Il ne leur restait que les mots, un discours d’Éliane Klein


[Titre original : « Mon discours, tel que je l’avais écrit », par
Éliane Klein [1]. Texte repris du site desinfos.com. J’ai jugé utile d’équiper cette profonde réflexion, des références aux sources – le plus souvent non mentionnées – qui l’ont  nourrie. Je remercie Sr M.-M. Kraentzel d'avoir attiré mon attention sur ce texte. (Menahem Macina).]

 

CRIF - Région Centre

Dimanche 18 mai 2014


En ce jour particulier, en ce lieu de mémoire privilégié, à côté des stèles où sont gravés les milliers de noms des Juifs déportés directement depuis le camp de Pithiviers vers Auschwitz sur ordre du gouvernement de Vichy, notre geste s’inscrit dans le sentiment d’une dette envers un monde anéanti, il rejoint la tradition juive moins tournée vers le ressassement du passé que vers la connaissance rigoureuse et la transmission de ce qui fut.

Il s’agit de réfléchir sur ce crime contre l’Humanité, perpétré sur le sol européen, génocide advenu dans le silence des nations : le silence général fut à l’origine du terrible sentiment de solitude ressenti par de si nombreux Juifs de France. Le secours est venu des organisations juives, des associations caritatives chrétiennes et des Justes des nations, connus ou inconnus.

Car ce qui s’est accompli ici [2], comme à Beaune la Rolande [3], était le début d’un crime de masse sans précédent dans l’histoire de l’Humanité - la Shoah - l’anéantissement programmé d’un Peuple, de sa culture, d’une langue, le yiddish, avec la complicité active du régime de Vichy.

A la source de notre réflexion, il y a donc l’impératif de la connaissance rigoureuse des faits, de leur chronologie, du cheminement idéologique qui a entraîné la séparation, l’exclusion, puis la mise à mort d’une grande partie du Peuple juif.

Dans cette démarche, il s’agit de ne pas raisonner en termes de chiffres, mais de penser à la destruction d’un univers fait d’hommes, de femmes, d’enfants, vivants, tout en sachant qu’il y aura toujours quelque chose d’intransmissible dans le calvaire vécu dans les camps de la mort, une mémoire sans paroles, sans images, celle des centaines de milliers d’adultes et d’enfants massacrés par les Einsatzgruppen sur les territoires de l’ex-Union soviétique.

Je voudrais, en cet instant, rappeler l’importance du témoignage sous toutes ses formes, orales ou écrites.

Écouter la parole des survivants est fondamental, car « qui répondrait à la terrible obsession des nazis d’effacer leurs crimes, si ce n’est l’obstination du témoignage ? » [4].

Aussi, je rends hommage aux survivants, aux vivants et aux disparus - Henry Bulawko, Zalman Brajer [5], et tant d’autres, ceux qui n’ont pas été écoutés à la fin de la guerre, car « peu voulaient, ou pouvaient les entendre, les croire. Ils avaient vu ce qu’aucun autre regard humain n’avait vu » [6]. Ils et elles ont eu le courage de consacrer une grande partie de leur vie à témoigner.

Cependant, la voix des derniers survivants s’affaiblissant, je voudrais évoquer les nombreux écrits en yiddish, rédigés en particulier pendant la Shoah. Il s’agit des « Livres du Souvenir » [Yizkor Buch, Yizkerbuch], présentés par Georges Bensoussan dans le dernier numéro de la Revue d’Histoire de la Shoah,

« Livres qui pérennisent la mémoire des effacés de la terre [...] qui visent à tirer de l’oubli les anonymes des fosses communes, les corps brûlés et leurs cendres mêlées [...]. Ce témoignage fut tôt conçu comme un acte de résistance, un geste de combat contre la volonté d’anéantissement » [7].

Ces écrits évoquent aussi la vie avant la Shoah, et après... Il s’agissait de laisser une trace pour les enfants et les petits-enfants.

Je pense également à la « poésie yiddish de l’anéantissement », écrite contre la tentation du silence imposé par les bourreaux.

« Les lecteurs, rescapés et survivants, ont entendu une parole dans les voix multiples des poètes, une parole unique, parlant pour chacun et pour tous » [8]

Car, comme l’a écrit l’un de ces poètes, que je cite, Aron Zeitlin :

« A nous, les derniers Juifs, rien d’autre n’est resté, rien d’autre que les mots… » [9]

Aujourd’hui, dans deux ouvrages : Les disparus, de Daniel Mendelsohn [10], et Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus, d’Ivan Jablonka [11], les auteurs ont inlassablement recherché les traces des « morts sans sépulture », les ont arrachés à l’oubli.

Enfin, comment ne pas citer l’œuvre monumentale de Serge Klarsfeld qui a tracé le chemin de la connaissance et nourri notre imaginaire ? Dans son Mémorial des enfants juifs déportés de France [12], avec ses annexes, il a redonné un nom, un visage à ces plus de onze mille enfants assassinés.

Toutes ces œuvres nous rappellent, s’il en était besoin, que les Juifs ne sont pas nés victimes.

Ils vivaient.

Notre souci de connaissance de ce qui fut se double d’une exigence de justice: « ...pour les victimes, je demande justice », a dit le philosophe Emmanuel Lévinas [13].

Justice envers et contre tout.

Je pense aux procès pour crimes contre l’humanité, en particulier au

« procès Papon, le premier procès de Vichy, le premier procès qui a regardé en face les victimes de ce Régime » (Antoine Garapon) [14].

Maître Michel Zaoui, l’un des avocats des parties civiles à ce procès (comme aux procès Barbie et Touvier) déclarait dans la conclusion de sa plaidoirie :

« L’œuvre de justice, cette grande affaire des hommes, est là aussi pour porter secours à la solitaire douleur des survivants et de ceux qui vivent dans leur chair la mémoire de la tragédie [...]. En manifestant sans relâche notre exigence de vérité et de justice, c’est un peu comme si nous leur avions fait cortège, à ceux qui n’ont connu pour ultime demeure que la terreur et la cendre […]. Votre verdict fera qu’elles ne continueront pas à vivre dans le silence et dans l’oubli. » [15]

Dans notre quête de sens, le rôle de l’historien est fondamental. Il est essentiel à plusieurs titres, car

« la Shoah nourrit un immense désir d’oubli et la tendance est lourde de "vouloir tourner la page", édulcorer l’événement, l’instrumentaliser, le nier, et pire, le banaliser… » (Georges Bensoussan[16].

Pour l’historien,

« la Shoah est un fait d’histoire qui s’inscrit dans un certain cheminement politique de l’Occident » (Georges Bensoussan[17].

L’historien nous éclaire sur la singularité de cette catastrophe où, contrairement aux massacres précédents, le projet démentiel fut d’aller chercher les Juifs aux quatre coins de l’Europe pour les convoyer jusqu’au lieu de leur assassinat ou les massacrer dans tous les Schtetels [village, localité, en yiddish] de l’ex-Union soviétique, les réduire en cendres et effacer toute trace de ce crime.

La destruction des Juifs d’Europe était au cœur du projet nazi. Il s’agissait d’expulser les Juifs du genre humain

Ce travail d’Histoire met en lumière cette rupture dans la civilisation et particulièrement ce fait : l’extermination des enfants juifs jusqu’au dernier est la marque du génocide : on extermine l’avenir d’une nation.

« L’année [19]42 a été la plus meurtrière, mais l’assassinat des enfants juifs se poursuivit avec acharnement jusqu’à la fin de la guerre dans les territoires occupés par les nazis » (Préface de Survivre. Les enfants dans la Shoah, de Michèle Gans [18]) .

Le récit historique nous révèle cette terrible vérité :

« La Shoah, ce n’est pas la barbarie coexistant avec le progrès technique dans une des nations les plus civilisées d’Europe, c’est la mise au service du mal radical, des moyens de la civilisation moderne. » [19]

C’est aussi, comme l’a écrit Primo Lévi, cette « zone grise » faite d’hommes ordinaires, médiocres, soucieux de leur carrière, obéissant aveuglément à des ordres iniques, ayant perdu toute faculté de penser, bons pères de famille le soir, et devenant les pires assassins le lendemain, tuant par « esprit de corps ».

Le travail de Mémoire et d’Histoire, fondé sur notre fidélité envers tous les disparus et les « rescapés », travail de longue haleine, requiert donc la patience, l’empathie, l’écoute, la lecture, l’étude.

Le travail que je viens d’évoquer éclaire le passé et nous aide à réfléchir sur les idéologies totalitaires du 20e et du 21e siècle, qui ont mené aux crimes de masse et aux génocides (Shoah, Cambodge, Rwanda, etc.)

Ce travail fait de nous des « avertisseurs d’incendie » [20] à l’heure où le populisme de tous bords gagne une partie de l’Europe, (par exemple, et entre autres, la Hongrie), à l’heure où certains tentent de relativiser les valeurs humanistes universelles au nom du multiculturalisme et du relativisme historique. À l’heure où nous assistons au développement d’une violence sauvage, relayée par Internet, sur une grande partie de notre planète (voir l’excellent ouvrage de Marc Knobel [21] : haine antisémite, homophobe, raciste, atteintes aux libertés fondamentales et à la dignité des êtres humains, en particulier des femmes, atteintes à la laïcité.

Et, comme l’a écrit Charles Péguy, « il faut voir ce que l’on voit » [22], en France en particulier.

Jamais, depuis 20 ans, le racisme et l’antisémitisme n’ont autant progressé, parfois jusqu’au meurtre. Faut-il rappeler l’assassinat d’Ilan Halimi ? Celui des 3 militaires français à Montauban et des 5 français juifs-dont 3 jeunes enfants - à Toulouse ? Ce qui a inspiré les tueurs, ce sont la haine des Juifs, la haine de la France et de ses institutions démocratiques.

A Toulouse, lors de la manifestation contre l’antisémitisme et l’homophobie, les représentants du Crif ont été conspués par des militants d’extrême gauche aux cris de « sionistes, fascistes, barrez-vous », qui renvoyaient comme un sinistre écho à « Juif, casse-toi, la France n’est pas à toi », scandés par les catholiques intégristes, les fascistes, les islamistes, les nombreux admirateurs du « sinistre pitre » [23], Dieudonné, dans les rues de Paris lors de la manifestation « Jour de colère » en janvier dernier (Jacques Tarnéro) [24].

Aussi, je souhaite terminer en évoquant les « dommages infligés à la société française par Dieudonné qui a réussi à embrigader une partie non négligeable de la jeunesse française » (Michaël Prazan) [25] cherchant dans des "boucs émissaires" fantasmés la solution à leur frustration sociale et à leur mal-être.

J’en veux pour exemple ce que dénonce le sociologue Michel Wieviorka dans son article « Le terrorisme mythifié » (Libération, 11/02/2014) :

« Quand le Maire de Bagnolet décide d’accorder la citoyenneté d’honneur au terroriste Georges Ibrahim Abdallah et refuse de recevoir une délégation de l’Association française des victimes du terrorisme, il n’exprime pas autre chose que son adhésion au discours mythique du terrorisme et, dès lors, au terrorisme lui-même [...] il l’érige au rang d’un "résistant communiste", d’un "héros arabe" [...]. Il nous paraît irresponsable de favoriser, chez une partie de la jeunesse française, des modes d’identification qui relèvent du pur fantasme [...]. Les conséquences sont douloureuses : certaines familles voient leurs enfants quitter la France pour prendre part à la guerre civile en Syrie [...]. La falsification de l’histoire et la fabrication de héros imaginaires aux mains souillées, comme Abdallah ne peuvent que favoriser la radicalisation [...]. C’est contribuer à la fabrication d’une bombe à retardement pour la société civile. »

J’emprunte ma conclusion à un extrait d’un texte de Christiane Taubira, « Ébranler les hommes » (suite à l’affaire Dieudonné, mais que l’on peut appliquer à toutes les dérives décrites plus haut) :

« Ces provocations putrides testent la société, sa santé mentale, sa solidité éthique, sa vigilance. Il nous faut y répondre, car la Démocratie ne peut se découvrir impuissante face à des périls qui la menacent intrinsèquement. Il faut donc descendre dans l’arène, disputer pied à pied [...] l’espace de vie commune, faire reculer cette barbarie ricanante, la refouler, occuper le terrain par l’exigence et la convivialité. »

 

© Éliane Klein



[1] Sur la personnalité et l'action d'E. Klein, voir l’article intitulé « Remise de Légion d’Honneur à Éliane Klein le 14 janvier 2013 ».

[2] Au camp de transit de Pithiviers, dans le Loiret, en France

[3] Beaune la Rolande, autre camp français de transit des déportés.

[4] Albert Camus, Actuelles II.

[5] Zelman Brajer, 1919-2003, né à Lublin en Pologne, engagé dans la M.O.I., est arrêté, interné au gymnase Japy, puis à Beaune-la-Rolande en 1941, déporté par le convoi n° 5 le 28/06/1942 à Auschwitz, à Buna-Monowitz, à Sachsenhausen où il fera de la fausse monnaie, à Dora et à Buchenwald, libéré à Theresienstadt. Il rentre à Paris le 24 mai 1945. Il est l'auteur du dessin du « Petit bonhomme ».

[6] Voir Association Mémoires du Convoi 6 - Notre Lien, N° 31, mai 2013, p. 18.

[7] Voir Revue d'histoire de la Shoah, N° 200, Mars 2014, « Et la terre ne trembla pas » - La Shoah dans les livres du souvenir, Georges Bensoussan, Katy Hazan, Audrey Kichelewski, Collectif. Voir aussi « Les livres du souvenir ».

[9] « Nothing but Words », in Poems of the Holocaust and Poems of Faith. N’ayant pas trouvé de traduction française de cette œuvre, j’ai mis en ligne la mienne, sous le titre Rien que des mots (Poème).

[10] Les Disparus - Prix Médicis 2007 du roman étranger, de Daniel Mendelsohn et Pierre Guglielmina (3 septembre 2007).

[11] Voir l’émission sur France-Culture. Le livre, sur Amazon.

[12] La Shoah en France, tome 4 : Le Mémorial des enfants juifs déportés de France, sur Amazon.

[13] Référence non indiquée.

[14] Je n’ai pu retrouver la référence de cette citation.

[15] « Mémoires de justice : les procès Barbie, Touvier et Papon », de Michel Zaoui, Noëlle Herrenschmidt et Antoine Garapon.

[16] Éliane Klein, « La démocratie est fragile », 5 mai 2013.

[17] Id. Ibid.

[18] http://www.amazon.fr/Survivre-enfants-Shoah-Michèle-Gans/dp/2737352525

[19] Éliane Klein, « La démocratie est fragile », 5 mai 2013.

[21] Mme Klein ne précise pas à quel ouvrage de Knobel, sur ce sujet, elle fait allusion. En voici deux : L'internet de la haine, sur Amazon ; Haine et violences antisémites 2000-2013, également sur Amazon.

[22] Je n’ai pu trouver la référence de cette phrase attribuée à Péguy.

[23] Expression de Christiane Taubira : « Aucune résurgence des démences meurtrières du racisme et de l'antisémitisme ne doit être, aujourd'hui, prise à la légère. Qu'elle provienne de la candidate d'un parti dont l'identité demeure imprégnée de sa trajectoire historique bornée par ses prises de position et déclarations, qu'elle provienne d'une enfant qui n'a rien inventé de ce qu'elle crache, sous l'œil ravi des adultes, qu'elle vienne d'un journal-torchon ou d'un sinistre pitre antisémite, aucune de ces démences ne doit être négligée. » (« Paroles de liberté, le plaidoyer antiraciste de Christiane Taubira »).

[24] Référence non précisée.

[25] « Après des semaines d'agitation et d'évidents 'troubles à l'ordre public", le Conseil d'Etat a statué : interdiction des spectacles de Dieudonné. Cris d'orfraie de son public, mais aussi sur les plateaux de télé, dans les tribunes de nos médias, parmi nos plus belles âmes qui n'ont toujours pas compris ou refusent de comprendre que Dieudonné n'est pas un humoriste et que ses meetings ne sont pas des spectacles. […] Reste que les dommages infligés à la société française sont considérables. Car si l'on arrive à faire taire Dieudonné – rien n'est moins sûr –, il aura tout de même, pendant dix ans de prosélytisme actif et souterrain, réussi à embrigader une frange non négligeable de la jeunesse française, une jeunesse qui constitue pour partie la France de demain. » (« Le rire et l'outrance : la tradition française de l'antisémitisme », Le Monde, 23 janvier 2014).

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Date de dernière mise à jour : 20/05/2014