Safran-Journet : une leçon talmudique de repentance chrétienne pour la Shoah, M. Macina

Safran-Journet : une leçon talmudique de repentance chrétienne pour la Shoah, M. Macina

Article paru dans Sens, 1999/10, octobre 1999, pp. 421-433.

 

À en croire son titre : « Nous nous souvenons : une réflexion sur la Shoah » [1] , le Document romain voulait être l'expression autorisée d'une prise de conscience en cours depuis près de deux décennies au sein d'une Église dont beaucoup de membres, et non des moindres, se demandaient si l'antijudaïsme multiséculaire de la Chrétienté n'avait pas joué un rôle dans la passivité générale de ses membres (sauf admirables exceptions) face à la condition des Juifs, alors discriminés, avilis, traqués, déportés, et dont le sort final laissait peu de place au doute.

Or, à la surprise presque générale (et pas seulement celle des Juifs), alors qu'il était expressément défini comme un « acte de repentir » (§ V) [2] — ce que confirment plusieurs passages courageux de ce document, qui contrastent avec l'impasse officielle faite jusqu'alors sur toute responsabilité ecclésiale en la matière —, le texte était jalonné de circonlocutions réticentes, et même d'autojustifications, en contradiction flagrante avec l’expression d'un repentir sincère.

Ayant eu l'occasion d'analyser ailleurs ces déficiences [3], je me concentrerai, dans le présent article, sur un dialogue, peu connu mais fort instructif pour la problématique actuelle de la repentance chrétienne, qui eut lieu, en 1947, lors de la Conférence de Seelisberg, entre l'Abbé Journet et le Grand Rabbin Safran. Il vaut la peine de citer ici une partie de la relation qu'en fait ce dernier dans un récent "Cahier d'Études Juives" de la revue Foi et Vie [4].

« L'Abbé Journet me fit part d'un problème religieux qui le hantait : quelle est la situation religieuse d'un croyant conscient de son devoir imprescriptible d'aider les êtres humains dans la détresse et en danger du mort, et qui pourtant ne s'acquitte pas de ce devoir comme il devait le faire, surtout en raison de la place exemplaire qu'il occupe en tant que serviteur de Dieu, en tant qu'ecclésiastique ? Il me pria de lui dire ma pensée, notamment à la lumière de l'enseignement religieux juif, à la lumière de la Torah (... ) Je répondis aussitôt en me référant naturellement à la prescription du Livre du Deutéronome, chapitre 21, qui dit : "Si on trouve un cadavre en plein champ, et que l'auteur du meurtre soit resté inconnu, les Anciens (de la ville la plus proche) s'y transporteront et ils diront : Nos mains n'ont point répandu ce sang-là et nos yeux ne l'ont point vu répandre. Pardonne à ton peuple, Seigneur !" Le Talmud renchérit sur ce texte biblique qui ne concerne que les Anciens rendus responsables d'un meurtre commis par un inconnu, et ils (les rabbins) nous font comprendre que "Ceux parmi les notables religieux qui auraient pu protester (contre les iniquités commises à l'encontre des hommes qui soupirent et gémissent — cf. Ez 9, 4) [5] , et n'ont pas protesté, pourraient être marqués au front d'un trait de sang" (cf. Talmud de Babylone, Shabbat, 55a). »

Il faut une certaine habitude de la dialectique rabbinique pour percevoir, dans cet exposé elliptique, le caractère explosif de la problématique talmudique sous-jacente. Je vais m'efforcer d'expliciter cette dernière et surtout de faire l'exégèse de la réponse succincte apportée par le Grand Rabbin à une question qui, on va le voir, est au cœur de la vraie repentance chrétienne.


1. La réflexion rabbinique sur le devoir de protester contre le crime


Dans l'argumentation du Grand Rabbin, cette réflexion s'articule autour de deux axes principaux : le devoir de réprobation et celui d'intervention. Elle se fonde, par voie d'analogie, sur trois situations bibliques sans lien apparent entre elles : 1/ l'intercession des Anciens pour que Dieu n'impute pas au peuple la culpabilité du crime commis par un inconnu (Dt 21, 1 ss) ; 2/ le marquage au front de ceux qui se lamentent sur les abominations perpétrées dans la ville sainte de Jérusalem (Ez 9, 4) ; et 3/ l'interdiction par Dieu de toute attitude de neutralité face au crime (Lv 19, 16). Notons que le Grand Rabbin Safran ne nous dit pas en vertu de quel raisonnement implicite il passe, sans transition, de l'exaucement de la prière et du sacrifice rituels des Anciens (en Dt 21, 3-8), à la condamnation de ces derniers sur la base d'un autre passage scripturaire, au sens obvie duquel les Sages du Talmud substituent une exégèse traditionnelle qui s'en écarte résolument.

Le premier passage étant commenté selon son sens littéral par le Grand Rabbin, il n'y a pas lieu de s'y attarder. Quant au second (Ez 9, 3-7), je crois utile, pour la clarté du propos, d'en citer le texte intégral, avant d'examiner l'exégèse qu'en fait le Talmud (clos vers la fin du Veme s.) :

« La gloire du Dieu d'Israël s'éleva de sur le chérubin sur lequel elle était, vers le seuil du Temple, et il appela l'homme vêtu de lin qui avait une écritoire de scribe à la ceinture ; et l'Éternel lui dit : Parcours la ville, parcours Jérusalem et marque d'un Taw, au front, les hommes qui gémissent et qui pleurent sur toutes les abominations qui se pratiquent au milieu d'elle. Je l'entendis dire aux autres : Parcourez la ville à sa suite et frappez. N'ayez pas un regard de pitié, n'épargnez pas ; vieillards, jeunes gens, vierges, enfants, femmes, tuez et exterminez. Mais quiconque portera le Taw au front, ne le touchez pas. Commencez à partir de mon sanctuaire. Ils commencèrent donc par les vieillards qui étaient dans le Temple. Et il leur dit : Souillez le Temple, emplissez les parvis de victimes, sortez. Ils sortirent et frappèrent à travers la ville. »

Nous verrons, plus loin, comment, selon un procédé courant - et parfaitement conforme à la tradition exégétique juive - le débat talmudique utilise une aporie du texte biblique pour faire, de ce verset, une arme scripturaire redoutable, qu'il retourne contre les élites religieuses coupables de ne pas dénoncer les forfaits qui attirent la colère de Dieu sur le peuple. Mais auparavant, la discussion s'ouvre, en termes généraux, sur l'exposé du principe qui guidera le débat :

TB Shabbat 54b - 55a : « Quiconque avait la possibilité de réprimander les gens de sa maison (pour quelque chose de répréhensible) et ne l'a pas fait est coupable (du péché) des gens de sa maison. (S'il a agi de même) à l'égard des gens de sa ville, il est coupable (du péché) des gens de sa ville. (S'il a agi de même) à l'égard (des gens) du monde entier, il est coupable (du péché des gens) du monde entier. Selon Rav Pappa, même les gens de la maison du Chef de l'Exil (Exilarque) sont coupables (du péché des gens) du monde entier. C'est comme ce qu'a dit Rabbi Hanina : Que signifie ce qui est écrit (Is 3, 14) : “L'Éternel entre en jugement avec les anciens et les princes de son peuple” ? [6] Si les princes ont péché, les anciens en quoi ont-ils péché ? Il y a lieu de répondre : il s'agit des anciens qui n'ont pas réprimandé les princes. »

L'allusion au chef des Juifs en exil n'est pas innocente. D'une situation appartenant au passé d'Israël — la faute des Anciens — on passe à la situation contemporaine, où l'Exilarque et son entourage tiennent la place des Anciens d'Israël. Et soudain, sans crier gare, et sans doute suite à une controverse dont, hélas ! nous ne savons rien, est introduite une donnée inattendue : que peuvent faire les chefs spirituels du peuple, lorsqu'ils savent, par expérience, que les chefs temporel ne donneront aucune suite à leurs reproches ?

Ibid., 55a : « Rabbi Juda était assis en face de Samuel lorsqu'entra une femme (qui) exhala bruyamment (sa plainte) sans qu'il y prête attention. (R. Juda) lui dit : Le Maître a-t-il conscience de ce que "celui qui ferme l’oreille à l’appel du faible criera, lui aussi, sans qu'on lui réponde" (Pr 21, 13) ? »

Samuel se justifie en rétorquant qu'il se conforme à l'attitude de l'autorité supérieure:

« Mar Okba n'est-il pas le président du Tribunal (rabbinique) ? Or, il est écrit : “Maison de David ! Ainsi parle l'Éternel : Rendez chaque matin droite justice et tirez l’exploité des mains de l'oppresseur”. (Jr 21, 12) [7] »

Si, en faisant ainsi allusion à la responsabilité de l'instance suprême (le Président du Tribunal était toujours un descendant de la lignée de David), le Sage du Talmud qui rapporte cet événement voulait dégager la responsabilité de Samuel, la suite du passage, qui évoque une autre situation, va réduire à néant cet argument :

Ibid., 55a : « Rabbi Zéra dit à Rabbi Simon : Daigne le maître (R. Simon) réprimander ces gens de la maison du Chef de l’Exil ! Il lui répondit : Ils n'acceptent pas de moi (des paroles de reproche). — Même s'ils ne l'acceptent pas, que le Maître les réprimande. En effet Rabbi Aha, le fils de Rabbi Hanina a dit : Jamais de la bouche du Saint, béni-soit-Il, n'est sortie une "mesure favorable" qu'il ait révoquée dans (un sens) défavorable, à l’exception de ceci, comme il est écrit (Ez 9, 4) : "Et l’Éternel lui dit : Parcours la ville, parcours Jérusalem et marque d'un Taw au front les hommes qui gémissent et qui pleurent sur toutes les abominations qui s'y commettent". Le Saint, béni-soit-Il, avait dit à Gabriel : Va et marque le front des justes du signe Taw à l'encre, en sorte que les anges exterminateurs ne puissent pas les détruire. Le front des impies, marque-les d'un Taw de sang, en sorte que les anges exterminateurs 1es tuent. Alors "l’Attribut de Justice" [8] s'adressant au Saint, béni-soit-Il, demanda : Maître du monde, en quoi ceux-ci se distinguent-ils de ceux-là ? Il lui dit : Ceux-ci sont entièrement justes, ceux-là, entièrement mauvais. (L'Attribut de Justice) lui dit : Maître du monde, ils avaient la possibilité de protester et ils n'ont pas protesté. Il lui dit : Je sais avec certitude que s'ils avaient protesté contre (les auteurs de ces abominations), ces derniers ne les auraient pas écoutés. (L'Attribut de Justice) lui dit : Maître du monde, si la chose est certaine à tes yeux, était-ce évident pour eux ? C'est pourquoi, il écrit (Ez 9, 5) : "Parcourez la ville à sa suite et frappez. N'ayez pas un regard de pitié, n'épargnez pas ; vieillards, jeunes gens, vierges, enfants, femmes, tuez et exterminez. Mais quiconque portera le Taw au front, ne le touchez pas." Mais il est écrit (aussi) (Ez 9, 6) : "Commencez à partir de mon Sanctuaire. Ils commencèrent donc par les vieillards qui étaient dans le Temple". »

Nous sommes maintenant en mesure de comprendre la mécanique qui sous-tend cette exégèse, apparemment insolite, d'Ez 9, 4. Dans leur immense majorité, les spécialistes, comme les simples fidèles chrétiens, déduisent de la lecture de ce texte que les justes marqués d'un Taw ont été épargnés [9] . Or, il n'en est rien. Pour s'en convaincre, il suffit de se reporter à l'intégralité des versets cités plus haut (Ez. 9, 3-7). Le Talmud lui, ne s'y trompe pas (cf. "mais il est écrit (aussi)", à la fin de l'extrait talmudique cité ci-dessus). C'est pourquoi l'ordre donné de massacrer indistinctement "vieillards, jeunes gens, vierges, enfants, femmes" (catégories les plus faibles, surtout celle des enfants qui, eux, à l'évidence, ne pouvaient se voir reprocher ni d'être "entièrement mauvais" ni de "n'avoir pas protesté") apparut aux anciens rabbins comme la preuve de ce que, dans ce cas précis, "'Attribut de Justice" l'a emporté sur celui de Miséricorde.

Il restait au Talmud à justifier Dieu de cette dure décision. Il le fait par voie d'Aggadah [10], sans même tenter d'apporter la preuve du bien fondé de l'affirmation qu'elle contient, comme c'est souvent le cas dans ce type de récit que l'on rapporte par voie de tradition. À la lumière du contexte, nous en apprenons que la cause de la condamnation générale incombe aux guides spirituels du peuple, qui « avaient la possibilité de protester et ne l'ont pas fait ».

Pourtant, selon le prophète Ézéchiel, « des hommes gémissaient et pleuraient sur toutes les abominations qui se commettaient dans Jérusalem » (Ez 9, 4). Force est donc de constater qu'aux yeux des anciens rabbins, se lamenter sur l'iniquité n'est pas suffisant : il faut la stigmatiser en s'opposant à ceux qui la commettent.

Le célèbre Midrash Tanhuma (IXème - XIème siècle), dont le souci didactique est bien connu des spécialistes, va plus loin dans la précision, en faisant appel à un autre passage biblique [11] :

« N'as-tu pas appris que même des justes parfaits sont tenus pour coupables (des fautes) de leur génération ? Il est écrit en effet (Ez 21, 8) : "et retrancher du milieu de toi le juste et l'impie" [12]. Le juste, parce qu'il n'a pas réprimandé l'impie ».

Il est temps de revenir à l'exposé du Grand Rabbin Safran, en réponse aux inquiétudes exprimées par l'Abbé Journet concernant la déficience des réactions chrétiennes à la barbare persécution des Juifs durant la Shoah. J'en viens donc maintenant à l'important passage qui suit. La force de son impact accusateur n'a d'égale que celle de son fondement scripturaire, comme si, de cette manière, le Grand Rabbin voulait faire boire jusqu'à la lie le calice du remords à ceux à qui ce discours s'adresse :

« ...l’avertissement de la Bible est catégorique ; "Ne sois pas indifférent au sang (versé) de ton prochain". Cette admonestation solennelle, sévère, précède, dans le Livre du Lévitique, chapitre 19, le célèbre précepte : "Aime ton prochain comme toi-même : Je suis l'Éternel" ; c'est de ce second précepte que ceux qui méconnaissent gravement le premier se réclament hypocritement. » [13]

Ici, comme plus haut, la forme elliptique de cette exégèse exige, pour que soit bien perçu le raisonnement de son auteur, une connaissance des différents contextes où elle figure, avec ou sans variantes, et une certaine maîtrise de la méthode exégétique qui préside à ce type d'interprétation. Pour ne pas allonger exagérément cet article, je me contenterai d'éclairer brièvement ce qui me paraît être, ici, la pensée du Grand Rabbin Safran. Mais, tout d'abord, il nous faut dire un mot de l'expression hébraïque autour de laquelle se cristallise l'exégèse : lo’ ta‘amod ‘al dam re‘ekha (littéralement, “tu ne te resteras pas (sans réaction) s'agissant du sang de ton prochain” (Lv 19, 16), ce que l'on peut paraphraser ainsi : « tu ne resteras pas inactif face aux atteintes à la vie de ton prochain ».

Rashi [14] commente ainsi ce passage :

« (Tu ne resteras pas) à le regarder mourir, quand tu peux le sauver, par exemple de la noyade dans un fleuve, ou d'une attaque de brigands ».

Rashbam [15], lui, parle de sauver le prochain que l'on "poursuit pour le tuer", et il rend l'expression difficile lo’ ta‘amod ‘al dam par la suivante, plus claire : lo’ ta‘amod minneged ("tu ne te tiendras pas à distance") [16], pour caractériser l'attitude de non-intervention de ceux qui assistent, sans réagir, à la mise à mort de leur prochain, ou aux sévices qui lui sont infligés [17].

Enfin un décisionnaire contemporain apporte cette précision intéressante [18] :

« Nous avons appris de Maïmonide... que l'interdiction générale “tu ne te resteras pas (sans réaction) s'agissant du sang de ton prochain” (lo’ ta‘amod ‘al dam re‘ekha) ne s'applique pas seulement au cas du sang versé, à proprement parler, mais qu'elle concerne quiconque "se tient à distance" (ha‘omed minneged) et s'abstient d'une action de sauvetage de son prochain contre tout mal qu'on lui inflige, ou de tout piège qu'on lui tend, et pas seulement s'agissant de meurtre, à proprement parler. Et quiconque peut sauver son prochain, soit de manière physique, soit en apaisant celui qui veut lui faire du mal, soit en prévenant son prochain du danger qui le menace, et ne le fait pas, viole l'interdit (de la Torah) : "tu ne te resteras pas (sans réaction) s'agissant du sang de ton prochain". »

Voilà donc, sommairement résumée, la problématique halachique qui était à la base de la réponse apportée aux scrupules de l'Abbé Journet par le Grand Rabbin Safran.


À ce stade, ce dernier nous décrit la réaction de son interlocuteur :

« L'Abbé Journet n'a pas pu cacher son émotion en écoutant les citations de la Torah que je venais de faire. »

Compatissant et généreux, le Grand Rabbin entreprend de le rassurer :

« Je me suis hâté de lui dire que la Torah et les Sages d'Israël savent apprécier la valeur des hirhourei techouva, pensées qui conduisent à l'acte de repentance, contenant, avec le regret véritable, un engagement ferme — salutaire — pour l'avenir. » [19]

Et de conclure, avec une nuance de regret pour le caractère tardif de ce qui constituait encore, à l'époque où il rédigeait son texte, la seule déclaration de repentance émanant de la hiérarchie :

« Il a fallu attendre le cinquantenaire de la Conférence pour que les évêques de France accomplissent un acte dont l'Abbé Journet avait pressenti la nécessité : la repentance. Cet acte les honore et nous donne de l'espoir. » [20] 


2. Le troublant silence papal de l'après-guerre à propos des Juifs

Il n'aura certainement pas échappé au lecteur qu'au travers de la leçon talmudique administrée par le Grand Rabbin Safran à l'Abbé Journet, dans le cadre estival et bucolique de la quiète bourgade suisse de Seelisberg, ce sont les autorités mêmes de l'Église qui étaient visées.

C'est qu'on était en 1947. Deux ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale et la découverte des charniers des camps et des ruines des chambres à gaz.

Le Grand Rabbin le dit, d'ailleurs, avec une discrétion qui lui fait honneur, certes, mais il le dit. Et il a raison de le dire :

« Au fond, cette question que s'est posée l'Abbé Journet dévoilait le grave problème religieux qui aurait dû se poser à l'Église toute entière après la Shoah. Ce grave problème d'ordre purement religieux aurait dû se poser également à la Conférence de Seelisberg, mais celle-ci ne lui a pas accordé la place centrale qui lui revenait... » [21] 

Le "grave problème religieux" auquel ce texte fait allusion aura été éclairci, je l'espère, par la lumière que mes explications ont tenté de verser sur la problématique sous-jacente à la réponse, en forme de décision halachique, donnée à l'interrogation dramatique de l'Abbé Journet. C'est sans doute parce qu'il a été frappé par « l'expression limpide, paisible de son visage transparent, derrière lequel (ceux qui le regardaient) décelaient toutefois les préoccupations d'une conscience en éveil » [22], qu'au travers du clair-obscur des commentaires rabbiniques dépaysants évoqués plus haut, le Grand Rabbin a levé, pour ce prêtre admirable, un coin du voile sur les tréfonds où gît le mystère du péché des hommes d'Église, qui "avaient la possibilité de protester et ne l'ont pas fait", et de tous ceux qui "se sont tenus à distance du sang de leur prochain" juif.

Je ne voudrais pas rouvrir des plaies mal cicatrisées ni relancer la polémique sur le "silence" public de Pie XII et sur celui de la quasi totalité des évêques de l'époque [23]. Mais puisqu'il est également question de Maritain dans ce numéro, je crois utile de rappeler la tentative, peu connue du grand public, que fit le grand philosophe thomiste, alors qu'il était ambassadeur au Vatican, pour convaincre ce pape de promulguer un document consacré aux Juifs. Fidèle à mon principe de ne pas redire, en des termes différents, ce qu'ont excellemment exposé des auteurs compétents, je donne ici la parole sur ce point à un jeune historien bien documenté [24] :

« Ce que Maritain souhaitait avant tout, c'était que l'Église elle-même, par la voix de son chef visible, fasse entendre une parole de réprobation sans équivoque pourles actes commis contre le peuple d'Israël. Il s'en ouvrit avec confiance à Mgr Montini dans une longue lettre datée du 12 juillet 1946 [25]. Celle-ci est importante, non seulement parce qu'elle est en soi un document à verser au dossier des "silences de Pie XII", mais parce qu'elle jette en toute franchise une ombre sur le grand dessein de reconstruction, centrée autour de l'autorité morale du pontife, dont le substitut (Mgr Montini était alors à la Secrétairerie d'État) et ses amis se voulaient porteurs. Il vaut la peine, pour cela, de citer longuement Maritain :

"L'inlassable charité avec laquelle le Saint-Père s'est efforcé, par tous les moyens, de sauver et protéger les persécutés, les condamnations qu'il a portées contre le racisme, lui ont attiré la juste gratitude des Juifs et de tous ceux dans lesquels vit encore la caritas humani generis (l'amour du genre humain)... Cependant, et j'ai bien pu m'en rendre compte partout où j'ai passé, ce dont Juifs et Chrétiens ont aussi et par dessus tout besoin, c'est qu'une voix — la voix paternelle, la voix par excellence, celle du vicaire de Jésus-Christ — dise au monde la vérité et lui apporte la lumière sur cette tragédie. Il y a eu à ce sujet, permettez-moi de vous le dire, une grande souffrance par le monde. C'est, je ne l'ignore pas, pour des raisons d'une sagesse et d'une bonté supérieures, et afin de ne pas risquer d'exaspérer encore la persécution, et de ne pas provoquer des obstacles insurmontables à l'action de sauvetage qu'Il poursuivait, que le Saint-Père s'est abstenu de parler directement des Juifs et d'appeler directement et solennellement l'action de l'univers sur le drame d'iniquité qui se déroulait à leur sujet. Mais maintenant que le nazisme a été vaincu, et que les circonstances ont changé, n'est-il pas permis, et c'est l'objet de cette lettre, de transmettre à sa Sainteté l’appel de tant d'âmes angoissées, et de la supplier de faire entendre sa parole.” ».

(Et Chenaux de conclure laconiquement) :

« Malgré tous ses efforts, Maritain n'obtiendra pas davantage du pape, qui lui répondra avoir "déjà parlé en recevant une délégation juive" (audience du l6 juillet 1946). [26] »

Je crois utile d'évoquer également cet autre passage significatif de la lettre de Maritain [27] :

« Il me semble que si le Saint-Père daignait porter directement sur la tragédie dont j'ai parlé ici les lumières de Son esprit et la force de Sa parole, témoigner de Sa compassion pour le peuple d'lsraël, renouveler les condamnations portées par l'Église contre l'anti-sémitisme, et rappeler au monde la doctrine de saint Paul et les enseignements de la foi sur le mystère d'lsraël, un tel acte aurait une importance extraordinaire, et pour préserver les âmes et la conscience chrétienne d'un péril spirituel toujours menaçant et pour toucher le cœur de beaucoup d'Israélites, et préparer dans les profondeurs de l'histoire cette grande réconciliation que l'Apôtre a annoncée et à laquelle l'Église n'a jamais cessé d'aspirer. »

On ne peut qu'admirer l'élévation, la force et l'intelligence des arguments de la supplique de Maritain, et s'étonner, par contraste, de ce que cette dernière n'ait pas mû Pie XII à y donner une suite favorable. Qu'avait donc à craindre le pape en élevant la voix, après la guerre ? Les Juifs ne risquaient plus rien [28]. Rappelons que l'argument inverse avait été invoqué pour justifier la "discrétion" publique de Pie XII sur le sort du peuple juif, et qu'il l'est encore aujourd'hui par les apologistes inconditionnels de ce pape.

Faudra-t-il soupçonner que la 'question juive" le mettait mal à l'aise ? Mais alors, pourquoi ? En 1946, personne n'avait songé à mettre en cause son attitude en la matière. Sauf erreur, à cette époque, pas un livre, pas même un article n'avaient émis, fût-ce par allusion, le moindre doute sur le bien fondé de la réserve publique du pape, durant la guerre, concernant l'abominable persécution dont les Juifs étaient victimes.

Qu'est-ce donc qui retenait Pie XII d'élever la voix en faveur des juifs, maintenant que la tragédie était consommée ? — Un certain malaise, ou la crainte d'attirer l'attention de l'opinion publique sur une question dont, mieux que quiconque, il connaissait les zones d'ombre, propices à l'oubli historique de l'ambiguïté des attitudes de la hiérarchie religieuse ? — Peut-être. Ou bien le culte de la discrétion, conjugué à un souci maladif de ne pas faire courir le moindre risque à la réputation d'une institution qui se voulait sans reproche ? — C'est vraisemblable.

 

Conclusion

La mort a définitivement clos les lèvres de ce pontife énigmatique. Et le silence — linceul d'oubli et d'uniformité recouvrant, pêle-mêle et sans distinction, victimes et bourreaux, héros et lâches, prophètes et diplomates... — ce lourd silence est retombé sur le secret de la troublante "discrétion" de Pie XII concernant le sort des Juifs. C'est dommage pour la mémoire de ce pape, qui eut aussi ses grandeurs. Car la postérité risque de ne retenir de lui que cette "réserve sélective", déjà sanctionnée par deux jugements sévères.

Celui du philosophe Albert Camus, d'abord [29] :

« J'ai longtemps attendu, pendant ces années épouvantables, qu'une grande voix s'élevât à Rome. Moi, incroyant ? — Justement. Car je savais que l'esprit se perdrait s'il ne poussait pas, devant la force, le cri de la condamnation. Il paraît que la voix s'est élevée. Mais je vous jure que des millions d'hommes avec moi ne l'avons pas entendue et qu'il y avait alors dans tous les cœurs, croyants ou incroyants, une solitude qui n'a pas cessé de s'étendre à mesure que les jours passaient et que les bourreaux se multipliaient »

Celui de l'écrivain catholique François Mauriac, ensuite [30] :

« Mais ce bréviaire (il s'agit de l'ouvrage cité de Poliakov) a été écrit pour nous aussi Français, dont l'antisémitisme traditionnel a survécu à ces excès d'horreur dans lesquels Vichy a eu sa timide et ignoble part — pour nous surtout, Catholiques français, qui devons certes à l'héroïsme et à la charité de tant d'évêques, de prêtres et de religieux à l'égard des Juifs traqués, d'avoir sauvé notre honneur, mais qui n'avons pas eu la consolation d'entendre le successeur du Galiléen, Simon-Pierre, condamner clairement, nettement et non par des allusions diplomatiques, la mise en croix de ces innombrables "frères du Seigneur". Au vénérable cardinal Suhard qui a, d'ailleurs, tant fait dans l'ombre pour eux, je demandai un jour, pendant l'occupation : "Éminence, ordonnez-nous de prier pour les Juifs..." [31], il leva les bras au ciel : nul doute que l'occupant n'ait eu des moyens de pression irrésistibles, et que le silence du pape et de la hiérarchie n'ait été un affreux devoir ; il s'agissait d'éviter de pires malheurs. Il reste qu'un crime de cette envergure retombe pour une part non médiocre sur tous les témoins qui n'ont pas crié et quelles qu'aient été les raisons de leur silence. »

Et aujourd'hui, grâce au témoignage du Grand Rabbin Safran, on peut verser au dossier des "silences de Pie XII" et de tous ceux — prélats et théologiens, laïcs et clercs, fonctionnaires et simples citoyens, hommes et femmes de toutes conditions — qui auraient pu, durant ces années noires, élever la voix contre l'ignominie, sauver ou aider un Juif [32], ou lui témoigner de la compassion, ces textes de la Torah écrite et de la Torah orale, qui jugent leurs déficiences coupables :

« Tu ne resteras pas sans réaction face aux atteintes à la vie de ton prochain » (Lv. 19, 16).

« Les anciens, en quoi ont-ils péché ? — Ils n'ont pas réprimandé les princes.» (TB Shabbat, 55a).

«(Les chefs religieux) avaient la possibilité de protester, et ils n'ont pas protesté. » (ibid.)

Et à quiconque objecte pour leur défense [33] :

« S'ils avaient protesté (contre les auteurs de ces abominations), ces derniers ne les auraient pas écoutés. » (Ibid.),

on répondra, avec le Talmud :

« Qu'en savez-vous ? Et même si Dieu savait qu'il en serait ainsi, eux l'ignoraient.» (cf. Ibid.).

À ceux-là et, en premier lieu, à l'Église universelle, au nom de tous ceux et celles que leur conscience interpelle, il ne reste qu'à faire, en toute clarté, et sans la moindre tentative de se trouver des excuses ou des circonstances atténuantes, une vraie confession de repentance.

Alors, mais alors seulement,

« peut-être leur supplication touchera-t-elle l’Éternel, et se convertiront-ils chacun de sa voie mauvaise ; car grandes sont la colère et la fureur dont l'Éternel a menacé ce peuple. » (Jr. 36, 7).

 

Menahem R. Macina

Université Libre de Bruxelles


[1] Texte original en anglais, en date du 12 mars 1998. Traduction française dans La Documentation Catholique, t. XCV, n° 2179, du 5 avril 1998, pp. 336-340 (Cf. Sens, 1998 n° 8/9, pp. 358-367). Dans le présent article, tous les passages en italiques sont de mon fait.

[2] Ibid., p. 339, col. 2, avant-dernier alinéa (Sens, idem. p. 366). Rappelons que ce texte est publié par la Commission (romaine) pour les Relations religieuses avec le Judaïsme.

[3] Cf. M. R. Macina, "Une «repentance» à connotations apologétiques", Foi et Vie, vol. XCIX, n° 1 février 2000, pp. 41-62.

[4] Je cite d'après "Un témoignage", titre du récit du Grand Rabbin Safran, paru dans le vingt-septième "Cahier d'Études Juives" de la revue protestante Foi et Vie, vol. XCVII/1, de janvier 1998, pp. 11-16. Je remercie son Directeur, Monsieur le Pasteur Sylvain Dujancourt, de m'avoir permis de reproduire ici une large partie de ce document exceptionnel. (Cf. Sens, 1998 n° 10, pp. 433-438).

[5] Voici le texte d'Ez 9, 4 : « et l'Éternel dit (à Ézéchiel) : Parcours la ville, parcours Jérusalem et marque d'un Taw au front les hommes qui gémissent et qui pleurent sur toutes les abominations qui se pratiquent au milieu d'elle. »

[6] Voici le texte dans son intégralité (Is. 3, 14-15) : « L'Éternel entre en jugement avec les anciens et les princes de son peuple : C'est vous qui avez dévasté la vigne, la dépouille du malheureux est dans vos maisons. De quel droit écraser mon peuple et broyer le visage des malheureux ? Oracle du Seigneur l'Éternel Sabaot. »

[7] Le verset continue ainsi : « Sinon ma fureur va jaillir comme un feu et brûler, sans personne pour l'éteindre, à cause de la méchanceté de vos actions. »

[8] C'est la Midat hadin, appelée aussi "la mesure de Justice". Avec son opposé, Midat harahamim : "l'Attribut de miséricorde", elle forme le couple dialectique et imagé des deux dimensions de l'attitude de Dieu dans ses relations avec les êtres humains. A l'instar d'un homme qui dialogue intérieurement avec lui-même avant de décider comment il va réagir au comportement de son prochain,

Dieu est souvent représenté, dans la littérature rabbinique, comme un juge équitable, auquel il incombe de décider s'il adopte une attitude de justice rigoureuse ou celle d'une miséricorde compatissante.

[9] Sans doute parce qu'ils croient voir une reprise de ce motif, en Ap 7, 3 : « Attendez, pour malmener la terre et la mer et les arbres, que nous ayons marqué au front les serviteurs de notre Dieu. »

[10] La Aggadah (de la forme verbale higgid : “dire”) est un "dit", un récit, réel ou imaginaire, dont le but est généralement d'édifier ou d'enseigner par voie d'exemple ou de parabole. Elle n'a rien à voir avec la légende, comme le répètent à satiété des ouvrages inexperts, ni même avec le Midrash, avec lequel on la confond souvent. Ce dernier terme, qui est formé sur la racine verbale DaRaSh ('tirer', 'extraire'), consiste à tirer d'un texte une interprétation spirituelle ou allégorique, voire une actualisation appliquée à une situation concrète, ces dernières n'ayant que peu de rapport avec le sens obvie du passage, ou avec l'intention qui a été à l'origine de sa rédaction.

[11] Tanhuma (édition de Varsovie), Parashah Mishpatim, § 7, qui fait évidemment écho au passage de TB Shabbat, cité ci -dessus.

[12] Voici le verset en son entier : « Tu diras au pays d'Israël : Ainsi parle l'Éternel. Me voici contre toi ; je vais tirer mon épée du fourreau et retrancher de chez toi le juste et l'impie. »

[13] Les Chrétiens sont ici clairement visés. Ceux d'entre eux qui se réclament orgueilleusement du "tu aimeras ton prochain comme toi-même" doivent se garder d'oublier, comme le souligne le Grand Rabbin, que sans l'accomplissement du précepte qui le précède — "tu ne resteras pas sans réaction face à la mort de ton prochain" —, il n'est ni décent ni possible de prétendre "aimer son prochain comme soi –même".

[14] Acronyme de Rabbi Shlomo ben Yitzhaqi, de Troyes (1040-1105). Ce grand savant médiéval a commenté la Bible et le Talmud, et aucun Juif, qu'il soit savant ou simple fidèle, ne peut étudier ces derniers sans recourir à ses explications et à ses gloses, au demeurant sobres, et qui s'en tiennent généralement au sens obvie du texte (peshat).

[15] Rabbi Samuel ben Méir, petit-fils de Rashi (1050-1160). Il vécut en France. Outre ses commentaires halachiques, il a rédigé un commentaire de la Bible, selon le sens obvie du texte, renchérissant sur Rashi, dont il a suivi l'enseignement. Malgré sa grande humilité, il n'hésita pas à s'opposer à l'interprétation de son aïeul et maître, ni à innover quand il croyait devoir le faire.

[16] Cf. Abdias 10-11 : « Pour le carnage, pour la violence exercée contre Jacob ton frère, la honte te couvrira et tu seras retranché à jamais ! Le jour où tu te tenais à distance (beyom ‘amdekha minneged), lorsque des étrangers emmenaient ses richesses, où des barbares franchissaient sa porte et jetaient le sort sur Jérusalem, tu étais comme l'un d'eux ! ».

[17] Certains historiens anglo-saxons de la Shoah et du négationnisme utilisent le terme prégnant de "bystander", souvent traduit, à tort, par "spectateurs", pour qualifier l'attitude des témoins qui restèrent indifférents ou inactifs face au sort des Juifs persécutés.

[18] Rabbi Eliézer Judah Waldenburg, né en 1917, membre de la Haute Cour rabbinique d'Israël, dans son édition de She’elot wetshuvot (questions et réponses) : Tsits Eliezer, chapitre 16, § 4.

[19] Foi et Vie, op. cit. (ci-dessus, note 4), p. 16 (Sens, 1998 n°10, p. 437).

[20] Foi et Vie, ibidem, p. 16 (Sens, idem, p. 438).

[21] Foi et Vie, p. 15. (Sens, idem., p. 436).

[22] Foi et Vie, p. 14. (Sens, ibidem).

[23] Ce silence fut général, sauf rarissimes et glorieuses exceptions (en Hollande et en France uniquement), et encore celles-ci furent-elles fort tardives et ponctuelles. Quant à Pie XII, la seule allusion publique qu'il fit, durant toute la guerre, au sort des Juifs (sans toutefois mentionner leur nom), figure dans les quelques lignes de son discours pontifical de Noël 1942 (qui dura quarante-cinq minutes), où il évoqua les « centaines de milliers de personnes qui, sans avoir commis aucune faute personnelle, et parfois pour des raisons de nationalité ou de race, sont destinées à la mort ou à un dépérissement progressif ». Rappelons que les Polonais, sur le martyre desquels la papauté garda le même silence, se reconnurent aussi dans ce passage. À preuve, un message du président polonais Raczkiewicz qui, avec d'autres personnalités politiques et religieuses en exil, ne cessait alors de harceler le Saint-Siège pour qu'il dénonce publiquement les exactions commises par l'Allemagne nazie à l'encontre de la (catholique) Pologne martyrisée. Dans un texte daté du 10 février 1943, Raczkiecwicz reconnaît, au nom du gouvernement polonais en exil, que, dans son message de Noël, le pape « a condamné implicitement les cruautés allemandes ; il (le gouvernement polonais un exil) est reconnaissant pour ce qui a été fait, mais il est profondément persuadé qu'une condamnation explicite de ceux qui sèment la mort... rappellerait à la raison les masses allemandes en provoquant une réflexion salutaire et contribuerait à mettre un frein aux crimes commis » (texte cité par Léon PAPELEUX, Les silences de Pie XII, Nouvelles Éditions Vokaer, Bruxelles, 1980, p. 113). Du coup, les termes généraux de "nationalité" et de "races", presque universellement considérés, jusqu'ici, comme "désignant clairement les Juifs", apparaissent dans une tout autre lumière. On frémit en pensant que l'absence de mention explicite des Juifs, tant reprochée à ce passage du message pontifical, a peut-être son origine dans sa "double destination". Ce qui serait regrettable, dans ce cas, ce n'est pas que le pape ait ainsi fait allusion et aux Juifs et aux Polonais, mais qu'il ait laissé s'installer et perdurer l’équivoque.

[24] Philippe Chenaux, Paul VI et Maritain. Les rapports du «montinianisme» et du «maritanisme», Istituto Paolo VI, Edizione Studium, Roma, 1994, pp. 43-44.

[25] Texte intégral dans les Cahiers Jacques Maritain, n° 23, Kolbsheim (France), octobre 1991, pp. 31-33. (Cette lettre est également publiée dans le volume III de la Correspondance Journet-Maritainop. cit., pp. 917-920).

[26] Il n'est que de se reporter aux journaux de l'époque, qui relatent cette entrevue, pour constater qu'au cours de cette audience, Pie XII parla des dommages de la guerre, sans parler clairement du génocide des Juifs.

[27] Cf. Cahiers Jacques Maritainop. cit., p. 33. (Correspondance, op. cit. p. 920).

[28] Paul Claudel avait écrit, de Brangues, le 13 décembre 1945, à Jacques Maritain : « Rien actuellement n'empêche plus la voix du Pape de se faire entendre. Il me semble que les horreurs sans nom et sans précédent dans l'histoire, commises par l'Allemagne nazie, auraient mérité une protestation solennelle du Vicaire du Christ. Il semble qu'une cérémonie expiatoire quelconque, se renouvelant chaque année, aurait été une satisfaction donnée à la conscience publique... Nous avons beau prêter l'oreille, nous n'avons entendu que de faibles et vagues gémissements (...) » (Cf. Bulletin de la Société Paul Claudel n° 143, Gallimard, 3ème trimestre 1996).

[29] Albert Camus, cité par H. Fabre, L'Église catholique face au fascisme et au nazisme. Les outrages à la vérité, éditions EPO, Bruxelles, 1994, p. 430.

[30] François Mauriac, Préface au livre de Léon Poliakov, Bréviaire de la haine. Le IIIème Reich et les Juifs, Calmann-Lévy 1951 et 1979, cité d'après les éditions Complexe, Bruxelles, 1985, p. X. Déjà les 1-2 février 1948, dans un article du Figaro : "La vérité devenue folle", très dur pour le pape - ce qui avait ému Mgr Montini -, Mauriac s'était demandé ce qui serait advenu : «...si, au cours de cette guerre dont nous feignons d'être sortis, quelqu'un, sur une des collines de la Ville éternelle, avait refusé de manger et de boire (...) (allusion à Gandhi) Pourquoi aucune folie de cet ordre n'a-t-elle jamais été tentée sur l'une des collines de la Ville éternelle ? Pourquoi (...) jamais ce geste, cet acte inimaginable qui aurait fait tomber à genoux les frères ennemis?» (Cf. Correspondance Journet-Maritainop. cit., p. 922, note 1).

[31] Le chanoine allemand Lichtenberg l'a fait, lui, dans sa cathédrale de Berlin, et il a payé de sa vie cette audace prophétique. (Voir M. Macina, « Le bienheureux Lichtenberg : ce prêtre allemand qui brava Hitler », La Croix, Paris, jeudi 25 juillet 1996, p. 10).

[32] Certains l'ont fait, dans la clandestinité et au risque de leur liberté, voire de leur vie. Qu'ils en soient bénis à jamais !

[33] Le motif revient à satiété dans les tentatives désespérées pour réhabiliter la mémoire de Pie XII en cette affaire. On invoque, avec assurance, l'argument — réputé imparable — des conséquences désastreuses de la dénonciation publique, par les évêques de Hollande, des déportations de Juifs, mesure à laquelle les nazis répliquèrent par la déportation des Juifs convertis au Christianisme. Mais, outre que la réalité est plus complexe que cette manière simpliste de relater l'événement, où a-t-on vu qu'un prophète cesse de “reprendre, à temps et contretemps” et au nom de la justice et de l'obéissance aux lois de Dieu, même les tenants de l'autorité, au prétexte que sa protestation risque de déchaîner leur colère, ou n'aura aucun effet sur eux ?

Ajouter un commentaire

Code incorrect ! Essayez à nouveau

Date de dernière mise à jour : 28/02/2014