Réévaluation des motifs invoqués par le Saint-Office pour abolir Amici Israel (1926-1928)

 

« Quelques semaines avant la parution du décret du Saint-Office, la suppression des Amici par ce dernier fut annoncée à van Asseldonk, et on lui demanda une soumission totale, "aveugle", sans lui communiquer les raisons de cette décision. […]. Quand le cardinal Merry del Val [préfet du Saint-Office] entra, van Asseldonk s’agenouilla et présenta sa soumission inconditionnelle, sans demander les raisons de la suppression. […] Pourtant, relatera-t-il, je restai sans voix lorsque, une fois le décret paru, je lus les raisons invoquées. Un des membres du Comité […] vint en pleurant chez lui. Tous deux ont alors offert cela à Dieu. A ce moment-là, il réalisa, comme il l’écrit lui-même, que l’Église serait submergée par l’antisémitisme. »

A. Ramaekers, “Doctor Anton van Asseldonk o.s. crucis 1892-1973”, in Clairlieu, Achel, 1978, p. 33.

 

J’ai consacré, il y a douze ans, une première étude [1] visant à élucider les motivations et les circonstances de l’abolition, le 25 mars 1928, de la pieuse association de prêtres dénommée Opus sacerdotale Amici Israel, dont les membres se vouaient à la prière pour les juifs et à l'apostolat en vue de leur conversion, et à laquelle avaient adhéré une foule de prêtres et un nombre non négligeable de membres du haut clergé. J’estimais que n’était pas crédible le motif, invoqué par le décret de dissolution, selon lequel, après des débuts irréprochables, les Amici Israel auraient « adopté ensuite une manière d’agir et de penser contraire au sens et à l’esprit de l’Église, à la pensée des Saints Pères et à la liturgie ». En conséquence, me fondant massivement sur les écrits des contemporains et des biographes flamands du secrétaire de l’association, Anton van Asseldonk, procurateur à Rome de l’ordre des Croisiers, j’avais alors supposé que c’étaient le zèle du religieux pour le peuple juif, estimé démesuré par ses supérieurs, et son comportement peu conforme aux standards de la vie religieuse d’alors, qui constituaient les vrais motifs de la suppression subite et brutale de cette association, événement que rien ne laissait présager.

En 2008, alors que j’avais quitté la recherche depuis plusieurs années, paraissait le livre du professeur Hubert Wolf, intitulé Le Pape et le Diable [2], qui allait remettre en question bon nombre d’idées reçues et de spéculations sur l’Église et la Curie romaine de la première moitié du XXe siècle. Axé, comme l’indique son sous-titre – « Pie XII, le Vatican et Hitler : les révélations des archives » –, sur le problème brûlant de l’attitude de Pie XII et de l’Église d’alors, face au régime nazi, cet ouvrage présentait l’avantage immense sur les travaux antérieurs d’avoir pu bénéficier de l’examen fructueux d’archives ecclésiales jusque-là inaccessibles. Ce n’est que récemment et après une lecture approfondie de cet ouvrage séminal que j’ai cru utile de revisiter la problématique.

Considérant que, même si ma conclusion d’alors était erronée ou trop aléatoire, le matériau que j’avais analysé était toujours utile pour éclairer, sous un jour différent, cet événement et ses conséquences, j’ai décidé de conserver l’essentiel du matériau de mon étude précédente, en le contextualisant davantage, à la lumière des éléments novateurs de la recherche du prof. Wolf. Je réserve à ma Conclusion mise à jour la synthèse que je propose de faire entre l’analyse documentaire du professeur Wolf, extrêmement féconde en ce qui concerne le fonctionnement interne des plus hautes instances de l’Église et le processus de prise de décision en matière dogmatique et disciplinaire, et, d’autre part, mon approche plus « personnaliste » et davantage centrée sur les protagonistes de cette affaire, que les documents romains officiels laissent dans l’ombre.

 

AVANT-PROPOS


Cette initiative n’était pas la seule de son espèce [3], et elle n’aurait probablement jamais retenu l’attention des chercheurs si elle n’avait été abolie, de manière expéditive et apparemment arbitraire, dès 1928, soit deux années seulement après sa fondation officielle, et ce malgré le nombre et la qualité de ses adhérents, au rang desquels figuraient de nombreux membres de la hiérarchie ecclésiastique, comme en témoigne le Status operis pro anno exacto (situation de l’œuvre pour l’année écoulée), document publié, début 1927, par les responsables de l’œuvre. Y sont recensésdix-huit cardinaux, deux cents archevêques et évêques et deux mille prêtres. Parmi les cardinaux, on remarque des noms connus : van Rossum, Gaspari, Faulhaber, etc. La totalité de l’épiscopat des Pays-Bas avait adhéré à l’Association, ainsi qu’un nombre impressionnant d’évêques du monde entier. Le comité de patronage était présidé par le Père Abbé bénédictin Dom Benoît Goriador [4], Mgr Vanneuville en était le vice-président, et le Père van Asseldonk, procurateur général, à Rome, de l’Ordre des Croisiers, le secrétaire et l’infatigable propagateur ; parmi les membres de ce Comité figuraient les Pères Garrigou-Lagrange, dominicain, Damien, de l’Ordre des Croisiers, Himmelreich, de l’Ordre des Franciscains, et Dom Chuard, chanoine régulier de l'Immaculée Conception. À l'époque de la dissolution (mars 1928), avaient adhéré à l'Association : dix-neuf cardinaux (dont Merry del Val, van Rossum, Früwirth, Pompili et Perosi, membres du Saint-Office), près de trois cents évêques et environ 3.000 prêtres [5].

Comme pour d’autres cas similaires dont les circonstances ne sont pas encore élucidées – en raison principalement du secret hermétique qui entoure les décisions disciplinaires de l’autorité ecclésiastique, aggravé par l’impossibilité d’accéder aux archives vaticanes dans des délais raisonnables –, la disgrâce ecclésiale, aussi subite qu’inattendue, qui frappa cette association, sans que les motifs allégués pour sa suppression apparaissent convaincants, a suscité l’intérêt des spécialistes, et cela pour plusieurs raisons, dont la principale semble bien être l’évolution positive de l’attitude traditionnelle de l’Église à l’égard des Juifs depuis Vatican II. Chez les spécialistes, théologiens et historiens de l’Église, elle s’est accompagnée d’un accroissement et d’un approfondissement de l’investigation documentaire, ne serait-ce qu’aux fins d’examen de la pratique ecclésiale antérieure en la matière. Autre facteur non négligeable : la multiplication des études monographiques en tous genres consacrées à des sujets en rapport direct ou indirect avec la « question juive », et comportant des excursus ou des extraits de documents inédits ou peu connus, de nature à jeter quelque lumière sur la manière, généralement méfiante, voire méprisante, dont, depuis des siècles, on percevait en Chrétienté les juifs et leurs croyances. A cet égard, on ne saurait surestimer le rôle qu’a pu jouer la redécouverte de la première condamnation officielle de l’antisémitisme par le Magistère, laquelle figure précisément dans les attendus du décret de suppression de l’association Amici Israel (25 mars 1928), et sur laquelle je reviendrai plus loin [6].

Sans minimiser l’apport des travaux antérieurs, j’ai tenté, dans ma monographie de 2002 – que je mets ici à jour –, de jeter un éclairage différent sur cette association, sur base d’un réexamen minutieux de documents déjà connus, mais aussi en m’inspirant largement de deux longs articles très documentés, rédigés en néerlandais par les Pères croisiers A. Ramaekers et J. Scheerder, qui ont eu accès aux papiers personnels de van Asseldonk et aux archives de l’Ordre, dont une grande partie n’a pas encore été exploitée par les chercheurs [7].

Conscient qu’avant même de tenter d’élucider les circonstances et les motivations qui avaient amené l’autorité ecclésiastique à mettre fin à une expérience aussi prometteuse, il convenait de mieux connaître les deux personnalités majeures qui avaient marqué de leur empreinte tant l’esprit spécifique, que les modalités particulières de l’apostolat en direction des juifs, propres à l’idéal d’Amici Israel, ce que je fis dans la Première partie de mon étude.

Les résultats de cette brève enquête fondamentale avaient déblayé le terrain. Ils avaient permis de faire justice, au passage, d’un certain nombre d’idées reçues et de préjugés de nature à biaiser l’objectivité de la recherche, voire d’orienter ses résultats de manière à justifier une thèse préalable, en escamotant les éléments objectifs susceptibles de l’infirmer ou de la nuancer considérablement. J’estimais donc être davantage en mesure de revisiter les théories reçues concernant les motifs réels de la suppression de cette pieuse Association. C’est sur cette base que j’ai rédigé la Deuxième partie de cet exposé.

Enfin, dans une Conclusion générale, je proposais, comme on le lira plus loin, ma propre tentative d’élucidation de cette affaire complexe qui, aujourd’hui encore, laisse perplexes historiens de l’Église et théologiens. Je me rendais compte, en effet, qu’il eût été souhaitable de procéder à un tour d’horizon des mentalités et des conceptions religieuses du milieu catholique ambiant, en général, et ecclésial, en particulier, pour mieux resituer, et éventuellement relativiser des événements et des comportements plutôt embarrassants, voire choquants pour les mentalités d’aujourd’hui. J’y ai finalement renoncé pour ne pas donner à mon enquête des dimensions indues qui l’eussent rendue impropre à la publication dans une revue. Je me suis toutefois efforcé de pallier cette déficience par des évocations ponctuelles du contexte historique et religieux dans lequel s’est produit l’événement qui fait l’objet de cette étude.

 

I. LES DEUX PROMOTEURS D’UN IDÉAL COMMUN

Si les grandes lignes de la création et les motifs officiels de la suppression de l’association des Amici sont de notoriété publique, par contre, faute de pouvoir consulter le dossier (qui, à l’époque où je rédigeais mon enquête, faisait partie des archives vaticanes encore inaccessibles [8]), on ne connaissait, des raisons qui ont amené l'autorité ecclésiastique à prendre cette sanction, que ce qu’en disaient les commentaires de l'époque, plus ou moins tendancieux ou mal informés. Ces derniers sont sans doute grandement responsables du discrédit rétrospectif dont furent victimes Maria Franceska van Leer, catholique hollandaise convertie du judaïsme, zélée propagandiste de l’œuvre, et, dans une moindre mesure, le Père Anton van Asseldonk, secrétaire et factotum de l’association. Tandis que tombait sur le religieux la chape de plomb de la réprobation silencieuse qui était d’usage alors, dans les milieux ecclésiastiques, à l’égard de ceux qui avaient eu l’infortune d’encourir une sanction de la part du Saint-Office, F. van Leer devint le bouc émissaire que l’on chargea de toutes les exagérations et déviations, réelles ou supposées, reprochées à l’association Amici Israel. Les passages suivants du livre de l’écrivain Stanislas Fumet sont tout à fait représentatifs de cet état d’esprit [9]:

« …cette juive convertie […] avait obtenu le droit de parler dans des églises de Hollande ou d'Allemagne pour prêcher à sa manière. Elle avait un grand tempérament apostolique et elle avait essayé de nous communiquer son enthousiasme pour la cause du judéo-christianisme […] Elle était sincère, dynamique, électrisante. Elle galvanisera plusieurs prêtres néerlandais qui finirent un peu désaxés. Mais nous aimions sa vitalité, son audace judaïque, sa confiance en Dieu. Néanmoins, nous ne pensions pas qu’on lui accordât à Rome un pareil prestige. »

Et, à nouveau, à propos des causes de la dissolution de l’Association [10]:

« Les Amis d'Israël, cette association qu'avaient fondée autour de Franceska van Leer deux prêtres hollandais, et à laquelle nous appartenions [11], perdirent leur crédit auprès du Vatican en 1926. Le cardinal Van Rossum les soutenait de son mieux, Pie XI leur avait témoigné sa sympathie […] Mais il est vraisemblable que les théologiens qualifiés d' "intégristes", considéraient comme aventureuse la doctrine prêchée avec une exaltation qui ne nous échappait guère, à nous autres, de France, et ne se privaient pas d'éplucher les textes des Amis d'Israël sans trop de bienveillance. Nous n'en pensions pas moins que nos Hollandais faisaient de l'inflation mystique et risquaient de sortir des rails […] Si bien que l'Association des Amis d'Israël, un jour moins beau, fut dissoute. Il en était mieux ainsi, car nos deux prêtres hollandais, le gentil abbé Klinkenberg et surtout l'excellent prêtre qu'était le P. Van Asseldonk, président de l'Association [en fait, il en était le secrétaire], commençaient par trop à se sentir prophètes. »

Il est étonnant que ces deux textes sommaires aient pu servir de matériau de base, évoqué ou inavoué – et parfois unique –, à la plupart des travaux consacrés à l’histoire malheureuse d’Amici Israel.

Faisons donc le point pour ce qui est de F. van Leer d’abord, et du P. Van Asseldonk ensuite.

 

1. Maria Franceska van Leer

 Née en 1892, de bonne famille juive néerlandaise, Franceska est d’abord séduite par les idéaux pacifistes des révolutionnaires spartakistes qu’elle partage au point de participer, aux côtés de Kurt Eisen, aux affrontements avec le pouvoir, et de se lier d’amitié avec Rosa Luxembourg. Arrêtée, et condamnée à mort, elle se promit de croire en Dieu, si elle en sortait vivante. Relâchée, elle se convertit au catholicisme en 1919, à Munich, et étudia même, sous la direction du théologien franciscain hollandais Laetus Himmelreich, qui deviendra plus tard (est-ce un hasard ?) l’un des membres fondateurs de l’association Amici Israel [12]. On sait que, par la suite, elle décida de consacrer sa vie à la conversion des Juifs [13]. Faute d’avoir eu accès à des études spécialisées sur ce point, si elles existent, je suis, aujourd’hui encore, peu au fait de ce qui motiva sa démarche, et encore moins des raisons et des circonstances de sa brève incursion en Palestine, en novembre 1924, où elle enseigna le catéchisme dans un kibboutz avant d’être contrainte de fuir le pays, trois mois plus tard, du fait de ses activités missionnaires [14]. Ce qui est sûr, c’est qu’elle était fascinée par le sionisme, qu’elle idéalisait naïvement, témoin l’article vibrant qu’elle adressait, en 1925, à la revue des moines bénédictins de St André (Belgique), pour plaider la cause de ce mouvement [15], dans un style dithyrambique [16] :

« Qui oserait dire que les groupements sionistes sont moins littéralement communautaires que les religieux catholiques qui observent sévèrement la sainte pauvreté ? Qui oserait prétendre que ce sont de dangereux bolcheviques qu’on doit contrecarrer par tous les moyens ? Qui oserait dire cela après avoir été le témoin, fût-ce pendant un mois, de l’amour du prochain qui règne dans les colonies juives ? » [17]

C’est le lieu de préciser que F. van Leer n’était pas la seule, parmi les catholiques, à voir un signe de la Providence dans les événements politiques d’alors, dont le plus retentissant avait été la Déclaration Balfour (1917), par laquelle l’Angleterre, qui exerçait alors le mandat de la Société des Nations sur la Palestine, avait reconnu aux Israélites exilés le droit de créer un « Foyer juif » sur la terre de leurs ancêtres. Cette concomitance de l’engouement catholique pour l’œuvre de conversion des Juifs et du phénomène sioniste, semble de nature à jeter une lumière inattendue sur l’arrière-fond idéologique, voire mystique, de l’idéal dont étaient animés les fondateurs de Amici Israel.

Ce « sionisme catholique » ambiant a été brièvement analysé par Chenaux [18]. Ce chercheur a pertinemment mis en lumière le rôle majeur que joua, dans la diffusion des idéaux de Amici Israel, le Bulletin des missions de l’abbaye bénédictine de Saint-André-lez-Bruges. Ces moines, impressionnés par l’expérience du missionnaire lazariste Vincent Lebbe, qui s’était fait entièrement Chinois avec les Chinois, et était devenu un familier de l’abbaye depuis son retour de Chine en 1920, en voyaient une réplique dans les conceptions des Amici, qui prônaient le respect de la judéité des Juifs et voyaient, dans l’entreprise sioniste, un milieu favorable à une inculturation juive de la foi chrétienne, en vue de la création d’une « Église juive catholique ».

Ce que Chenaux livre de l’état d’esprit de dom Edouard Neut, directeur du Bulletin des missions, ne laisse pas de jeter une lumière sur le phénomène mal connu que constituait ce « sionisme chrétien » d’alors :

« Retraçant l’histoire mouvementée du peuple juif et de ses rapports conflictuels avec la chrétienté, le bénédictin en venait à constater la concomitance au XIXe siècle d’un double mouvement : celui d’émancipation [des Juifs], avec les lois votées dans les différents pays, et [celui] de conversion, grâce notamment à l’essor de la congrégation de Notre-Dame de Sion, fondée par le Père Théodore de Ratisbonne [un converti du judaïsme]. La leçon qu’il en tirait était limpide : "placés dans la société sur un pied d’égalité avec les autres citoyens", les juifs devenaient ‘convertissables’ […] L’espoir, au XXe siècle, portait un nom : le sionisme. Le bulletin avait publié, dans son numéro de mars-avril 1925, une longue apologie de ce mouvement par Maria Francisca Van Leer, l’inspiratrice des "Amis d’Israël", appelant les chrétiens à ne pas se méprendre sur le sens de ce retour en Palestine. »

F. van Leer écrivait en effet :

« Le but de ces Juifs n’est pas de nous opprimer, nous Chrétiens. Ils cherchent la réalisation de leur idéal. Sans le savoir, ils cherchent le Christ. Et ils Le trouveront dans Son pays et leur pays natal. »

Chenaux poursuit :

« Faisant sien ce point de vue, dom Neut se prenait à rêver d’ "une Église catholique juive de Palestine", composée de "prêtres et laïcs de race juive vivant pleinement la vie religieuse chrétienne dans le cadre de la vie nationale israélite", mais aussi de "communautés monastiques, dont les membres seraient des jeunes gens d’Israël et qui pratiqueraient vis-à-vis de tous, des juifs catholiques et de ceux qui ne le sont pas, cette forme primitive de la charité et de l’apostolat qui s’appelle aujourd’hui l’hospitalité bénédictine". Ce que poursuivaient les moines belges de l’abbaye de Saint-André, très marqués par l’influence et les expériences chinoises de leur compatriote lazariste Vincent Lebbe, devenu un familier de l’abbaye depuis son retour de Chine en 1920, ce n’était rien moins que la chimère d’un "sionisme chrétien". Elle les amena tout naturellement à entrer en contact avec les dirigeants du mouvement sioniste établi à Genève. Ces derniers, avides d’une certaine "reconnaissance" de la part des milieux catholiques, ne pouvaient qu’être sensibles à une telle "marque d’intérêt" (Albert Cohen, lettre datée de Genève du 17 mars 1926, archives Maritain). »

Et Chenaux de citer l’expression instructive de la sympathie de dom Neut pour la cause sioniste, telle qu’elle s’exprime dans l’extrait suivant d’une lettre que le bénédictin adressait au dirigeant sioniste Albert Cohen :

« Vous comprendrez tout mon sentiment lorsque je vous dirai qu’étant moine et vivant quotidiennement en contact individuel et en contact social avec les psaumes, les Prophètes – avec l’Évangile – avec toute la littérature dont a vécu le peuple d’Israël, on ne peut se retenir de l’ardent désir de voir ce peuple reprendre contact avec ses origines et avec sa vie nationale propre, qui doit être le support de toutes les réalisations de son puissant génie. L’atmosphère d’enthousiasme dans laquelle les colons juifs tentent en Palestine une expérience sociale qui, si je comprends bien, ne fut jusqu’ici réalisée avec succès que dans les monastères, accentue encore le mouvement de sympathie qui me porte à suivre vos efforts et à les aimer. » [19]

Rappelons qu’à l’époque, certains milieux chrétiens avaient vu dans la conversion au catholicisme de Hans Herzl, le fils du fondateur du mouvement sioniste (qui devait se suicider, quelques années plus tard), une sorte de gage que le sionisme, convenablement accompagné et encouragé par l’Église, pouvait créer, même si tel n’était évidemment pas son but, les conditions favorables à un « retour d’Israël », c’est-à-dire la conversion.

Les Fumet, amis des Maritain, partageaient ces espérances. Selon Chenaux,

« Stanislas Fumet confessait que rien ne pouvait l’émouvoir davantage que ce qu’on appelle la "conversion" d’un Juif… » ;

et de citer cet extrait d’une lettre de Fumet adressée au Bulletin des Missions et publiée in extenso par ce dernier, dans son numéro de novembre-décembre 1925 :

« Un Juif qui se fait chrétien ne se convertit pas à autre chose que le [sic] judaïsme ; seulement il passe d’un judaïsme incomplet, d’un judaïsme en devenir, à un judaïsme accompli. »

Certains chrétiens, tel Maritain, voyaient dans le sionisme le début d’un processus de renaissance nationale dont pourrait profiter le christianisme pour évangéliser ces « brebis perdues ». C’est ainsi qu’à la fin de l’année 1925, il écrivait ces lignes à un proche collaborateur de Pie XI, auquel il adressait un rapport sur le sionisme, destiné au Souverain Pontife :

« Israël renaît… Pour nous, il est capital de savoir si cette nouvelle formation ethnique sera ou non absolument fermée dès le principe à toute pénétration de la foi du [sic] Christ. Enfin, on peut voir dans ces événements un accomplissement remarquable des prophéties, qui commande le respect et la plus grande attention […] Je sais d’autre part qu’un témoignage catholique de sympathie pour le sionisme aurait une grande influence sur bien des jeunes Juifs travaillés par la grâce de Dieu, et qui seraient prêts à demander le baptême s’ils ne pensaient renier par-là les intérêts de leur race et de leur nationalité. » [20]

Le rapport de Maritain avait pour but de demander l’accord de Pie XI concernant l’implication, fût-ce uniquement à titre privé, d’élites chrétiennes dans « un groupe spécial catholique pro-sioniste ». Par la médiation du P. Hugon, un dominicain qu’il consultait volontiers en matière spirituelle, Maritain s’enquérait également de savoir si le Saint-Père consentirait à accorder une audience privée au Docteur Jacobson, délégué à Paris, pour l’Europe, du Comité exécutif de l’organisation sioniste. La réponse du Souverain Pontife, transmise à Maritain par le P. Hugon, après l’audience papale (15 novembre 1925), fut plutôt tiède [21] :

« Le Pape craint qu’on se serve des catholiques ou du Saint Siège pour faire triompher la cause sioniste, et, "sans porter aucune défense, il conseille la réserve" [italiques dans l’original]. [...] On comprend que dans ces conditions "une visite du Dr Jacobson au Vatican ne semble pas opportune" et que si "le pape n’entend pas refuser absolument l’audience, il préfère qu’elle ne soit pas demandée". »

Ce qui ne fait guère de doute, c’est que l’engouement pro-sioniste de certains catholiques de l’époque n’était pas partagé par le Saint-Siège. Quelques années après la publication du présent travail, un historien américain a pourtant tenté d’accréditer cette opinion [22], en insistant lourdement sur un entretien, qui eut lieu en mai 1917, entre le dirigeant sioniste Sokolov et Benoît XV, à propos du sionisme, et il rapporte les propos que Lapide – sa source principale, particulièrement en ce domaine -, attribue au pape Benoît XV [23]:

« Comme l’histoire a changé ! 1900 années ont passé depuis que Rome a détruit votre pays, et maintenant Votre Excellence vient à Rome en vue de restaurer ce pays. »

Toujours selon Dalin – qui suit encore Lapide à la lettre -, le pape aurait « écouté attentivement l’exposé du programme sioniste », que lui fit Sokolov, et l’aurait « qualifié de providentiel, le trouvant en accord avec la volonté divine ». Il aurait même ajouté, à propos de la question des Lieux Saints : « Oui, oui, je crois que nous ferons de bons voisins » [24].

Mais Dalin omet de relater les propos du même Lapide sur la fin de cette belle histoire [25] :

« […] les porte-parole du Vatican informèrent les représentants du mouvement sioniste – encore sous le pontificat de Benoît XV – que le Saint-Siège ne désirait pas aider "la race juive, pénétrée d’un esprit révolutionnaire et rebelle", à obtenir le gouvernement de la Terre Sainte. Induit en erreur par plusieurs de ses représentants sur les lieux, le pape affirma, le 8 juin 1921, que le sort des chrétiens en Palestine était pire maintenant que sous le gouvernement turc, et appela "les gouvernements des nations chrétiennes, même non catholiques", à adresser "une protestation commune à la Société des Nations" [26] .»

Pire, dans une allocution au Consistoire en date du 13 juin 1921, le pape Benoît XV lui-même se laissa aller – chose rarissime dans des textes officiels de l’Eglise catholique –à des propos diffamatoires visant à discréditer les sionistes. Extrait :

« Quand les troupes alliées eurent une fois de plus remis les Saints Lieux au pouvoir des chrétiens, Nous partageâmes de tout cœur l'allégresse générale des fidèles ; mais cette joie était impuissante à dissiper la crainte, manifestée alors dans Notre allocution consistoriale, de voir un succès éclatant et heureux en soi aboutir à assurer désormais aux Israélites en Palestine la prépondérance et un statut privilégié. Cette crainte, les événements l'ont prouvé, n'était pas vaine. Il est en effet manifeste que, loin de s'améliorer, la situation des chrétiens en Terre Sainte est devenue plus difficile encore que jadis, à raison des nouvelles lois et institutions politiques qui – non par la volonté de leurs auteurs, mais en fait incontestablement – tendent, en faveur des Israélites, à enlever au christianisme la position qu'il y a toujours occupée jusqu'ici. C'est ce but que poursuivent bien des personnes par leurs efforts intenses en vue de dépouiller les Lieux Saints de leur caractère sacré et de les transformer en lieux de plaisir en y important les attractions de fêtes mondaines et tous les appâts de la sensualité, frivolités qui, déplorables partout ailleurs, sont encore plus déplacées dans une région parsemée des plus vénérables monuments religieux [27]. »

Pour donner une idée de la passion et de l’ignorance grossières qui caractérisaient l’entourage du pape et ses informateurs en cette matière, il n’est que de lire ce morceau d’anthologie, extrait d’une conférence que donna, en 1922, à Rome, le Patriarche latin de Jérusalem, Mgr Luigi Barlassina [28] :

« …Le but du sionisme, tel que le confessent les sionistes eux-mêmes, est le rétablissement du peuple d'Israël sur la terre de leurs ancêtres et l'expulsion des autres nationalités qui s'y sont établies au cours des siècles. Donc, le but du sionisme est la conquête de la Palestine. Pour y parvenir, les sionistes ne reculent devant aucun moyen. Protégés par les autorités britanniques – on sait, en fait, que Sir Herbert Samuel et presque tous les fonctionnaires anglais sont des sionistes militants -, les dirigeants sionistes sont en réalité les maîtres de la Palestine : ils dictent la loi et imposent leur volonté à toute la population, catholique, musulmane, et jusqu'aux israélites orthodoxes, soumis à mille abus de pouvoir de la part de leurs coreligionnaires. Outre l'autorité, ils disposent de beaucoup d'argent envoyé par les comités sionistes de tous les pays, spécialement de ceux des États-unis et de Grande-Bretagne, et avec cet argent, ils achètent les terres des pauvres musulmans ruinés par la guerre, ils fondent des écoles et quelquefois corrompent aussi les consciences. En bref, comme le prouvent des rapports fiables, le propos des sionistes est d'exproprier peu à peu les Arabes et les chrétiens et de prendre leur place. Pour accroître le nombre de leurs coreligionnaires, on a autorisé l'immigration en Palestine des Juifs russes, presque tous bolcheviques […] en fait on ne refuse le droit à l'immigration qu'à ceux qui ne sont pas juifs. L'action sioniste ne s'est pas révélée moins funeste sur le plan de l'immoralité, qui, à partir du moment où les sionistes se sont érigés en maîtres de la Palestine, s'est terriblement étendue sur cette terre baignée par le sang de Jésus-Christ. Des établissements de vice se sont ouverts à Jérusalem, à Jaffa, à Nazareth, et dans tous les centres importants : les femmes de mauvaise vie fourmillent partout, les maladies honteuses se répandent, c'est vraiment, s'exclame Mgr Barlassina, "l'abomination de la désolation dans le Lieu saint" [cf. Mt 24, 15] […]. »

Et le patriarche de conclure la conférence en lançant ce brûlant appel à tous les catholiques :

 « Il faut sauver la Palestine, menacée de tomber sous un joug mille fois pire que celui des Turcs ; une fois encore doit retentir le cri des Croisés : "Dieu le veut, Dieu le veut !", une croisade pacifique mais forte, par la plume, par la parole, par l'action, par l'argent, pour libérer la patrie du Sauveur […] »

Dans une autre partie de son livre, que, visiblement, Dalin, cité plus haut, n’a pas lue [29], Lapide est plus critique concernant l’attitude de l’Église à l’égard des Juifs :

« Pie XII, comme la plupart de ses prédécesseurs, défendit avec fermeté la survivance des Juifs, mais trouva que la prospérité – ou l’indépendance – juive allait à l’encontre de l’Écriture et devait donc être réfrénée. "On doit pas les tuer […] mais plutôt les réduire en servitude" est la maxime du pape Innocent III, qui guida l’attitude pontificale envers les Juifs depuis le haut Moyen Âge. »

Il se fait l’écho d’un rapport [30], en date du 7 février 1922, du Dr. Carl-Ludwig Diego von Bergen, ambassadeur d’Allemagne auprès du Saint-Siège [31], qu’il cite en ces termes [32] :

« Alors qu’il y a deux ans à peu près le pape fit au dirigeant sioniste Sokolow une réception cordiale et l’assura qu’il voyait d’un œil bienveillant l’établissement des Juifs en Palestine […] l’attitude amicale du Vatican s’est entre-temps visiblement modifiée […] À ce propos, nous devons d’abord nous reporter au patriarche latin de Jérusalem qui saisit toutes les occasions pour s’exprimer contre les colonies juives, et se met ouvertement du côté des Arabes […] Il est fort probable que son influence contribuera beaucoup à une position défavorable au regard de l’installation des Juifs […] Dans la presse, on a fait remarquer, de façon répétée, que l’Italie tente d’avoir de l’influence en Palestine, à la fois comme puissance protectrice des Chrétiens, ainsi que sur le plan commercial […] Il semble donc que les raisons spirituelles concernant le pouvoir de l’Église, aussi bien que des raisons matérielles concernant son amitié avec l’Italie, ont conduit la Curie à prendre une position hostile à l’idée de la colonisation juive […] D’un autre côté, on doit avouer, comme le général Ronald Storrs [33] l’a fait remarquer au pape, qu’il ne peut être question d’une domination juive sur les lieux saints… »

Et Lapide d’évoquer, en continuant de citer l’ambassadeur allemand, « un rapport plus détaillé sur la haine de l’archevêque et ses méthodes d’action » [34] :         

« Le secrétaire d’État, le cardinal Gasparri, a été renforcé dans cette attitude négative (envers le sionisme) par le Patriarche de Jérusalem, Mgr Barlassina, qui vient de passer quelque temps à Rome […] il s’est exprimé de la façon la plus défavorable à l’égard du sionisme, mouvement dont on ne pouvait attendre aucune compréhension pour les intérêts de lÉglise. Il s’est plaint de ce que les milieux catholiques fussent si mal informés de l’état actuel des affaires de Palestine, à la grande surprise des Arabes qui ne pouvaient comprendre pourquoi on ne faisait rien pour la défense des lieux saints. De plus, la célèbre déclaration de Balfour [1917] a obligé les Sionistes à révéler ouvertement leur dessein de faire partir progressivement les habitants actuels de Palestine, pour pouvoir prendre possession du pays tout entier et établir lÉtat de Sion [Das Reich Zion]. Le sionisme a déjà causé de grands torts au pays. Il y avait des maisons closes […] et à Jérusalem seule vivaient 500 prostituées. De plus, certaines nouvelles colonies vivaient absolument selon les principes communistes, et il [Mgr Barlassina] ne voulait pas s’attarder là-dessus […] Les autochtones ne recevaient aucune protection des autorités puisqu’elles étaient complètement aux mains des Sionistes […] ».

 

Pour en revenir à Amici Israel, il faut savoir que la fervente propagandiste de ce mouvement, F. van Leer, convertie du judaïsme, a fait une forte impression sur ses contemporains. Elle s’adonna à une "prédication" intensive en faveur de l’attitude nouvelle que les Amici préconisaient envers les Juifs, afin de mieux les gagner au Christ [35]. Selon des sources religieuses flamandes, elle « donna plus de deux cents conférences en Flandre », entre octobre 1925 et février 1926, avec l’approbation des autorités ecclésiastiques, et, à en croire le biographe de van Asseldonk, elle récidiva vers la fin de l’année 1926, mais cette fois à la Procure générale des Croisiers à Rome.

Par ailleurs, il est indéniable que F. van Leer faisait partie des « colonnes » de l’Association. En témoignent deux mentions fort élogieuses qui figurent dans un document fondateur. La première précise que l’Association a pu faire face aux premières dépenses de fonctionnement grâce aux conférences données en Flandre par F. van Leer, lesquelles ont déclenché chez les Flamands un élan de générosité dont on loue autant ces derniers que la zélatrice. La seconde attribue l’expansion de l’œuvre dans une bonne partie de l’Europe occidentale d’alors, aux « innombrables conférences » de F. van Leer, et en profite pour lui consacrer, au passage, un éloge quasi hagiographique. On peut y lire, en effet, que,

« venue du judaïsme, et après bien des efforts pour trouver la Vérité, elle y est parvenue, en 1919, à Munich, et, depuis, pour la glorification des miséricordes divines dont elle a été comblée, elle s’est acquis les plus grands mérites en aidant son peuple et, à présent, en propageant notre œuvre ».

Le compte-rendu suivant, adressé par F. van Leer à la Revue des Missions des Bénédictins de Saint-André de Bruges, témoigne éloquemment de son zèle convertisseur :

« En tout premier lieu, il s’agit de viser à la sanctification des prêtres qui, dans une vie intérieure grandissante, voudront sans cesse s’unir davantage au Christ, à Jésus, fils de David selon la chair, qui le voudront pour mieux comprendre son caractère humain et judaïque et pouvoir, de cette façon, pénétrer la mentalité juive. Le Christ, en tant que juif, est trop peu connu, trop peu aimé, de cet amour surnaturel que Jéhovah portait et porte au peuple de son Fils. Le Christ est le Roi des Juifs. Le prêtre est un autre Christ. Le prêtre doit au Christ d’être un autre Roi des Juifs et de réaliser pleinement les fonctions du sacerdoce royal qui lui est départi, de les réaliser au bénéfice du peuple dont naquit le Sauveur. Voilà la pensée qui préside à la fondation de cette œuvre nouvelle créée à Rome, au début de cette année [1926]. Lorsqu’un prêtre devient Ami d’Israël il lui incombe de pratiquer et de répandre d’une façon efficace cette charité surnaturelle dont il désire être pénétré vis-à-vis des Israélites, de la répandre dans le peuple chrétien, de sorte qu’un véritable apostolat de prière et d’amour prépare et accompagne la rédemption d’Israël en faisant disparaître le préjugé séculaire dont les juifs sont victimes et en apprenant aux chrétiens à regarder le peuple israélite avec les yeux mêmes de Jésus-Christ. Alors seulement pourra commencer le grand mouvement du retour d’Israël au Messie ; car le Juif sera désireux de prendre contact avec les vérités doctrinales de l’Église catholique le jour où il trouvera de toutes parts dans l’Église un profond sentiment d’amour pour lui. » [36]

Et la revue d’ajouter :

« Comme M[ademois]elle van Leer, qui nous donne ces renseignements, demandait au P. van Asseldonk s’il n’y avait rien à ajouter, le Secrétaire-Fondateur des Amis d’Israël lui répondit : “Si, ajoutez que notre souhait le plus ardent est de rendre notre œuvre aussitôt que possible inutile et cela en obtenant la conversion entière du peuple Juif. Notre œuvre n’est qu’un moyen qui doit être au plus tôt abrogé, lorsque enfin Dieu aura retrouvé son peuple. Car il est grand temps”. »

Toutefois, à en croire l’auteur du texte qui suit, si, dans les débuts de son action, F. van Leer sut gagner l’estime du cardinal hollandais van Rossum, la confiance de ce dernier finit par être ébranlée [37]:

« Le cardinal, comme tant d’autres, fut convaincu par le pouvoir de persuasion de Francisca van Leer à propos du lien spirituel entre juifs et chrétiens et de la nécessité d’une reconnaissance et d’une réparation du préjudice causé aux juifs au cours de l’histoire, y compris par l’Église. Elle préconisait l’amitié entre les deux peuples comme voie du retour [= conversion] d’Israël. Mais, rapidement, le doute gagna le cardinal en raison de l’utilisation de certains termes et des exagérations qui caractérisaient l’expression et la propagation de l’idéal qu’elle souhaitait réaliser en collaboration avec van Asseldonk. »

J’incline à exonérer la convertie du soupçon d’avoir, par ses propos et son zèle excessifs, contribué au discrédit ultérieur de l’Association. Comme on le verra ci-après, lorsqu’il sera question du P. van Asseldonk, les écrits de F. van Leer, pour autant que j’aie pu en juger, sur base des documents consultés, ne permettent pas de la taxer d’hétérodoxie, à moins de tenir compte de la « mauvaise note » que constitue le jugement suivant, formulé par le dominicain van der Ploeg, professeur à Nimègue, qui avait rencontré F. van Leer en 1947 [38]:

« Ce que celle-ci m’a raconté à cette occasion n’était pas entièrement acceptable [39] et m’a fait comprendre l’intervention du Saint-Office, qui veillait alors sur la pureté de la doctrine ».

Ceci dit, et bien qu’en l’absence de documents fiables, il soit difficile d’en avoir la certitude, il faudra bien tenir compte de l’accusation récurrente dont F. van Leer fit l’objet de la part des Pères Croisiers de l’époque, d’avoir exercé sur van Asseldonk une influence, voire une fascination, qui ancrèrent, directement ou indirectement, le religieux dans sa certitude de devoir suivre l’appel de sa vocation pour les Juifs, même si ce devait être au prix d’une épreuve de force avec son Ordre [40]. Je reviendrai sur ce point plus avant dans cette étude.


2. Le Père Anton van Asseldonk [41]


Rien ne semblait prédisposer ce religieux hollandais, né, comme F. van Leer, en 1892, à la vocation passionnée qui fut la sienne tout au long de sa vie, de comprendre, faire comprendre, aimer et faire aimer les Juifs. Tout au plus s’intéressa-t-il, durant sa jeunesse, à quelques familles juives habitant Uden. Il a raconté lui-même, dans trois articles autobiographiques [42], la croissance intérieure de cet appel particulier, que je vais m’efforcer de décrire, en suivant étroitement le résumé qu’en fait le P. Ramaekers, le biographe du Croisier.

Paradoxalement, c’est en concentrant son attention sur la franc-maçonnerie, dont il voulait contrecarrer l’influence, jugée par lui nuisible, conformément aux idées de son temps, que le jeune van Asseldonk découvrit l’antisémitisme. Il fit, à Fribourg, la connaissance d’un prêtre extrêmement antisémite, et fut horrifié par sa haine des Juifs. Dans le même temps, il se plongeait dans l’étude des questions théologiques liées à l’Incarnation et à la Rédemption du Christ, chez Saint Thomas. Il constata alors que se développait en lui un grand amour pour le peuple qui avait vu naître Marie et Jésus. Plus il étudiait Saint Paul, plus se renforçait en lui le besoin de prier pour les Juifs, il écrivait même que cela « devenait apostolique ». Mais le désir profond d’être tout à eux, comme le Christ l’a été, remonte au début de son séjour à Rome, en 1918. C’est peut-être à cette époque que lui advint l’expérience suivante, que l’on peut considérer comme mystique [43]:

« En Autriche, il était en prière après la communion et méditait sur la couronne d’épines de Jésus. Parvenu aux paroles “Salut, roi des Juifs !”, c’était “comme si Jésus lui disait : Mais je suis Roi des Juifs” (encore et toujours). Il n’avait jamais perçu les choses de cette manière. “Et son amour pour le Seigneur l’amenait à avoir aussi de l’amour pour les Juifs”. »

En mars 1925, en l’Église Saint Laurent de Panisperna, à Rome, il s’engage devant Dieu à tout faire et souffrir pour Israël [44]. Il s’agissait, jusque-là, d’une expérience intérieure, intime même, et donc sans traduction vers l’extérieur. En se basant sur la documentation qui lui était accessible lors de son enquête, le P. Ramaekers estimait que l’action ad extra avait commencé par la rencontre, à l’automne 1925, entre le P. van Asseldonk et F. van Leer. Toujours sur ces bases documentaires, le même auteur relate que c’est en décembre 1925 que le P. van Asseldonk écrit au général de son Ordre, le P. Hollmann, qu’il souhaiterait rédiger quelque chose concernant Israël et donner une conférence sur ce sujet. Précisons qu’à cette époque, van Asseldonk est, depuis plusieurs années, Procureur des Croisiers à Rome. C’est une personnalité importante et bien considérée au Vatican. Sa fonction lui donne l’occasion de rencontrer les personnages les plus importants de la Curie et, parfois, le Pape lui-même. Le Père Hollmann accède à la demande de van Asseldonk, mais il lui laisse peu d’espoir sur l’issue d’une telle initiative [45]:

« Vous pouvez placer quelque chose sur Israël dans L’Osservatore Romano et je veux bien donner ma bénédiction à la conférence que vous ferez, mais je veux vous dire ceci : je n’ai confiance en aucun juif, même s’ils sont convertis depuis des années. J’en ai eu des expériences malheureuses. Ensuite, je me tairai, bien qu’il soit presque certain que cela fera du bruit. »

A la même époque, van Asseldonk écrit plusieurs articles concernant la conversion des Juifs, dans Kruistriomf, d’abord sous le pseudonyme de Romanus, puis sous son propre nom. Cette revue néerlandaise annonçait, dès la fin de 1925, son intention de publier des rubriques, des chroniques et des articles consacrés à la conversion des Juifs. Elle le faisait en ces termes [46]:

« Ces derniers temps, plus qu’auparavant, un mouvement s’est créé parmi les catholiques pour travailler au salut d’Israël. Kruistriomf considère comme étant de son devoir de tenir compte de ce nouveau courant. A cet effet, l’un de ses plus fidèles collaborateurs qui éprouve des sentiments pour les juifs, consent à nous emboîter le pas et à alimenter cette rubrique. Ainsi nous ne voulons pas travailler uniquement à la conversion des païens et de ceux qui pensent autrement que nous, mais aussi au retour des “brebis perdues d’Israël”. »

Ce « fidèle collaborateur » n’était autre que le P. van Asseldonk qui, au fil des années précédentes, envoyait ses articles de Rome, sous le pseudonyme de Romanus. Dès 1926, cette rubrique paraîtra sous son propre nom, dans la série Volk van Vloek en Zegening (Peuple de Malédiction et de Bénédiction) et Naar Israel (Vers Israël). Par la suite, plusieurs autres collaborateurs y écriront. Les idées exprimées ont certainement eu une influence au sein de l’Ordre même, et bien au-delà. En Flandre, le De Zegepraal des Kruises (La marche triomphale de la Croix) reprenait les articles de van Asseldonk.

Au printemps de l’année 1926, voit le jour, à Rome, l’Opus Amicorum Israel, qui annonce sa création dans sa première publication (Pax super Israel). Le groupe de prêtres convoqués pour l’occasion par van Asseldonk, veut poursuivre la mission du Christ pour « les brebis perdues de la maison d’Israël ». Il en expose les grandes lignes [47]:

« Les juifs, dispersés sur toute la terre, s’opposent avec tant de force aux droits du Christ et de son Église, que nous devons travailler pour que le Père, qu’ils prient et vénèrent eux aussi, puisse les amener au Fils, leur parent et leur Roi. Pour cela, nous devons être au fait de leur mission dans l’histoire, les rencontrer avec bienveillance et respect, car nous savons par notre croyance qu’ils retourneront un jour vers le Seigneur. Nous voyons maintenant que beaucoup se convertissent, tandis que d’autres sont “sur le chemin de Damas”, cherchant déjà après Ananie [cf. Ac 9, 10 ss.], c.-à-d. l’amour et les soins des prêtres du Christ. C’est précisément à nous, les “amis d’Israël”, de faire preuve de déférence et de respect envers ce peuple (Rm. 10, 2 ; 9, 4-5), de prier pour eux (10, 1), de souffrir avec eux (9, 1-2), de nous dédier à Dieu comme victimes pour eux (9, 3) et d’exercer notre prêtrise pour eux (11, 13-14). C’est pour promouvoir ce retour d’Israël que l’œuvre a été fondée, le 24 février [1926], à Rome. »

Et le même texte de préciser :

« Les prêtres qui sont de vrais amis d’Israël, s’engagent à faire mémoire de ce peuple chaque jour lors de la messe, à parler régulièrement d’Israël aux croyants durant les prédications et les cours, et, pour ceux qui en ont la possibilité, à écrire de temps à autre à ce sujet, ou du moins à répandre des écrits les concernant, ils s’engagent également à rencontrer les juifs, afin qu’Israël ait rapidement ses apôtres, et enfin à se sacrifier et à consacrer leur vie à cette tâche. »

Le secrétariat de l’œuvre est fixé à Rome, 54 Via di Monte Tarpeo, adresse de la Procure des Croisiers [48], ce qui se comprend si l’on se souvient que van Asseldonk, Secrétaire-fondateur des Amici, est également Procureur général de l’Ordre. La deuxième publication paraît en juin 1926. Elle définit plus clairement les termes Amici et Israel. On souligne qu’il s’agit d’une œuvre totalement désintéressée, et dans laquelle il n’est pas question de rechercher faveurs spirituelles, privilèges ou indulgences, et encore moins des titres honorifiques. Y sont expressément mentionnées les publications de Notre-Dame de Sion et autres, qui font l’objet de recommandation. On insiste pour que les prêtres aident et soutiennent les instituts existants ayant même vocation, et surtout les Pères et les Sœurs de Sion. Pour les laïques, il est fait mention de plusieurs confréries auxquelles ils peuvent s’affilier. Aucune cotisation n’est demandée aux Amici, seuls des dons spontanés sont acceptés [49]. Manifestement, on prend soin de ne pas porter ombrage aux organisations qui travaillent à l’apostolat envers les Juifs, mais au contraire de collaborer avec elles.

J’ai évoqué, plus haut, le zèle infatigable de F. van Leer au service de la propagation des idéaux de l’œuvre des Amici. Il est temps, maintenant, de préciser que la fervente convertie du judaïsme n’était pas la seule propagandiste de l’œuvre. En effet, tandis qu’elle donnait des conférences aux Pays-Bas et en Allemagne, le P. van Asseldonk déployait une extraordinaire activité de sensibilisation auprès d’évêques et de prêtres de plusieurs pays. C’est ainsi qu’il se rendit aux Pays-Bas, à l’évêché de Milan, en Allemagne, en Autriche, en Hongrie et en Pologne. Dans plusieurs diocèses furent créées, sous son impulsion, des Piae Uniones avec les Amici Israel. A cette occasion, il découvrit, en Pologne, en Hongrie, ainsi qu’en Autriche, un antisémitisme inimaginable, et ce jusque dans les rangs du clergé. Cette constatation ne fit que renforcer ses intentions apostoliques. Il racontera plus tard qu’il fut envoyé chez un doyen qui tenait de tels propos concernant les Juifs, que le Père disait : « Si j’étais dans de telles dispositions, je n’oserais pas monter à l’autel le lendemain » [50].

L’entregent du P. van Asseldonk dans la propagation de ses idéaux porta rapidement du fruit au sein de sa propre Congrégation. En effet, l’Ordre des Croisiers avait recommandé l’œuvre des Amici à ses membres, durant le chapitre général de 1926 [51]. L’engouement gagna également l’Ordre des Franciscains, sous l’influence du P. Himmelreich, secrétaire du Supérieur général de l’Ordre, et, rappelons-le, l’un des membres fondateurs d’Amici Israel. Présent au chapitre général des Franciscains, en 1927, le P. Himmelreich parla de cette œuvre nouvelle en termes qui durent être convaincants, puisque tous les provinciaux de l’Ordre, soit environ une centaine, s’affilièrent à l’Association.

De son côté, le père van Asseldonk insiste à plusieurs reprises sur la nécessité pour les membres de prendre très au sérieux les engagements afférents à l’idéal auquel ils ont adhéré. Pas d’affiliation purement nominale, mais accomplissement des engagements dans toute leur rigueur, où la sanctification personnelle en vue du « passage » des Juifs vers le christianisme, joue un rôle déterminant. Conformément à son tempérament, à la limite de l’excessif, et à sa piété teintée de mysticisme et d’ascétisme, le P. van Asseldonk donnait lui-même l’exemple d’une fidélité extrême à ses engagements. Il se distingua bientôt par la grande sobriété et l’héroïque simplicité de sa vie, mais aussi par l’aveu qu’il fit au Supérieur général de son Ordre, le P. Hollmann, de l’appel spécial qu’il ressentait fortement dans son cœur, d’aller travailler en Palestine.

 

Il est temps de parler maintenant brièvement des difficultés qu’occasionna au P. van Asseldonk, dès la fin de 1926, sa dédication, de plus en plus débordante, à la cause d’Amici Israel. Le P. Scheerder fournit à ce sujet d’utiles précisions. Il rappelle qu’alors, à la requête de ses supérieurs, van Asseldonk était censé acquérir un doctorat en Écriture sainte à l’Institut biblique de Rome, perspective qui – faut-il y insister ? – ne souriait guère au zélé créateur de l’œuvre pour le « retour » des Juifs [52]. Comme le soulignent tant Ramaekers que Scheerder, la Procure des Croisiers, à Rome, qui recevait toujours d’une manière très hospitalière, surtout les Hollandais, commençait à subir les effets de la propension du Procureur à s’imposer et à imposer à ceux qui adhéraient à son idéal, un mode de vie très ascétique et des pratiques surérogatoires de mortification. Une telle attitude, inspirée par le « charisme » du fondateur, heurtait de front le mode de vie plutôt paisible et assez provincial qui prévalait alors chez les Croisiers. Pour ajouter à l’agacement qui commençait à gagner ceux qui ne partageaient pas le zèle du P. van Asseldonk pour la sanctification de l’existence en vue de la conversion des Juifs, Franceska van Leer, sa proche collaboratrice (certains pensaient sans doute « son égérie »), était très souvent présente. De ce fait, les amis de jadis ne venaient plus à la Procure. Confronté à cette situation dommageable, le P. Hollmann écrit au P. van Asseldonk pour lui demander « de revenir vers ses anciennes fréquentations ». Mais pour van Asseldonk, cela revenait à « retourner vers mes anciennes imperfections ». Aussi estimait-il que son supérieur sortait du cadre de ses attributions. Il lui écrivit à ce propos avec beaucoup de liberté et de franchise, comme il l’avait fait à plusieurs reprises auparavant pour d’autres affaires. Dans le même temps, il demandait conseil à son confesseur et au cardinal van Rossum, protecteur de l’Ordre. Leur réponse allait dans le même sens : le Supérieur général pouvait, bien entendu, exprimer des exigences ayant trait à la fonction de Procureur du P. van Asseldonk, mais, en dehors de cela, il outrepassait ses prérogatives. Fort de cet appui, le zélé religieux insiste fortement auprès de son supérieur pour qu’il ne contrecarre pas les pratiques ascétiques qu’il recommande à ses confrères de Rome, en matière d’abstention de tabac et de boissons [53]:

« Laisse la liberté de conscience et ne force pas qui que ce soit […] à négliger des mortifications qu’il a été amené à s’imposer après mûre réflexion et sous l’influence de la Grâce […] Laisse-moi à mon œuvre parmi les Juifs et tiens compte de ce que certains consentent à s’adonner à un apostolat parmi les Juifs ».

Van Asseldonk se dit prêt à faire tout ce qu’on lui demande en tant que Procureur, et même « à aller avec amour au-devant des exigences de l’hospitalité et de la conversation, et à prendre en considération les intérêts de l’Ordre et de la Procure ». Mais, ne s’étant vu signifier aucune interdiction explicite, il continue à œuvrer sans relâche dans le sens de sa vocation pour le peuple juif. En outre, malgré le développement d’Amici, les craintes qu’il éprouve face à l’antisémitisme menaçant, ne cessent de le préoccuper. Il ressent la nécessité de plus en plus pressante de lutter contre ce dernier, par la prière, par le comportement et par l’apostolat. Cette préoccupation trouve son expression dans la publication des Amici : Pax super Israel. A côté d’une recommandation de l’œuvre de Notre-Dame de Sion, figure une incitation à réfléchir sur les Juifs et à les « percevoir intuitivement, non pas à partir de la presse ou de la littérature profane, mais à partir du Livre par excellence, l’Écriture Sainte, dans lequel le Saint-Esprit nous les fait connaître ». Cette modeste brochure comporte une courte rubrique, intitulée Antisemitica, qui se termine par deux exemples frappants. D’abord celui de l’épouse de Ludendorff, qui, récemment, imputait aux Juifs, aux Jésuites et aux Francs-Maçons la responsabilité de la guerre mondiale précédente (1914-1918). Ensuite, celui de Hitler et de ses partisans en Allemagne, où des chrétiens et même des catholiques profanaient et saccageaient des cimetières juifs [54].

C’est probablement durant l’été de l’année 1927, que le P. van Asseldonk fit un premier voyage en Terre Sainte, qui le ravit. Tant ce qu’il y voyait et méditait, que ses contacts avec ce peuple, renforçaient sa motivation grandissante de travailler parmi eux. L’expression de ses sentiments, telle qu’on peut la lire dans une lettre qu’il adressa alors à sa famille peut sembler excessive, mais Ramaekers, qui en évoque les termes, se déclare convaincu que le religieux pensait ce qu’il écrivait. Et le biographe d’Asseldonk a certainement raison d’estimer que des expressions comme celles qui suivent permettent de mieux comprendre leur auteur et son attitude subséquente [55]

« Je suis allé dans certains endroits de NAZARETH, où l’annonce de l’Incarnation de Jésus fut faite à Marie; je me suis également rendu à BETHLEHEM et au Lac de GENEZARETH. Pour le reste, j’ai vécu là, parmi le peuple du sang de Jésus, parmi les JUIFS. Et Dieu bénissait merveilleusement ma visite sacerdotale ! Mon cœur est sans relâche tourné vers ce pays, que j’ai visité, et qu’hélas! j’ai dû quitter : je suis relié de manière infrangible à JERUSALEM ; indissoluble est l’amour qui me lie déjà à tant d’âmes juives qui, par la Grâce de Dieu, ont écouté ma parole et souhaitent me revoir à nouveau ! Priez, vous aussi, pour que le Salut revienne rapidement au sein d’Israël. Je ne peux vous dire ce que c’est que de venir en ces lieux où Jésus a vécu, souffert, prêché, et surtout là où il mourut, fut enseveli et ressuscita le troisième jour : je peux seulement dire que c’est presque un miracle que je ne trépassai pas de cela... Et que sera-ce de Le voir LUI-MÊME ! ? »

Un dernier numéro de Pax super Israel parut en janvier 1928. On y trouve la mention d’une journée spéciale de prières pro Reditu Israel (pour le retour d’Israël),qui eut lieu durant la semaine internationale de prière. Dans l’église S. Paulus ad Regulam, commençait une vigile de prière de quarante heures. Le Comité central de Amici demandait à chacun de ses membres de faire une demi-heure d’adoration dans cette église, ce jour-là [56]:

« Ainsi, durant toute la journée, des prêtres de […] toutes les parties du monde prièrent pour que le Roi d’Israël appelle son peuple à Lui. Même les Sœurs de Sion et l’Archiconfrérie de la Prière se sont associées à cette adoration pour le retour d’Israël. »

A cette époque, le Saint-Office s’occupait déjà certainement de la condamnation d’Amici Israël, qui intervint rapidement, le 25 mars 1928 [57]. Le P. Ramaekers a fait, de cet événement, un récit ramassé et dramatique [58]:

« Quelques semaines avant la parution du décret du Saint-Office, la suppression des Amici par ce dernier fut annoncée à van Asseldonk, et on lui demanda une soumission totale, "aveugle", sans lui communiquer les raisons de cette décision. Le Père dominicain, qui est toujours présent dans l’antichambre du Saint-Office, exprima ses regrets pour la voie qu’on lui imposait de suivre. La réponse de van Asseldonk fut qu’il considérait cela comme une Croix et qu’il trouvait du réconfort dans les paroles du Christ : “Si le grain de blé, tombé en terre, ne meurt pas…”. Quand le cardinal Merry del Val [préfet du Saint-Office] entra, van Asseldonk s’agenouilla et présenta sa soumission inconditionnelle, sans demander les raisons de la suppression. Il s’enquit seulement de savoir s’il devait démissionner de sa fonction de Procureur de l’Ordre. Le cardinal répondit que cette affaire n’avait rien à voir avec sa personne et qu’il était bien considéré à Rome, de sorte que sa fonction de Procureur n’était pas remise en cause. Pourtant, relatera-t-il, je restai sans voix lorsque, une fois le décret paru, je lus les raisons invoquées. Un des membres du Comité (dont il ne cite pas le nom) vint en pleurant chez lui. Tous deux ont alors offert cela à Dieu. A ce moment-là, il réalisa, comme il l’écrit lui-même, que l’Église serait submergée par l’antisémitisme. »


Comme c’est souvent le cas, suite à ce genre de condamnation, nombreuses furent les anciennes relations qui rompirent le contact avec les « réprouvés » et tout le ressentiment retomba sur le Secrétaire et le Secrétariat des Croisiers. On ignore si le président et d’autres membres du comité central en ont pâti. Van Asseldonk, quant à lui, en a terriblement souffert à l’époque et également par la suite. C’était un homme d’une grande sensibilité, à la limite de la sentimentalité. Cette condamnation a pesé sur lui, durant des années, comme un outrage. L’examen de la correspondance avec le général Hollmann, évoquée plus haut, permet de déceler que le P. van Asseldonk ne supportait pas que le général lui réponde avec un peu de rudesse, et que les divergences d’opinions qui intervenaient entre lui et son supérieur lui apparaissaient comme de nature à porter atteinte à leur amitié.

Par ailleurs, il est certain que la condamnation de son initiative en faveur des Juifs valut à van Asseldonk une défiance durable de la part des supérieurs de son Ordre. En témoignera, beaucoup plus tard, le rejet de sa demande de février 1957, d’être autorisé à accepter un professorat au grand séminaire de Mgr Hakim à Haïfa. Même attitude de la part du Saint-Siège, qui fit la sourde oreille à toutes ses tentatives, directes ou indirectes, de se voir lavé du soupçon de déviation doctrinale, qu’avait entraîné la suppression de son œuvre. En mentionnant l’ultime démarche que fit van Asseldonk, en octobre 1959, soit plus de trente ans après la suppression d’Amici Israel, auprès du Pape Jean XXIII, pour obtenir sa réhabilitation, Ramaekers s’étonne [59]:

« Je n’ai jamais compris cela de la part d’un homme qui avait une telle position à Rome et qui aurait dû savoir que Rome ne rétracte jamais quoi que ce soit. »

Cette mauvaise réputation le poursuivit longtemps, et elle lui a posé beaucoup de problèmes durant les travaux sur l’unité de l’Église, qu’il avait entrepris, à Vienne, depuis 1957, avec Ottilia Schwarz, une autre convertie du judaïsme [60] (en mettant, d’ailleurs, presque exclusivement l’accent sur le problème du peuple d’Israël). C’est ainsi que l’un des évêques auxiliaires du diocèse de Vienne interdisait aux Sœurs de Sion de collaborer avec lui. Au cours d’une audience avec cet évêque, furent évoqués le dossier de la condamnation d’Amici Israel, ainsi que des griefs concernant une conférence qu’aurait donnée F. van Leer, à Vienne, en 1927 [61]. L’évêque auxiliaire confondait probablement alors cette dernière avec O. Schwarz. Le Pape Jean XXIII transmit la lettre de van Asseldonk, ainsi qu’une lettre du Dr Schwarz, au Saint-Office, qui demanda alors des informations complémentaires au Cardinal König de Vienne ; celui-ci répondit qu’il fallait laisser le Père et le Dr Schwarz travailler tranquillement [62].

Si l’on excepte sa brève « fugue » en Palestine [63], suite à la suppression de son œuvre par le Saint-Office, van Asseldonk fit preuve d’une soumission extérieure totale jusqu’à la fin de sa vie. Malgré ses années de mission à Java, et ses vingt ans d’enseignement du grec et du latin dans un collège d’Hannut (Belgique), avant sa retraite, la certitude de sa mission pour Israël ne l’abandonna jamais, même s’il la sublima en offrant à Dieu le sacrifice de son échec.

Ce qui a été dit ci-dessus, suffira, me semble-t-il, pour illustrer l’originalité, la force et la persévérance de cette vocation exceptionnelle. À cette lumière, on perçoit mieux le rôle théologique et spirituel capital que joua le P. van Asseldonk dans « l’invention » et la formulation de l’idéal des Amici Israel, ainsi que dans la conscientisation de clercs et de laïcs, dont on ignorera toujours le nombre, à la nécessité de porter sur les Juifs « un autre regard ».

Il est dommage que l’expérience ait été brutalement interrompue par les mêmes autorités ecclésiastiques qui l’avaient approuvée, même si le zèle excessif et les imprudences de son initiateur y sont pour quelque chose, comme je compte le démontrer ci-après.


3. Synthèse

Quiconque aura lu attentivement les analyses qui précèdent sera sans doute aussi embarrassé que certains spécialistes qui, désireux de fournir à tout prix une solution satisfaisante aux apories du dossier, ont tenté de prouver l’improbable, et surtout de dissocier l’indissociable. Pour les uns, c’est l’extrême émotivité et le manque de mesure du Secrétaire-fondateur qui furent la cause, non formulée mais certaine à leurs yeux, du discrédit dont fut victime l’Association. Pour d’autres – que je serais tenté de taxer de « sexisme » inconscient –, c’est, « à l’évidence », le zèle intempestif de F. van Leer, ses audaces langagières d’ignare en théologie, sa « mystique sioniste déplacée », outre l’exaltation et le romantisme exacerbés, propres à son sexe, qui sont responsables de l’attitude, d’abord ombrageuse, puis répressive de la hiérarchie.

Ce qui me frappe le plus personnellement, c’est la tendance, souvent inexprimée mais toujours sous-jacente à leurs jugements de valeur, de ceux qui veulent absolument dissocier l’un de l’autre le P. van Asseldonk et F. van Leer. Comme si le fait, pour l’un, d’être un homme et, de surcroît, ecclésiastique, et pour l’autre, celui d’être une femme et, de surcroît, ex-révolutionnaire spartakiste – donc a priori suspecte d’ « exaltation » –, rendait impensable l’hypothèse de leur collaboration à une œuvre commune. Sans parler de l’élément aggravant que constituait le célibat prolongé de Franceska, auquel celle-ci ne mit fin que relativement tard, pour épouser un « jeune homme », comme se complaît à le souligner un auteur, auquel nous déplorons, une fois de plus, que l’on se réfère trop volontiers sans le moindre recul critique, lorsqu’on traite de l’histoire complexe des Amici [64]:

« Quelques années s’étant écoulées [après la dissolution d’Amici Israel], nous apprîmes qu’elle avait convolé en justes noces avec un jeune homme qui avait dix-huit ans de moins qu’elle. »

Ce clin d’œil malveillant du catholique, judéophile mais respectueux de l’autorité de Rome, qu’était l’écrivain-journaliste Stanislas Fumet, aura suffi à plus d’un auteur qui se pique d’histoire, pour discréditer, d’entrée de jeu, la fervente apôtre d’un peuple dont elle était issue, et que non seulement elle n’avait jamais renié, mais pour l’honneur duquel elle luttait au contraire contre l’esprit majoritairement antisémite et antijudaïque de son temps, qui n’épargnait ni la Chrétienté, ni même certains membres de la hiérarchie. Les défauts, voire les excès, que certains se sont efforcés de mettre en exergue chez ces deux personnages hors-série, sont en fait l’apanage de bien des gens. Des personnalités qui, elles, ont réussi, n’en furent pas indemnes, et il est facile d’en repérer des traces chez bien des saints. Il n’empêche que, comme on le verra plus loin, ces déficiences et ces faiblesses, inhérentes à l’imperfection congénitale de la nature humaine, ont certainement joué un rôle dans le processus qui a mené à la suppression d’Amici Israel, même si, dans l’état actuel de la documentation accessible, aucun texte officiel n’y fait clairement allusion.

Pour ce qui est de l’étroite collaboration qui caractérisa les rapports entre deux êtres, apparemment si dissemblables, force est de recourir à un dicton populaire qui ne manque pas de sagesse : « Qui se ressemble s’assemble ». À mes yeux, tout au moins, il ne fait pas de doute qu’entre la juive convertie, mais incurablement blessée d’un amour, atavique autant que surnaturel, pour son peuple, et le religieux qui s’était entendu dire jadis, dans un transport mystique : « Mais je suis (encore et toujours) le Roi des Juifs » – et en était ressorti avec la conviction inébranlable que non seulement Dieu n’avait pas rejeté son peuple (Rm 11, 2), mais encore que ce dernier ne pouvait reconnaître son Messie et son Dieu que s’il était d’abord réhabilité à ses propres yeux et aux yeux des chrétiens – oui, nul doute qu’entre ces deux-là, existait une « communion », voire une vraie « complicité » spirituelles, de celles qui unissent deux êtres pour la vie, au service d’un idéal qui leur est commun, de ces amitiés, fortes comme l’amour, « fortes comme la mort », que seuls peuvent comprendre celles et ceux qui ont eu la grâce d’en faire l’expérience [65].

En résumé, van Asseldonk, qui n’était pas Juif de naissance, avait besoin de F. van Leer, qui l’était et constituait pour lui, de manière médiate mais non moins substantielle, le lien ombilical concret avec Israël, qui lui manquait, qui lui était indispensable, et sans lequel il n’aurait jamais pu porter sur lui-même le témoignage que « toute sa vie avait été caractérisée par son amour pour Israël ». Sans lequel surtout, il n’aurait sans doute jamais fait, plus tard, entre les mains du patriarche Maximos, qui bénit ce grave engagement, le sacrifice de sa vie pour Israël, « parce que l’amour envers ce peuple avait été trop peu vécu dans l’Église » [66]. Par sa science et ses dons mystiques, le P. van Asseldonk fut le théologien et le théoricien de l’œuvre des Amici Israel. Par son charisme et sa judéité, F. van Leer en fut l’âme, le témoin et comme le vivant « référent ».

Aussi me semble-t-il vain de tenter de les dissocier, voire de les opposer, et encore davantage d’imputer à l’un ou à l’autre la responsabilité du naufrage de l’œuvre à laquelle tous deux se vouèrent corps et âme, avec une totale dédication, certes, mais non sans excès ni imprudences, comme on le verra ci-après.

 

II. CAUSES DE LA DISSOLUTION D’AMICI ISRAEL

Maintenant que sont mieux connus les deux promoteurs de l’idéal de l’Association qui fait l’objet de la présente étude, je suis davantage en mesure de m’attaquer au difficile problème des causes réelles de sa dissolution par l’autorité ecclésiastique même qui l’avait approuvée, louée et honorée de l’adhésion de certains de ses membres les plus éminents. Pour ce faire, je crois utile de commencer par citer intégralement le texte du décret du Saint-Office.

Ensuite, je passerai brièvement en revue les principales opinions des commentateurs concernant les éventuelles « déviations » de la littérature publiée par l’Association, censées avoir causé sa condamnation. Enfin, dans ma Conclusion générale, je proposerai mes propres hypothèses en la matière.


1. Le décret du Saint-Office abolissant l’association Amici Israel (25 mars 1928)


Avant même de tenter de comprendre ce qui a pu conduire l’autorité ecclésiastique à mettre fin à une initiative qui eût pu être très positive, il convient de relire attentivement le texte même du décret d’abolition [67].

« La nature et la fin de l’association appelée “Amis d’Israël” ayant été soumise[s] au jugement de la Congrégation du Saint-Office, ainsi qu’un opuscule ayant pour titre Pax super Israel, édité à cet effet [idcirco] [68] par les dirigeants et répandu abondamment pour mieux en faire comprendre les caractéristiques et la méthode, les Eminentissimes Pères préposés à la garde de la foi et des mœurs ont d’abord reconnu le côté louable de cette association, qui est d’exhorter les fidèles à prier Dieu et à travailler pour la conversion des Israélites au règne du Christ. Il n’est pas étonnant qu’à ses débuts, cette association n’ayant en vue que cette fin unique, non seulement beaucoup de fidèles et de prêtres, mais encore bon nombre d’évêques, y aient adhéré. L’Église catholique, en effet, a toujours eu coutume de prier pour le peuple juif, qui fut le dépositaire des promesses divines jusqu’à Jésus-Christ, malgré l’aveuglement continuel de ce peuple, bien plus, à cause même de cet aveuglement. Avec quelle charité le Siège apostolique n’a-t-il pas protégé le même peuple contre les vexations injustes ! Parce qu’il réprouve toutes les haines et les animosités entre les peuples, il condamne au plus haut point la haine contre le peuple autrefois choisi par Dieu, cette haine qu’aujourd’hui on a coutume de désigner sous le non d’“antisémitisme”. Toutefois, remarquant et considérant que cette association des “Amis d’Israël” a adopté ensuite une manière d’agir et de penser contraire au sens et à l’esprit de l’Église, à la pensée des Saints Pères et à la liturgie, les Eminentissimes Pères, après avoir recueilli les votes des Consulteurs de l’Assemblée plénière du 21 mars 1928, ont décrété que l’association des “Amis d’Israël” devait être supprimée. Ils l’ont déclarée abolie effectivement, et ont prescrit que nul, à l’avenir, ne se permette d’écrire ou d’éditer des livres ou des opuscules de nature à favoriser de quelque façon que ce soit pareilles initiatives erronées. Le jeudi suivant, 22 du même mois et de la même année, en l’audience accordée à l’Assesseur du Saint-Office, le Très Saint-Père Pie XI, pape par la divine Providence, a approuvé la décision des Eminentissimes Pères et en a ordonné la publication. Donné à Rome, au Palais du Saint-Office, le 25 mars 1928. »

Ce texte contient quelques expressions significatives, qui paraissent de nature à mieux éclairer les motivations profondes du décret. Je cite, ci-après, les cinq principales, en les faisant suivre d’un bref commentaire [69].

1. Un opuscule ayant pour titre Pax super Israel, édité à cet effet par les dirigeants et répandu abondamment pour mieux en faire comprendre les caractéristiques et la méthode [a également été soumis au jugement de la Congrégation du Saint-Office].

Ce point atteste donc, s’il en était besoin, que l’Association et ses dirigeants procédaient à une diffusion intensive des documents exposant leur esprit et leurs méthodes d’apostolat. Le Saint-Office confirme ainsi implicitement ce que j’ai affirmé plus haut, à savoir, que, depuis le début de l’entreprise, les hautes autorités de l’Église n’ignoraient rien de cette « doctrine » dans laquelle les censeurs postérieurs croient voir le motif de sa condamnation. Seule inconnue : rien ne permet d’identifier la nature et la date de l’opuscule Pax super Israel, auquel il est fait allusion, ni son contenu. Si, comme je le crois, il s’agit de tout ou partie de la brochure qui porte la date de 1925, et même s’il est vrai qu’une partie du matériau qu’elle contient date de 1927 [70], comment les points prétendument erronés de sa doctrine auraient-il échappé si longtemps à la vigilance des prélats membres de l’Association, et à plus forte raison à la malveillance des ennemis de cette dernière ? Je reviendrai sur ce problème dans le point 4, ci-après.

2. Les Eminentissimes Pères préposés à la garde de la foi et des mœurs ont d’abord reconnu le côté louable de cette association, qui est d’exhorter les fidèles à prier Dieu et à travailler pour la conversion des Israélites au règne du Christ.

Le point 2, s’il confirme indirectement que les conceptions qui étaient à la base de l’idéal des Amici n’avaient rien d’hétérodoxe, précise également, en le circonscrivant, ce qui en constitue « le côté louable : « prier pour et travailler à la conversion des Israélites.

3. Il n’est pas étonnant qu’à ses débuts, cette association n’ayant en vue que cette fin unique, non seulement beaucoup de fidèles et de prêtres, mais encore bon nombre d’évêques, y aient adhéré.

Ce point 3 dissipe par avance toute ambiguïté pouvant découler de la phraséologie du point 2. Pour le Saint-Office, en effet, il est « clair » qu’à l’origine, cette Association « n’avait en vue que cette fin unique ». Donc, accord pour la prière et l’apostolat en vue de la conversion du peuple juif, et rejet de toute autre perspective. Cette évocation d’un prétendu « état antérieur orthodoxe » de l’Association, et la présentation réductrice des limites qu’elle est censée avoir assignées elle-même à son esprit et à ses activités, permettent de se débarrasser de la difficulté considérable que représentait l’adhésion de bon nombre d’évêques (celle de 19 cardinaux n’étant pas évoquée).

4. Cette association des “Amis d’Israël” a adopté ensuite une manière d’agir et de penser contraire au sens et à l’esprit de l’Église, à la pensée des Saints Pères et à la liturgie.

Ce point 4 est crucial en ce qu’il ne laisse aucune chance à une défense éventuelle de l’orthodoxie de l’œuvre. Tout d’abord, la thèse de la pureté de cette dernière, à l’origine, dans la phrase précédente (point 3), est corroborée par l’adverbe « ensuite » qui figure dans la suivante. D’après le décret donc, c’est ultérieurement que l’association « a adopté une manière d’agir et de penser contraire au sens et à l’esprit de l’Église, à la pensée des Saints Pères et à la liturgie de l’Église » [71]. Mais ici surgit une difficulté. À en croire le P. Levie, suivi par presque tous les commentateurs, c’est la « brochure », évoquée dans la première phrase du décret (cf. point 1, ci-dessus), qui « semble avoir été la cause principale du décret de suppression. Or, comme dit plus haut, cette brochure est datée de 1925 et débute par l’exposé succinct [72] de la « méthode détaillée d’apostolat, élaborée par le Comité, ratifiée ensuite et amendée par le Congrès de l’œuvre » [73]. Donc, à moins de supposer que les responsables de l’Association aient antidaté frauduleusement leur opuscule, il paraît difficile d’échapper à la conclusion que cet exposé remonte, sinon à 1925, à tout le moins aux tout premiers mois de 1926. Et dans ce cas, la question posée plus haut revient avec plus de force : comment les autorités ecclésiales, dont certains prélats faisaient eux-mêmes partie d’Amici, auraient-ils pu ne pas s’apercevoir, dès les premiers mois de fonctionnement de cette oeuvre, de l’hétérodoxie ou à tout le moins de l’imprudence des propositions censées avoir motivé sa condamnation ultérieure ? Quant aux graves accusations de déviations par rapport à la doctrine des Pères de l’Église et à la liturgie, j’y reviendrai plus loin.

5. Que nul, à l’avenir, ne se permette d’écrire ou d’éditer des livres ou des opuscules de nature à favoriser de quelque façon que ce soit pareilles initiatives erronées.

Ce point ne laisse aucun doute sur la disgrâce définitive de l’Association que vient d’abolir le décret : elle est dorénavant classée dans la catégorie des « initiatives erronées » (erroneis inceptis).

 

2. Les « justifications » peu convaincantes de la condamnation

Avant même de tenter d’élucider les circonstances et, si possible, les raisons de la suppression brutale d’Amici, il a paru utile d’énumérer les principes préconisés par le mouvement. En effet, le « nouveau regard » avant la lettre (et tout à fait révolutionnaire pour l’époque), qu’il portait sur le peuple juif, annonçait, plus de vingt ans à l’avance, « l’enseignement de l’estime », dont Jules Isaac [74] fut l’un des pionniers, et qui a trouvé sa première expression dans les « Dix points de Seelisberg » [75], avant de devenir la norme dans l’Église d’aujourd’hui. Les douze points suivants constituaient la charte du rapport chrétien avec les Juifs, que les Amici rêvaient d’acclimater en Chrétienté [76] :

« 1. Que l’on s’abstienne de parler du peuple déicide ; 2. de la cité déicide ; 3. de la conversion des juifs – que l’on dise plutôt « retour », ou « passage » ; 4. de l’inconvertibilité du peuple juif ; 5. des choses incroyables que l’on raconte à propos des Juifs, spécialement « le crime rituel » ; 6. de parler sans respect de leurs cérémonies ; 7. d’exagérer ou de généraliser un cas particulier ; 8. de s’exprimer en termes antisémites. 9. Mais que l’on souligne la prérogative de l’amour divin dont bénéficie Israël ; 10. le signe sublime de cet amour dans l’incarnation du Christ et sa mission ; 11. la permanence de cet amour, mieux : son augmentation du fait de la mort du Christ ; 12. le témoignage, la preuve de cet amour, dans la conduite des Apôtres. »

Tels sont, à en croire l’opinion commune, les articles résumant leur idéal, qui auraient valu aux Amici la suppression de leur Association. Les attendus du décret du Saint-Office y afférant ont fait l’objet de plusieurs commentaires. Le plus classique, auquel se réfèrent la quasi-totalité des auteurs sérieux, est celui du jésuite Levie, dans la Nouvelle Revue théologique de 1928. Pour ce théologien, les raisons du discrédit dans lequel était tombée l'Association paraissent évi­dentes. Résumons ses critiques, où se reflètent les conceptions chrétiennes traditionnelles sur le peuple juif [77]:

• Même s’il est louable de recommander vivement la vérité et la justice envers les Juifs […] de ne jamais douter de la grâce de Dieu […] est-il légitime de dissimuler le rôle joué par Israël envers le Christ ?

• Personne ne songe à faire du “déicide” une sorte de “péché originel” de chaque juif d’aujourd’hui… [78]

• Peut-on passer sous silence l'infidélité d'Israël à sa mission, sa participation à la mort du Christ ?

• Pourquoi omettre systématiquement le mot conversion, après le châ­timent divin que constitua la ruine de Jérusalem, et alors que l'incrédulité juive a perduré au long des siècles ?

Le même théologien reproche à la brochure Pax super Israel de comporter le texte suivant :

« S'est ensuivie [sic], à partir des livres et des discussions des Pères “contre les Juifs”, une certaine dureté et un éloignement mutuel des cœurs. Insister sur cette histoire ne serait utile à personne. »

« Semblable passage, estime le Père Levie, paraît supposer un blâme général de l'attitude des Pères envers les Juifs », chose alors inconcevable. Enfin, le religieux émet une critique où affleurent des stéréotypes antijudaïques :

« Certes, il faut montrer aux juifs que leur race n'est l'objet d'aucun mépris, d'aucune prévention de notre part, mais faut-il, pour favoriser les conversions, magnifier sans cesse la race comme telle, et créer […], chez les convertis, une sorte de “séparatisme” ombrageux et fier ? […] Ce n'est pas préparer des conversions que de renforcer chez les Juifs, si farouchement nationalistes déjà, un état d'esprit foncièrement “anti-catholique”, et dont saint Paul a dit admirablement les lacunes et les défi­ciences. [79] »

De telles considérations, dont le P. Levie était loin d’avoir l’apanage, ne sont rien d’autre que l’écho fidèle et non critique de la théologie alors en vigueur. En témoignent ces considérations de Jacques Maritain, publiées quelques années avant la création d’Amici Israel [80]:

« […] la dispersion de la nation juive parmi les peuples chrétiens pose un problème particulièrement délicat. Sans doute bien des juifs, ils l'ont montré au prix de leur sang pendant la guerre, sont vraiment assimilés à la patrie de leur choix ; la masse du peuple juif reste néanmoins séparée, réservée, en vertu même de ce décret providentiel qui fait de lui, tout le long de l'histoire, le témoin du Golgotha. Dans la mesure où il en est ainsi, on doit attendre des juifs tout autre chose qu'un attachement réel au bien commun de la civilisation occidentale et chrétienne. Il faut ajouter qu'un Peuple essentiellement messianique comme le peuple juif, dès l'instant qu'il refuse le vrai Messie, jouera fatalement dans le monde un rôle de subversion, je ne dis pas en raison d'un plan préconçu, je dis en raison d'une nécessité métaphysique, qui fait de l'Espérance messianique, et de la Justice absolue, lorsqu'elles descendent du plan surnaturel dans le plan naturel, et qu'elles sont appliquées à faux, le plus actif ferment de révolution. […] Je n'insiste pas sur le rôle énorme joué par les financiers juifs et par les sionistes dans l'évolution politique du monde pendant la guerre et dans l'élaboration de ce qu'on appelle la paix. De là, la nécessité évidente d'une lutte de salut public contre les sociétés secrètes judéo-maçonniques et contre la finance cosmopolite, de là même la nécessité d'un certain nombre de mesures générales de préservation, qui étaient, à vrai dire, plus aisées à déterminer au temps où la civilisation était officiellement chrétienne […]

De tels propos en disent plus sur les problèmes et les préjugés de leurs auteurs, que sur la nature du problème qu’ils s’efforcent de résoudre. Aussi me semble-t-il que peinent en vain ceux qui veulent absolument découvrir, dans les attendus de la condamnation du Saint-Office et dans leurs commentaires apologétiques ultérieurs, les motifs objectifs de la suppression de l’entreprise des Amici.

Il est difficile de croire, en effet, que les considérations et les conceptions prétendument répréhensibles, contenues dans les brochures publiées par les Amici Israel (surtout Pax super Israel), et dans lesquelles les théologiens évoqués croient trouver les motifs de la condamnation prononcée par le Saint-Office, aient pu échapper à la vigilance des cardinaux, évêques et théologiens illustres qui avaient adhéré aux idéaux de l’Association au point d’en devenir membres [81].

Le témoignage tardif suivant semble de nature à relativiser la thèse selon laquelle la fameuse brochure aurait été, en quelque sorte, la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Au cours de l’année 1947, une sommité scientifique, le professeur dominicain van der Ploeg, de Nimègue, avait demandé les numéros de Pax super Israel en prêt, pour en étudier le contenu théologique ; il écrivit plus tard au Père A. Ramaekers qu’il « n’avait rien trouvé de blâmable dans cette petite revue » [82].


3. Essai de discernement des causes immédiates de la disgrâce d’Amici

Il n’est évidemment pas question de clore cette enquête sur une réfutation, si convaincante soit-elle, de la théorie reçue, censée rendre un compte crédible des motifs qui amenèrent le Saint-Office à prononcer la dissolution de la première tentative d’acclimater dans l’Église une attitude résolument positive envers le peuple juif. Il me faut donc prendre le risque de proposer une autre explication qui, à défaut de s’imposer de manière contraignante, apparaisse au moins comme plausible, voire vraisemblable. Ce sera l’objet de ma Conclusion.

Ci-après, comme l’indique le titre de ce chapitre, ce sont surtout les causes immédiates de la sanction qui feront l’objet de ma réflexion. Celle-ci se concentrera d’abord sur l’attendu essentiel du décret d’abolition : « cette association des “Amis d'Israël” a adopté ensuite une manière d'agir et de penser contraire au sens et à l'esprit de l'Église, à la pensée des Saints Pères et à la liturgie. » Elle se poursuivra par un bref examen d’une hypothèse de travail selon laquelle van Asseldonk lui-même aurait été le principal responsable de la suppression de son œuvre.

 

1) L’hétérodoxie ou l’imprudence d’expression sont-elles à l’origine de la sanction ?

Un examen, même sommaire, du contenu de la dernière version de la brochure principale de l'Association, Pax super Israel, révèle que les conceptions valorisantes et même laudatives du peuple juif, qu’elle prônait, pouvaient paraître exorbitantes au monde catholique d’alors. En tout état de cause, elles étaient en rupture avec l’attitude traditionnelle de l’Église, héritée des Pères, dans laquelle prévalaient la polémique, la condescendance hautaine, voire le mépris envers le peuple « déchu et déicide », censé avoir été supplanté dans son élection par le « véritable Israël », à savoir : les Chrétiens. C’est l’opinion d’un connaisseur de l’antijudaïsme chrétien, aujourd’hui disparu [83]:

« […] l’œuvre des Amis d'Israël fut vraisemblablement supprimée parce qu'on lui reprochait de mettre en cause, en l'Église elle-même, une interprétation de la Tradition, un langage et des préjugés qui ne pouvaient qu'ajouter au mépris et à la haine des juifs professés par des milieux ne se réclamant pas nécessairement du christianisme. »

Ce jugement est confirmé par l’examen de quelques réactions, majoritairement accablantes pour les déchus, qui s’exprimaient dans des journaux et revues catholiques de l’époque. Témoin, ce « coup de pied de l’âne au lion mort », décoché par un auteur qui fut généralement mieux inspiré dans ses jugements et ses propos concernant les Juifs [84]:

« Il semble que, poussés par un zèle mal éclairé, qui trahit la race [85], les promoteurs et inspirateurs de l’œuvre ont parfois dépassé les limites du vrai et du juste ; les façons de parler, qu’ils voulaient n’être que de délicates précautions oratoires [86], se tournaient en apologétique spéculative et pratique du judaïsme […] Par là aussi on fomente imprudemment l’esprit d’exclusivisme, de séparatisme et de nationalisme, auquel Israël n’est que trop enclin et qui rend plus difficile sa conversion au catholicisme, le passage à une Église où il doit se fondre dans la masse fraternelle d’une nation sainte, d’un sacerdoce royal. »

Et le jésuite d’ajouter, avec réprobation :

« Coïncidence significative : nombre de ces amis exagérés d’Israël se passionnent pour le mouvement sioniste et le favorisent ».

À cet égard, apparaît comme particulièrement instructif de l’état d’esprit des cercles ecclésiastiques de l’époque concernant la « question juive », ce résumé des réactions d’un Juif converti, émises au fil de trois articles déplaisants, où l’auteur [87] a du mal à cacher sa joie mauvaise de la débâcle des Amici Israel :

« Les fondateurs des Amici étaient – à juste titre – des admirateurs passionnés du peuple qui a vu naître Jésus et Marie, Saint-Joseph et les apôtres ; comme aussi du pays où Jésus a vécu, a été crucifié et est ressuscité. Mais cet amour était sentimental et non réaliste. L’organisation devenait de plus en plus attirante pour les adorateurs fanatiques et unilatéraux des juifs, alors qu’une telle œuvre aurait dû être inspirée uniquement par l’amour pour Jésus. “Ne pas aimer les juifs pour eux-mêmes, mais pour Jésus ; ce n’est pas en tant qu’amis d’Israël, Amici Israel, mais en tant qu’amis de Jésus, que nous demandons le retour des Juifs”. Autrement “nous tomberons dans des erreurs graves, comme la Ligue des Prêtres [Amici Israel] est tombée dans des erreurs graves”. L’erreur fondamentale des Amici est de n’avoir pas pris leurs distances avec le soi-disant mouvement judéo-chrétien, qui constitue un danger inhérent à toute action en faveur des juifs. Les convertis aspirent à des réformes rapides, vient un temps où ils éprouvent de la désillusion envers leur nouvelle religion, et ce n’est qu’après des années qu’ils découvrent que l’imperfection de l’institution et des personnes n’entame en rien la perfection de l’Église. Le sémite critique est conscient de l’antériorité de sa société et de sa culture religieuse propres. Il s’estime supérieur et considérera donc son passage à l’Église catholique comme bénéfique pour ses coreligionnaires catholiques. Progressivement, il en viendra à souhaiter que le judaïsme devienne “un christianisme par excellence” : une société chrétienne rendue noble par une conduite juive. Non, le juif doit entrer, humble et contrit, dans l’église de Dieu, même s’il est normal qu’il garde sa fierté nationale. Sinon, un accroissement rapide de convertis Juifs ne sera pas une bénédiction pour le christianisme. C’est le Juif qui doit s’absorber dans l’église catholique, et non l’église catholique qui doit accepter quelque chose du juif. C’est ce que perdent souvent de vue les admirateurs enthousiastes des Juifs, et pas uniquement les responsables d’Amici IsraelD’autres organisations remplissent leur tâche avec modestie et sans être inspirées par d’autre amour que celui du Christ ».

Et ce « nouveau » catholique – qui, comme beaucoup de convertis se croit obligé à la surenchère pro-chrétienne au détriment de la racine juive dont il est issu selon la chair – d’achever le vaincu, en ces termes [88]:

« Il est dommage que quelques Amici Israel aient mendié trop passionnément des sympathies juives et soient devenus si sentimentaux dans leur philosémitisme, et qu’en haut-lieu on n’ait pas agi contre une telle amitié avec le judaïsme. Une amitié sentimentale entre des Juifs et des Chrétiens est trop peu naturelle et cela ne pouvait ni ne devait durer. Malheureusement, du fait de cette intervention de l’autorité ecclésiastique, les rapprochements de bon aloi entre l’Église et Israël ont également été atteints. Car le discrédit dans lequel sont tombés les amis un peu trop sentimentaux d’Israël risque d’être interprété par l’opinion publique comme un blâme envers quiconque s’intéresse à la nation juive. »

Ces évocations, qui – faut-il le préciser ? – sont loin d’être uniques dans les publications de l’époque, n’ont rien d’oiseux ni de gratuit. Tout d’abord, elles témoignent indirectement de la jalousie qu’éprouvaient les autres mouvements œuvrant à la conversion des juifs et qui, eux, n’avaient pas eu les patronages prestigieux dont bénéficiaient les Amici. En outre, par contraste avec l’extrême générosité de l’attitude envers les Juifs, préconisée par les Amici, ces critiques révèlent la gravité des préjugés et des blocages relationnels, ancrés dans les mentalités chrétiennes, à l’égard de tout ce qui semblait de nature à remettre en question la « théorie de la substitution » et son corollaire : la conviction viscérale qu’avait l’Église de détenir, à elle seule, toute la vérité, et d’être obligée, en conscience, de la prêcher, voire de l’imposer, pour leur salut, à toutes les nations de la terre et, tout spécialement, aux pires égarés dont le Christianisme n’était jamais venu à bout, malgré dix-huit siècles d’entreprises de séduction, de pressions, de menaces, voire de persécutions, les éternels « inconvertissables » : les Juifs.

S’il est évident que les principes de la nouvelle attitude chrétienne envers les Juifs, préconisée par l’association Amici Israel, exprimaient des conceptions en rupture complète avec celles des Pères de l’Église, en cette matière, et si, par ailleurs – comme j’espère l’avoir démontré –, il paraît impossible de soutenir que les hautes autorités de l’Église n’y avaient pas prêté attention, alors qu’elles figuraient, vraisemblablement depuis 1926, dans la fameuse brochure évoquée par le décret de suppression – laquelle n’avait pas été publiée tardivement comme on voudrait nous le faire accroire –, il faut en conclure que la hiérarchie ecclésiastique n’a d’abord rien vu de répréhensible dans cette attitude nouvelle, mais qu’au contraire elle l’a cautionnée, au moins tacitement, jusqu’au début de 1928. Dans ces conditions, il faut bien que se soient produits un ou plusieurs événements ayant suscité des craintes suffisamment graves pour amener les éminents prélats qui étaient devenus membres d’Amici à mettre fin eux-mêmes à cette œuvre qui bénéficiait de leur patronage. Et comme l’examen de la doctrine et des écrits de l’œuvre n’a révélé aucun élément suffisamment grave pour motiver la sanction infligée, force est de chercher ailleurs.

Si l’on excepte le bien-fondé de l’opinion de Stanislas Fumet, que cette déconfiture était imputable à des « théologiens qualifiés d’ “intégristes” », qui « considéraient comme aventureuse la doctrine prêchée avec exaltation […] et ne se privaient pas d'éplucher les textes des Amis d'Israël sans trop de bienveillance » [89] ; l’opinion générale des critiques d’alors qui, comme Levie, pour légitimer la sanction vaticane, imputent la responsabilité de la suppression de l’Association aux pieuses exagérations langagières de certains de ses membres [90] semble infondée. Au lieu d’aller chercher si loin, pourquoi ne pas regarder, comme le suggère Ramaekers, du côté du Secrétaire-fondateur lui-même, le P. van Asseldonk ?

 

2) Van Asseldonk ne fut-il pas le principal responsable de la suppression de son œuvre ?

À la lumière de ce que l’enquête a révélé – à côté de grande qualités (générosité, charité, franchise de rapports, etc.) –, de certains aspects excessifs, voire obsessionnels de la personnalité du grand Croisier, et surtout d’une émotivité et d’une hypersensibilité, de nature à biaiser ses jugements et son discernement, on est tenté de se rallier à l’hypothèse de l’un de ses meilleurs biographes, le P. Ramaekers, qui non seulement l’a bien connu personnellement et a bénéficié de nombreuses confidences de sa part et de celle de ses confrères et amis, mais encore a eu accès à bien des documents personnels ainsi qu’à des archives de l’Ordre des Croisiers, presque totalement inconnus des chercheurs avant qu’il ne nous livre une partie de leur contenu dans un long article auquel la présente recherche est largement redevable. Selon Ramaekers, en effet, c’est van Asseldonk lui-même qui a fini par devenir « objet de litige et signe de contradiction ».

Pour y voir plus clair dans cette affaire embrouillée, où se mêlent idéal et subjectivité, vocation et tempérament, il paraît utile de diviser l’analyse qui suit en deux parties. La première traitera des « imprudences apostoliques » de van Asseldonk, en des matières où doctrine et autorité ecclésiales sont en jeu. La seconde examinera le comportement, pour le moins étrange et audacieux, de van Asseldonk, en matière de discipline religieuse et d’obéissance.

 

a) Les « imprudences apostoliques » de van Asseldonk


Deux événements paraissent avoir été déterminants dans le processus de disgrâce de l’association co-fondée par le Procureur général des Croisiers. Selon Ramaekers, en effet, croyant sans doute son œuvre à l’abri de toute intrigue, en raison des hommes d’Église éminents qui en faisaient partie, et peut-être convaincu, du fait du succès extraordinaire de son intuition – dont témoignaient les milliers d’adhésions de prêtres de par le monde – que l’heure avait sonné, pour l’Église, de changer radicalement d’attitude envers les Juifs, et que son œuvre pouvait y contribuer, le P. van Asseldonk aurait sous-estimé l’impact négatif qu’avait pu avoir sur Pie XI la suggestion audacieuse qu’il avait faite à ce dernier, au cours d’une audience, durant l’été 1927, et que Ramaekers résume en ces termes [91]:

« [Il lui demanda] si, en sa qualité de Secrétaire d’Amici Israel, il pourrait s’entretenir avec lui de la question suivante. Puisque l’évangile a été prêché aux païens du monde entier, le temps ne serait-il pas venu de se tourner, davantage qu’auparavant, vers le peuple juif élu ? »

On devine l’embarras du Pape face à cette « sortie » inattendue. Pie XI louvoya, arguant « qu’il ne lui était pas possible de résoudre ainsi une telle question ». Et il est permis de penser que l’initiative a dû lui paraître fantasque, voire exaltée, et en tout état de cause, irréaliste ; ce qui pouvait légitimement inquiéter de la part d’une personnalité d’Église exerçant une fonction aussi importante que celle de Procureur de l’Ordre des Croisiers.

Mais le fondateur d’Amici commit un autre impair, beaucoup plus lourd de conséquences, celui-là :

« Selon des confrères qui étudiaient à Rome [au temps où van Asseldonk y était responsable de la Procure des Croisiers], l’une des raisons qui motivèrent le décret de suppression d’Amici Israel aurait été une suggestion adressée par lui à la Congrégation des Rites pour que, dans la prière d’intercession de la liturgie du Vendredi Saint, on supprime le terme « perfide » de la prière « pro perfidis Iudaeis ». Comme une telle mesure était apparemment contraire à l’esprit de nombreux Pères de l’Église, et à celui de la liturgie de l’époque, la Congrégation des Rites transmit la requête au Saint-Office. » [92]

Que cette initiative – dont l’imprudente audace surprend, s’agissant d'un familier de la Curie romaine tel que van Asseldonk, qui, à ce titre, devait bien connaître la frilosité ecclésiastique en une matière aussi sérieuse, rendue plus sensible encore par l’adage : « lex orandi, lex credendi » [93] – que cette initiative, donc, ait valu une disgrâce définitive au grand Croisier, lui-même en témoigne dans une lettre privée en date du 14 juin 1968, dont voici un bref extrait [94]:

« Nous n’avions absolument pas le sentiment de poser un acte révolutionnaire, et nous ne nous doutions pas que cette proposition aurait l’effet d’une bombe atomique au Saint-Office et réduirait à néant notre travail […] L’idée de supprimer les mots « perfidis Iudaeis » et « perfidiam », des textes du Vendredi Saint, avait été suggérée par un membre éminent de la Congrégation des Rites, Mgr Di Fava » [95].

En témoigne également, quoique de manière indirecte, le grief formulé par le décret d’abolition, selon lequel l’Association aurait « ensuite adopté une manière d’agir et de penser contraire […] à la liturgie ». Or, les documents d’Amici auxquels j’ai pu avoir accès n’expriment aucune réprobation explicite de quelque formule liturgique que ce soit. On est donc tenté d’en inférer que la démarche de van Asseldonk auprès de la Congrégation des rites, pour l’abolition de l’invocation « pro perfidis Iudaeis » – initiative immédiatement dénoncée au Saint-Office, comme signalé plus haut –, aura été, sinon la seule, du moins l’une des causes majeures de l’abolition de son œuvre.

b) Les conceptions particulières de van Asseldonk en matière de discipline et d’obéissance religieuses

Malgré l’impact négatif certain de ces événements, il serait peu critique de ne s’en tenir qu’à cet aspect « doctrinal » des choses et d’en conclure, de manière prématurée, que les deux imprudences évoquées furent à l’origine de la suppression d’Amici Israel. Un examen plus approfondi du dossier révèle que le discrédit dans lequel tomba l’Association tient peut-être autant, sinon davantage, à la détérioration des relations entre van Asseldonk et ses supérieurs – de plus en plus agacés par l’exaltation et l’indépendance croissantes dont faisait preuve le religieux, littéralement obsédé par son apostolat pour les Juifs – qu’à d’hypothétiques « déviations doctrinales ».

De la copieuse correspondance de ou concernant van Asseldonk, qu’ont exploitée ses biographes néerlandophones, il ressort que ce dernier avait une conception de l’obéissance, dont le moins qu’on puisse en dire est qu’elle était totalement en rupture avec la discipline ecclésiastique de l’époque, surtout s’agissant d’un religieux.

Dès les premiers mois qui suivirent la création de l’Association, des différences de point de vue étaient apparues, qui se multiplièrent ensuite, entre le général et les définiteurs, d’un côté, et van Asseldonk, de l’autre, concernant la manière dont ce dernier entendait réaliser ce qu’il considérait comme sa vocation spéciale. Tout d’abord, la direction générale de l’Ordre tenait à ce qu’il obtienne sa thèse de doctorat à l’Institut Biblique, afin d’assumer le professorat en exégèse qu’on lui destinait à Ste Agathe. Ensuite, les définiteurs désapprouvaient la présence constante de Franceska van Leer à la Procure. On a vu, plus haut, avec quelle vigueur et quelle passion van Asseldonk défendit son point de vue, sans céder, fût-ce d’un pouce, sur ce qu’il estimait être son bon droit. Il ne sera pas inutile de verser au dossier une pièce supplémentaire, non évoquée par Ramaekers, en l’espèce de cet extrait de la réponse que van Asseldonk adressait, à ce sujet, au précédent général, le P. Hoffmann, et que cite le P. Scheerder [96]:

« N’insiste plus sur la thèse ou le doctorat en sciences bibliques ! Cela nécessite une vie d’études régulière et N’EST PAS compatible avec la fonction de procureur, de supérieur, et en plus de consulteur. Crois-moi, sincèrement : les professeurs de l’Institut Biblique eux-mêmes me l’ont souvent dit ».

Il est à peine besoin de préciser qu’en l’espèce, van Asseldonk était persuadé d’être confronté au dilemme qui fut celui de saints illustres et de l’apôtre Pierre lui-même : « Faut-il obéir aux hommes plutôt qu’à Dieu ? » (cf. Ac 5, 29). Aujourd’hui, nous dirions que l’autorité ecclésiastique ne peut obliger un fidèle à poser un acte que sa conscience réprouve. Mais van Asseldonk était-il dans ce cas de figure ? La suite des événements, nous le verrons, montre qu’aux yeux des supérieurs de l’Ordre et des plus hautes autorités ecclésiastiques – dont surtout le cardinal van Rossum, protecteur des Croisiers – le comportement du religieux relevait plutôt du discernement des esprits, que l’Église préconise, à la suite de l’apôtre Paul (cf. Rm 12, 2 ; 1 Th 5, 19-21 ; Ep 5, 10 ; Ph 1, 10), face à des manifestations à allure mystique, ou à des comportements religieux et disciplinaires non conventionnels. C’est ce que semble penser Scheerder, en évoquant l’exemple de nombreux saints qui, si pénible que fût le sacrifice qu’on leur demandait, étaient, malgré tout, parvenus à la conviction que la meilleure façon de servir Dieu consistait à obéir aux directives de leurs supérieurs ecclésiastiques [97].

Mais il y eut plus grave que ces problèmes liés à l’obéissance religieuse. Un examen de la correspondance échangée entre le nouveau général et van Asseldonk révèle certains aspects problématiques de la personnalité et du comportement de ce dernier, auxquels, hormis Scheerder et, dans une moindre mesure, Ramaekers, qui n’y fait que des allusions empreintes de compréhension [98], aucun chercheur n’a, sauf erreur, accordé l’attention qu’ils méritent.

Mgr Hollmann, étant mort le 28 mai 1927, van Asseldonk se retrouva sous l’autorité du nouveau général, le P. van Dinter, qui était auparavant supérieur général. Le 23 novembre 1927, van Asseldonk lui écrit [99]:

« Il faut savoir qu’en ce qui concerne ‘l’autre’ [100], je souffre beaucoup ! surtout à cause du peu de foi de beaucoup d’entre vous, y compris le Cardinal [van Rossum] et vous-même, car vous n’avez pas songé un instant à me défendre face au Cardinal ; si vous aviez dit que tout était arrangé avec les définiteurs et vous-même, d’une part, et avec moi, d’autre part, cela aurait alors été préférable pour la Gloire de Dieu. En accord avec les définiteurs et à ma demande, vous aviez accepté la tâche de me faire regagner la confiance du Cardinal. Rien n’a été fait ! Je vous ne le reproche pas, mais […] j’ai toutes les raisons de souffrir ! »

Selon Scheerder, il est difficile d’échapper à l’impression que, lorsqu’il avait une conviction inébranlable, van Asseldonk était capable d’exercer de fortes pressions et de mettre en œuvre toute sa force de persuasion. Mais ses supérieurs et les religieux expérimentés dans les voies spirituelles, tels le cardinal van Rossum, van Dinter, van Mil et van Dooren, semblent ne pas s’être laissé influencer. On trouve, dans les archives du généralat, un projet de réponse manuscrite, joint à la lettre citée, où l’on peut lire le passage suivant [101]:

« En ce qui concerne ‘l’autre’, puis-je vous rappeler, cher Confrère, que cela avait été décidé, quand j’étais chez toi, dans l’amitié et l’amour les plus grands, et que cette décision fut généreusement acceptée par toi ? Nous ne pouvons plus revenir là-dessus. Encore une fois j’atteste que tout cela fut décidé par amour pour toi, pour la procure de Rome et pour notre Saint Ordre ».

Le 4 décembre 1927, à l’occasion de l’anniversaire de van Dinter, van Asseldonk lui adresse une lettre pleine de soulignements et de points d’exclamation [102]:

« […] Mes souhaits ne seront exaucés que quand vous verrez et reconnaîtrez ce que la Prêtrise du Christ pour Israël signifie en moi, et que vous comprendrez et accepterez ce que mon amour pour Francisca van Leer et ma collaboration avec elle impliquent et réalisent ! Nous réglerons dans le futur l’expression et l’extériorisation de cet Amour et de cette collaboration d’une manière plus prudente et, dès à présent, avec plus de circonspection ! Mais la manière dont la chose est réglée maintenant par vous…. à la demande et sous la menace du Confrère van Ross, est insupportable et indigne ! Insupportable : je veux dire que notre volonté et notre amour dans la Croix le portent et peuvent le porter, mais pour ma santé, je sens que je ne peux vivre plus longtemps de la sorte….. à moins que Dieu veuille accepter ma vie en offrande pour Israël : sicut fuerit voluntas in coelo, sic fiat ! La situation est également indigne. Tous s’excusent et sont convaincus que “tout est bien”, mais, dans le même temps, on agit comme si j’étais gravement fautif, au point que le Cardinal a menacé “d’en référer à l’autorité supérieure”, chose qui n’est possible qu’en cas de culpabilité. En fait, je souhaiterais que l’on fasse cette démarche, car plus on approfondira cette “affaire”, plus elle “rayonnera” de la sainteté, de la sûreté et du caractère salutaire de notre Amour ! Mais en ce qui nous concerne (Franc[eska] et moi), nous avons nous-mêmes décidé de modifier l’expression de notre amour et de notre collaboration propter fratres qui non possunt portare modo [103] […] Mais notre geste de bonne volonté est maintenant enfermé dans la menace, ce qui donne à penser à ceux de l’extérieur que nous n’agissons pas de notre plein gré. Votre injonction – suite aux menaces du C. v. R [Confrère van Ross] – nous désigne….. comme des pécheurs ou des gens faibles….. et présente notre “relation” [F. van Leer - van Asseldonk] comme inférieure, et comme “ne pouvant plus durer”. Ne voyez-vous que vous avez créé une situation FAUSSE ? Le Cardinal est sorti de sa réserve pour sauver les apparences ; de manière “déloyale” (dès mon départ) et injuste, il a laissé opérer une “perquisition” à la Procure, et il doit maintenant achever proprement ce travail de détective vis-à-vis de vous en menaçant avec….. Rien ! Alors que, cinq jours auparavant, j’étais seul chez lui ; de sorte qu’à la fin, je lui ai rappelé que….. innocens pertransivit [sic], j’ai marché à visage découvert ! »

Selon Scheerder, van Asseldonk se serait alors plaint de ce que van Dinter ne l’ait pas défendu auprès du cardinal van Rossum. Il est probable que ce dernier s’était beaucoup inquiété de ce qu’il considérait comme un développement indu dans l’apostolat de van Asseldonk, et qu’il souhaitait qu’on y remédie, car il avait été saisi d’avertissements et de plaintes. Il disait d’ailleurs regretter que, contrairement à ce qui se passait auparavant, van Asseldonk ne vienne le voir et ne le consulte plus que rarement à propos de cette affaire. Par ailleurs, toujours selon Scheerder, on peut évidemment s’interroger sur l’opportunité de la manière forte utilisée par le cardinal pour rétablir la situation. Toutefois, ce chercheur estime qu’il est difficile d’en juger de l’extérieur et sans avoir connaissance de tous les facteurs qui ont joué un rôle en la matière. En tout état de cause, la réaction de van Asseldonk fut extrêmement véhémente, et il estima n’avoir aucune raison de modifier sa ligne de conduite.

À cet égard, sa lettre à van Dinter, en date du 18 janvier 1928, sonne comme un ultimatum [104]:

« L’Oeuvre en faveur d’ISRAËL s’est tellement développée maintenant qu’elle requiert L’HOMME TOUT ENTIER – et elle est devenue si importante qu’elle peut faire le bonheur de cet homme, et elle m’est donnée et si profondément ancrée en moi par LA GRÂCE DE DIEU, qu’elle me REMPLIT ENTIÈREMENT : gratia in me vacua non fuit ! [(sa) grâce en moi ne fut pas vaine, cf. 1 Co 15, 10.] Je prends maintenant, au Nom du Dieu d’Israël, la défense de cette grâce et vous demande définitivement de me libérer entièrement pour cette grâce ! Je ne peux laisser souffrir l’œuvre du surcroît d’activités auxquelles je suis astreint au nom de Dieu par d’autres personnes ! Je ne peux pas non plus laisser se prolonger l’ambiguïté dans laquelle l’Ordre m’a mis et je veux une réponse de lui ! En conséquence, je vous demande une réponse définitive et claire ; je considérerai toute réponse temporaire ou évasive comme définitive – c’est-à-dire négative –, et je vous donnerai ma réponse ».

Enfin, comme le remarque fort justement le P. Scheerder, sa lettre du 7 février 1928 contient des expressions « dans le style des prophètes de malheur », telle celle-ci [105]:

« Et je vous demande qu’une dernière opportunité soit accordée pour que vous soyez [on peut aussi comprendre : ‘pour que je sois’] innocent de mes souffrances, que Vous puissiez écouter de votre mieux et accepter la Vérité ».

Ou, en plus exalté encore : 

« […] peu de compréhension et d’estime pour ma Grâce en cette affaire, Dieu vous punira bientôt, ainsi que l’Ordre ».

 

3) Synthèse

On l’a vu : ni les motifs allégués par le Saint-Office pour motiver l’abolition de l’association Amici Israel, ni les justifications qu’en ont données les théologiens commentateurs, contemporains et postérieurs, n’apparaissent comme pleinement convaincants.

En outre, deux années d’existence, s’agissant d’une expérience aussi novatrice et susceptible d’inquiéter les esprits timorés et conservateurs, c’est un laps de temps trop long pour une période probatoire. Inversement, c’est un laps de temps trop bref, s’il s’agissait d’une initiative qui avait la faveur de l’Église.

Dans l’une comme dans l’autre hypothèse, au vu de l’issue négative, les raisons profondes qui ont guidé la décision de la hiérarchie ecclésiastique, d’abord favorable à l’existence de cette œuvre, puis hostile à sa continuation, restent obscures.

Par ailleurs, comme établi plus haut, aucune des raisons susceptibles de motiver une telle sanction ne s’avère contraignante, et la preuve a été faite de la faiblesse du recours à l’argument de la découverte « tardive » d’une prétendue « déviation » dans les conceptions et l’action d’Amici Israel.

Le chercheur se trouve donc face à un dilemme dont les deux termes sont aussi difficiles à accepter l’un que l’autre :

– Soit, après avoir fait siennes, dans un premier temps, des conceptions novatrices très favorables aux Juifs (sans s’inquiéter de ce qu’elles étaient en rupture avec une tradition patristique et ecclésiale presque unanimement hostile à ces derniers), l’autorité hiérarchique aurait finalement fait marche arrière (sans doute sous la pression de détracteurs puissants), tout en attribuant sa volte-face à la mauvaise orientation prise ultérieurement par l’œuvre.

Soit, effrayée par l’exaltation, l’obstination dans son jugement propre et les désobéissances du fondateur, un religieux en vue, l’autorité hiérarchique aurait décidé de mettre un terme à son œuvre en faveur des Juifs, malgré ce qu’elle comportait de bon, en alléguant pour cela des motifs qui n’étaient pas les vrais.

Depuis  la rédaction de ces lignes, est paru l’ouvrage du prof. Wolf, déjà cité [106]. Comme je l’ai écrit dans les premières lignes de la présente étude et, ci-après dans ma Conclusion, cette recherche pionnière a rendu obsolètes la quasi-totalité des hypothèses – y compris les miennes – à propos de cette affaire. J’ai d’ailleurs opté pour reproduire dans son intégralité, avec l’autorisation de l’auteur et celle de son éditeur français, le chapitre de son livre qui traite de la question sur la base des archives vaticanes relatives à la dissolution l’association Amici Israel, qu’il a exploitées avec brio [107].

 

4. Van Asseldonk, prophète bâillonné, gyrovague exalté, ou précurseur méconnu ?

Bien connu et souvent cité, le jugement de l’écrivain-journaliste catholique Stanislas Fumet selon lequel « nos Hollandais faisaient de l'inflation mystique et risquaient de sortir des rails […] [et] commençaient par trop à se sentir prophètes » [108], semble bien correspondre à la réalité. En tout état de cause, il est corroboré par un nombre respectable de témoins, qui n’étaient pas tous, tant s’en faut, hostiles à van Asseldonk. C’est le cas, par exemple, du prélat H. Noots, dont van Asseldonk disait qu’il était son « amicissimus » [très grand ami], et qui, peu de temps après la suppression des Amici, écrivait ces lignes [109]:

« J’ignorais qu’il se tramait quelque chose contre [Amici Israel], et j’ai seulement appris sa condamnation par les Acta Ap. Sedis. Maintenant, cela ne m’étonne pas. Il y a un an environ j’ai été interrogé par le Card. van Rossum concernant A. [Anton van Asseldonk] et son travail ; de plus, je savais que les membres les plus importants de la direction [110] s’étaient retirés suite aux propos étranges d’A. Et maintenant, après cette condamnation, nous avons connaissance de propos plus étranges encore. On en parle beaucoup. Nous ne le voyons plus jamais, et nous sommes tous convaincus que cette Francisca van Leer, qui, tant ici qu’en Hollande, est à considérer comme une personne à éviter (pour ne pas dire plus), est coupable de ce qui arrive à A. »

C’est également le cas du cardinal van Rossum, qui fut longtemps le conseiller et l’ami de van Asseldonk. Le 23 août 1928, soit cinq mois après la dissolution de l’Association et durant la « fugue » de van Asseldonk en Palestine, il écrit ces lignes à van Dinter [111]:

« Je compatis à la tristesse de l’U.H.E. [le sens de l’abréviation n’est pas clair] et à celle de l’Ordre tout entier, pour la perte du P. Van Asseldonk [112]. Je l’ai toujours porté dans mon cœur, je l’ai aidé en toute chose et je l’ai beaucoup estimé. Mais à partir du moment où il s’est fait son propre guide, et ceci dans des affaires extrêmement importantes, et lorsque, par véritable amour envers lui et pour l’Ordre, j’ai voulu avoir connaissance de ce qui se passait et en informer les Supérieurs, il a considéré que j’étais contre lui et ne me m’a plus reconnu. Il pourrait faire tant de choses, surtout pour l’Ordre. Je continue de prier pour lui, pour que le bon Dieu lui pardonne son obstination, l’éclaire et le préserve de graves déviations ».

Pour mieux comprendre la suite des événements, il convient de s’arrêter un instant sur cette « fugue » en Palestine – postérieure, je le rappelle – à l’abolition d’Amici Israel. Dès son arrivée à Haïfa, van Asseldonk écrit à van Dinter une première lettre, datée du 14 juillet 1928 et expédiée le 20 juillet, sans indication de l’adresse de l’expéditeur [113]:

« Quand vous recevrez cette lettre, je serai déjà parti là où vous ne vouliez pas m’envoyer, mais où Dieu voulait sans aucun doute que j’aille. Car après avoir tout essayé et n’ayant pas eu d’écoute de la part de mes Supérieurs, j’ai compris que je ne pouvais attendre que Dieu vous éclaire. Puisse mon départ vous convaincre que je me conduis conformément à la volonté de Dieu, car je suis pieux et n’ai jamais quitté le chemin de l’Obéissance parfaite ».

Il prie van Dinter de ne pas faire de suppositions alarmantes, ni prendre des mesures exceptionnelles, ni procéder à des vérifications. Il affirme qu’il reprendra contact avec lui dès que possible et lui communiquera son adresse, « pour la gloire de Dieu ». Il implore qu’on ne le considère pas comme en fuite, et qu’on ne le traite pas en apostat, car, dit-il, Dieu est témoin qu’il agit sur Son ordre. Puis, une fois de plus, il se justifie par l’Écriture [114]:

« Et “il faut obéir à Dieu plutôt qu’à l’homme” [cf. Ac 5, 29] […] Gratia Dei sum id quod sum ! [c’est par la grâce de Dieu que je suis ce que je suis ; cf. 1 Co 15, 10]. Et : “Nolite ante tempus judicare !” [abstenez-vous de juger de manière prématurée ; cf. 1 Co 4, 5]… »

Commentaire sarcastique de Scheerder :

« Pour l’heure, le général devra se contenter de cela, jusqu’à ce que la véritable lumière se lève pour lui. »

Dans une deuxième lettre, en date du 21 août 1928, van Asseldonk continue de plaider sa cause à grand renfort de citations scripturaires [115]

« Vous devez surtout comprendre et accepter que, en conscience, j’ai accompli la Sainte Volonté de Dieu et que j’ai fait ce que Dieu m’a appelé à faire […] Après avoir tout essayé en vain, il fallait que j’exécute l’ordre de Dieu sans l’accord des Autorités […] Mais je veux tout faire pour que ma Grâce s’intègre dans la hiérarchie, comme ce fut le cas pour Paul, qui pouvait dire : “et cognoverunt gratiam quae data est mihi!” [et ils reconnurent la grâce qui m’avait été départie ; cf. Ga 2, 9] […] Je vous prie de n’avertir ou de ne faire intervenir aucune autorité ecclésiastique, quelle qu’elle soit, surtout pas en Palestine, car je vis ici incognito et personne, ni en Europe, ni en Palestine, ne sait où je me trouve. Restons-en là, et mettons toute nervosité de côté, et surtout je vous prie de vous abstenir de la prise de mesures canoniques, car elles ne sont pas applicables à mon cas, puisque je suis parti sur l’ordre de Dieu ! “Ecce coram Deo, quia non mentior !” [j’atteste devant Dieu que je ne mens pas ; cf. Ga 1, 20] ».

Van Dinter n’était pas homme à se laisser impressionner par des arguments de ce genre. Van Asseldonk lui ayant communiqué son numéro de boîte postale à Haïfa, il lui répond aussitôt. Le brouillon, daté du 4 septembre 1928, a été conservé. On n’y trouve nulle trace d’approbation des arguments avancés par van Asseldonk pour justifier son départ en Palestine. Le P. général est visiblement insensible aux citations bibliques dont son religieux se pourvoit pour justifier sa conduite, et il lui en laisse la responsabilité. Sa lettre s’en tient aux implications disciplinaires de l’acte d’insubordination caractérisée, posé par van Asseldonk [116]:

« L’Ordre tout entier, ainsi que moi-même, déplorons votre étrange manière d’agir. Vous rendez-vous compte que vous avez quitté illégalement votre fonction à Rome et que vous tombez sous le coup du Canon 2386 ? [117] Vous ne vous laissez pas conduire par Dieu, mais par des hallucinations. Je vous prie donc de venir immédiatement à Ste Agathe et de vous mettre à la disposition de votre supérieur légitime. En vous recommandant à la miséricorde de Dieu, veuillez agréer en Christ… ».

Une troisième et très longue lettre de van Asseldonk arrive de Haïfa, le 20 septembre 1928. En voici un bref extrait, fort significatif de l’état d’exaltation qui était celui du religieux, durant cette période [118]:

« Vous devez savoir que je suis si peu conduit par des hallucinations, que mon confesseur lui-même, qui a tout compris, m’a chargé de faire tout ce que j’ai fait et comme je l’ai fait, car il voyait clairement que Dieu exigeait cela de ma conscience [119]. De plus, j’avais, comme lui, la conviction que les autorités ecclésiastiques et celles de l’Ordre comprendraient et approuveraient mon acte a posteriori – comme l’initiative illégale de Jonathan, le fils de Saül [pour sauver la vie de David ; cf. 1 S 20]… »


Voici quelle fut l’issue de cette aventure [120]. Le cardinal van Rossum avait chargé Mgr Luigi Barlassina, patriarche latin de Jérusalem, de retrouver au plus vite la trace du religieux. Cette mission ayant réussi, le patriarche eut un long entretien avec van Asseldonk, dans l’église des carmélites de Haïfa [121]. Consciencieusement, il rédigea un rapport pour le cardinal van Rossum, qui résidait à Rome. Rutten, le Procureur des Croisiers par intérim, fut convoqué, le soir du vendredi 10 octobre 1928, chez le cardinal, qui lui en fit lecture. Selon ce rapport, van Asseldonk priait beaucoup et restait convaincu de sa vocation particulière pour Israël. Le patriarche était néanmoins parvenu à le convaincre que la manière dont il croyait devoir répondre à cette vocation n’était pas la bonne. Van Asseldonk avait honnêtement et loyalement reconnu ses torts et promis d’obéir à ses supérieurs. Le patriarche avait insisté sur le fait que toute rencontre ou correspondance avec Franceska Van Leer devaient être évitées. En conclusion, le patriarche Barlassina écrivait:

« L’affaire peut aisément s’arranger, pour peu que l’on procède avec amour. Car [van Asseldonk] est tout de même un bon “servo di Dio” [serviteur de Dieu], même si c’est à sa manière ».

Le patriarche ajoutait « qu’il était souhaitable de rassurer les Supérieurs sur le fait que [van Asseldonk] n’avait pas agi contre la volonté de Dieu ». Plus important encore, il reconnaissait « ne pouvoir nier que le père "Antonius" arrivait facilement à s’intégrer, et avec des bons résultats, dans les milieux intellectuels des colons juifs ». Mgr Barlassina suggérait donc que la perspective d’une mission canonique de van Asseldonk en Palestine soit prise en considération. La réaction du cardinal van Rossum à cette suggestion fut catégorique et sans compromis [122]:

« Je n’ai pas juridiction sur lui et ne peux lui donner d’ordre. Mais si vous voulez vous fier à mon avis, je dirai que l’Ordre doit impérativement avoir le dernier mot. [Van Asseldonk] doit retourner en Hollande sans conditions […] La première exigence de l’œuvre de Dieu, c’est l’obéissance […] S’il reste là-bas, avec la permission de l’autorité [ecclésiastique locale, c’est-à-dire celle du patriarche latin], cela équivaudra à une exclaustration permanente. Des moyens pareils, Dieu ne les souhaite pas pour la conversion d’Israël. Si Monseigneur lui donne cette autorisation maintenant, son autorité en souffrira. L’obéissance doit provenir des subordonnés, et non pas être extorquée à l’autorité ».


Au terme du résumé de cet épisode dramatique, où la vocation religieuse de van Asseldonk parut sur le point de sombrer, on donnera acte à Scheerder du bien-fondé de son jugement selon lequel « ce fut un choix judicieux que celui du patriarche pour amener le religieux en rupture de ban à une meilleure prise de conscience ». De même, on ne peut qu’approuver l’insistance de ce chercheur sur « le respect que mérite la manière dont van Asseldonk réagit ». En effet, commente-t-il, « bien qu’il restât convaincu jusqu’à sa mort d’avoir une mission particulière pour Israël, il se soumit, dès cet instant, non seulement avec des mots pleins de dignité, mais aussi en acte, à la direction de l’Ordre et aux autorités ecclésiastiques ». Par contre, on pourra trouver quelque peu réductrice la leçon que tire Scheerder d’un événement sur lequel toute la lumière est loin d’avoir été faite, et qui, nous le savons aujourd’hui, eût pu avoir un dénouement plus positif et, partant, plus fécond pour l’amélioration des rapports entre l’Église et le peuple juif, problématique qui, ne l’oublions pas, était au cœur de l’intuition du fondateur [123]:

« Un homme obéissant, peut d’une manière ou d’une autre, parler de victoire, même si ce n’est que sur lui-même. »

Plus empathique est le jugement global de Ramaekers qui, mieux que quiconque, me semble-t-il, a su appréhender le mélange détonnant de la personnalité complexe de van Asseldonk, faite d’une extrême sensibilité, conjuguée à un amour surnaturel débordant pour Dieu et pour l’humanité, bien que non dépourvu de défauts humains qui ne furent, au demeurant, comme c’est souvent le cas, que l’excès ou l’envers de qualités exceptionnelles – passion-amour, entêtement-persévérance, volonté de puissance-force de persuasion, audace-courage, grandiloquence-éloquence, illuminisme-sens des choses de Dieu, exaltation-don mystique, etc. [124]:

« Il semble qu’ici nous soyons en face du secret de sa vie spirituelle et de sa conduite envers les autres ; il pouvait donner de sages conseils, mais il pouvait le faire en paroles comme avec son cœur. Tout son amour pour Israël était profond et passionné. De même son amour pour l’Ordre s’exprime souvent dans ses lettres. Il aimait aussi tellement les gens. Son intérêt sincère, sa serviabilité, sa soumission réelle, et sa totale disponibilité, pouvaient s’accompagner de sévérité et d’exigences, ainsi que de sensibilité, voire de sensiblerie. Mais ils existaient. On les sentait. Il les exprimait dans ses lettres, qui semblent excessives mais qui étaient sincères. Ce n’était pas une faute, mais cela pouvait y ressembler pour des gens qui ne le connaissaient pas sous cet angle, ou qui n’étaient pas eux-mêmes ainsi ; cela pouvait devenir une faute quand certaines limites étaient dépassées. À mon avis, dans cette affaire, c’est là qu’il faut chercher le point litigieux d’Amici Israel,qui fit de van Asseldonk un “signe de contradiction”. À notre époque, certains y verraient un charisme ; d’autres parleraient de sentimentalité. Aujourd’hui comme alors, on aime ou on n’aime pas la manière dont certains font appel aux inspirations du Saint-Esprit comme leitmotiv de la prière […] Selon que l’on tient pour l’une ou l’autre opinion, on restera sur la réserve à l’égard de van Asseldonk, ou on le suivra avec conviction. À mon avis, cet [aspect des choses] a joué un plus grand rôle que les prétendus motifs mentionnés dans le décret du Saint-Office. Une affaire comme celle d’AmiciIsrael n’eût-elle pu – et cela sans intrigues – faire l’objet d’un avertissement, sans qu’il soit nécessaire pour autant de dissoudre un mouvement de prière et de sanctification personnelle, de portée modeste, certes, sur le plan quantitatif, mais néanmoins prometteur sur le plan de l’action ? [125]. Certains ont dit, et disent encore aujourd’hui, de van Asseldonk, qu’il venait trop tôt, qu’il était en avance sur son temps, ou que, du fait de son appartenance à un Ordre aussi modeste que celui des Croisiers, il n’avait pas suffisamment de recul et manquait d’accompagnement. »

 

III. CONCLUSION

 

Dans la version antécédente de ma Conclusion (rédigée en 2002) de la présente étude – et donc avant la parution de l’importante recherche du prof. Hubert Wolf, plusieurs fois citée ci-dessus [126] –, j’écrivais ce qui suit :

« Parvenu au terme de cette étude, et puisqu’il faut bien prendre le risque de proposer une autre lecture des événements que celle qui s’est imposée jusqu’ici sans convaincre, disons tout d’abord que, quelles qu’aient pu être les véritables raisons qui ont poussé les autorités de l’Église à mettre un terme brutal à l’initiative du précurseur de « l’enseignement de l’estime », qu’était le P. van Asseldonk, ce n’est certainement pas à ce dernier qu’il faut imputer la responsabilité de cette décision, mais aux mentalités ecclésiastiques et religieuses du temps. Nul doute, en effet, que, dans le climat « conversionniste » qui prévalait alors dans une large partie de l’intelligentsia chrétienne et de sa hiérarchie [127], et jusque chez le pape lui-même [128], l’attitude positive inédite envers les Juifs, prônée par les Amici, ait dérangé, voire scandalisé nombre de clercs et de fidèles.

Persuadé comme je l’étais alors que n’était plus crédible la thèse selon laquelle l’Association, après des débuts irréprochables, aurait « adopté ensuite une manière d’agir et de penser contraire au sens et à l’esprit de l’Église, à la pensée des Saints Pères et à la liturgie » [129], j’estimais qu’il avait dû se produire « un ou plusieurs événements, suffisamment graves, du point de vue de l’autorité ecclésiastique, pour pousser celle-ci à supprimer un mouvement qu’elle avait elle-même agréé et largement favorisé, durant les deux années de son existence [130]. » En conséquence, je proposais de voir, dans ce que j’appelais « les imprudences apostoliques » et « les conceptions particulières de van Asseldonk en matière de discipline et d’obéissance religieuses », analysées plus haut, « l’occasion immédiate » de la décision, que prit le Saint-Office, de mettre fin à l’existence d’Amici Israel.

Le long et incontournable chapitre consacré par H. Wolf à cet événement, m’amène à réviser mon jugement antécédent, sans passer pour autant par pertes et profits les résultats de mes analyses des motivations et des actes des protagonistes de cette crise. Cet aspect des choses ne semble pas évoqué dans les archives qu’a consultées Wolf. On peut en déduire que ce n’était pas nécessaire, puisque le dossier de cet auteur est tout entier bâti autour des archives concernant les motivations ecclésiales et les péripéties factuelles de la suppression de l’association, et non sur ses aspects personnels et psychologiques. Autrement dit, la responsabilité de la suppression de l’association n’incombe ni au comportement des fondateurs et dirigeants des Amici, ni à la prétendue dérive de leurs conceptions doctrinales, mais à l’autorité ecclésiastique au sein de laquelle prévalut un courant antimoderniste et antijudaïque qui considérait comme une menace pour la doctrine et la discipline catholiques l’attitude pastorale, jugée révolutionnaire, de cette association à l’égard des juifs, et surtout l’initiative qu’elle avait prise d’amener l’Église à réformer les formules liturgiques blessantes à leur endroit.

 

© Menahem Macina



[1] « Causes de la dissolution d’Amici Israel (1926-1928) », in Juifs et Chrétiens : entre ignorance, hostilité et rapprochement (1898-1998), textes rassemblés et édités par Annette Becker, Daniel Delmaire, Frédéric Gugelot, Villeneuve d’Asc, 2002, p. 87-110. Ci-après, la liste des publications consultées pour réaliser et mettre à jour cette étude : [1] Comitatus Centralis « Amicorum Israel », Pax super Israel, brochure de 35 pages, en latin, Rome, mars 1925 ; [2] F. van Leer, “ En face du Sionisme ”, Bulletin des Missions, T. VII/21, n° 8, Abbaye de Saint-André, Bruges, mars-avril 1925, p. 233-240 ; [3] Don Ed. Neut, “ Les « Inconvertissables » ”, Bulletin des Missions, T. VII/21, n° 9, mai-juin 1925, p. 265-275 ; [4] S. Fumet, “ « Qu’on leur prêche Israël » ”, Bulletin des Missions, T. VII/21, n° 12, 1925, p. 369-371 ; [5] Don Ed. Neut, F. van Leer, A. Fumet, “ Jésus, Fils de Dieu et Israëlite. Les « Amis d’Israël » ”, Bulletin des Missions, T. VIII/22, n° 2, Abbaye de Saint-André, Bruges, 1926, p. 81-85 ; [6] Pax super Israel, tract n° 1, 3 pages, Rome, fev./mars 1926 ; [7] Opus Sacerdotale : « Amici Israel », Comitatus Centralis Romae, tract n° 2, 3 pages, 13 juin 1926 ; [8] Don Ed. Neut, “ La Prière pour les Juifs ”, Bulletin des Missions, T. VIII/23, n° 8, 1926, p. 245-248 ; [9] Decretum de consociatione vulgo «Amici Israel» abolenda, in Acta Apostolicae Sedis, vol. XX, 1928, p. 103-104 ; [10] Don Ed. Neut, “ La suppression des « Amici Israel » ”, Bulletin des Missions, T. IX/24, n° 3, 1928 ; [11] “ Il pericolo giudaico e gli « Amici d’Israele » ”, La Civiltà Cattolica 79, II, Roma, 1928, p. 335-344 ; [12] Levie, s.j., “ Décret de suppression de l’Association des « Amis d’Israël » ”, Nouvelle Revue Théologique, Namur, 1928, p. 532-537 ; [13] J. Bonsirven, s.j., “ Quelques remarques sur la suppression des « Amis d’Israël » ”, La Question d’Israël, Paris, n° 24, 6e année, 15 août 1928, p. 2-9 ; [14] T. Devaux, “ La presse juive et le décret du St-Office ”, La Question d’Israël, Paris, n° 24, 6e année, 15 août 1928, p. 27-30 ; [15] J. Bonsirven, “ La suppression des « Amici Israel » ”, Bulletin des Missions, T. IX/24, n° 3, 1928 ; [16] R. Laurentin, L’Église et les Juifs à Vatican II, Casterman, Paris, 1967, Annexe 2, p. 103-106 ; [17] C. Hall, “ Les Amis d’Israël ”, revue du SIDIC, T. I, n° 3, Rome, 1968, p. 6-10 ; [18] A. Ramaekers, “ Doctor Anton van Asseldonk o.s. crucis 1892-1973 ”, (en néerlandais) in Clairlieu, Achel, 1978, p. 14-51 ; [19] S. Fumet, Histoire de Dieu dans ma vie, Fayard-Mame, Paris, 1978, p. 295-303 ; [20] J. Boly, o.s.c., “ Le Père van Asseldonk ”, Journal des Anciens de Sainte-Croix, n° 21, Hannut (Belgique), 1979, p. 3-11 ; [21] A. Ramaekers, Chronique “ Wien ”, (en néerlandais) in Clairlieu, 38, Achel, 1980, p. 128-130 ; [22] J. Scheerder, “ Wilhelmus Antonius Van Dinter ”, (en néerlandais) in Clairlieu, 44, Achel, 1986, p. 95-123, 182-235 ; [23] Johannes Cardinal Willebrands, “ The Church Facing Modern Antisemitism ”, Christian-Jewish Relations, vol. 22, n° 1, 1989, p. 9-10 ; [24] Id., Church and Jewish People. New Considerations, Paulist Press, New York/Mahwah, New Jersey, 1992, p. 128-129; [25] Lieven Saerens, « L’attitude du clergé catholique belge à l’égard du judaïsme (1918-1940) », in R. Van Doorslaer (éd.), Les Juifs de Belgique. De l’immigration au génocide : 1925/1945, CREHSGM, Bruxelles, 1994, p. 31-33 ; [26] Jacques Maritain, L’impossible antisémitisme, précédé de Jacques Maritain et les Juifs, par Pierre Vidal-Naquet, Desclée de Brouwer, Paris, 1994 ; [27] G. Passelecq et B. Suchecky, L’encyclique cachée de Pie XI. Une occasion manquée de l’Église face à l’antisémitisme, La Découverte, Paris, 1995, p. 140-144 ; [28] L. van Belkom, Chronique “ « Amici Israel » ”, in Clairlieu, 53, Maaseik, 1995, p. 106-109 ; [29] Id., Chronique “ « Amici Israel » ”, in Clairlieu, 54, Maaseik, 1996, p. 156-157 ; [30] Ph. Chenaux, « Les Amis d’Israël », in « Du judaïsme au Catholicisme : réseaux de conversion dans l’entre-deux-guerres », dans Les convertis aux XIXe et XXe siècles, Artos, Presses universitaires, Arras 1996, p. 96-100 ;[31] Ét. Fouilloux, Les Chrétiens français entre crise et libération 1937-1947, Seuil, Paris, 1997, p. 35-39.

[2] Hubert Wolf, Papst und Teufel. Die Archive des Vatikan und das Dritte Reich, C. H. Beck Verlag, München 2008. L’ouvrage a été rapidement traduit en français sous le titre Le pape et le diable. Pie XII, le Vatican et Hitler : les révélations des archives, CNRS éditions, Paris, 2009.

[3] Entre autres : la Congrégation de Notre-Dame de Sion, fondée en 1852 ; l’Archiconfrérie de prières pour le retour du peuple d’Israël, fondée en 1905, et sa branche anglo-américaine, la Catholic Guild of Israel. Côté protestant, on dénombrait, à la fin du XIXe siècle, au moins une trentaine de sociétés dédiées à la mission auprès des Juifs, cf. Rev. W.T. Gidney, The Jews and their Evangelization, London, 1899, p. 91-102.

[4] Dans un article de 1921, intitulé “ A propos de la « question juive » ”, in op. cit., p. 67 (cf. note 1, ci-dessus, [26]), Maritain signale que Dom Gariador a « participé à la neuvaine de 1920 » pour la conversion des Juifs.

[5] Des intellectuels chrétiens célèbres s’intéressèrent également à ce mouvement au point de s’y affilier ou d’envisager de le faire. Ce fut le cas de Stanislas Fumet, rédacteur à la revue Les Lettres, qui consacra plusieurs pages de son autobiographie à Amici Israel (cf. note 1, ci-dessus, [19]). Tel aussi Paul Claudel, dans une lettre qu’il adressait le 18 août 1926 à Aniouta Fumet : « J’ai lu avec émotion dans une revue missionnaire belge la belle lettre que vous avez écrite au sujet de la nouvelle Société “les Amis d’Israël” dont je serais heureux et fier de faire partie. Ce mouvement est très beau […] on dirait qu’un voile se lève des yeux de la chrétienté et qu’elle commence à voir dans Israël non plus seulement le Déicide mais le Christophore, l’Abraham qui, pour le salut de l’humanité, a immolé son fils unique », cité dans Paul Claudel - Stanislas Fumet, Correspondance 1920-1954. Histoire d’une amitié, L’Âge d’Homme, Paris, p. 57.

[6] Decretum de consociatione vulgo «Amici Israel» abolenda (25 mars 1928), in Acta Apostolicae Sedis, vol. XX, 1928, p. 103-104.

[7] Cf. Scheerder, Van Dinter, op. cit., note 1, ci-dessus, [22] ; et Ramaekers, Van Asseldonk, op. cit., note 1, ci-dessus, [18]. Ce dernier fut un confrère et un ami du Père Anton Van Asseldonk.

[8] On sait que l’ouverture des archives vaticanes se fait par pontificat. Ainsi, n’étaient consultables alors, sauf dérogation exceptionnelle, que les archives relatives au pontificat de Benoît XV (1914-1922). J’écrivais, à ce propos : « Les prochaines archives accessibles seront celles du pontificat de Pie XI (1922-1939). En ce qui concerne celles d’Amici Israel, il faudra sans doute attendre les années 2020-2030. Sur les habitudes en matière d’ouverture des archives pontificales, consulter les pages instructives qu’y consacre E. Poulat, dans sa préface à Passelecq, L’encyclique cachée, op. cit., p. 25-26, (cf. note 1, ci-dessus, [27]). »

[9] Fumet, Histoire de Dieu dans ma vie, op. cit., p. 300, (cf. note 1, ci-dessus, [19]). Les italiques sont de moi.

[10] Id., Ibid., p. 301-302. Les italiques sont de moi. Fumet fait, de F. van Leer, l’âme de l’Association, ce qui est tout sauf établi.

[11] Cette précision intrigue J. Boly (art. cit., note 1, ci-dessus, [20]). Et de fait, on a vu, plus haut, qu’Amici Israel était une « œuvre sacerdotale ». Mais la difficulté disparaît si l’on tient compte de la précision suivante, que l’on trouve dans l’article de Ramaekers, Van Asseldonk, op. cit., p. 18, (cf. note 1, ci-dessus, [18]) : « Dans plusieurs diocèses furent créées des piae uniones avec les Amici Israel ».

[12] L’essentiel de ces informations provient de l’article de C. Hall, “ Les Amis d’Israël ”, p. 8, (cf. op. cit., note 1, ci-dessus, [17]),

[13] Cf. Fumet, in op. cit., p. 300 (cf. note 1, ci-dessus, [19]).

[14] Cf. Saerens, « L’attitude du clergé catholique… », in op. cit., p. 31, (cf. note 1, ci-dessus, [25]). Ce chercheur a utilisé un manuscrit autobiographique auquel je n’ai pas eu accès : [F. Van Leer], Mijn reis naar Palestina [Mon voyage en Palestine], 1927 (manuscrit, archives M. Rookmaker-van Leer).

[15] Cf. F. Van Leer, “ En face du Sionisme ”, in op. cit., (cf. note 1, ci-dessus, [2]).

[16] Cf. Ibid., p. 237-238. Les italiques sont de moi.

[17] On saisit ici, sur le vif, la perception romantique qu’avait cette Occidentale, des rapports humains directs, familiers, dénués de conventions sociales, qui avaient plus à voir avec la camaraderie communiste, qu’avec « l’amour du prochain » ; ils sont restés longtemps l’apanage de la société kibboutzique, et ont influé sur le comportement de l’ensemble de la société israélienne moderne, comme on le perçoit encore aujourd’hui, quoique de manière fort atténuée.

[18] Chenaux, « Les Amis d’Israël », in « Du judaïsme au Catholicisme : réseaux de conversion dans l’entre-deux-guerres », dans Les convertis aux XIXe et XXe siècles, Artos, Presses universitaires, Arras 1996, p. 96-100.

[19] Lettre du 12 avril 1926, archives Maritain.

[20] Lettre d’octobre 1925, adressée au Père Hugon, dominicain, professeur à l’Angelicum, qui avait la confiance de Pie XI. Je cite d’après « Rapport sur le sionisme adressé à Pie XI (1925) », dans Cahiers Jacques Maritain, 23, « Regards sur Israël », Kolbsheim, octobre 1991, p. 27 s. Lesitaliques sont de moi.

[21] Ibid., p. 30.

[22] David Dalin, Pie XII et les juifs, le Mythe du Pape d’Hitler, éditions Tempora, Perpignan (France), 2007, p. 65-66. (Original anglais : The Myth of Hitler’s Pope. How Pope Pie XII rescued Jews from the Nazis, Regnery Publishing, Inc. New York, 2005). On peut sérieusement douter de la connaissance du sujet d’un auteur qui commet deux erreurs de taille. Il écrit en effet : « En 1938, au moment même où le premier ministre Neville Chamberlain tentait d’apaiser Hitler à Munich, Pie XI apparut comme l’une des rares autorités en Europe à explicitement condamner l’antisémitisme. En mars 1938, il dissoudra l’Association des "Amis d’Israël" (Amici Israël [sic]), une organisation catholique qui, depuis de nombreuses années, s’efforçait de convertir des juifs et qui avait commencé à publier des brochures "manifestant des sentiments de haine" envers le peuple juif. » Outre la stupéfiante erreur de date (1938 au lieu de 1928), on notera l’atterrant contresens dont Dalin lui-même dévoile naïvement l’origine en commentant son affirmation en ces termes: « On peut lire dans le décret pontifical de dissolution : "Parce qu’il réprouve toutes les haines et animosités entre les peuples, le Siège apostolique condamne au plus haut point la haine contre le peuple autrefois choisi par Dieu, cette haine qu’aujourd’hui on a coutume de désigner sous le nom d’antisémitisme".» (Op. cit., p. 69-70, les italiques sont de moi).

[23] P. E. Lapide, Rome et les Juifs, Seuil, Paris, 1967, p. 124-125.

[24] Cf. Id., op. cit., p. 66 = Lapide, op. cit., ibid.

[25] Lapide, op. cit., p. 125-126. Les italiques sont de moi.

[26]Acta Apostolicae Sedis, XIII, 282-283. 

[27] Original latin dans Acta Apostolicae Sedis, Annus XIII, vol. XIII, n° 8, 18 juin 1921, p. 281-284. Traduction française en ligne sur mon site Debriefing.org (http://www.debriefing.org/31602.html).

[28] Compte rendu de la conférence donnée au Collège St Joseph de Rome, le 11 mai 1921, paru dans La Civiltà Cattolica, II (1921) p. 461-462. Je traduis d’après le texte italien qui figure dans Gerusalemme nei Documenti Pontifici, a cura di Edmond Farhat, in Studi Giuridici XII, Libreria Editrice Vatican, 1987, p. 251-252. Les italiques sont de moi.

[29] Lapide, op. cit., p. 330-332.

[30] Intitulé « Mauvaise humeur du Vatican à cause de l’établissement des Sionistes en Palestine ».

[31] Je ne saurais trop insister sur la prudence et la distance critique qui doivent présider à l’interprétation des textes de diplomates, qui visent souvent à aller dans le sens des préoccupations de leur gouvernement. Toutefois, en ce qui concerne ce document, je suis personnellement enclin à l’estimer sincère, outre qu’il est fort bien informé.

[32] Lapide donne pour référence à ce texte un document d’archive microfilmé sous la référence 1300651.

[33] Pour un survol rapide de l’action de ce haut-fonctionnaire colonial britannique qui s’intitulait lui-même « premier gouverneur militaire de Jérusalem depuis Ponce-Pilate », voir l’article que lui consacre Wikipédia (http://en.wikipedia.org/wiki/Ronald_Storrs) ; voir aussi Jerusalem: City of Longing, By Simon Goldhill ; etc.

[34] Lapide, op. cit., p. 331-332. Les italiques sont de moi.

[35] On sait, grâce à l’historien allemand Hubert Wolf, qu’elle avait pour cela l’appui d’une personnalité aussi considérable que le Cardinal Faulhaber, qui « était […] devenu le confesseur et directeur de conscience de Franziska van Leer », et lui avait confié « la mission canonique d’assurer à Munich des cours bibliques pour d’autres juifs convertis au catholicisme. ». Voir H. Wolf, Le pape et le diable, op. cit., p. 92 (cf. note 2, ci-dessus).

[36] Les italiques sont de moi.

[37] Cf. Scheerder, Van Dinter, op. cit., cf note 1, ci-dessus, [22], p. 104.

[38] Ramaekers, Van Asseldonk, op. cit. p. 24 (cf. note 1, ci-dessus [18]). Sans mettre en doute la réalité du fait rapporté par le célèbre professeur de Nimègue, sa valeur documentaire doit être relativisée. En effet, en bonne méthode historique, d’un propos formulé près de vingt années après les événements, on ne peut raisonnablement pas inférer que tel était l’état d’esprit de son auteur à l’époque des faits.

[39] Autre traduction possible : "passait quelque peu la mesure", en néerlandais « niet allemaal door de beugel ».

[40] A ce propos, voici ce qu’écrivait, après la condamnation de l’œuvre des Amici, l’un des meilleurs amis de van Asseldonk : « nous sommes tous convaincus que cette Francisca van Leer, qui, tant ici qu’en Hollande, est à considérer comme une personne à éviter (pour ne pas dire plus), est coupable de ce qui arrive à A. [van Asseldonk] ». Cf. Scheerder, Van Dinter, op. cit., p. 113 (cf. note 1, ci-dessus, [22]).

[41] Pour tout ce qui va suivre concernant le P. van Asseldonk, je suis grandement redevable envers les articles majeurs des Pères croisiers Ramaekers (cf. Ramaekers, Van Asseldonk, op. cit., (cf. note 1, ci-dessus, [18]), et Scheeerder (cf. Scheerder, Van Dinter), que je suis parfois à la lettre. Ma reconnaissance va également au P. Scheerder et à l’excellente revue Clairlieu, qui a publié les précieuses contributions de ces religieux.

[42] Parus dans Kruistriomf, numéros IV, V, VI entre 1925 et 1927. On peut lire quelques détails sur les « fréquentations juives » de van Asseldonk, durant sa jeunesse, dans Scheerder, Van Dinter, op. cit., p. 102, (cf. note 1, ci-dessus, [22]).

[43] Texte cité par L. van Belkom, Chronique “ « Amici Israel » ”, dans op. cit., (cf. note 1, ci-dessus, [28]). Les italiques sont de moi.

[44] Selon Scheerder, qui se réfère à un récit autobiographique, intitulé “ Naar Israel ” [vers Israël], et publié sous le pseudonyme de Beniamin, dans Kruistriomf, 5 de 1925-1926, p. 339-345 (non consulté), van Asseldonk considérait que cette mission lui avait été confiée par Dieu. Cf. Scheerder, Van Dinter, op. cit., p. 103, (cf. note 1, ci-dessus, [22]).

[45] Lettre du 5 décembre 1925, archives de la Procure des Croisiers à Rome, extrait cité par Ramaekers, Van Asseldonk, op. cit., p. 15, (cf. note 1, ci-dessus, [18]). Les italiques sont de moi.

[46] Kruistriomf, IV, 1924-1925, p. 353. Voir aussi V, 1925-1926, p. 28.

[47] Pax super Israel, première publication (4 pages in 4°), p. 1-2, en février-mars 1926, suivie d’une feuille, publiée en juin 1926. Ensuite, vit le jour un modeste périodique portant le même titre (au format 10 x 15 cm), qui parut à trois reprises, chaque livraison comportant respectivement 36, 32 et 18 pages. Enfin, parut encore une double page comportant les statuts des membres et des modérateurs. Des exemplaires de ces publications sont conservés dans les archives du cloître, à Diest, ville néerlandophone de Belgique située en Région flamande dans la province du Brabant flamand.

[48] Pax super Israel, première publication, p. 2-3.

[49] Pax super Israel, deuxième publication, p. 1-2.

[50] Pax super Israel, n° 1, p. 22-25. Lettre du Dr O. Schwarz à A. Ramaekers, en date du 1-3-1974, citée par Ramaekers, Van Asseldonk, op. cit., p. 18 (cf. note 1, ci-dessus, [18]).

[51] Le nombre de membres est mentionné sur une feuille volante, voir note 44, ci-dessus ; voir aussi Nederlandse Katholieke Stemmen, XXVI, 1926, p. 186 ; St. Jansklokken, IV, 1926, n° 173 du 24-4, p. 66. Concernant le Chapitre général de 1926, on trouve la trace suivante, dans Chronicon Cruciferorum, III, fasc. 1, Diest, 1969, p. 110 : « Capitulum unanimiter agnovit, Opus pro reditu Israel ad Ovile Christi esse juxta mentem Ordinis et omnes confratres subscribere huic operi in votis habet ».

[52] Cf. Scheerder, Van Dinter, op. cit., p. 103, (cf. note 1, ci-dessus, [22]).

[53] Note du P. Ramaekers : « Lettre du 13-11-1926 au général Hollmann ; la lettre à laquelle elle répond est considérée par van Asseldonk comme “une lettre collective” ; de sorte qu’elle a certainement été émise par le Père général et des définiteurs. Il laisse également transparaître la raison de sa conduite ; avant son départ à Rome, il avait tout discuté avec le P. général et n’avait pas eu de lui la moindre remarque ; il considérait donc comme déloyale la lettre contenant des ordres contraignants, qui avait immédiatement suivi sa franche discussion avec le général. Même si le style de cette lettre est humble, van Asseldonk ne se gêne pas pour exprimer son opinion ». Analyse à compléter et corriger par celle de Scheerder, plus fouillée et beaucoup moins favorable à van Asseldonk que celle de Ramaekers : cf. Scheerder, Van Dinter, op. cit., p. 106-107, (cf. note 1, ci-dessus, [22]).

[54] Pax super Israel, I, 1927, n° 2, p. 52.

[55] Le P. Ramaekers ne fournit pas la référence de ce courrier. Les majuscules sont le fait de van Asseldonk lui-même.

[56] Pax super Israel, II, 1928, n° 1, p. 15, 16, 14. Dans le même numéro, la rubrique Antisemitica fait mention de persécutions des Juifs en Roumanie.

[57] Acta Apostolicae Sedis, XX, 1928, op. cit., (cf. note 1, ci-dessus, [9]).

[58] Ramaekers, Van Asseldonk, op. cit., p. 35, (cf. note 1, ci-dessus, [18]).

[59] Ibid., p. 24-25.

[60] Le P. van Asseldonk avait fait sa connaissance en 1950. Ottilie Schwartz, d’origine juive par son père, devint d’abord luthérienne, à Vienne. Elle fit partie, à Amsterdam, d’un groupe de Juifs chrétiens. Elle entreprit des études de théologie luthérienne jusqu’à sa conversion au catholicisme. C’est le Père van Asseldonk qui l’introduisit dans l’Église catholique, à Utrecht, le 25 juillet 1951. Elle travailla avec le professeur Willebrands, qui débutait alors son œuvre œcuménique internationale. Elle étudia la théologie catholique à Nimègue d’abord, puis à Vienne, sous la direction du professeur van der Ploeg, et devint, en 1965, la première femme docteur en théologie de l’Université de Nimègue. Informations fournies par Ramaekers, Van Asseldonk, op. cit., p. 44, (note 1, ci-dessus, [18]).

[61] Dans son article, que je suis étroitement pour ce qui concerne la biographie de van Asseldonk, le P. Ramaekers précise que les relations entre le religieux et cet évêque s’améliorèrent ensuite jusqu’à devenir amicales (correspondance dans les archives du provincialat de Louvain et dans les archives personnelles du P. Ramaekers).

[62] Correspondance dans les archives personnelles du P. Ramaekers.

[63] Il y séjourna de juillet à septembre 1928, ce qui lui valut la destitution de son poste de Procureur. De ce qu’en dit Ramaekers, Van Asseldonk, op. cit., p. 34, (cf. note 1, ci-dessus, [18]), il ressort que, sans autorisation de ses supérieurs et à leur insu, « van Asseldonk est resté approximativement quatre mois à Haïfa et s’est adressé au Patriarche latin de Jérusalem pour lui demander de le laisser œuvrer au milieu des Juifs. Ce dernier le renvoya aux instances romaines. » Toujours selon Ramaekers (ibid.), pour comprendre ce comportement apparemment irresponsable, « il faut entrer dans la pensée et la psychologie de van Asseldonk. On ne peut justifier son comportement à l’aune de critères objectifs. Mais, comme il l’écrit lui-même, quelques semaines après le décret, il s’est rendu compte qu’il avait la responsabilité de donner un signe dans l’Église, que “l’affaire d’Israël” devait devenir prioritaire pour l’Église et le monde. Pour cela, il voulait aller en Palestine, afin de réfléchir, au sein de la population juive, sur la manière dont la volonté de Dieu pourrait se réaliser concernant Israël. Il demanda conseil à son confesseur qui lui dit d’y aller. Plus tard, il raconta que bien que cette décision l’ait broyé, il pensait sérieusement qu’il devait rester fidèle à sa vocation pour Israël. ». A ce stade, le P. Ramaekers précise qu’il a puisé les informations qu’il fournit, à propos de la condamnation d’Amici Israel, « dans les lettres de van Asseldonk et dans des lettres ou des témoignages (recueillis entre juin et juillet 1978) auprès de confrères qui ont connu ce dernier à Rome comme Procureur, durant les années 1924-1928 ». Je reviendrai sur cet épisode étrange dans la Deuxième Partie de cette étude.

[64] Fumet, in op. cit., p. 302, (cf. note 1, ci-dessus, [19]). Les italiques sont de moi.

[65] Nul doute que cette amitié, peu courante alors entre un prêtre et une femme du même âge que lui, ait contribué au discrédit de van Asseldonk, censé n’agir que sous l’influence de F. van Leer, qu’on lui interdira d’ailleurs finalement de revoir.

[66] D’après Ramaekers, Van Asseldonk, op. cit., p. 46, (cf. note 1, ci-dessus, [18]). Les italiques sont de moi.

[67] Titre latin : Decretum De consociatione vulgo « Amici Israel » abolenda, texte latin du Decretum, in op. cit., (cf. note 1, ci-dessus, [9]), reproduit dans Levie, Décret de suppression, in op. cit., p. 532-533 (cf. note 1, ci-dessus, [12]). Je cite ici, en la retouchant légèrement, la traduction française qui figure dans Laurentin, L’Église et les Juifs, op. cit., p. 104-105, (cf. note 1, ci-dessus, [16]), et que reproduit Passelecq, L’Encyclique, op. cit., p. 141-142, (cf. note 1, ci-dessus, [27]).

[68] Laurentin, et Passelecq qui le suit, traduisent, de manière erronée, le « idcirco » latin par « il y a peu de temps ». À mon avis, ce contresens est responsable de la théorie selon laquelle ce n’est qu’après avoir découvert tardivement, dans « l’opuscule publié à cet effet » (et non « récemment ») évoqué par le décret, les principes (erronés) qui présidaient à l’apostolat des Amici, que le Saint-Office décida de mettre un terme à l’entreprise.

[69] Les italiques qui figurent dans le texte du décret sont de moi.

[70] La difficulté est documentaire. Le P. Levie, dans son article cité (Décret de suppression, in op. cit., (cf. note 1, ci-dessus, [12]), détaille ainsi les publications des Amici : « deux feuilles de 4 et 2 pages, éditées en 1926 ; la première intitulée : “Pax super Israël” ; la seconde, “Opus Sacerdotale : Amici Israel” » (Ibid., p. 533-534, n. 4). Puis une brochure intitulée « Pax super Israel », qui « semble bien dater de 1927, puisqu’elle mentionne à plusieurs reprises des événements des premiers mois de 1927 ; toutefois la date donnée en seconde page, après l’imprimatur, est de mars 1925. Elle contient 36 pages. La deuxième brochure qui la continue (p. 37-68) porte l’imprimatur de juin 1927. La troisième (18 pages) est de janvier 1928. » (Ibid., p. 535, n. 1).

[71] Cf. Levie, Décret de suppression, in op. cit., p. 535, (cf. note 1, ci-dessus, [12]).

[72] « Brevis Conspectus », in Pax super Israel, op. cit., p. 3 et ss., (cf. note 1, ci-dessus, [1]).

[73] Levie, Décret de suppression, in op. cit., p. 535, (cf. note 1, ci-dessus, [12]). Précisons que, dans sa bibliographie, Ramaekers, Van Asseldonk, op. cit., p. 48, n. 44, (cf. note 1, ci-dessus, [18], assigne à ce « Brevis Conspectus » la date de 1927, et précise : « document approuvé et corrigé par le Comité central des Amici et, à mon avis, certainement de la main de van Asseldonk ».

[74] Historien de métier et inspecteur général de l’enseignement de l’histoire au ministère de l’Éducation nationale, Jules Marx Isaac, juif français (1877-1963), horrifié par la persécution antijuive nazie (sa femme, sa fille et son gendre périrent dans les camps d’extermination), consacra le reste de son existence à étudier et à dénoncer les racines chrétiennes de l’antisémitisme et à prôner un redressement radical de l’enseignement de l’Église concernant le peuple juif. Très mal perçu au début et contesté dans ses analyses, réputées incompétentes, du Nouveau Testament – dont il affirmait que l’enseignement antijudaïque était à la racine de l’antisémitisme chrétien –, il parvint à se faire entendre de certains chrétiens et même du pape Jean XXIII, qui accorda une attention bienveillante à son vibrant plaidoyer en faveur d’une prise de position positive explicite de l’Église envers le peuple juif et d’une rectification de son enseignement antijudaïque traditionnel. Il fut à l’origine du discrédit croissant de conceptions erronées telle l’accusation de « déicide », et de l’abolition de la formule “Pro perfidis Iudaeis”, dans l’office de la semaine sainte. Et il ne fait pas de doute que son action – même si elle ne fut pas la seule en ce sens – fut pour quelque chose dans la décision que prit l’autorité suprême de l’Église de traiter des Juifs au Concile Vatican II. Principaux ouvrages : Jésus et Israël, Paris, 1948 ; Genèse de l’antisémitisme, Paris, 1956 ; L’enseignement du mépris, Paris, 1962.

[75] Du nom de la célèbre rencontre, qui eut lieu, en 1947, dans la bourgade suisse de Seelisberg, en vue de combattre l’antisémitisme et l’antijudaïsme chrétiens. À titre de comparaison avec les douze points des Amici, voici un résumé des « Dix points » dits de Seelisberg : 1. Rappeler que c’est le même Dieu vivant qui nous parle à tous dans l’Ancien comme dans le Nouveau Testament. 2. Rappeler que Jésus est né d’une Vierge juive, de la race de David et du Peuple d’Israël et que Son amour éternel et Son pardon embrassent son propre peuple et le monde entier. 3. Rappeler que les premiers disciples, les Apôtres et les premiers martyrs étaient juifs. 4. Rappeler que le précepte fondamental du Christianisme, celui de l’amour de Dieu et du prochain, promulgué déjà dans l’Ancien Testament, et confirmé par Jésus, oblige « Chrétiens et Juifs » dans toutes les relations humaines sans aucune exception. 5. Éviter de rabaisser le judaïsme biblique ou post-biblique dans le but d’exalter le christianisme. 6. Éviter d’user du mot « juifs » au sens exclusif de « ennemis de Jésus », ou de la locution « ennemis de Jésus » pour désigner le peuple juif tout entier. 7. Éviter de présenter la Passion de telle manière que l’odieux de la mise à mort de Jésus retombe sur les juifs seuls […] 8. Éviter de rapporter les malédictions scripturaires et le cri d’une foule excitée : « Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants », sans rappeler que ce cri ne saurait prévaloir contre la prière infiniment plus puissante de Jésus : “Père, pardonnez-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font”. 9. Éviter d’accréditer l’opinion impie que le peuple juif est réprouvé, maudit, réservé pour une destinée de souffrances. 10. Éviter de parler des juifs comme s’ils n’avaient pas été les premiers à être de l’Église. On peut lire d’utiles survols de l’événement de Seelisberg dans le Vingt-septième Cahier d’Etudes Juives de la revue protestante Foi et Vie, vol. XCVII/1, Paris, janvier 1998, et dans Sens, nos 7/8, de 1997, et 10 de 1998.

[76] Ils figurent dans la brochure du mouvement Pax super Israel, p. 3 ss. Cette publication est revêtue de l’Imprimatur romain et datée de mars 1925. Il s’agit probablement du « libellus », l’opuscule, dont parle le décret.

[77] Levie, s.j., “ Décret de suppression de l’Association des «Amis d’Israël» ”, in op. cit., p. 536-537, (cf. note 1, ci-dessus, [12]).

[78]Pourtant, c’est bien ce qu’écrivait, dans un article intitulé “ Qui paiera ? ”, paru dans La Croix du 22 décembre 1888, un certain Tardif de Moidrey : « Le Juif naît avec une double tache originelle : celle d’Adam d’abord, il n’est pas baptisé ; celle de Caïphe ensuite : la haine du Christ. » Texte cité par P. Sorlin, La Croix et les Juifs : 1880-1899, Grasset, Paris, 1967, p. 147 (Les italiques sont de moi). A titre indicatif, signalons que l’on retrouvera cette thématique, moins de 11 ans après la dissolution d’Amici Israel, sous la plume d’un intellectuel catholique, thomiste et ancien disciple de J. Maritain : « Nous savons qu’Israël est marqué du sceau de Dieu, sceau terrible et brûlant. Nous savons qu’il y a une sorte de péché originel d’un nouveau genre à naître juif. » (Les italiques sont de moi), dans Marcel de Corte, “Jacques Maritain et la « question juive »”, article publié dans La Revue catholique des idées et des faits, Liège, 17 mars 1939, reproduit dans Jacques Maritain, L’impossible antisémitisme, op. cit., p. 185, (cf. note 1, ci-dessus, [26]).

[79] Les italiques sont de moi.

[80] Voir Jacques Maritain, « À propos de la "question juive" », texte publié dans La Vie spirituelle, 11, n° 4, juillet 1921. Reproduit dans P. Vidal-Naquet (éd.), Jacques Maritain, L’impossible antisémitisme; précédé de Jacques Maritain et les Juifs, Desclée de Brouwer, Paris, 1994, pp. 61-68). Les non-spécialistes s’étonneront peut-être de trouver en si mauvaise compagnie le philosophe catholique, qui, une quinzaine d’années plus tard deviendra (et restera jusqu’à sa mort) l’un des plus ardents défenseurs du peuple juif. Cette mutation radicale illustre, au contraire, de manière exemplaire, à quel point ce qu’on a appelé la « question juive » a constitué, à l’instar de Jésus, un « signe en butte à la contradiction » (cf. Lc 2, 34).

[81] Il faut préciser qu’au nombre des Amici figuraient des théologiens qui faisaient autorité, tel le Père Garrigou-Lagrange.

[82] Lettre de van der Ploeg, du 24 octobre 1973 (archives personnelles de Ramaekers). Voir Ramaekers, Van Asseldonk, op. cit., p. 24, n. 20, (cf. note 1, ci-dessus, [18]). Mais on peut objecter qu’en 1947, les mentalités avaient évolué, sous le choc de la Shoah.

[83] D’après Passelecq, L’encyclique, in op. cit., p. 143-144 (cf. note 1, ci-dessus, [27]). Les italiques sont de moi.

[84] Bonsirven, Suppression, in op. cit., p. 6-8, (cf. note 1, ci-dessus, [18]). Les italiques sont de moi.

[85] Allusion indigne aux propagandistes catholiques d’origine juive du mouvement des Amici, et sans doute, tout particulièrement à F. van Leer, dont on a vu le rôle important qu’elle joua dans la diffusion de cet idéal.

[86] Sur ce point encore, Bonsirven fait fausse route. L’examen des documents de l’Association, des articles publiés par son fondateur et certains de ses membres et sympathisants, le tout corroboré par la vaste correspondance de van Asseldonk et celle de ses amis et relations, prouve à l’évidence que les huit premiers points négatifs de leur programme (« qu’on omette de dire », en parlant des Juifs), n’ont rien à voir avec des « précautions oratoires ». Au contraire, cette réforme du langage et de l’attitude à adopter dans les rapports avec les Juifs, est constitutive de l’idéal des Amici, et indissociable de leur intuition novatrice de la nécessité de porter sur les Juifs ce que nous appelons aujourd’hui « un nouveau regard », avant même de tenter de les gagner à la foi chrétienne.

[87] Il s’agit de J.H. Boas, dans De Maasbode des 17, 19 et 20 mai 1928. Je résume ici la synthèse qu’en fait Ramaekers, Van Asseldonk, op. cit., p. 29, (cf. note 1, ci-dessus, [18). Les italiques sont de moi.

[88] Cf. Ramaekers, Van Asseldonk, op. cit., p. 29 (cf. note 1, ci-dessus, [18) ; les italiques sont de moi. Le biographe du P. van Asseldonk précise que ce texte a été copié, sous le titre Sentimentaliteit (sic) vrienden Israel [sentimentalité des Amis d’Israël], par le Dr van Lieshout, à partir d’un article de W. van de Rest, paru dans le Zondagcourant, VIII, n° 5, du 1er février 1931. Il figure dans les archives de Diest.

[89] Cf. Fumet, Histoire de Dieu dans ma vie, op. cit., p. 301-302 (cf. note 1, ci-dessus, [19]).

[90] Cf. Levie, “ Décret de suppression de l’Association des « Amis d’Israël » ”, in op. cit., p. 536, n. 1, (cf. note 1, ci-dessus, [12) : « Ailleurs, dans des conférences [particulièrement visée : F. van Leer], ou articles [particulièrement visée : Aniouta Fumet], se sont glissées trop souvent des façons de parler de l’Incarnation et de l’Eucharistie, qui eussent pu être plus heureuses. » En ce qui me concerne, je n’ai pas rencontré de telles expressions sous la plume de F. van Leer. Par contre, c’est le cas pour A. Fumet, qui, dans une lettre qu’elle adressait à une revue missionnaire belge, en avril 1926, émettait cette affirmation, théologiquement scabreuse : « Lorsqu’un chrétien communie, il devient de la race d’Israël, puisqu’il reçoit le sang très pur d’Israël dans les veines » (cf. Don Ed. Neut, F. van Leer, A. Fumet, “ Jésus, Fils de Dieu et Israëlite. Les « Amis d’Israël » ”, in op. cit., p. 83, (cf. note 1, ci-dessus, [5). C’est probablement en réaction à de tels propos que Levie fait la remarque suivante (ibid., n. 1) : « Ce que nous devons exalter dans l’Incarnation c’est que, unis à Jésus, nous devenons par lui “consortes divinae naturae” [participants de la nature divine], dans l’Eucharistie, que nous communions au Verbe de Dieu fait chair. La question du “judaïsme” [nous dirions aujourd’hui ‘judéité’] de Jésus n’a pas à être marquée ici, puisque elle est sans efficacité religieuse. » Les italiques sont de Levie.

[91] Cf. Ramaekers, Van Asseldonk, op. cit., p. 32, (cf. note 1, ci-dessus, [18). Les italiques sont de moi.

[92] D’après Ramaekers, Ibid., p. 27. Les italiques sont de moi. Le biographe de van Asseldonk a vu juste, comme le confirme le livre de l’historien allemand Hubert Wolf, Le Pape et le diable, op. cit., (cf. note 2, ci-dessus). On peut y lire l’étude la plus approfondie qui soit sur le véritable séisme que déchaîna, au plus haut sommet de l’Église, cette tentative audacieuse d’infléchir la liturgie catholique ; voir son chapitre 2 intitulé « Juifs perfides ? Querelle au Vatican sur l’antisémitisme (1928) », p. 89-131, reproduit intégralement, avec l’autorisation de l’auteur, dans la IIIe Partie du présent article.

[93] Cf. Catéchisme de l’Église Catholique, art. 1124-1125 : « La foi de l’Église est antérieure à la foi du fidèle, qui est invité à y adhérer […] De là l’adage ancien : “Lex orandi, lex credendi”… La loi de la prière est la loi de la foi. L’Église croit comme elle prie. La liturgie est un élément constituant de la sainte et vivante Tradition. C’est pourquoi aucun rite sacramentel ne peut être modifié ou manipulé au gré du ministre ou de la communauté. Même l’autorité suprême ne peut changer la liturgie à son gré, mais seulement dans l’obéissance de la foi et dans le respect religieux du mystère de la liturgie. ». A la lumière de cette explicitation autorisée, on comprend mieux le scandale des « gardiens du dépôt » de l’époque, face à une proposition comme celle du P. van Asseldonk. Nous savons aujourd’hui que c’étaient là intuition et anticipation prophétiques d’un processus dont les conditions n’étaient pas encore posées. En effet, après les timides corrections d’un Pie XII hésitant (1947), l’audace prophétique du « bon Pape Jean » (Jean XXIII) abolit enfin ce cérémonial discriminatoire et sa phraséologie blessante (1960). On trouvera un bref mais utile résumé de cette évolution dans Les Églises devant le Judaïsme. Documents officiels 1948-1978, Textes rassemblés, traduits et annotés par Marie-Thérèse Hoch et Bernard Dupuy, éditions du Cerf, Paris 1980, p. 350-352.

[94] D’après Ramaekers, Van Asseldonk, op. cit., p. 27, n. 27, (cf. note 1, ci-dessus, [18]). Les italiques sont de moi. Scheerder corrobore l’événement en citant cet extrait d’une lettre contemporaine des faits, probablement rédigée en 1928, d’un excellent ami de van Asseldonk, le prélat H. Noots : « L’occasio proxima [l’occasion prochaine] de cette condamnation semble avoir été une demande introduite à la Congrégation des Rites, pour qu’à l’office du Vendredi Saint, on supprime les mots pro perfidis Judaeis et que l’on fasse la génuflexion [comme pour les autres invocations] Oremus, Flectamus genua [prions, fléchissons les genoux]. J’appris aussi que A. [van Asseldonk] prétendait que le mot “deicidae” [déicides] ne pouvait plus être utilisé pour les juifs !» ; cf. Scheerder, Van Dinter, op. cit., p. 113-114, (cf. note 1, ci-dessus, [22]).

[95] Les italiques sont de moi. Ramaekers ajoute, de manière sibylline : « Il donne plusieurs raisons que nous ne pouvons pas citer ici ». Preuve, s’il en était besoin, que bien des inconnues de cette affaire ne pourront être résolues, Tant qu’il ne sera pas possible d’accéder à la totalité des archives personnelles de van Asseldonk et à celles de l’Ordre des Croisiers, relatives à l’affaire.

[96] Scheerder, Van Dinter, op. cit., p. 107, (cf. note 1, ci-dessus, [22]). Les points d’exclamation et les majuscules sont de van Asseldonk.

[97] Caractéristique, à cet égard, est cet extrait de la réponse négative que fit le cardinal van Rossum à un supérieur de van Asseldonk, auquel ce dernier, en « fugue » à Haïfa, suite à la suppression de son œuvre, demandait l’autorisation de travailler parmi les Juifs en Terre Sainte : « L’obéissance doit provenir des subordonnés, et non être extorquée à l’autorité ». Cf. Scheerder, Van Dinter, op. cit., p. 119, (cf. note 1, ci-dessus, [22]). On lira, plus loin, davantage de détails sur cette “fugue”.

[98] Cf. Ramaekers, Van Asseldonk, op. cit., p. 31-32 (cf. note 1, ci-dessus, [18]).

[99] Cf. Scheerder, Van Dinter, op. cit., p. 109, (cf. note 1, ci-dessus, [22]). Les italiques sont le fait de van Asseldonk. A partir d’ici, je suis très étroitement la contribution de Scheerder, qui fournit nombre de précisions importantes puisées à des sources que Ramaekers n’a pas connues, ou qu’il n’a pas cru devoir évoquer.

[100] Le P. A. van Dooren, économe général et maître des novices à Ste Agathe, qui remplaçait le nouveau général van Dinter, alors en voyage aux Amériques.

[101] Cf. Scheerder, Van Dinter, op. cit., p. 109, (cf. note 1, ci-dessus, [22]). L’auteur assortit cette citation de la remarque suivante : « les italiques, exclamations et l’utilisation des capitales [et des points de suspension] sont de van Asseldonk. L’ensemble de la lettre donne une impression d’excitation ; le rapport entre supérieurs et subordonnés semble inversé ». Le caractère décousu de ce texte et de ceux qui suivent, leur style haché et souvent obscur, ont rendu la tâche difficile à mon traducteur ; on voudra donc bien excuser les lourdeurs et les imprécisions de certaines expressions, qu’il a parfois dû traduire mot-à-mot sans être toujours sûr de leur sens exact.

[102] Ibid., p. 109-110.

[103] En considération des frères qui ne peuvent le supporter dorénavant.

[104] Cf. Scheerder, Van Dinter, op. cit., p. 111, (cf. note 1, ci-dessus, [22]). La ponctuation exclamative et les majuscules sont de van Asseldonk.

[105] Cf. Scheerder, Van Dinter, op. cit., p. 111, (cf. note 1, ci-dessus, [22]).

[106] Voir note 2, ci-dessus.

[107] Voir référence en note 92, ci-dessus. On pourra lire la transcription de cette partie substantielle de la recherche de Wolf dans mon article – encore inédit à l’heure où j’écris ses lignes -, « "Si le grain ne meurt…" (Jean 12, 24). Les fruits posthumes de l’initiative prophétique pionnière des "Amis d’Israël" (1926-1928) ».

[108] Cf. Fumet, Histoire de Dieu dans ma vie, op. cit., p. 301-302, (cf. note 1, ci-dessus, [19]). Les italiques sont de moi. Le passage figure, in extenso, en I, § 1, ci-dessus.

[109]Cf. Scheerder, Van Dinter, op. cit., p. 113, (cf. note 1, ci-dessus, [22]). Les italiques sont de moi.

[110] Il s’agit sans doute du Comité central d’Amici Israel.

[111] Ibid., p. 114-115.

[112] Scheerder précise : « Le cardinal parle de la “perte” de van Asseldonk pour l’Ordre. Ceci n’était pas tout à fait imaginaire […] car, environ six mois plus tôt, précisément le 8 avril 1927 [donc près d’un an avant la dissolution], il écrivait au Père général : “ Il arriva alors – je résume brièvement – que j’estimai, en conscience, devoir quitter notre Ordre bien-aimé, que j’ai servi et aimé comme un enfant, car je ne voyais plus comment il pouvait nourrir l’amour passionné de la Croix qui m’habite. Vous n’avez probablement jamais compris à quel point il me fut difficile de vous en faire part : je n’oublierai jamais ce jour ! Quand vous m’avez raccompagné en voiture, le lendemain, ce fut comme un enterrement pour mon âme ” ». Et Scheerder d’ajouter : « On peut admettre qu’il avait envisagé de quitter l’Ordre pour remplir sa tâche prophétique. C’était là une motivation qui apparaît comme incorrecte. Et la suite de sa lettre permet de constater qu’il changea ensuite d’opinion à ce propos ».

[113] Cf. Scheerder, Van Dinter, op. cit., p. 115, (cf. note 1, ci-dessus, [22]).

[114] Ibid., p. 115-116. Les soulignements, que j’ai rendus par des italiques, sont de van Asseldonk.

[115] Cf. Ibid., p. 116. Le mot en italiques traduit le soulignement de Van Asseldonk.

[116] Ibid., p. 116-117.

[117] Le Canon 2386, en vigueur à cette époque, stipule : « Le fugitif perd ipso facto la fonction qu’il peut assumer dans l’Ordre ; de plus, s’il a reçu les ordres majeurs, il encourt la suspensio latae sententiae [réduction à l’état laïque du fait d’excommunication majeure], réservée à son Supérieur ».

[118] Cf. Scheerder, Van Dinter, op. cit., p. 117 (cf. note 1, ci-dessus, [22]).

[119]Il s’agit du P. Laetus Himmelreich, o.f.m. (1886-1957), qui fut membre du Comité central d’Amici Israel et proche collaborateur de van Asseldonk. Il était également son confesseur et son guide spirituel. Il écrira plus tard à van Dinter qu’il avait pris conscience, depuis, que ce n’était pas lui qui guidait van Asseldonk mais que c’est lui qui était guidé par Van Asseldonk. Scheerder rapporte que, le 24 septembre 1928, le P. Rutten, Procureur des Croisiers par intérim, signale que le père Laetus est venu, la veille, tout agité, demander pardon pour le mauvais conseil donné à van Asseldonk. 

[120] Je suis de près Scheerder, Van Dinter, op. cit., p. 117-118, (cf. note 1, ci-dessus, [22]).

[121] Les Carmélites déchaussées flamandes ont une église paroissiale à Haïfa.

[122] Cf. Scheerder, Van Dinter, op. cit., p. 119, (cf. note 1, ci-dessus, [22]).

[123]Ibid., p. 118.

[124] Cf. Ramaekers, Van Asseldonk, op. cit., p. 31-32, (cf. note 1, ci-dessus, [18]).

[125] Les italiques sont de moi.

[126] Wolf, Le pape et le diable, op. cit., (cf. note 2, ci-dessus).

[127] C’était la préoccupation constante des nombreuses congrégations et confréries de prières et d’apostolat qui se vouaient à la conversion des Juifs, comme cela ressort avec évidence de la lecture de leurs brochures de propagande et de leurs publications périodiques. C’est le même zèle qui animait le célèbre philosophe thomiste Jacques Maritain, dans son article de 1921, “A propos de la « question juive »”, op. cit., p. 65-68, (cf. note 1, ci-dessus, [26]). C’était aussi l’obsession qui, dans les années vingt, s’étalait, sur un mode délirant, dans un livre, antisémite autant qu’illuminé, au demeurant revêtu de l’imprimatur (cf. Abbé Charles Marcault, Comment Israël reviendra-t-il au Messie ?, Paris, 1924). Sur les convertis juifs, dans l’histoire, consulter A. A. Winogradsky, “ Présences hébraïques dans l’histoire de l’Église ”, in Revue des Sciences Religieuses 74/4, 1986, p. 511-536. Sur le même sujet, concernant les années vingt à trente, voir Chenaux, Réseaux de conversion, op. cit., p. 96-100, (cf. note 1, ci-dessus, [30]) ; etc.

[128] Selon Maritain, op. cit., p. 67 (cf. note 1, ci-dessus, [26]), « l’idée, lancée à Londres en 1918, de neuvaines de messes à célébrer pour la conversion d’Israël », et qui avait « prospéré de façon singulière » – au point que, « en France seulement, 510 messes ont été célébrées en 1920, plus de mille ont déjà été inscrites pour 1921 […] recevait l’approbation de Sa Sainteté Benoît XV », lequel avait « promis d’offrir lui-même, au cours de la neuvaine préparatoire à la fête du Sacré-Cœur, le sacrifice de la messe pour la conversion des Juifs. »

[129] Extrait du décret de suppression, cité ci-dessus : II. 1.

[130]Je rappelle, en effet, qu’un an après sa fondation, dix-huit cardinaux, deux cents archevêques et évêques, et deux mille prêtres avaient adhéré à l’œuvre.

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Date de dernière mise à jour : 22/09/2014