L'Église et la Shoah : repentance, pardon et rapport difficile avec l'histoire, par Giovanni Miccoli

03/08/2012

 

Reprise, avec l'aimable autorisation de l'auteur et de l'éditeur, d'un extrait du chapitre VII : « Repentance, pardon et le rapport difficile avec l'histoire », p. 282–288, de l'édition française : Le pontificat de Jean-Paul II. Un gouvernement contrasté. Traduit de l'italien par Christiane de Paepe et Paul Gilbert s. j., éditions Lessius, Bruxelles, 2012. Edit. originale en italien : In difesa della fede. La Chiesa di Giovanni Paolo II e Benedetto XVI, 2007, RCS Libri S.p.A., Milan.

Reproduction de tout ou partie du présent texte, interdite sans autorisation expresse de l'auteur et de l'éditeur.

Les mots et expressions mis en rouge sont le fait de notre site dans le but de mettre en exergue la thématique de la substitution. Les Notes entre crochets carrés, ont été ajoutées par notre site.


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5. L'antijudaïsme et l'antisémitisme

 

Jean-Paul II a été sans aucun doute le pape qui s'est employé le plus à promouvoir le rapprochement avec les Juifs et avec le judaïsme. Ce rapprochement, mis en route par Vatican II, a été poursuivi par les initiatives de Jean-Paul II, par ses paroles et ses gestes chargés de significations symboliques fortes, qui ont confirmé la nette condamnation de l'antisémitisme, tout en rappelant par la même occasion les souffrances et les persécutions que les chrétiens ont infligées aux Juifs. « L'inspiration qui fut à l'origine de la déclaration Nostra Ætate est en train de revêtir des formes concrètes », écrit-il dans son ouvrage Entrez dans l'espérance, en parlant de sa propre attitude envers les Juifs (68). Dans la lettre apostolique publiée pour le cinquantième anniversaire du début de la Seconde Guerre mondiale, après avoir rappelé les persécutions et les désastres subis par tant de populations, Jean-Paul II écrivait :

« Mais de toutes ces mesures anti-humaines, il en est une qui demeure à tout jamais une honte pour l'humanité : la barbarie planifiée qui s'est acharnée sur le peuple juif (69). »

Le 23 mars 2000, en visitant le mausolée de Yad Vashem, lieu par excellence de la mémoire juive de la persécution et de la mort de millions d'innocents, il déclara :

« En tant qu'évêque de Rome et successeur de l'apôtre Pierre, j'assure le peuple juif que l'Église catholique, motivée par la loi évangélique de la vérité et de l'amour, et non  par des considérations politiques, est profondément attristée par la haine, les actes de persécution et les manifestations d'antisémitisme dirigés contre les Juifs par des chrétiens en tout temps et en tout lieu (70). »

Peu après, devant le mur des lamentations, il déposa un message dans lequel il demandait pardon à Dieu pour les souffrances infligées au cours de l'histoire au peuple de l'alliance, s'engageant à vivre en fraternité authentique avec lui (71).

Malgré des moments difficiles, des paroles parfois imprudentes, des incompréhensions ou encore la réticence et la surdité de certaines Églises (l'affaire du carmel d'Auschwitz a fait sensation, avec les déclarations stupéfiantes de quelques responsables de la hiérarchie polonaise (72), le processus de rapprochement et de dialogue a connu de grands progrès. On ne peut cependant pas dire que, au caractère courageux de certaines déclarations et à la force de certains actes symboliques accomplis par le pape ou par quelques épiscopats nationaux comme le français ou l'allemand (73), ait correspondu une présentation adéquate de ce qui s'était passé. Je ne vise pas ici les écrits ou les recherches d'historiens ecclésiastiques ou soi-disant catholiques. Les carences méthodologiques et les interprétations arbitraires sont en effet de la responsabilité de chacun, même si elles sont significatives d'une tendance apologétique qui se manifeste aujourd'hui face à certains événements, une tendance qui, ces dernières années, produit des affirmations inattendues en rapport avec Pie XII et la Shoah. Mais je fais plutôt allusion à un document émanant directement de la curie, plus précisément de la commission pour les rapports religieux avec le judaïsme [1], un document approuvé par le pape et qui devait constituer un exemple de cette « purification de la mémoire » tant souhaitée [2].

Je n'entends certes pas nier l'importance religieuse et pédagogique de la reconnaissance de la centralité absolue et de l'énormité de la Shoah, qui « va au-delà de ce que des mots peuvent exprimer » [3], de la mention que « le fait de la Shoah ait eu lieu en Europe, c'est-à-dire dans des pays de longue civilisation chrétienne, soulève la question de la relation entre la persécution nazie et les attitudes des chrétiens envers les Juifs tout au long des siècles » [4], ou encore de la confirmation de la ferme condamnation de tout antisémitisme et de tout racisme (74) [5]. Mais c'est la reconstitution historique des rapports entre les chrétiens et les Juifs au cours des siècles qui présente des réticences, des imprécisions, des exagérations et des simplifications inacceptables.

Ainsi, il est vraiment réducteur, pour ne pas dire plus, de parler, à propos de l'attitude de l'Église envers les Juifs au lendemain de la conversion des empereurs romains au christianisme, de « groupes agités  qui assaillaient les temples païens et firent parfois de même contre les synagogues, non sans être influencés par certaines interprétations erronées du Nouveau Testament concernant le peuple juif dans son ensemble » [6]. On oublie en effet ainsi de dire que ces « groupes agités » trouvèrent un défenseur impitoyable dans une personnalité et une autorité comme saint Ambroise (c'est moi qui ai incendié la synagogue, écrit-il à l'empereur Théodose qui avait condamné les coupables de la destruction de Callinicon, c'est moi qui en ai donné l'ordre aux autres « ne esset locus in quo Christus negaretur » [pour qu'il n'y ait pas un lieu où le Christ soit renié]). Au-delà des « assauts » [8], ce qui compte vraiment, c'est la formulation par la pensée patristique entière d'un jugement des Juifs ainsi que l'affirmation selon laquelle il est nécessaire qu'ils vivent dans une situation de discrimination et de soumission. Faut-il rappeler les prêches de saint Jean Chrysostome, ou les théorisations de saint Augustin ? La théologie de la « substitution » (L'Église « novus Israel » succède à l'ancien Israël dans le dessein de Dieu) constitue un facteur fondamental de l'attitude des chrétiens envers les Juifs et le judaïsme (75).

Il est également réducteur de parler de « sentiments d'antijudaïsme dans certains milieux chrétiens » à propos des discriminations et des expulsions qui frappèrent les Juifs durant les siècles de chrétienté (76). Il ne s'agit pas en effet simplement de « sentiments », parce que cet antisémitisme se fondait sur une doctrine, il correspondait à une ecclésiologie et il se traduisait par des enseignements normatifs et précis pour les fidèles.

Par ailleurs, cet antijudaïsme ne concernait pas seulement – il est incroyable qu'il faille le rappeler – « certains milieux » chrétiens. Plusieurs papes furent en première ligne pour promulguer des mesures qu'il faut bien qualifier de persécutions. Certes, celles-ci ne comportaient pas nécessairement des actes de violence physique, et ces derniers firent souvent l'objet, lorsqu'ils se produisirent, d'une réprobation plus ou moins ferme de la part de papes et d'évêques – mais ce n'est pas là le point pour nous le plus important.

Ecrire que « jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, les non-chrétiens ne jouissaient pas toujours d'un statut juridique pleinement garanti » est pour le moins un euphémisme, tout comme l'affirmation selon laquelle « entre la fin du XVIIIe et le début du XIXe siècle, les Juifs étaient généralement parvenus à une position d'égalité avec les autres citoyens dans la majorité des Etats (77) » est grosse d'omissions inadmissibles. On évite en effet de rappeler que cette reconnaissance de l'égalité civile a fait partie d'un processus mis en œuvre, non sans contradictions, par la pensée des Lumières, et réalisé par la Révolution française. On tait aussi que l'obtention de cette égalité fut généralement considérée comme une opposition au régime de chrétienté et qu'elle a été comme telle dénoncée et âprement combattue par la hiérarchie romaine et par le courant intransigeant, majoritaire à la moitié du XIXe siècle dans le monde catholique, auquel adhérait le magistère pontifical.

Le document rappelle ensuite la diffusion, durant cette même période, d'un « nationalisme faux et exacerbé » et l'affirmation progressive dans la plus grande partie de l'Europe d'un « antijudaïsme essentiellement plus sociopolitique que religieux (79) » puisqu'il se fondait sur l'accusation que les Juifs exerceraient une influence sans proportion avec leur nombre. La question, on le sait, est bien plus complexe. La montée en puissance, tout au long du XIXe siècle, d'un antisémitisme politique est profondément liée à la lutte que menaient les ennemis de l'ordre établi contre ce dernier en s'inspirant d'une manière ou d'une autre du libéralisme. Cette complexité ne permet pas un traitement adéquat du problème dans un document de synthèse ; mais il n'en reste pas moins inadmissible qu'une reconstitution, même sommaire, des rapports entre les chrétiens et les Juifs passe sous silence la centralité absolue que la lutte antijuive avait occupée dans les partis et les mouvements catholiques et dans les polémiques engagées par la presse confessionnelle. Ceux-ci joignaient des jugements et des stéréotypes antiques à des thématiques nouvelles ; c'est à cette époque que l'hostilité traditionnelle des chrétiens contre les Juifs prit une tournure et une dimension politiques, au moyen d'une mobilisation de masse.

Je laisse de côté quelques exagérations et imprécisions concernant l'attitude de l'Église allemande envers le nazisme et son idéologie. Le point central de cette partie du document est la confirmation de la différence qui existe entre l'antisémitisme, qui repose sur des théories contraires à l'enseignement constant de l'Église quant à l'unité de la race humaine et à l'égale dignité de toutes les races et peuples, et les sentiments de méfiance et d'hostilité, que nous appelons antijudaïsme, et qui ont perduré durant des siècles, et dont malheureusement les chrétiens, eux aussi, se sont rendus coupables (80) ». Cette différence – ou cette distinction – a déjà été énoncée durant les années 1930, et elle a été répétée plusieurs fois dans la suite. Certes, si on considère les principes et les perspectives ultimes qui ont fondé ces deux positions, il y a une différence ou une distinction réelle entre l'antijudaïsme et l'antisémitisme. L'antisémitisme nazi se fonde en effet sur la « nature », fixant une condition dont les Juifs ne peuvent pas sortir ; de ce point de vue, il contient en lui-même une condition de mort. L'antijudaïsme catholique, comme, du reste, l'antisémitisme politique qui en dériva, a ses racines dans l'histoire : il viendrait du refus du Christ qui a fait des Juifs une « race » maudite, un peuple réprouvé par Dieu ; leur prétention envahissante et corruptrice, fruit de l'antique inimitié pour le nom de « chrétien », appelle les chrétiens à se défendre. Il reste cependant pour eux une issue possible, à savoir la conversion. Mais au-delà de cette différence substantielle entre l'antijudaïsme et l'antisémitisme – une différence décisive dans des situations extrêmes –, il reste cependant que ces deux  positions partagent un large terrain commun d'actions et de comportements, dont le document romain ne parle pas. Ce terrain commun est fondé sur un jugement négatif similaire à propos du rôle historique des Juifs dans la société contemporaine. Les mesures concrètes de discrimination et de persécution civile qui  frappèrent les Juifs dans les années 1930, en Allemagne, en Italie et dans d'autres pays européens, en furent l'expression concrète. Le caractère évidemment antichrétien de l'idéologie nazie et ses fondements racistes créèrent un malaise et des difficultés, mais une opposition explicite et nette à son égard de la part de l'Église fut entravée par le fait qu'elle répétait concrètement, au-delà de la différence des présupposés qui les inspirent, tout ce que, pendant des décennies, les catholiques avaient soutenu.

Le premier grand point névralgique en ce qui concerne l'attitude de l'Église et des catholiques envers la persécution juive et la Shoah se situe dans les années 1930, lorsque les premières mesures d'identification et de marginalisation civile des Juifs furent mises en œuvre. L'attitude élusive et réticente prise alors par la hiérarchie ne s'explique pas par des « préjugés », un « manque de sensibilité », une « indifférence (81) », comme le prétend le document ; mais ces idées et sentiments se fondaient sur des jugements et des convictions profondément intériorisés, inscrits dans l'enseignement, la pratique religieuse et la pensée politique de la tradition catholique (82).

La dernière partie du document, qui traite de la position prise au cours de la guerre par le Saint-Siège, par différents épiscopats, par le clergé et par les fidèles face à la déportation et l'extermination des Juifs, présente également des simplifications, des imprécisions et des omissions. Elle propose en outre une réfutation indirecte des accusations faites à Pie XII pour ses « silences », en rappelant les nombreux témoignages de reconnaissance à son égard, reçus de la part d'organisations juives dans l'immédiat après-guerre – ce fait ne résout pas les questions de fond concernant les attitudes prises précédemment par Pacelli. Mais je ne crois pas qu'il soit nécessaire d'insister davantage. Ce qui a été dit montre suffisamment la faiblesse d'une reconstitution historique d'ensemble qui élude le problème du magistère, ainsi que les élaborations doctrinales et les convictions éthiques qui ont inspiré, guidé et justifié la dimension discriminatoire et oppressive de ces rapports entre le christianisme et le judaïsme. Dans son préambule, le document relève qu'un événement comme la Shoah « ne peut être pleinement mesuré selon les critères ordinaires de la recherche historique ; il appelle une "mémoire morale et religieuse" et, particulièrement parmi les chrétiens, une réflexion très sérieuse sur ce qui l'a provoqué (83) ». Il est trop facile de dire qu'il aurait suffi de respecter plus fidèlement les « critères ordinaires de la recherche historique » pour obtenir les résultats souhaités.

Il est difficile de dire [à quel point] un document aussi insatisfaisant du point de vue historique, malgré les propos qui l'ont inspiré, a été le fruit conscient et voulu d'un présupposé qui entendait limiter aux « fils » de l'Église tout discours critique sur les responsabilités, les déviations et les fautes de cette dernière. Mais le résultat est là : la doctrine, le magistère, l'enseignement et les actions fondées pendant des siècles sur une ecclésiologie bien précise, tout cela reste exclu de l'examen.

 

© Giovanni Miccoli et éditions Lessius

 

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Notes du livre de Miccoli

 

68.  Jean-Paul II, Entrez dans l'espérance, Paris, Plon – Mame, 1994, p.161.

69. Jean-Paul II, « Lettre apostolique pour le cinquantième anniversaire du début de la Seconde Guerre mondiale », dans la Documentation catholique n° 1991, 1er octobre 1989, p. 819.

70.  Jean-Paul II, « Au mausolée de Yad Vashem », dans la Documentation catholique », n° 2 224, le 16 avril 2000, p. 374.

71.  Jean-Paul II, « Prière », dans la Documentation catholique », n° 2 224, le 16 avril 2000, p. 384.

72.  Voir M. Fabre et B. Suchecky, La Christianisation d'Auschwitz. Quelques éléments du dossier, Bruxelles, Union européenne des étudiants juifs éditeurs, 1990, p. VI-131 ; Théo Klein, L'affaire du carmel d'Auschwitz, Paris, Editions J. Bertoin, 1991, p. 273 ; voir aussi ce que j'ai écrit dans « Tra memoria, rimozioni e manipulazioni: aspetti dell'atteggiamento cattolico verso la Shoah », dans Qualestoria, 19/2-3, 1991, pp.161-188, et, pour une perspective plus ample, P. Stefani, « Le chiese cristiane e il populo ebraico "dopo Auschwitz" », dans CnS, XXII, 2001, p. 717-746.

73.  Voir à ce propos S. Levi della Torre, « Errare e perseverare », p. 26. Pour la déclaration des évêques français, voir J. Dujardin, « La "déclaration de Drancy". Faire repentance, pourquoi ? », dans Nouvelle revue théologique, 120, 1998, pp.178-195 et P. Stefani, « Le chiese cristiane e il populo ebraico "dopo Auschwitz" », p. 739.

74.  Commission pour les rapports religieux avec le judaïsme, « Nous nous souvenons : une réflexion sur la Shoah », dans La Documentation catholique, n° 2179, 5 avril 1998, p. 337.

75.  Ibid. Voir à ce sujet le classique M. Simon, Verus Israel. Etude sur les relations entre chrétiens et juifs dans l'empire romain (135-425), Paris, De Brocard, 1983, p.518, et H. Schreckenberg, Die christlichen Adversus-Judeos Texte und ihr litterarisches und historisches Umfeld (1.-11. Jh.), Francfort-sur-le-Main, Peter Lang, 1982, p. 747.

76.  « Nous nous souvenons : une réflexion sur la Shoah », p. 337.

77.  Ibid.

78.  Voir aussi, pour ce qui suit, mon article « Santa Sede, questione ebraica e antisemitismo fra Otto e Novecento », dans C. Vivanti (éd.), Gli ebrei in Italia, Turin, Einaudi, 1997, pp. 1369-1574.

79.  « Nous nous souvenons », pp. 337-338.

80.  Ibid. p. 338.

81.  Ibid.

82.  J'en ai traité dans «  l'atteggiamento delle Chiese durante l'Olocausto », dans Storia della Shoah. La crisi dell'Europa, lo sterminio degli ebrei e la memoria del XX seculo, Turin Utet, 2005, pp. 1077-1119.

83.  « Nous nous souvenons », p. 337. J'ai traité de l'attitude de Pie XII envers la persécution et l'extermination des Juifs dans Les dilemmes et les silences de Pie XII. Vatican, Seconde Guerre mondiale et Shoah, Bruxelles, Editions Complexe (coll. Histoire du Temps présent), 2005.

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[Notes ajoutées par notre site:]

 

[1] « Nous nous souvenons : une réflexion sur la Shoah », II.

[2] Allusion au passage suivant du Message du Saint Père Jean-Paul II au cardinal Cassidy, qui ouvre le document : « C'est pourquoi [l'Église] encourage ses fils et ses filles à purifier leur cœur, à travers le repentir pour les erreurs et les infidélités du passé. »

[3] « Nous nous souvenons : une réflexion sur la Shoah », II.

[4] Ibid., II.

[5] Ibid., IV.

 

[6] Cet adjectif ne figure pas dans le document du Vatican.

[7] Ibid., III.

[8] Ibid., III.

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