4. Les Juifs doivent-ils croire au Christ pour être sauvés?

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Avant d’exposer pourquoi la parole de Paul [1] - qui semble conditionner le rétablissement du peuple juif à la cessation de son incrédulité – n’entre pas en conflit avec l’«apologie» que je fais «de l’espérance qui est en moi [2]», selon laquelle ce rétablissement est déjà chose faite, force m’est de reconnaître loyalement que l’aspiration pluriséculaire de la Chrétienté à la reconnaissance par les juifs du Salut en Jésus-Christ, semble la contredire radicalement. En témoignent les diverses formules de la prière du Vendredi Saint, dont celle-ci, qui était encore en vigueur au début de la seconde moitié du XXe siècle:

Prions aussi pour les juifs perfides afin que Dieu Notre Seigneur enlève le voile qui couvre leurs coeurs et qu’eux aussi reconnaissent Jésus, le Christ, Notre-Seigneur.

Il a fallu attendre 1959 pour que le pape Jean XXIII supprime, d’un trait de plume, l’expression blessante, «Juifs perfides». Depuis le Concile Vatican II et le «nouveau regard» que l’Église a commencé de porter sur les juifs, les liturgistes ont réalisé des versions successives de la prière à leur intention [3]. Voici celle qui figurait dans le missel latin de 1962 :

Prions aussi pour les Juifs, afin que Dieu notre Seigneur enlève de leur coeur le voile qui les empêche de reconnaître notre Seigneur Jésus- Christ. Prions : Dieu éternel et tout-puissant, vous ne refusez jamais votre miséricorde, même aux Juifs; entendez les prières que nous offrons pour l’aveuglement de ce peuple, afin qu’il reconnaisse la lumière de votre Vérité, qui est le Christ, et soit délivré de ses ténèbres. Nous vous le demandons par le même Jésus- Christ… [4].

En 1970, le pape Paul VI en avait modifié la teneur de manière positive, comme suit:

Prions pour les Juifs, à qui Dieu a parlé en premier: qu’ils progressent dans l’amour de son Nom et la fidélité à son Alliance. Dieu éternel et tout-puissant, toi qui as choisi Abraham et sa descendance pour en faire les fils de ta promesse, conduis à la plénitude de la rédemption le peuple de l’Alliance, comme ton Église t’en supplie.

Malheureusement, la nouvelle formulation de cette prière, promulguée en février 2008, est plus militante :

Prions aussi pour les Juifs, afin que notre Dieu et Seigneur illumine leur cœur pour qu’ils reconnaissent Jésus Christ, sauveur de tous les hommes […] Dieu Tout-Puissant et éternel, Qui veux que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la reconnaissance de la vérité [5], accorde, dans Ta miséricorde, que la plénitude des nations entrant dans Ton Église, tout Israël soit sauvé…

Ce texte représente un progrès notable par rapport au précédent. Toutefois, la quasi-totalité des organisations juives dans le monde l’ont plus ou moins sévèrement critiqué. Ils lui reprochent son caractère missionnaire, et surtout le fait que la fidélité du peuple juif à sa foi multi-millénaire soit considérée comme une ignorance ou une non-reconnaissance de la vérité, et que son salut soit présenté comme conditionné par son entrée dans l’Église des nations.

J’ai suffisamment traité ailleurs des problèmes que soulève cette fameuse prière, pour qu’il ne soit pas nécessaire d’y revenir ici [6]. Par contre, il me paraît nécessaire de souligner que la hiérarchie catholique témoigne, par le contenu même de cette nouvelle formulation, qu’elle entend s’en tenir à la position traditionnelle qu’elle croit conforme à l’esprit et à la lettre du Nouveau Testament et de la Tradition. La prédication de l’avènement du Royaume de Dieu, inauguré, selon la foi chrétienne, par la venue de Jésus, considéré comme le Messie prédit par les prophètes et le Fils de Dieu par excellence, s’adresse à tous les hommes, y compris aux Juifs, et même à eux en premier lieu [7].

L’Église est d’autant plus stricte en matière de liturgie, qu’elle se considère comme dépositaire de la Révélation et, à ce titre, responsable de l’intégrité de la diffusion fidèle et de l’interprétation «authentique» de la foi judéo-chrétienne. Cette conviction est illustrée par la formule traditionnelle: «lex orandi, lex credendi», qui, comme je l’ai dit ailleurs, signifie à peu près: la prière est l’expression de la foi [8].

Pour éclairer quelque peu cette problématique, il faut se souvenir de la véritable bataille théologique et exégétique qui a fait rage entre les Pères conciliaires des deux “camps” et leurs experts respectifs, autour de la question du «déicide» [9], les uns voulant que le terme soit purement et simplement supprimé de la Déclaration Nostra Aetate, § 4, les autres entendant qu’elle fût maintenue par fidélité à la lettre du Nouveau Testament [10]. Rappelons que le Concile avait d’abord approuvé, le 20 novembre 1964, une troisième version de la Déclaration Nostra Aetate, § 4, qui rejetait expressément l’utilisation du terme déicide [11]. Mais, face à la levée de boucliers des prélats conservateurs, qui menaçaient de faire retirer, purement et simplement, le texte de la Déclaration, le cardinal Béa, responsable de la Commission, qui avait lutté bec et ongles pour son adoption, dut se résoudre à un compromis, censé faire droit aux exigences sine qua non des deux camps, mais qui ne satisfaisait pleinement ni l’un ni l’autre. Tout en affirmant que «les juifs ne doivent pas être présentés comme réprouvés par Dieu ni maudits, comme si cela découlait de l’Écriture», et en précisant que la responsabilité de la mise à mort de Jésus «ne peut être imputé[e] ni indistinctement à tous les juifs vivant alors, ni aux juifs de notre temps», le texte n’en fait pas moins porter la responsabilité de l’exécution de Jésus sur «des autorités juives et leurs partisans», et proclame, à cette occasion, que «l’Église est le nouveau peuple de Dieu» [12].

On se demandera peut-être quel point commun il peut y avoir entre la question du déicide et celle de la prière pour la conversion des juifs, de la liturgie du Vendredi Saint. La réponse est à la fois simple et lourde de conséquences.

Dans les années 60, malgré le pas gigantesque qu’avait constitué, pour cette vénérable institution, la reconnaissance de ce que «les prémices de sa foi et de son élection se trouvent, selon le mystère divin du salut, dans les patriarches, Moïse et les prophètes», les Pères conciliaires, dans leur grande majorité, n’avaient pu se résoudre à tirer les conséquences de la déclaration explicite de l’apôtre Paul, à savoir, que «Dieu n’a pas rejeté le peuple qu’il a discerné par avance» (Rm 11, 2). Au lieu de cela, la Déclaration Nostra Aetate, § 4, affirmait sans ambages : «Au témoignage de l’Écriture sainte, Jérusalem n’a pas reconnu le temps où elle fut visitée, les Juifs, en grande partie, n’acceptèrent pas l’Évangile, et même nombreux furent ceux qui s’opposèrent à sa diffusion». Consciemment ou à leur insu, le déicide et l’affirmation de la responsabilité des autorités juives dans la mort de Jésus semblent avoir constitué, pour les Pères conciliaires, la preuve scripturaire contraignante de ce que l’Église avait toujours considéré comme la faillite spirituelle des juifs. Il suffisait d’ajouter à ce constat l’affirmation péremptoire que l’Église est le «nouveau peuple de Dieu», pour légitimer et rendre théologique, voire ontologique, la différence radicale entre l’élection de l’Église, consécutive à sa «reconnaissance» de la messianité et de la divinité de Jésus, et la disqualification du peuple juif, consécutive à son «refus» de «reconnaître» l’une et l’autre.

Pour en revenir à la nouvelle version de la prière pour les juifs, il est difficile d’échapper à l’impression qu’est remise en vigueur, consciemment ou non, l’ancienne théorie de la «substitution» [13], selon laquelle, l’Église – «nouvel Israël» – a pris la place de «l’Israël selon la chair», qui a été défaillant [14].

Mais il y a plus grave. L’insistance - que trahit le vocabulaire choisi par les liturgistes et qu’a entériné le pape - sur la «reconnaissance» de la messianité et de la divinité de Jésus, ne me paraît pas indemne de la vieille frustration chrétienne face à la non-conversion du peuple juif au christianisme, que le penseur protestant Fadiey Lovsky a fort justement définie comme «l’antisémitisme chrétien du ressentiment» [15]. Et même en admettant que les responsables de cette nouvelle formulation n’ont pas de tels sentiments, on peut cependant déplorer qu’ils aient implicitement conforté la connotation – négative dans ce contexte – du verbe «reconnaître», dont l’un des synonymes est «admettre», au sens de se déjuger [16]. Des centaines de personnes avec lesquelles j’ai parlé de ce problème, estiment que le peuple juif doit «reconnaître» (ou «admettre») qu’il s’est gravement trompé en «refusant» de confesser la messianité et la divinité de Jésus. J’ai même découvert, avec répulsion, que nombre d’entre eux sont intimement persuadés que les juifs savent (et donc reconnaissent secrètement) que Jésus est Dieu, mais qu’ils se refusent à l’admettre explicitement, par orgueil ou par crainte d’être haïs par leurs coreligionnaires. Selon cette conception, les juifs sont coupables de leur incrédulité, voire responsables du retard de la Parousie, ou manifestation glorieuse du Christ, à la fin des temps. Pire, certains chrétiens vont jusqu’à interpréter en ce sens le passage de l’apôtre Paul à ce propos:

Que personne ne vous abuse d’aucune manière. Auparavant doit venir l’apostasie et se révéler l’Homme impie, l’être perdu […] Et vous savez ce qui le retient maintenant, de façon qu’il ne se révèle qu’à son moment (2 Th 2, 3-7).

Pour ces chrétiens, il n’est pas exclu que la manifestation de l’Antichrist, qui, selon le Nouveau Testament, doit précéder celle du Christ en gloire, soit suspendue à la reconnaissance par les juifs de la messianité et de la divinité de Jésus, et son corollaire : l’Église est bien le «nouvel Israël» que Dieu s’est choisi en remplacement du peuple juif qui a renié le Christ, choisi Barrabas, et voué Jésus à la mort en criant : «Crucifiez-le!» et «Que son sang soit sur nous et sur nos enfants!» (Mt 27, 25)… Et s’il paraît certain que la hiérarchie catholique ne professe plus ces conceptions antéconciliaires, l’utilisation de ce vocabulaire ambigu, qui réintroduit l’attente (impatiente, agacée, voire réprobatrice ?) de la conversion du peuple juif, risque de renforcer les prétentions chrétiennes à l’hégémonie religieuse.

Qu’il s’agisse là d’une tentation confessionnelle qui n’épargne ni les grands esprits ni les ministres de l’Église, est illustré par le cas navrant de l’illustre John Henri Newman qui, sur la base de spéculations hasardeuses non fondées sur les Écritures ni sur une Tradition ecclésiale sûre et éprouvée, exposait, dans quatre sermons sur l’Antichrist prononcés dans la première moitié du XIXe siècle [17], sa ferme conviction que le peuple juif adhérerait à l’Antichrist [18]. Les considérations et citations qui suivent s’inspirent d’un article antérieur que j’ai consacré à ce sujet [19].

Avec sa clarté d’expression habituelle, Newmann a résumé la pensée des Pères à ce sujet, en deux passages de son second Sermon, «La religion de l’Antichrist». Dans le premier, affirmant s’en «tenir aux interprétations de l’Ecriture données par les Premiers Pères» [20], et se référant au verset suivant de l’évangile de Jean [21] : Moi je suis venu au nom de mon Père , et vous ne me recevez pas ; si un autre vient en son propre nom, vous le recevrez, il énonce [22] :

C’est ce qu’ils [les Pères] ont considéré comme une allusion prophétique à l’Antichrist (que les Juifs devaient prendre à tort pour le Christ) : qu’il viendrait en son propre nom

Et Newman de poursuivre [23] :

J’ai fait allusion aux juifs : il serait sans doute bon de préciser maintenant comment l’Eglise primitive considérait leur relation avec l’Antichrist. Notre Seigneur avait prédit que beaucoup viendraient en son nom en disant : c’est moi le Christ [24]. Ce fut l’arrêt de la justice divine contre les juifs, et contre tous les incroyants d’une manière ou d’une autre, qu’ayant rejeté le vrai Christ ils en viennent à s’associer à un faux ; et, à en croire le texte que je viens de citer, si un autre vient en son propre nom, celui-là vous le recevrez, l’Antichrist sera le Séducteur par excellence, à côté de qui tous ses précurseurs ne seront que de pâles approximations. Après avoir décrit l’Antichrist, saint Paul poursuit dans le même sens [25] : l’avènement de celui-là, dit-il, est marqué par (…) des prodiges mensongers, et par toute injuste tromperie, adressée à ceux qui périssent, car en échange, ils n’ont pas accueilli l’amour de la vérité, de telle sorte qu’ils soient sauvés. Et à cause de cela, Dieu leur envoie une influence qui les égare, de telle sorte qu’ils donnent foi au mensonge, afin que soient jugés tous ceux qui n’ont pas donné foi à la vérité, mais se sont complus dans l’injustice. Etant donné que l’Antichrist se prétendrait le Messie, il était admis par tradition qu’il serait de race juive et observerait les rites juifs.

Ces conceptions néfastes ont peut-être inspiré l’écho abrupt qui a figuré durant des années, sans que personne ne s’en émeuve, dans la version française d’une bible catholique populaire munie de l’Imprimatur:

[Avant la manifestation de l’Antéchrist] le peuple juif doit déverser toute sa méchanceté sur l’Église» [26].

On aurait tort de sous-estimer l’impact de cette littérature antijudaïque, d’autant plus dangereuse qu’elle est enchassée dans un discours religieux édifiant. Il n’est que de parcourir l’Internet pour mesurer la persistance de l’influence délétère qu’elle exerce encore de nos jours, et il n’est pas étonnant que les arguments de Newman, célèbre anglican devenu catholique et même cardinal, soient repris comme faisant autorité, en raison de la notoriété de leur auteur, par maints blogues chrétiens infectés d’antijudaïsme, quand ce n’est pas d’antisémitisme.

Certains objecteront que ces vues ont été balayées par le nouvel esprit qui a soufflé lors du Concile Vatican II (1962-1965). Est-ce si certain? Trois ans après cette mémorable assemblée, un savant bibliste et théologien de l’ordre de Saint Dominique, dont les ouvrages font encore autorité, exprimait les conceptions suivantes, qui constituent comme un précipité des griefs et accusations antijudaïques de ce qu’on a appelé la théorie de la substitution [27]:

Cependant une partie d’Israël, numériquement la plus grande, a refusé le Christ Jésus et sa Bonne Nouvelle, se fermant à sa parole, le faisant mettre à mort, puis repoussant et combattant la prédication de l’Évangile en Palestine et dans le monde gréco-romain. Refus persistant et multiple que le Nouveau Testament affirme et déclare coupable. L’autorité religieuse du peuple juif a assumé la réelle responsabilité de la crucifixion. Israël s’est fermé à la lumière qui lui était offerte et aux élargissements qui lui étaient demandés. Il s’est dérobé devant la mission universelle qui était la sienne, pour s’attacher aux privilèges de son passé comme à des prérogatives permanentes. Cette résistance au plan de Dieu s’est maintenue durant les siècles jusqu’à notre temps [28] [...]Cette chute et sa responsabilité sont à situer sur le plan de l’histoire du salut. Le fond des consciences ne relève que de Dieu, et bien des circonstances, d’ignorance ou de passion, peuvent expliquer et atténuer la faute des Juifs infidèles, du passé et du présent. Après son Maître et les Apôtres, tout chrétien doit prier pour eux et implorer de Dieu leur pardon. Il doit regretter les torts qu’il a eus à leur égard dans l’histoire. Il doit enfin se rappeler que tout pécheur est à sa façon responsable de la mort du Christ. Mais sur le plan de l’histoire du salut, le peuple juif comme tel a commis une faute spéciale, correspondant à sa mission spécifique, que le Nouveau Testament enseigne clairement et que la théologie chrétienne ne peut méconnaître. Cette faute peut se comparer, d’une certaine manière, au péché originel : sans engager la responsabilité de chaque descendant, elle le fait hériter de la banqueroute ancestrale. Tout Juif pâtit de la ruine qu’a subie son peuple, lorsqu’il s’est refusé au moment décisif de son histoire [29]. [...] Mais si nous refusons de juger les consciences, nous pouvons du moins tenter d’apprécier, à la lumière de la foi chrétienne, la situation du judaïsme comme tel, comme système religieux se maintenant à côté de l’Église. Comment qualifier son échec dans le plan du salut ? Parlerons-nous à son sujet de responsabilité collective ? L’expression est ambiguë et prête à malentendu. Je préfère, pour ma part, parler d’un héritage compromis et d’une situation d’attente. Je prendrai une comparaison qui, sans être tout à fait adéquate, me semble cependant utile et théologiquement fondée : celle du péché originel. Les hommes ne sont pas responsables du péché d’Adam, pas même d’une responsabilité collective. Pourtant ils sont solidaires de la révolte du premier père, en ce qu’ils reçoivent de lui un héritage gâché par sa faute. Les fils d’un banquier malhonnête qui a fait faillite sont innocents des malversations de leur père ; ils n’en naissent pas moins ruinés. De même, toutes proportions gardées, les Juifs d’aujourd’hui ne sont pas eux- mêmes coupables du refus opposé par leurs ancêtres au tournant décisif de leur mission ; mais ils héritent de cette faillite qui a compromis leur mission universelle. Ils reçoivent de leurs pères un système religieux qui n’est plus pleinement conforme au plan de Dieu. Le judaïsme n’est plus le même depuis qu’il a refusé Jésus-Christ. L’Église chrétienne ne peut pas reconnaître en lui une Église également valable selon le dessein de Dieu. Elle ne peut pas accorder au peuple juif d’être encore le peuple élu, car elle a conscience de posséder désormais cette élection. L’Église du Christ se sait le véritable Israël et ne peut reconnaître ce titre à l’Israël infidèle qui n’a pas voulu du Messie Jésus [30].

Et comme si cela n’était pas suffisant, le pape Jean-Paul II lui-même, qui s’est pourtant distingué par des propos et des gestes forts en faveur du peuple juif, laissait transparaître ce qui semble être le fond de sa pensée théologique sur ce point, quand il écrivait, dans son encyclique sur l’Esprit-Saint, en 1986:

La manifestation du péché, par le ministère de la prédication apostolique dans l’Eglise naissante, est mise en relation – sous l’impulsion de l’Esprit reçu à la Pentecôte – avec la puissance rédemptrice du Christ du Christ crucifié et ressuscité. Ainsi s’accomplit la promesse relative à l’Esprit Saint qui a été faite avant Pâques : «C’est de mon bien qu’il reçoit, et il vous le dévoilera». Lorsque, pendant l’événement de la Pentecôte, Pierre parle du péché de ceux «qui n’ont pas cru» (cf. Jn 16, 9) et qui ont livré Jésus de Nazareth à une mort ignominieuse, il rend donc témoignage à la victoire sur le péché, victoire qui a été remportée, en un sens, à travers le péché le plus grand que l’homme ait pu commettre : le meurtre de Jésus, Fils de Dieu, de même nature que le Père ! Pareillement, la mort du Fils de Dieu l’emporte sur la mort humaine: «Ero mors tua, o mors», « j’étais ta mort, ô mort », de même que le péché d’avoir crucifié le Fils de Dieu «l’emporte sur le péché humain ! Ce péché est celui qui a été consommé à Jérusalem le jour du Vendredi Saint, et aussi tout péché de l’homme. En effet, au plus grand des péchés commis par l’homme correspond, dans le cœur du Rédempteur, l’offrande de l’amour suprême qui surpasse le mal de tous les péchés des hommes. Se fondant sur cette certitude, l’Église n’hésite pas à répéter chaque année, dans la liturgie romaine de la veillée pascale, «O felix culpa ! heureuse faute !», lors de l’annonce de la résurrection que fait le diacre par le chant de l’«Exultet» [31].

Parler du «meurtre de Jésus, fils de Dieu, de même nature que le Père», en soulignant qu’il s’agit du péché «qui a été consommé à Jérusalem, le jour du Vendredi Saint», réintroduit subrepticement – même si c’est sans intention polémique – l’accusation de déicide que les Pères du Concile Vatican II n’ont pas cru devoir abolir purement et simplement, comme l’avait fait l’une des versions de Nostra Aetate, 4, qui, après d’âpres discussions, fut abandonnée au profit de celle, plus vague, qui fut finalement adoptée. Pour dissiper le malaise, le cardinal Bea prit la peine de publier une longue note qui disait, en substance, que même si l’abandon de l’accusation de déicide n’avait pas été formulé explicitement, il ressortait de l’ensemble du texte que cette conception n’était plus admise par l’Église.

L’ajout par Jean-Paul II de l’incise «et aussi tout péché de l’homme» (allusion à la formulation plus générale du Catéchisme du Concile de Trente), ne change rien à l’accusation spécifique à l’encontre des juifs. Sinon, les chrétiens devraient formuler, dans le Confiteor, un aveu explicite de déicide. En outre, contrairement à ce qu’affirme cette encyclique, Pierre, dans son discours, n’a pas parlé du péché des juifs (sous-entendu: le déicide) mais il a dit explicitement à ses coreligionnaires : «Repentez-vous donc et convertissez-vous, afin que vos péchés [au pluriel] soient effacés… [32]».

Enfin, même si c’est involontaire, est introduite ici une ambiguïté qui renforce la théorie du déicide en rappelant la formule «O felix culpa» (Ô heureuse faute), qui, lorsqu’on en connaît le contexte et l’auteur (S. Augustin), n’évoque nullement le prétendu «déicide », mais le péché dit «originel». Et à supposer même que quelque doute subsistât dans l’esprit du Magistère de l’Église et de ses pasteurs et théologiens, il faut tenir compte du fait que Pierre lui-même a disculpé les juifs et tranché la question en ces termes: «… je sais que c’est par ignorance que vous avez agi, ainsi d’ailleurs que vos chefs [33]

Les textes regrettables évoqués ci-dessus révèlent la persistance d’une tentation confessionnelle qui n’épargne ni les grands esprits ni les ministres de l’Église, et dont le cas navrant de John Henri Newman, évoqué plus haut, constitue l’apogée [34].

***

Au tout début de ce chapitre, j’ai promis d’expliquer pourquoi la parole de Paul [35] – qui semble conditionner le rétablissement du peuple juif à la cessation de son incrédulité – n’entre pas en conflit avec l’assurance reçue d’en-haut en 1967, que «Dieu a [déjà] rétabli son peuple». Pour mémoire, voici les termes mêmes de l’Apôtre:

Quant à eux [les juifs], s’ils ne demeurent pas dans l’incrédulité, ils seront greffés: Dieu est bien assez puissant pour les greffer à nouveau. (Rm 11, 23)

Tout d’abord, il faut rappeler l’un des fondamentaux des confessions de foi juive et chrétienne, à savoir que l’Écriture ne se contredit jamais et que ce qui n’est pas clair dans un contexte s’éclaire par ce qui est dit ailleurs. Il en découle qu’on ne peut se fonder sur un seul passage scripturaire pour connaître la plénitude du dessein de Dieu, et qu’il est encore moins question d’opposer un verset à un autre pour prôner un docte relativisme dans l’interprétation de la Parole de Dieu.

En effet, le même Paul qui a écrit ce qui précède a également affirmé:

Rm 3, 3: Quoi donc, si quelques-uns furent incrédules, leur incrédulité va-t-elle annuler la fidélité de Dieu?

En outre, il ne faut pas oublier que les apôtres eux-mêmes ont fait preuve d’incrédulité. En témoignent, entre autres, les versets suivants:

Mc 6, 52 : […] ils n’avaient pas compris le miracle des pains, mais leur esprit était endurci [Vulgate : aveuglé].

Mc 8, 16-17 : Et eux de se dire qu’ils n’avaient pas de pains. Le sachant, il leur dit: Pourquoi vous dire que vous n’avez pas de pains? Vous ne comprenez ni ne saisissez pas encore? Avez-vous l’esprit endurci [Vulgate : aveuglé]?

Mc 16, 14 : Enfin il se manifesta aux Onze eux-mêmes pendant qu’ils étaient à table, et il leur reprocha leur incrédulité et leur endurcissement de coeur à ne pas ajouter foi à ceux qui l’avaient vu ressuscité.

Enfin, est-il besoin d’insister sur le fait que l’endurcissement (ou l’aveuglement) que déplore Jésus, n’a pas valu à ses apôtres et à leurs successeurs la sanction historique que, selon des multitudes de prélats et de fidèles chrétiens au fil des siècles, les juifs se seraient «méritée» en raison de leur incrédulité?

J’ai traité en détail de cette problématique dans un de mes ouvrages antérieurs [36], j’y renvoie quiconque veut aller plus avant dans cette problématique difficile.



[1] Cf. Rm 11, 23 déjà cité.

[2] Cf. 1 P 3, 15.

[4] J’ai mis en italiques ce qui était blessant pour le peuple juif.

[5] Le texte latin de cette prière reprend la traduction latine de 1 Tm 2, 4, agnitio, qui signifie soit «connaissance», soit «reconnaissance», au sens de comprendre et de croire une chose qui avait échappé jusque-là.

[7] Dans certains cercles chrétiens, on entend parfois invoquer, à l’appui de cette conception, ces passages du Nouveau Testament : «…et [Jésus] leur dit: "Ainsi est-il écrit que le Christ souffrirait et ressusciterait d’entre les morts le troisième jour, et qu’en son Nom le repentir en vue de la rémission des péchés serait proclamé à toutes les nations, à commencer par Jérusalem"…» (Lc 24, 46-47); et encore: «S’enhardissant alors, Paul et Barnabé déclarèrent: "C’était à vous d’abord qu’il fallait annoncer la parole de Dieu. Puisque vous la repoussez et ne vous jugez pas dignes de la vie éternelle, eh bien, nous nous tournons vers les païens."» (Ac 13, 46).

[8] «Cet adage célèbre, résumé d’une phrase écrite au Vème siècle et attribuée à St Célestin Ier, a été repris depuis, par de nombreux autres Papes, tels Benoît XIV, Léon XIII, Pie XI et Pie XII [...] Il signifie que la loi de la prière détermine la loi de la croyance. Autrement dit, on peut en modifiant la prière modifier aussi la croyance…» (Texte emprunté au site AMDG).

[10] Le terme de déicide ne figure pas dans le Nouveau Testament, mais, selon les partisans de cette théorie, plusieurs passages des Écritures chrétiennes y font allusion. Ils font référence en particulier aux paroles du discours de Pierre, en Ac 3, 14-15 : «Mais vous, vous avez renié le Saint et le juste; vous avez réclamé la grâce d’un assassin, tandis que vous faisiez mourir le prince de la vie…»

[11] «Que tous aient soin, dans la catéchèse ou la prédication de la parole de Dieu, de ne rien enseigner qui puisse faire naître dans le cœur des fidèles la haine ou le mépris envers les juifs : que jamais le peuple juif ne soit présenté comme un peuple réprouvé, ou maudit, ou déicide. Ce qui fut perpétré dans la passion du Christ ne peut aucunement être imputé à tout le peuple vivant alors, moins encore au peuple d’aujourd’hui.»

[12] Voici le passage complet de ce texte de compromis qui fut adopté définitivement: «Encore que des autorités juives, avec leurs partisans, aient poussé à la mort du Christ (Jn 19, 6), cependant ce qui a été commis durant sa Passion ne peut être imputé ni indistinctement à tous les juifs vivant alors, ni aux juifs de notre temps. S’il est vrai que l’Église est le nouveau peuple de Dieu, les juifs ne doivent pas, pour autant, être présentés comme réprouvés par Dieu ni maudits, comme si cela découlait de l’Écriture. Que tous aient donc soin, dans la catéchèse et la prédication, de ne rien enseigner qui ne soit conforme à la vérité de l’Évangile et à l’esprit du Christ.» Il semble difficile de ne pas voir, dans l’attribution à l’Église de la qualité de «nouveau peuple de Dieu», une sanction du rôle joué par les «autorités juives [qui] ont poussé à la mort du Christ», ou au moins une expression explicite de la théologie de la substitution.

[13] Voir les articles suivants de Wikipedia : «Théologie de la substitution», et la discussion afférente à cette conception.

[14] J’examinerai en détail, dans le prochain chapitre intitulé «L’Église toujours tentée de se substituer au peuple juif», l’antiquité et la longévité de la tentation substitutionniste et la révolte qu’elle constitue contre le dessein de Dieu. On voudra bien se reporter à cette analyse.

[15] Voir: Fadiey Lovsky, Antisémitisme et mystère d’Israël, en cours de réédition électronique Smashwords par Tsofim, Limoges, 2013, Ch. IX. Ce livre est consultable, entre temps, en livre Web sur Pressbook.

[16] Le précédent malheureux de l’ancienne prière du Vendredi-Saint, dont la formule «Oremus et pro perfidis Iudaeis» était traduite «prions pour les juifs perfides» - alors que ce terme signifiait «infidèle», en latin d’Église -, devrait rendre les liturgistes plus sensibles au sens qu’ont les mots dans la langue courante. Sur les dégâts que peut causer cette indifférence, voir l’analyse qui figure dans mon livre, Si les chrétiens s'enorgueillissent: à propos de la mise en garde de l'apôtre Paul (Rm 11, 20), édition électronique Smashwords, par Tsofim, Limoges, au chapitre «La polémique antijudaïque, des origines à l’aube du XXe siècle», § «Perfidie juive» et autres stéréotypes.

[17] Ils ont été publiés en français, sous le titre L’Antichrist, par les éditions Ad Solem, Genève 1995; voir aussi mon article «Les Juifs et l’Antichrist selon la tradition chrétienne».

[18] Dans mon livre, Un voile sur leur coeur. Le "non" catholique au Royaume millénaire du Christ sur la terre, j’ai exprimé ma réprobation de ces élucubrations, d’autant plus surprenantes qu’elles sont le fait d’un être d’une intelligence et d’une lucidité intellectuelle exceptionnelles; voir, dans cet ouvrage, «Excursus : Les Juifs et l’Antichrist, selon d’anciennes traditions chrétiennes reprises à son compte par Newman».

[20] Newmann, L’Antichrist, op. cit., p. 52.

[21] Jn 5, 43.

[22] Newmann, Op. cit., p. 55.

[23] Op. cit., pp. 56-57.

[24] Cf. Mt 24, 5.

[25] Cf. 2 Th 2, 9-12.

[26] Biblia Latinoamerica, Commentaire du NT, p. 315, à propos de 2 Th 2, 6. Il figurait encore, au début des années 1980, dans les quelque 30 millions d’exemplaires de l’édition espagnole, qui circulent dans le monde depuis 1973 ; voir «La Bible des Peuples : une bible nostalgique de la théorie de la "substitution"». Voir aussi mon article : «Une colère divine eschatologique doit-elle tomber sur les Juifs? Réflexions sur une grave manipulation exégétique».

[27] Pierre Benoît, Exégèse et Théologie, vol. III, Cerf, Paris, 1968 (les italiques sont miens).

[28] Ibid., p. 420, § 5.

[29] Ibid., p. 420, § 6.

[30] Ibid., p. 438.

[31] Jean-Paul II, Encyclique sur l’Esprit Saint (1986), § 31, texte cité d’après L’esprit Saint. Lettre encyclique de Jean-Paul II, «Le Seigneur qui donne la vie», Cerf, Paris, 1986, pp. 54-55. On peut consulter le texte même de l’encyclique sur le site du Vatican.

[32] Ac 3, 19.

[33] Ac 3, 17.

[34] Voir dans mon livre Un voile sur leur coeur, l'Excursus : Les Juifs et l’Antichrist, selon d’anciennes traditions chrétiennes reprises à son compte par Newman».», cité plus haut.

[35] Cf. Rm 11, 23 déjà cité.

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Date de dernière mise à jour : 14/05/2014