pour une autre ? Face à la perception d’une humanité qui s’est écartée des chemins désignés par l’Église, seul restait alors le recours à la prière, moyen impuissant à guider le jugement pour discerner les fautes dans la réalité contemporaine. Vue sous cet angle, c’est-à-dire dans son incapacité à opérer des distinctions et des hiérarchies qui sont aujourd’hui évidentes entre les maux et les atrocités du moment, ainsi que dans sa relative difficulté à saisir les objectifs monstrueux et aberrants du nazisme et de ses pratiques, la réserve du Saint-Siège doit être comprise dans le contexte plus large de l’attitude de l’Église à l’égard du monde contemporain de l’époque. Idéologiquement, cette attitude était encore dominée, dans les années quarante, par les conceptions historico-apologétiques du siècle précédent, qui opposaient en quelque sorte l’Église à l’histoire de l’humanité et voyaient dans la généalogie emblématique – réforme, siècle des Lumières, franc-maçonnerie, Révolution française, libéralisme, socialisme – les étapes d’un éloignement progressif de la société par rapport aux enseignements du Christ et donc son engagement dans une voie de « négation » et de péché. La thèse du détachement de Dieu et des préceptes de l’Église constitue l’aboutissement de toutes les analyses qui cherchent à saisir les causes profondes des événements en cours. Mais dans la mesure où il s’agit d’un jugement utilisé pour résumer et décrire les maux du moment, il tend à niveler et à entériner les diverses responsabilités parce qu’il ramène les choses sur un plan où tout le monde est impliqué et donc coupable. Réduire les vicissitudes de l’époque à la catégorie des « conflits politiques » en se réservant le droit de n’évoquer les erreurs et les horreurs qu’en termes généraux et globaux était aussi une façon de signaler l’étrangeté de ce monde et de rattacher, dans une certaine mesure, tous les événements de ces années à une analyse des fautes historiques de l’humanité face auxquelles les atrocités singulières finissaient, d’une certaine façon, par s’estomper pour devenir chacune un élément nécessaire d’un horrible tableau [5].

Comme ce fut longtemps l'usage dans ce type de discours, l'orateur ratissait large et prenait un soin extrême à ne pas heurter qui que ce soit et surtout à ne pas mettre en danger l'institution ecclésiale, dans un contexte politique extrêmement explosif, où la diplomatie et la prudence étaient les vertus cardinal des hauts dignitaires religieux soucieux de ne pas déclencher les foudres d'un dictateur allemand ombrageux, cruel et sans scrupule, qui risquait de s'en prendre aux institutions de l'Église  et à son clergé, s'il s'estimait dénoncé publiquement. Le discours ici examiné est tout à fait de cette nature. En réalité, comme j'espère l'avoir démontré, l'exercice consistait à exhorter les fidèles à la patience et à les inviter à sortir de l'épreuve par le haut en portant sur elle le regard du croyant, qui discerne l'origine des maux, à savoir le péché. Il est donc tout autre chose que le cri prophétique qu'attendaient du pape d'alors les fidèles persécutés et ceux qui intercédaient pour eux auprès de lui. En prenant métaphoriquement à son compte le langage de la guerre, Pie XII - qui n'avait pas l'étoffe d'un prophète et n'était pas en mesure de se dresser contre l'antichrist nazi -, a eu recours à l'éloquence homilétique, se coulant dans une pieuse phraséologie anesthésiante, comme en témoigne cette exhortation emphatique, qui serait inaudible, voire ridicule, de nos jours, et qu'on me pardonnera de citer à nouveau, pour illustrer mon jugement sévère:

Vous, Croisés volontaires d’une nouvelle et noble société, levez le nouveau labarum [étendard] de la régénération morale et chrétienne, déclarez la guerre aux ténèbres d’un monde séparé de Dieu, à la froideur de la discorde entre frères, déclarez la guerre au nom d’une humanité gravement malade et qu’il faut guérir au nom d’une conscience chrétienne rehaussée.



[1] L’intégralité de ce radio-Message est en ligne sur le site Tsofim, sous le titre « Message de Pie XII pour Noël 1942 (censé avoir dénoncé la persécution des Juifs) »

[2] Texte cité par Léon Papeleux, Les silences de Pie XII, Nouvelles Éditions Vokaer, Bruxelles, 1980, p. 113.

[3] Alessandro Duce, La Santa Sede et la questione ebraica (1933-1945) [Le Saint-Siège et la question juive…], Edizioni Studium, Roma, 2006, note 34, p. 254. Voir aussi Léon Papeleux, Les silences de Pie XII, op. cit., p. 112.

[4] Il s’agit de son allocution au Collège des cardinaux à la Noël 1943 :

[5] Giovanni Miccoli, Les Dilemmes et les silences de Pie XII, Éditions Complexe, 2005 p. 266.

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Date de dernière mise à jour : 10/07/2014