Avant-Propos du siddour "Patah Eliahou", par Menahem Perez


Que mes premiers mots soient un hommage au Créateur, qui m’a permis de mener cette tâche à son terme.

Dans le tohu-bohu de notre civilisation, dans l’environnement tapageur de notre vie, nous pouvons nous demander si la prière peut trouver sa place et se faire entendre. L’univers bucolique des Patriarches se prêtait naturellement à l’élévation de l’âme vers Dieu ; cet exercice est-il déplacé, étranger ou anachronique dans notre monde technique, mécanique ?

Nécessité, urgence de la prière


Nous dirions que plus que jamais, notre génération plongée dans un monde anxiogène éprouve le besoin de prier.

Sommes-nous en proie à une angoisse, une inquiétude, quel secours demander sinon celui du Tout-Puissant ? Avons-nous commis une transgression, une faute ; c’est à Dieu que nous demandons pardon ; enfin, à l’occasion d’un heureux événement, c’est à Dieu que nous rendons grâce. Le Psalmiste nous dit : "Que toute âme loue le Seigneur." Par une modification vocalique de neshamah (âme) en neshimah (souffle respiration), nos maîtres concluent à notre reconnaissance envers Dieu pour chaque souffle, chaque respiration.

Dans son traité du Michné Torah, Maïmonide nous rappelle que la prière, élan naturel de l’homme vers Dieu, a une source très lointaine. Elle remonte aux Patriarches et a coexisté avec les sacrifices. Mais lorsque l’hébreu a tendu à disparaître de l’usage quotidien après la disparition du Temple et que les fidèles se sont exprimés malaisément dans cette langue, la Knesset Haguedolah [grande assemblée] a décidé de fixer le texte de la prière.

Rappelons les conclusions du traité Berakhot : tout en étant en rapport avec les sacrifices offerts au Temple, chacun des offices a été institué par nos Patriarches : celui du matin, par Avraham, celui de l’après-midi par Yitshaq et celui du soir par Ya‘aqov. Ce même traité nous rappelle la longue préparation – une heure - des anciens Hassidim à  la prière.

La prière est d’abord une effraction de l’espace ; par elle nous franchissons des univers. L’office du matin, par exemple, est si bien agencé qu’il nous fait passer tour à tour du monde de l’action : la Petihah, à celui de la formation : Pessouqè de-Zimra, à celui de la Création : Yotseret au monde de l’émanation : la ‘Amidah. On opère alors le mouvement inverse : jusqu’au Qaddish, le monde de la Création ; jusqu’au psaume du jour, le monde de la formation et la fin, le monde de l’action. Cette structure est conforme à l’enseignement de la Kabbale.

C’est aussi une effraction du temps : lors de cette communication avec le Créateur nous sommes absorbés au point qu’est aboli le sentiment de la durée. Elle produit un double effet : nous sommes à la fois écrasés par la conscience de notre petitesse et flattés par cette proximité audacieuse. C’est pourquoi nos Berakhot, Bénédictions, sont toutes coulées dans une syntaxe rompue et figée. Dans un élan d’amour, nous commençons par tutoyer l’Immanence puis, troublés par notre hardiesse, nous reculons pour passer à la troisième personne de déférence :  baroukh atah adonaï eloheïnou melekh ha‘olam asher... Littéralement : "Tu es béni Eternel, notre Dieu, Roi de l’univers,  Lui qui...". Dieu est à la fois Tu et Il, tout comme Il est invoqué sous l’attribut d’amour, le Tétragramme, et sous celui de la rigueur : eloheïnou.

Deux fois par jour, beshokhvekha ouweqoumkha - à ton coucher et à ton lever – la Torah nous impose le devoir de lire le Chema‘  qui constitue notre credo.


"Ecoute, Israël : L’Eternel est notre Dieu, L’Eternel est UN." De nouveau nous affirmons notre foi au Dieu unique, sous Ses deux attributs – amour et rigueur – et dans Sa double relation : universelle et particulière au peuple d’Israël. Par cette seule phrase et par celle qui suit, nous proclamons notre soumission à Son règne et dans les autres paragraphes, notre acceptation de Ses commandements. Ce texte est encadré de Bénédictions dont la dernière : "Tu es L’Eternel, qui délivres Israël", précède le matin, la ‘Amida, la prière par excellence.

Fonction et structure de la prière


L’hébreu dispose de plusieurs mots pour désigner la prière : tsaaqah, thinah...  mais le plus commun est tefilah. Il dérive de la racine PLL, juger, différencier, clarifier, décider. Nous sommes  constamment confrontés à des rumeurs, des opinions, des spéculations et nous devons nous faire une opinion et donc juger. Le verbe est en hébreu à la forme réfléchie : hitpallel, se juger, qui désigne donc un examen de conscience par lequel on se coupe de la vie pour voir où on en est dans sa quête spirituelle.

L’obligation de prier est indiquée dans un verset du Chema : "...Le servant de tout votre cœur..." La prière est appelée avoda shebalev, le service [ou le culte] du cœur et implique donc l’élan vers Dieu. Après la progression que nous avons signalée, l’acmé de la prière se situe à la Amidah qui, en semaine s’appelle "Dix-huit Bénédictions". Dans les trois premières nous sommes tels des serviteurs qui rendent hommage à leur Maître : Tu es Dieu ; Tu es Tout-puissant ; Tu es Saint et indépendant. Dans les treize suivantes nous demandons des biens spirituels : intelligence volonté et perfectionnement moral, pardon ; des biens matériels : liberté personnelle, santé, bien-être, rassemblement des exilés ; l’aide spirituelle pour le peuple : justice intégrale, châtiment des ennemis de Dieu, récompense des justes ; l’aide matérielle pour le peuple : la reconstruction de Jérusalem, le Messie, l’exaucement des prières.

Dans le final, nous remercions Dieu : nous sommes dévoués à Ton service, nous ne pouvons que Te rendre grâce, nous ne pouvons agir pour Toi qu’avec l’aide de l’harmonie céleste de la paix. Le Chabbat et les fêtes, ces treize Bénédictions sont remplacées par la sanctification du jour.

Le canon de la prière actuelle a été établi dans sa forme actuelle pour les grandes lignes, par les membres de la Knesset Haguedola [Grande Assemblée] du VIe au IIIe siècle avant l’ère vulgaire. L’aspect figé de la prière, son formalisme empêchent-ils l’expression spontanée et libre ? Certes, l’habitude peut engendrer, si l’on n’y veille, une sclérose, un ritualisme vide de contenu. Si le texte adopté reste obligatoire, il y a place pour l’expression spontanée de l’hommage, de l’action de grâce ou de la supplication.

Dieu, dans Sa perfection a-t-Il besoin de nos bénédictions ? Le traité Berakhot, 7a nous relate que le Grand Prêtre, R. Yichma’el, fils d’Elicha étant entré à Kippour dans le Saint des saints, a vu Dieu sur Son trône. "Il me dit : ‘Yichmael, Mon fils, bénis-Moi.’ Je Lui ai répondu : 'Que par Ta volonté, Ta miséricorde retienne Ta colère ; que Ta miséricorde l’emporte sur Tes attributs, que Tu Te conduises envers Tes fils avec miséricorde, que Tu agisses envers eux avec indulgence, au-delà de la stricte justice'."

Selon Rachba, le terme brakha, bénédiction est tiré de brikha, source : ce qui revient à dire que par là, nous reconnaissons que Dieu est la source de toute bénédiction. Il est indispensable de prononcer les brakhot, Bénédictions avant toute consommation. Nos Maîtres concilient les deux versets : Ps. 24,1 : "A L’Eternel appartiennent la terre et ce qu’elle renferme, le globe et ceux qui l’habitent." et Ps. 115, 16 : " Les cieux, oui, les cieux sont à L’Eternel, mais la terre, Il l’a octroyée aux fils de l’homme", en situant le second après que par sa bénédiction, l’homme a reconnu la royauté et la propriété divines en Lui rendant hommage. Lorsque l’on tire profit d’un objet sans bénir le Créateur, on commet la faute de me‘ila, profanation [en réalité : exploitation indue] d’un objet sacré.


Transcription et traduction


Dans un souci d’authenticité, nous avons voulu hébraïser les noms : revenir pour Moïse à Moché et pour Jacob à Yaaqov ; nous avons évité la traduction commune du Tétragramme par Seigneur qui nous renvoie à d’autres cultes [chrétien], pour adopter celle de Hachem [dans cette édition électronique partielle à l'usage des chrétiens, nous avons utilisé "Seigneur" et  "L’Eternel"].

Nous avons transcrit la consonne palatale kaf par k, les gutturales qouf par q, he par h et hêt par h [avec un [tiret] souscrit !]. Quant au aïn, nous avons affecté d’un esprit rude  la voyelle de soutien qui ainsi est traitée comme un h aspiré ; ex. Supputation de l’Omer.

Pour des raisons purement techniques nous n’avons pu harmoniser la transcription des notations de la page de droite de l’édition originale et celle de la page de gauche (traduction). Nous comptons sur la compréhension du public.

Nous avons réduit au minimum les gloses et notes explicatives en bas de page, reportées en fin d’ouvrage lorsqu’elles étaient plus importantes, pour ne pas alourdir le présent ouvrage.

Si l’on peut prier dans n’importe quelle langue, l’hébreu reste la langue par excellence, surtout lorsqu’on a le privilège d’en saisir les nombreuses connotations ; il permet en outre de préserver l’unité du peuple juif. Nos maîtres cependant assimilent "la prière sans ferveur, sans au moins la conscience du sens littéral, à un corps sans âme" ; il faut donc éviter la récitation machinale et la traduction devient alors indispensable.

Depuis sa première traduction en 1978, le Patah Eliyahou s’est imposé comme un classique. Il est vrai qu’il reprend dans une  meilleure mise en page et une soigneuse impression, le livre de prières qui fait autorité dans le monde séfarade : Tefilat hahodesh (édition de Livourne).

La présente édition vient combler un vide. Depuis de longues années le public réclamait une édition bilingue. Faut-il prendre à la lettre le dicton italien : "Traduttore traditore", le traducteur est un traître ? Il ne l’est certes pas par vocation mais tout simplement par l’impuissance à mettre dans la langue d’arrivée la totalité de la langue de départ ; à plus forte raison lorsqu’il s’agit de la langue divine qu’est l’hébreu. Nous avons vu, à propos du mot Tefila, "prière", les connotations de l’hébreu. Le traducteur est tout modestement un intermédiaire, c’est, si l’on veut, un passeur qui aide à franchir les ponts, les frontières linguistiques.

Pour notre part, nous avons tenté de rester à la fois fidèle au texte hébraïque et au génie du français. Vous trouverez dans la présente édition des textes qui n’ont jamais été traduits en raison, parfois, de leur caractère ésotérique. La difficulté n’était pas mince ; aussi croyons-nous pouvoir compter sur votre indulgence. Quant aux textes bibliques nous avons adopté la traduction du Rabbinat, que nous avons retouchée au besoin.

Je ne saurais taire ma dette envers deux personnes qui, efficaces autant que modestes, m’ont imposé l’anonymat. Elles ont relu la totalité des épreuves et m’ont fait bénéficier de leurs nombreuses remarques.

"Oui, comme la neige et la pluie, une fois descendues du ciel, n’y retournent pas avant d’avoir humecté la terre, de l’avoir fécondée et fait produire, d’avoir assuré la semence au semeur, et le pain au consommateur, telle est Ma parole : une fois sortie de Ma bouche, elle ne revient pas à vide, sans avoir accompli Mon vouloir et mené à bonne fin la mission que Je lui ai confiée." (Is 5, 11-12.)

Puissent nos prières, en s’élevant jusqu’au ciel, avoir ce pouvoir !

 

© Menahem Perez


Bibliographie sommaire



La Bible du Rabbinat français ; éd. Colbo, Paris.

Tehillim I et II : Collection La Bible commentée (ArtScroll), éd. Colbo, Paris.

Chir Hachirim : Collection La Bible commentée (ArtScroll), éd. Colbo, Paris.

Hazohar ‘im pérouch Hassoullam, éd. Messorat Hazohar, Jérusalem.

Michnat Hazohar, éd. Mossad Bialik, Jérusalem.

E. Munk, Le Monde des Prières, éd. Keren Hassefer Ve-Halimoud, Paris.

Sidour Ahavat Chalom: ArtScroll, Mesorah Publications, N. Y.

Sidour Rinat Israel, éd. Moréchet, Jérusalem.

Sidour Ich MatsliaH, éd. Kissé RaHamime, Bené-Beraq.

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Date de dernière mise à jour : 28/03/2014