Déclaration de repentance faite à Auschwitz, en 1986, par le P. Bernard Dupuy, o.p.

Chrétiens, nous ne sommes pas venus à Auschwitz-Birkenau de notre propre initiative. C’est la main de nos frères juifs qui nous y a guidés. En cette heure où nous prenons part avec eux à la prière des morts, nous devons d’abord nous souvenir.

La mort qui s’est étendue en ces lieux nous impose le silence. Quelle parole pourrions-nous prononcer qui soit à la mesure de la souffrance juive ? Ici, des Juifs, et eux seuls, sont morts sans autre raison véritable que leur appartenance au Peuple juif. Les nazis n’ont pas voulu seulement le rayer de l’histoire, ils ont voulu annuler sa vocation, salir sa dignité, déraciner la foi au Dieu Unique dont il n’a jamais cessé d’être le témoin au milieu des nations.

L’homme tout entier, façonné par Dieu « à son image et selon sa ressemblance » (Gn 1, 26) a été nié en eux. Et comment ne pas évoquer alors toutes les souffrances, toutes les victimes, tous les morts des lieux d’extermination ? Le crime a été si grand et demeure si incommensurable, que l’image de Dieu en a été blessée dans la conscience de beaucoup d’hommes.

Souvenons-nous. Le crime a été réalisé dans une Europe fertilisée par la foi chrétienne. Disciples de Jésus, il ne nous est pas possible maintenant de nous tourner vers l’Éternel et de le bénir si nous ne sommes pas d’abord réconciliés avec nos frères Juifs. « Quand tu vas présenter ton offrande à l’autel, si là tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi, laisse-là ton offrande et va d’abord te réconcilier avec ton frère » (Mt 5, 23-24).

Pour avoir le droit de prier à Auschwitz, il nous faut confesser la trop faible et trop lente prise de conscience chrétienne devant la perversité nazie, et devant le danger mortel qui s’abattait alors sur les Juifs.

Il ne suffit pas de condamner l’action des bourreaux. Notre repentance n’est pas un réflexe de culpabilité morbide. Nous ne pouvons pas récuser la part de responsabilité chrétienne dans l’histoire qui a abouti à la Shoah. Nous devons essayer de prendre la mesure de notre péché tel que l’histoire nous le révèle.

Selon notre foi, Jésus nous a introduits dans l’Alliance d’Abraham. Mais nous, nous avons dépouillé le Peuple juif des biens qui lui appartenaient en propre : « l’adoption, le culte, les promesses » (Rm 9, 4).

Plus tard, contrairement à ce que disent les Ecritures, nous avons osé penser que Dieu pouvait n’être pas fidèle à Son Alliance, qu’Il avait rejeté Son Peuple. L’ayant ainsi détaché du lien qui l’unit à Dieu, nous l’avons chargé du péché par excellence, allant même jusqu’à prononcer contre lui l’expression sacrilège de « peuple déicide ».

Nous l’avons environné de mépris et de haine.

L’accusant d’aveuglement, nous avons voulu le faire chrétien, y compris par la force et en violant sa conscience.

Nous avons désobéi au commandement qui nous oblige à reconnaître dans notre frère juif, notre prochain.

Nous avons ainsi troublé et perverti des consciences humaines à son endroit.

Ce jugement sur le Peuple juif, transmis de siècle en siècle, les multiples discriminations qui en ont résulté, en dépit de l’attitude de refus d’hommes exceptionnels, ont ouvert la voie à l’antisémitisme moderne, raciste.

Oui, notre responsabilité est immense. A-t-il fallu un tel abîme pour réveiller notre conscience ?

Nous qui venons d’être associés à la prière d’Auschwitz, nous prenons solennellement l’engagement d’être vigilants dans un monde qui est loin d’être guéri de tous ces maux.

Nous promettons de combattre de toutes nos forces pour que justice soit rendue au Peuple Juif, et [que la] vérité [le concernant soit établie].

Nous crions vers Toi, Seigneur, et nous implorons Ta miséricorde, car nous avons appris que, « même si les portes de la prière ont été fermées, celles des larmes ne le sont pas » [Talmud de Babylone, Traités Baba Metsia, 59, et Berakhot, 32]

 

Père Bernard Dupuy

Auschwitz, 21 septembre 1986

 

[Extrait d’une causerie de Madame Madeleine COHEN, alors vice-présidente de l'AJCF, Amitié Judéo-Chrétienne de France ; ce texte figure en page 25 de la revue Yeroushalaïm, n° 44 (mai 2006) de l’association Cœur (Comité Œcuménique d’Unité chrétienne pour la Repentance envers le peuple juif). Je remercie Sr Marie-Thérèse Martin de m’en avoir communiqué une version saisie à l’ordinateur. Les ajouts entre crochets carrés sont miens, il s’agit de corrections qui m’ont paru nécessaires. (Menahem Macina).]

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Date de dernière mise à jour : 24/02/2014