La non-réception magistérielle de la croyance à l’instauration du Royaume de Dieu en gloire ‘sur la terre'

 

I. Position du problème

 

L’opposition multiséculaire de l’Église à la perspective d’un avènement eschatologique du Royaume de Dieu sur la terre est bien connue des spécialistes, mais presque totalement ignorée des fidèles. Rappelons qu’à en croire Irénée de Lyon (IIe s.), qui en fut le plus illustre théologien, cette doctrine remonte aux Presbytres, ou disciples des Apôtres. Ayant largement traité de ce sujet dans mes écrits antérieurs [1], je me limiterai ici à un examen des fondements théologiques et scripturaires de la non-réception magistérielle de ce qui fut, dans les quatre premiers siècles de l’Église, une doctrine assez largement reçue et professée par des Pères dont l’orthodoxie ne saurait être mise en doute, outre qu’elle n’a jamais fait, jusqu’à ce jour, l’objet d’une condamnation formelle, quoi qu’en disent certains historiens et théologiens catholiques [2].

On peut lire un résumé de la doctrine actuelle en cette matière dans les articles 671 à 676 du Catéchisme de l’Église catholique [3] qui traitent de l’avènement du Royaume de Dieu en gloire. La présente étude se concentre sur trois d’entre eux (674-676), dont je citerai la teneur verbatim [4] avant d’en examiner les références scripturaires explicitement mentionnées par les rédacteurs de cet ouvrage doctrinal qui fait autorité pour les fidèles catholiques.


674. La venue du Messie glorieux est suspendue à tout moment de l’histoire (cf. Rm 11, 31) à sa reconnaissance par "tout Israël" (Rm 11, 26 ; Mt 23, 39) dont "une partie s’est endurcie" (Rm 11, 25) dans "l’incrédulité" (Rm 11, 20) envers Jésus. […] L’entrée de "la plénitude des juifs" (Rm 11, 12) dans le salut messianique, à la suite de "la plénitude des païens" (Rm 11, 25 ; cf. Lc 21, 24), donnera au Peuple de Dieu de "réaliser la plénitude du Christ" (Ep 4, 13) dans laquelle "Dieu sera tout en tous" (1 Co 15, 28).

Une lecture attentive de l’énoncé ci-dessus amène à s’interroger sur sa théologie sous-jacente. Une importante clé de compréhension est fournie par les textes scripturaires auxquels les rédacteurs de ces paragraphes du Catéchisme font eux-mêmes explicitement référence, et dont on verra que l’un d’entre eux au moins fait problème.

§ 674 [a] : « …la venue du Messie glorieux est suspendue à tout moment de l’histoire à sa reconnaissance par "tout Israël" »

  • Cette « suspension » de la venue du Christ, elle-même conditionnée par la « reconnaissance » de sa seigneurie par les Juifs, s’appuie sur ce passage de l’évangile de Matthieu :

Mt 23, 39 : Je vous le dis, en effet, désormais vous ne me verrez plus, jusqu’à ce que vous disiez: Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur!"

  • La précision selon laquelle cette venue peut avoir lieu « à tout moment », s’appuie sur ce développement de Paul :

Rm 11, 30-31 : de même que jadis vous avez désobéi à Dieu et qu’au temps présent vous avez obtenu miséricorde du fait de la désobéissance [des juifs], eux de même, au temps présent ont désobéi du fait de la miséricorde exercée envers vous, afin qu’eux aussi ils obtiennent au temps présent [5] miséricorde.

  • La conviction que ces événements concernent tous les juifs, se fonde sur l’affirmation de Paul :

Rm 11, 26 : « et ainsi tout Israël sera sauvé ».


§ 674 [b] :
« l’entrée de la plénitude des juifs dans le salut messianique, à la suite de la plénitude des païens, donnera au Peuple de Dieu de "réaliser la plénitude du Christ"… »

  • Ce développement sur la « plénitude » fait référence à quatre passages du Nouveau Testament dans lesquels figure ce terme, dont le sens est tacitement supposé être identique :

Rm 11, 12 : Et si leur faux pas a fait la richesse du monde et leur amoindrissement la richesse des païens, que ne fera pas leur plénitude!

Rm 11, 25 : Car je ne veux pas, frères, vous laisser ignorer ce mystère, pour que vous ne vous croyiez pas sages: un endurcissement partiel est advenu à Israël jusqu’à ce qu’entre la plénitude des nations.

Lc 21, 24 : Ils tomberont sous le tranchant du glaive et ils seront emmenés captifs dans toutes les nations, et Jérusalem sera foulée aux pieds par des nations jusqu’à ce que soient accomplis les temps des nations.

Ep 4, 13 : [la construction du Corps du Christ] au terme de laquelle nous devons parvenir, tous ensemble, à ne faire plus qu’un dans la foi et la connaissance du Fils de Dieu, et à constituer cet Homme parfait, dans la force de l’âge, qui réalise la plénitude du Christ.

  • La notion de « plénitude », au sens théologique du terme [6], est indéniablement présente dans trois des passages du NT que cite le Catéchisme, dans cet article (Rm 11, 12 ; 11, 25 et Ep 4, 13). Par contre, elle est totalement absente de Lc 21, 24 (passage encadré, ci-dessus). Comme il est facile de le constater, il n’y est pas du tout question d’une « plénitude des païens [en fait, ‘nations’] », mais de la déportation des habitants de Jérusalem, la Ville Sainte étant elle-même « foulée aux pieds par des nations jusqu’à ce que soient accomplis les temps des nations ».
  • On peut également se demander pourquoi le mot « temps », qui figure explicitement en Lc 21, 24, est escamoté dans la citation qu’en fait le Catéchisme, au profit de la formule « plénitude des païens », substituée sans raison apparente à la formulation néotestamentaire « jusqu’à ce que soient accomplis les temps des nations ».


Les articles 675 et 676 soulèvent, eux, un problème différent, mais non moins lourd de conséquences théologiques. Je les cite d’abord verbatim :

675. Avant l’avènement du Christ, l’Église doit passer par une épreuve finale qui ébranlera la foi de nombreux croyants (cf. Lc 18, 8 ; Mt 24, 12). La persécution qui accompagne son pèlerinage sur la terre (cf. Lc 21, 12 ; Jn 15, 19-20) dévoilera le "mystère d’iniquité" sous la forme d’une imposture religieuse apportant aux hommes une solution apparente à leurs problèmes au prix de l’apostasie de la vérité. L’imposture religieuse suprême est celle de l’Anti-Christ, c’est-à-dire celle d’un pseudo-messianisme où l’homme se glorifie lui-même à la place de Dieu et de son Messie venu dans la chair (cf. 2 Th 2, 4-12 ; 1 Th 5, 2-3 ; 2 Jn 7 ; 1 Jn 2, 18. 22).

676. Cette imposture antichristique se dessine déjà dans le monde chaque fois que l’on prétend accomplir dans l’histoire l’espérance messianique qui ne peut s’achever qu’au-delà d’elle à travers le jugement eschatologique : même sous sa forme mitigée, l’Église a rejeté cette falsification du Royaume à venir sous le nom de millénarisme surtout sous la forme politique d’un messianisme sécularisé, "intrinsèquement perverse" […]

J’ai mis en exergue typographique les deux expressions accusatrices (« imposture religieuse » et « falsification du Royaume à venir »), pour marquer mon étonnement de ce que le Catéchisme se soit limité aux seules conceptions non chrétiennes et/ou hétérodoxes de l’avènement du Royaume sur la terre, sans faire la moindre allusion à la doctrine du Nouveau Testament à ce sujet [7], relayée par les Presbytres de l’Église primitive [8], et exposée et défendue par des Pères de l’Église vénérables, dont l’orthodoxie ne peut être mise en doute, tels, entre autres, Justin Martyr et Irénée de Lyon [9]

Je me suis longtemps demandé quelle pouvait bien être la raison, consciente ou non, de cette répugnance magistérielle catholique [10] à faire sienne une doctrine qui bénéficie d’une caution théologique aussi prestigieuse. Faute d’avoir trouvé une thèse universitaire, un livre ou même un article de fond consacrés à cette question, j’ai été contraint d’élaborer ma propre réflexion à ce sujet. Il doit être clair qu’il s’agit d’une première approche qui, à ce titre, est exposée à l’erreur, d’autant qu’elle se base sur une hypothèse que je résume en ces termes : C’est la conviction chrétienne intime que la révélation du salut en Jésus-Christ a rendu caduc le rôle du peuple juif dans l’économie divine, désormais entièrement assumé par l’Église.

 

II. Le poids des certitudes ‘substitutionnistes’ chrétiennes

 

Pour mémoire, la thèse chrétienne de la ‘substitution’ pose que, suite à leur refus de croire à la messianité et à la divinité du Christ, l’Église a supplanté les juifs et hérité de leurs prérogatives messianiques [11].

C’est sur ce terreau qu’avait fleuri, jadis, le texte de l’oraison du Samedi-Saint, qui suit le récit du passage de la mer Rouge, lors de la Vigile pascale, et dont voici une traduction française [12] :

« Dieu - dont nous percevons les merveilles jusqu’en notre temps -, tandis que, par l’eau de régénération, tu opères, pour le salut des nations, ce que la puissance de ta droite a conféré à un seul peuple en le libérant de la persécution d’Egypte, fais que la totalité du monde accède [à la condition de] fils d’Abraham et à la dignité israélite [israelitica dignitas]. »  

Cette « israelitica dignitas » est-elle devenue l’apanage des nations chrétiennes ? C’est ce qu’affirmait, en tout cas, un document édité par les évêques français en 1997 [13], lequel reprenait à son compte un extrait du Catéchisme de l’Église Catholique (CEC) à propos de la fête de l’Épiphanie [14] :

« …L’Épiphanie manifeste que "la plénitude des païens entre dans la famille des patriarches" et acquiert la israelitica dignitas. »

La force déclarative de cette assertion conduit, me semble-t-il, à se poser la question de savoir s’il ne s’agit là que d’une interprétation des compilateurs du CEC [15]. En mettant entre guillemets l’exclamation de S. Léon, "intret in patriarcharum familiam" [16] – qui est une citation d’une lettre de ce pape -, et en la faisant suivre de l’expression israelitica dignitas, forgée par des liturgistes de jadis [17], cet ouvrage confère à une conception ecclésiologique substitutionniste une prestigieuse référence d’autorité et une patine de tradition vénérable.

Qu’on n’aille pas croire pour autant que l’expression « israelitica dignitas » soit une pure invention des liturgistes. Elle figure, en effet, sous une forme légèrement différente, mais de sens identique – « dignité de la race élue » (electi generis dignitatem) -, dans le texte suivant du pape S. Léon [18] :

« Voici qu’"aîné", tu "sers le cadet" [cf. Gn 25, 23 = Rm 9, 12], et, tandis que "des étrangers" entrent dans ta "part d’héritage" [cf. Ps 79, 1 = Ac 26, 18 ; et Is 56, 3-8], tu lis, comme un serviteur, son testament [l’Écriture], dont tu ne connais que "la lettre" [cf. Rm 7, 6]. Qu’elle "entre", qu’elle "entre, la plénitude des nations" [cf. Rm 11, 25], dans la famille des patriarches [cf. Ga 3, 7] ; et que les "fils de la promesse" [cf. Rm 9, 8 ; Ga 4, 28 ; He 11, 17] reçoivent la bénédiction de la "race d’Abraham" [cf. Gn 18, 18 ; 22, 18 ; 26, 4 ; Ac 13, 26], que rejettent les "fils de la chair" [cf. Rm 9, 8]. Que par le truchement des trois mages, tous les peuples adorent le Créateur de l’univers [cf. Rm 15, 11], et que "Dieu" ne soit plus seulement "connu en Judée", mais dans le monde entier, afin que, partout, "son nom soit grand en Israël" [cf. Ps 76, 2]. Puisque cette dignité de la race élue, convaincue d’infidélité dans sa postérité, a dégénéré, la foi en fait le bien commun de tous. » [19].

Outre le fait que ce passage pourvoit ses conceptions substitutionnistes et triomphalistes du renfort impressionnant de huit réminiscences scripturaires en 10 lignes de texte, il est possible que les liturgistes d’alors aient forgé l’expression « israelitica dignitas » (dignité israélite), en ayant à l’esprit celle d’ « electi generis dignita[s] » (dignité de la race élue), utilisée par S. Léon. Nourris de Lectio divina (lecture spirituelle de l’Écriture) et des œuvres des Pères de l’Église, ils exprimaient, dans leur phraséologie religieuse, l’inquiétude, voire le ressentiment de l’ensemble de la chrétienté, face au refus juif "obstiné" de croire en la messianité de Jésus, pour ne rien dire du rejet horrifié de la confession de sa divinité par un peuple rigoureusement monothéiste, attitudes perçues par les chrétiens comme incompréhensibles et même révoltantes.

La Semaine sainte était le ‘lieu’ liturgique par excellence, où cette frustration chrétienne, mitigée d’une espérance de la conversion d’Israël, se donnait libre cours. Les nombreuses invectives, menaces et condamnations, ainsi que les appels à la repentance, adressés aux juifs d’antan par les prophètes, constituaient un vivier idéologique et apologétique inépuisable pour les théologiens et les liturgistes, qui y lisaient une confirmation divine de la certitude chrétienne que ces oracles visaient autant, sinon plus, les juifs de leur époque que ceux du passé.

En vertu même de l’adage traditionnel : lex orandi lex credendi (la prière est l’expression de la foi [20]), cette répétition multiséculaire incessante de stances liturgiques, dont certaines contenaient de graves accusations (déicide, perfidie, blasphème, etc.), ne pouvait manquer de causer les graves dommages collatéraux que furent la certitude chrétienne de la déchéance juive, et son corollaire : la conviction que les chrétiens qui ont cru en Jésus ont pris la place des juifs qui, eux, l’avaient rejeté.

Le rôle de la lettre de S. Léon le Grand dans l’élaboration de ces textes et dans le développement de la "théorie de la substitution", selon laquelle sont passées à l’Église l’élection juive, la prophétie et les bénédictions divines, ne saurait être sous-estimé, même si l’impact des écrits polémiques d’Augustin (354-413), mort une trentaine d’années avant la naissance de S. Léon, surtout son Adversus Iudaeos, fut sans doute beaucoup plus considérable [21].

En reprenant à son compte et l’exclamation du pape S. Léon sur l’« entrée de la totalité des nations dans la famille des patriarches » -, et celle de l’oraison pascale demandant à Dieu qu’elles « acquièr[ent] la Israelitica dignitas », et en présentant l’une et l’autre comme un fait accompli, le Catéchisme de l’Église catholique témoigne involontairement de la pérennité de la conception substitutionniste qui est, pour ainsi dire connaturelle, voire congénitale au christianisme.

0n peut en lire des signes avant-coureurs chez certains Pères apostoliques, elle chemine, discrètement mais tenacement, durant les trois premiers siècles, et trouve son théoricien le plus redoutable en la personne impressionnante de S. Augustin, déjà cité, dont les écrits sont comme hantés par le besoin incoercible de poser la foi chrétienne en accomplissement indiscutable et irrévocable de la foi juive, reléguée dès lors au niveau de l’ombre, contrainte de disparaître devant l’éblouissante lumière de la révélation chrétienne [22].

Pour mettre un peu de baume au cœur des chrétiens que scandalise la théorie de la substitution, je voudrais souligner l’apport spécifique du Catéchisme de l’Église Catholique - que l’on peut qualifier de novateur et même d’étonnant - à l’estime chrétienne des juifs. On y lit en effet, ad locum (§ 528) :

« Leur venue [celle des Mages] signifie que les païens ne peuvent découvrir Jésus et l’adorer comme Fils de Dieu et Sauveur du monde qu’en se tournant vers les juifs (cf. Jn 4, 22) et en recevant d’eux leur promesse messianique telle qu’elle est contenue dans l’Ancien Testament. »

On ne peut souhaiter plus empathique profession de foi chrétienne envers les juifs. Toutefois, je doute personnellement qu’elle soit partagée par un grand nombre de prélats et de clercs, et mieux vaut ne rien dire d’une vaste masse de fidèles non instruits du progrès de la méditation que fait l’Église, depuis des décennies et surtout depuis la Shoah, de la signification et des implications théologiques et spirituelles de la redécouverte de ses racines juives et de l’unité originelle des "deux familles qu’a élues le Seigneur" (cf. Jr 33, 24). 

 

III. Incompréhension chrétienne du sens de la pérennité de la Loi

 

Selon la perception chrétienne, l’attachement irréductible des Juifs à la Loi, renforcé par de nombreux siècles de rumination talmudique, constitue un obstacle insurmontable à leur reconnaissance du Salut en Jésus-Christ. L’argument péremptoire généralement invoqué à cet égard est le passage suivant de l’épître de Paul aux Ephésiens :

Ep 2, 14-16 : Car c’est lui qui est notre paix, lui qui des deux a fait un, détruisant la barrière qui les séparait, supprimant en sa chair l’hostilité, cette Loi des préceptes avec ses ordonnances, pour créer en sa personne les deux en un seul Homme Nouveau, faire la paix, et les réconcilier avec Dieu, tous deux en un seul Corps, par la Croix: en sa personne il a tué l’hostilité.

Malgré les apparences, le terme d’« hostilité », (littéralement « haine » (sens du terme grec echthra), ne s’applique pas à la Loi. En fait, Paul affirme, de manière elliptique, que la non-observance et/ou la violation de la Loi rendent ennemi de Dieu. Ce que corroborent ses autres expressions sur le même thème :

Rm 5, 10 : Si, étant ennemis, nous fûmes réconciliés à Dieu par la mort de son Fils, combien plus, une fois réconciliés, serons-nous sauvés par sa vie,

Ep 2, 11-12 : Rappelez-vous donc qu’autrefois, vous les païens - qui étiez tels dans la chair, vous qui étiez appelés "prépuce" par ceux qui s’appellent "circoncision", ... d’une opération pratiquée dans la chair! – rappelez-vous qu’en ce temps-là vous étiez sans Christ, exclus de la cité d’Israël, étrangers aux alliances de la Promesse, n’ayant ni espérance ni Dieu dans le monde !

En réalité, ces deux passages pauliniens enseignent qu’il n’a fallu rien moins que la mort du Christ pour que la non-observance de la Loi par les non-juifs greffés sur l’olivier originel juif (cf. Rm 11, 24), en vertu de la Nouvelle Alliance dans le sang du Christ, ne leur vaille pas l’hostilité des puissances célestes. En témoigne mystérieusement ce que leur dit l’Apôtre :

Col 2, 13-14 : Vous qui étiez morts du fait de vos fautes et de votre chair incirconcise, Il vous a fait revivre avec lui ! Il nous a fait grâce de toutes nos fautes ! Il a effacé, au détriment des ordonnances légales, le document de notre dette, qui nous était contraire; il l’a exposé en le clouant à la croix. Il a dépouillé les Principautés et les Puissances et les a données en spectacle à la face du monde, en les traînant dans son cortège triomphal (Col 2, 14).


C’est mal comprendre les reproches que Jésus adressera, plus tard, aux élites religieuses juives, que de considérer ses invectives comme une négation et un désaveu de leur fonction d’enseignants de la Torah. Les textes du Nouveau Testament cités plus haut s’inscrivent en faux contre une telle perspective. Ce que stigmatisait Jésus c’était, d’une part, le comportement de ces docteurs, qui était en contradiction flagrante avec leur enseignement, et d’autre part, les prescriptions accablantes qu’ils édictaient (cf. Mt 23, 4), les justifications erronées qu’ils en donnaient, ainsi que les accommodements avec la Loi, qu’ils inventaient. En témoignent, entre autres, les textes suivants :

Mt 15, 1-6 :Alors des Pharisiens et des scribes de Jérusalem s’approchent de Jésus et lui disent : "Pourquoi tes disciples transgressent-ils la tradition des anciens ? En effet, ils ne se lavent pas les mains au moment de prendre leur repas." - "Et vous, répliqua-t-il, pourquoi transgressez-vous le commandement de Dieu au nom de votre tradition ? En effet, Dieu a dit : ‘Honore ton père et ta mère’, et ‘Que celui qui maudit son père ou sa mère soit puni de mort’. Mais vous, vous dites : Quiconque dira à son père ou à sa mère : "Les biens dont j’aurais pu t’assister, je les consacre", celui-là sera quitte de ses devoirs envers son père ou sa mère. Et vous avez annulé la parole de Dieu au nom de votre tradition.

Mt 15, 7-20 […] Isaïe a bien prophétisé de vous, quand il a dit : "Ce peuple m’honore des lèvres, mais leur cœur est loin de moi. Vain est le culte qu’ils me rendent : les doctrines qu’ils enseignent ne sont que préceptes humains." Et ayant appelé la foule près de lui, il leur dit: "Écoutez et comprenez ! Ce n’est pas ce qui entre dans la bouche qui souille l’homme ; mais ce qui sort de sa bouche, voilà ce qui souille l’homme." Alors s’approchant, les disciples lui disent : "Sais-tu que les Pharisiens se sont scandalisés de t’entendre parler ainsi ?" Il répondit : "Tout plant que n’a point planté mon Père céleste sera arraché. Laissez-les : ce sont des aveugles qui guident des aveugles ! Or si un aveugle guide un aveugle, tous les deux tomberont dans un trou." Pierre, prenant la parole, lui dit : "Explique-nous la parabole." Il dit : "Vous aussi, maintenant encore, vous êtes sans intelligence ? Ne comprenez-vous pas que tout ce qui pénètre dans la bouche passe dans le ventre, puis s’évacue aux lieux d’aisance, tandis que ce qui sort de la bouche procède du cœur, et c’est cela qui souille l’homme ? Du coeur en effet procèdent mauvais desseins, meurtres, adultères, débauches, vols, faux témoignages, diffamations. Voilà les choses qui souillent l’homme ; mais manger sans sêtre lavé les mains, cela ne souille pas l’homme."

Mt 23, 2-3 : Dans la chaire de Moïse se sont assis les scribes et les Pharisiens: tout ce qu’ils vous diront faites-le et observez-le, mais ne faites pas ce qu’ils font ; car ils disent et ne font pas.

Mt 23, 16-22 : Malheur à vous, guides aveugles, qui dites: Si l’on jure par le sanctuaire, cela ne compte pas; mais si l’on jure par l’or du sanctuaire, on est tenu. Insensés et aveugles ! Quel est donc le plus digne, l’or ou le sanctuaire qui a rendu cet or sacré ? Vous dites encore: Si l’on jure par l’autel, cela ne compte pas; mais si l’on jure par l’offrande qui est dessus, on est tenu. Aveugles ! Quel est donc le plus digne, l’offrande ou l’autel qui rend cette offrande sacrée? Aussi bien, jurer par l’autel, c’est jurer par lui et par tout ce qui est dessus ; jurer par le sanctuaire, c’est jurer par lui et par Celui qui l’habite; jurer par le ciel, c’est jurer par le trône de Dieu et par Celui qui y siège.

Par ailleurs, la brève anthologie qui suit illustre l’importance qu’attachait Jésus à la Loi et à l’accomplissement de ses préceptes :

Mt 5, 17-19 : "N’allez pas croire que je sois venu détruire la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu détruire, mais accomplir [pleinement]. Car je vous le dis, en vérité : avant que ne passent le ciel et la terre, pas un i, pas un point sur l’i, ne passera de la Loi, que tout ne soit réalisé.Celui donc qui violera l’un de ces moindres préceptes, et enseignera aux autres à faire de même, sera tenu pour le moindre dans le Royaume des Cieux ; au contraire, celui qui les exécutera et les enseignera, celui-là sera tenu pour grand dans le Royaume des Cieux.

Mt 23, 23 (= Lc 11, 42) : Malheur à vous, scribes et Pharisiens hypocrites, qui acquittez la dîme de la menthe, du fenouil et du cumin, après avoir négligé les points les plus graves de la Loi, la justice, la miséricorde et la bonne foi; il fallait faire ceci, sans omettre cela.

Lc 16, 16-17 : "Jusqu’à Jean [il y avait] la Loi et les Prophètes; depuis lors le Royaume de Dieu est annoncé, et chacun y [entre] de force. "Il est plus facile que le ciel et la terre passent que ne tombe un seul menu trait de la Loi."

Mc 1, 40-44 (= Lc 5, 14) : Un lépreux vient à lui, le supplie et, s’agenouillant, lui dit: "Si tu le veux, tu peux me purifier [guérir]." Ému de compassion, il étendit la main, le toucha et lui dit: "Je le veux, sois purifié." Et aussitôt la lèpre le quitta et il fut purifié [guéri]. Et le rudoyant, il le renvoya aussitôt, et lui dit: "Garde-toi de rien dire à personne; mais va te montrer au prêtre et offre pour ta purification ce qu’a prescrit Moïse: ce leur sera un témoignage."

Lc 17, 12-14 : A son entrée dans un village, dix lépreux vinrent à sa rencontre et s’arrêtèrent à distance; ils élevèrent la voix et dirent: "Jésus, Maître, aie pitié de nous." A cette vue, il leur dit: "Allez vous montrer aux prêtres." Et il advint, comme ils y allaient, qu’ils furent purifiés.

Mais il y a plus, pour peu que l’on se donne la peine de lire l’Écriture avec toutes les ressources du savoir, aujourd’hui accessibles à tout chrétien cultivé. Un passage de l’évangile de Luc, trop souvent lu distraitement, jette un éclairage inattendu sur le schisme doctrinal, apparemment irrémédiable, entre judaïsme et christianisme :

Luc 2, 40-51 :Cependant l’enfant grandissait, se fortifiait et se remplissait de sagesse. Et la grâce de Dieu était sur lui. Ses parents se rendaient chaque année à Jérusalem pour la fête de la Pâque. Et lorsqu’il eut douze ans, ils y montèrent, comme c’était la coutume pour la fête. Une fois les jours écoulés, alors qu’ils s’en retournaient, l’enfant Jésus resta à Jérusalem à l’insu de ses parents. Le croyant dans la caravane, ils firent une journée de chemin, puis ils se mirent à le rechercher parmi leurs parents et connaissances. Ne l’ayant pas trouvé, ils revinrent, toujours à sa recherche, à Jérusalem. Et il advint, au bout de trois jours, qu’ils le trouvèrent dans le Temple, assis au milieu des docteurs, les écoutant et les interrogeant ; et tous ceux qui l’entendaient étaient stupéfaits de sa compréhension et de ses réponses. À sa vue, ils furent saisis d’émotion, et sa mère lui dit : "Mon enfant, pourquoi nous as-tu fait cela ? Vois, ton père et moi, nous te cherchions, angoissés." Et il leur dit : "Pourquoi donc me cherchiez-vous ? Ne saviez-vous pas que je dois être parmi les familiers de mon Père ?" Mais eux ne comprirent pas la parole qu’il leur avait dite. Il redescendit alors avec eux et revint à Nazareth ; et il leur était soumis. Et sa mère gardait fidèlement toutes ces choses en son cœur.

J’ai mis en exergue typographique ma traduction de la phrase difficile du verset 49. Le texte original grec est : « ouk èdeite hoti en tois tou patros mou dei einai me », littéralement : ‘ne saviez-vous pas que dans ceux [ou dans les choses] de mon Père il me faut être ?’. La difficulté est que l’article grec - ici au datif pluriel (tois) -, peut être soit un masculin, soit un neutre. La Vulgate, elle, ne doute pas qu’il s’agisse d’un neutre, puisqu’elle traduit « in his quae patris mei sunt », litt., ‘dans [les choses] qui [pronom relatif grec neutre] sont de mon père’. Par contre, la Peshitta, traduction araméenne (syriaque) chrétienne, rend le grec « en tois tou patros mou » par dbeit avi, dans laquelle dbeit est une expression elliptique qui signifie ‘du parti de’, ‘de l’entourage de’, ‘des proches de’, ‘des familiers de’, ‘des disciples de’ ; elle est courante dans la littérature rabbinique sous la forme dbei, au sens de ‘selon l’enseignement’, ou ‘l’interprétation’ d’un Sage spécifique et de ses disciples [23].

La quasi-totalité des traductions en langues modernes rendent l’expression grecque difficile en tois tou patros mou  par « dans la maison de mon Père », ou « aux affaires de mon Père ». Il y a lieu de s’en étonner. En effet, en éludant la difficulté textuelle, pour donner une interprétation ‘lisse’ de cette expression, ces interprètes n’ont pas pris garde à la remarque de l’évangéliste, en Lc 2, 50 : « Mais eux ne comprirent pas la parole qu’il leur avait dite. » Si donc, les parents de Jésus n’ont pas compris sa réponse, pourtant émise dans leur langue maternelle, comment ces modernes interprètes peuvent-ils croire, et faire croire, qu’ils en sont capables ?

En réalité, la difficulté n’est pas textuelle, mais théologique. Il s’agit d’un mystère qui ne pouvait être perçu qu’en son temps, à savoir, que les maîtres juifs (les Sages (hakhamim), qui passaient l’essentiel de leur temps au Temple à étudier et enseigner la Torah, comme le confirme la tradition rabbinique, étaient considérés par Jésus lui-même comme faisant partie des « proches », des « familiers » de son Père.

 

IV. Le déni de la Royauté du Christ en gloire sur la terre est la conséquence du déni de la messianité eschatologique du peuple juif

 

Pour que l’avènement en gloire du Royaume sur la terre puisse se produire il fallait d’abord que le peuple juif se rassemble dans sa patrie d’antan, recouvre son identité et sa familiarité avec la langue de ses Pères, et renoue avec son histoire religieuse sur cette terre.

L’Ancien Testament l’annonçait prophétiquement :

Jr 3, 14 : Je vous prendrai, un d’une ville, deux d’une famille, pour vous amener à Sion.

Jr 29, 14 : Je vous rétablirai et vous rassemblerai de toutes les nations et de tous les lieux où je vous ai chassés, oracle de L’Éternel. Je vous ramènerai en ce lieu d’où je vous ai exilés.

Jr 30, 3 : Car voici venir des jours - oracle de L’Éternel - où je restaurerai mon peuple Israël et Juda, dit L’Éternel, je les ferai revenir au pays que j’ai donné à leurs pères et ils en prendront possession.

Jr 31, 15-17 : Ainsi parle L’Éternel: A Rama, une voix se fait entendre, une plainte amère ; c’est Rachel qui pleure ses fils. Elle ne veut pas être consolée pour ses fils, car ils ne sont plus (cf. Mt 2,18). Ainsi parle L’Éternel: Cesse ta plainte, sèche tes yeux! Car il est une compensation pour ta peine - oracle de L’Éternel - ils vont revenir du pays ennemi. Il y a donc espoir pour ton avenir - oracle de L’Éternel - ils vont revenir, tes fils, dans leurs frontières.

Tb 14, 4-5 [24] : « Tout s’accomplira, tout se réalisera, de ce que les prophètes d’Israël, que Dieu a envoyés, ont annoncé contre l’Assyrie et contre Ninive ; rien ne sera retranché de leurs paroles. Tout arrivera en son temps. On sera plus à l’abri en Médie qu’en Assyrie et qu’en Babylonie. Parce que je sais et je crois, moi, que tout ce que Dieu a dit s’accomplira, cela sera, et il ne tombera pas un mot des prophéties. Nos frères qui habitent le pays d’Israël seront tous recensés et déportés loin de leur belle patrie. Tout le sol d’Israël sera un désert. Et Samarie et Jérusalem seront un désert. Et la Maison de Dieu sera, pour un temps, désolée et brûlée. Puis de nouveau, Dieu en aura pitié, et il les ramènera au pays d’Israël. Ils rebâtiront sa Maison, moins belle que la première, en attendant que les temps soient révolus. Mais alors, tous revenus de leur captivité, ils rebâtiront Jérusalem dans sa magnificence, et en elle la Maison de Dieu sera rebâtie, comme l’ont annoncé les prophètes d’Israël.

Il ne faudrait pas croire que ce sont là des perspectives qu’on ne trouve que dans l’Ancien Testament. Au contraire, plusieurs textes néotestamentaires prophétisent clairement la restitution à Israël de ses prérogatives messianiques. Témoin cette promesse que fait Jésus à ses apôtres :

« …vous siégerez vous aussi sur douze trônes, pour juger les douze tribus d’Israël » (Mt 19, 28 = Lc 22, 30). [25]

C’est également cette restitution qu’anticipait la question posée par les apôtres à Jésus, après sa résurrection :

« Est-ce maintenant que tu vas restituer la royauté à [26] Israël ? » (Ac 1, 6).

Et cette perspective n’a pas été écartée par leur Maître [27]. Par contre, deux hauts dignitaires de l’Église du XXe siècle, au demeurant bien disposés à l’égard des juifs, ont donné de cette parole inspirée une interprétation qu’il faut bien qualifier de rationalisante. Témoin ce développement du pape Jean-Paul II, à propos justement de Ac 1, 6 :

« Ainsi formulée, la question révèle combien ils sont encore conditionnés par les perspectives d’une espérance qui conçoit le royaume de Dieu comme un événement étroitement lié au destin national d’Israël[…] Jésus corrige leur impatience, soutenue par le désir d’un royaume aux contours encore trop politiques et terrestres, en les invitant à s’en remettre aux mystérieux desseins de Dieu. “Il ne vous appartient pas de connaître les temps et les moments que le Père a fixés dans sa liberté souveraine.” (Ac 1, 7) […] Il leur confie la tâche de diffusion de l’Évangile, les poussant à sortir de l’étroite perspective limitée à Israël. Il élargit leur horizon, en les envoyant, pour qu’ils y soient ses témoins, “à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre” (Ac 1, 8). » [28]

Inquiétantes également, même si elles furent émises dans un tout autre contexte, m’apparaissent les réticences de Mgr Giuseppe Roncalli (futur pape Jean XXIII), dans les années 1940, à l’égard du projet de sauver quelques milliers de juifs, dont bon nombre d’enfants, en les emmenant en Palestine ; il craignait en effet que cette action caritative ne contribue à accréditer l’espérance eschatologique juive [29] :

« Je confesse que l’idée d’acheminer les juifs en Palestine, justement par l’intermédiaire du Saint-Siège, quasiment pour reconstruire le royaume juif […] suscite en moi quelque inquiétude. Il est compréhensible que leurs compatriotes et leurs amis politiques s’impliquent. Mais il ne me paraît pas de bon goût que l’exercice simple et élevé de la charité du Saint-Siège offre précisément l’occasion et le signe permettant de reconnaître une sorte de coopération, ne serait-ce qu’initiale et indirecte, à la réalisation du rêve messianique. […] Ce qui est absolument certain, c’est que la reconstruction du royaume de Juda et d’Israël n’est qu’une utopie. » [30]

Cet état d’esprit, qu’on aurait tort de croire révolu, se manifeste périodiquement de diverses manières, en particulier par une sourde opposition du Saint-Siège à la politique de l’État d’Israël, qui éclate parfois sous forme de propos regrettables que l’on peut considérer comme anti-israéliens [31]. Cet état de choses m’a amené à me demander si la frilosité magistérielle à l’égard de l’eschatologie, en général, et de la perspective d’un royaume du Christ en gloire sur la terre, en particulier, ne serait pas motivée par la crainte d’une résurgence moderne d’un messianisme juif dynamisé par la création d’un État national sur le territoire de l’ancienne patrie israélite. Je crois discerner dans cette contestation – qui ne s’exprime pas explicitement – la résurgence d’un contentieux religieux des origines, non apuré, qui se focalise sur la théologie de l’élection, le messianisme juif étant perçu par l’Église comme la négation du rôle central du Christ dans le dessein de salut de Dieu, tel qu’elle le conçoit [32].

Et puisqu’il n’est pas question de taxer de mauvaise foi cette institution chrétienne vénérable, force est d’admettre qu’il y a, dans cette incompatibilité théologique entre les deux confessions de foi, une disposition mystérieuse du dessein de Dieu, sur laquelle Paul a levé un instant le voile en ces termes :

Rm 11, 28 : Ennemis, il est vrai, selon l’Évangile à cause de vous, ils sont, selon l’Élection, chéris à cause des pères.

La situation n’est pas sans rappeler les circonstances du schisme entre les royaumes d’Israël et de Juda, lors du retour d’exil de Jéroboam, ancien chef des corvées du roi Salomon, qui s’était révolté contre ce monarque absolu :

1 R 12, 20-24 : Lorsque tout Israël apprit que Jéroboam était revenu, ils l’appelèrent à l’assemblée et ils le firent roi sur tout Israël ; il n’y eut pour se rallier à la maison de David que la seule tribu de Juda. Roboam se rendit à Jérusalem ; il convoqua toute la maison de Juda et la tribu de Benjamin, soit cent quatre-vingt mille guerriers d’élite, pour combattre la maison d’Israël et rendre le royaume à Roboam fils de Salomon. Mais la parole de Dieu fut adressée à Shemaya l’homme de Dieu en ces termes : "Dis ceci à Roboam fils de Salomon, roi de Juda, à toute la maison de Juda, à Benjamin et au reste du peuple : Ainsi parle L’Éternel. N’allez pas vous battre contre vos frères, les Israélites ; que chacun retourne chez soi, car cet événement vient de moi." Ils écoutèrent la parole de L’Éternel et prirent le chemin du retour comme avait dit L’Éternel.

Le même avertissement s’adresse, me semble-t-il, aux deux parties de l’Israël de Dieu que sont, selon moi, les juifs et les nations chrétiennes, et dont, toujours selon moi, la tribu de Juda et celles de l’Israël du nord sont le type. Les chrétiens doivent se garder de s’insurger contre la vocation messianique que Dieu a impartie aux Juifs, et qu’il ne leur a jamais enlevée (cf. Rm 1, 1-2), en témoigne l’avertissement solennel de Paul :

Rm 11, 17-23 : Mais si quelques-unes des branches ont été coupées tandis que toi, olivier sauvage, tu as été greffé parmi elles pour avoir part avec elles à la sève de l’olivier, ne va pas te glorifier aux dépens des branches. Ou si tu veux te glorifier, ce n’est pas toi qui portes la racine, c’est la racine qui te porte. Tu diras: On a coupé des branches, pour que, moi, je fusse greffé. Fort bien. Elles ont été coupées pour leur incrédulité, et c’est la foi qui te fait tenir. Ne t’enorgueillis pas; crains plutôt. Car si Dieu n’a pas épargné les branches naturelles, il ne t’épargnera pas non plus. Considère donc la bonté et la sévérité de Dieu: sévérité envers ceux qui sont tombés, et envers toi bonté (de Dieu), pourvu que tu demeures en cette bonté; sinon tu seras retranché toi aussi. Et eux, s’ils ne demeurent pas dans l’incrédulité [33], ils seront greffés: Dieu est bien assez puissant pour les greffer à nouveau.

Et souvenons-nous du lien qu’établit Paul entre le Christ et le peuple juif :

Rm 15, 8-12 : Je l’affirme en effet, le Christ s’est fait ministre des circoncis en raison de la véracité de Dieu, pour accomplir les promesses faites aux Pères, quant aux nations, elles glorifient Dieu en raison de sa miséricorde, selon le mot de l’Écriture: C’est pourquoi je te louerai parmi les nations et je chanterai à la gloire de ton nom; et cet autre: Nations, exultez avec son peuple; ou encore: Toutes les nations, louez le Seigneur, et que tous les peuples le célèbrent. Et Isaïe dit à son tour (Is 11, 10): Elle paraîtra, la racine de Jessé, qui se dresse en signal pour les nations (lenes ‘amim). En lui, les nations mettront leur espérance.

Il semble difficile d’éluder le parallèle prophétique entre l’allusion à la « racine de Jessé », d’Is 11, 10, et « la racine qui porte le païen », de Rm 11, 18, surtout quand s’y ajoute cet autre parallèle implicite avec le « signal » (nes) d’Is 11, 10 (cité par Paul en Rm 15, 12) qu’elle constitue « pour les peuples », dans le contexte eschatologique du rétablissement glorieux d’Israël :

Is 49, 22 : Ainsi parle le Seigneur L’Éternel: Voici que je lèverai la main vers les nations, et je dresserai mon signal (arim nisi) pour les peuples: ils t’amèneront tes fils dans leurs bras, et tes filles seront portées sur l’épaule.

Dès lors, il ne fait pas de doute à mes yeux que l’Inspirateur de la Parole divine – qui l’a ‘équipée’ de termes, de types et d’oracles prophétiques, lesquels constituent autant de jalons, dispersés mais unis entre eux par un lien d’analogie – « ouvrira, au temps opportun, l’esprit des chrétiens pour qu’ils comprennent les Écritures » (cf. Lc 23, 45) et découvrent, avec émotion,

ce que l’oeil n’a pas vu, ce que l’oreille n’a pas entendu, ce qui n’est pas monté au cœur de l’homme, tout ce que Dieu a préparé pour ceux qui l’aiment. (1 Co 2, 9).

Ces considérations nous introduisent au cœur du mystère qu’expriment les passages suivants du Nouveau Testament :

Jn 14, 8-10: Philippe lui dit : "Seigneur, montre-nous le Père et cela nous suffit." Jésus lui dit : "Voilà si longtemps que je suis avec vous, et tu ne me connais pas, Philippe ? Qui ma vu a vu le Père. Comment peux-tu dire : Montre-nous le Père ! " ? Ne crois-tu pas que je suis dans le Père et que le Père est en moi ? […]"

Tandis que Paul, à qui le Christ s’est révélé de manière sublime, écrit de lui :

Col 1, 15-20 : Il est l’Image du Dieu invisible, Premier-Né de toute créature, car c’est en lui qu’ont été créées toutes choses, dans les cieux et sur la terre, les visibles et les invisibles, Trônes, Seigneuries, Principautés, Puissances ; tout a été créé par lui et pour lui. Il est avant toutes choses et tout subsiste en lui. Et il est aussi la Tête du Corps, c’est-à-dire de l’Église : Il est le Principe, Premier-né d’entre les morts, il fallait qu’il obtînt en tout la primauté, car Dieu s’est plu à faire habiter en lui toute la Plénitude et par lui à réconcilier tous les êtres pour lui, aussi bien sur la terre que dans les cieux, en faisant la paix par le sang de sa croix.

Le chrétien objectera peut-être que le même Paul, tant vanté par les amis du peuple juif pour son affirmation du non-rejet d’Israël (cf. Rm 11, 1-2), n’a pas hésité pour autant à parler de l’endurcissement des juifs, ou de leur aveuglement  (cf. Rm 11, 7):

2 Co 3, 14-16 : Mais leur entendement s’est obscurci. Jusqu’à ce jour en effet, lorsqu’on lit l’Ancien Testament, ce même voile demeure. Il n’est point retiré ; car c’est le Christ qui le fait disparaître. Oui, jusqu’à ce jour, toutes les fois qu’on lit Moïse, un voile est posé sur leur cœur. C’est quand on se tourne vers le Seigneur que le voile est enlevé.

Et d’évoquer le texte de la version amendée de la Prière pour les juifs selon le Missel Romain (1959) [34]:

Prions aussi pour les juifs. Que le Seigneur notre Dieu retire le voile de leur cœur pour qu’ils reconnaissent eux aussi, Jésus, le Christ, notre Seigneur. Dieu éternel et tout-puissant, toi qui n’exclus pas les Juifs de ta miséricorde, écoute nos prières pour que s’ouvrent les yeux de ce peuple : qu’il reconnaisse dans le Christ la lumière de ta vérité et qu’il sorte de ses ténèbres.

Mais il est d’autres textes, tirés de l’Écriture, qui laissent entrevoir, dans une vision de foi et d’espérance, que la cécité d’Israël sera levée par Celui-là même qui l’a permise selon Son dessein mystérieux :

Is 29,18 : En ce jour-là, les sourds entendront les paroles du livre (cf. Is 29, 11-12) et, délivrés de l’ombre et des ténèbres, les yeux des aveugles verront.

Is 52, 7-10 : Qu’ils sont beaux, sur les montagnes, les pieds du messager qui annonce la paix, du messager de bonnes nouvelles qui annonce le salut, qui dit à Sion: "Ton Dieu règne." C’est la voix de tes guetteurs: ils élèvent la voix, ensemble ils pousseront des cris de joie, car ils verront les yeux dans les yeux L’Éternel qui revient à Sion. Ensemble poussez des cris, des cris de joie, ruines de Jérusalem! Car L’Éternela consolé son peuple, il a racheté Jérusalem. L’Éternela découvert son bras de sainteté aux yeux de toutes les nations, et tous les confins de la terre ont vu le salut de notre Dieu.

Is 42, 21-23 : Le Seigneur veut, à cause de sa justice, magnifier et rendre glorieuse la Loi. Et voici un peuple pillé et dépouillé, on les a tous enfermés dans des basses-fosses, emprisonnés dans des cachots. On les a mis au pillage, et personne pour les secourir, on les a dépouillés, et personne pour demander restitution. Qui, parmi vous, prête l’oreille à cela? Qui fait attention et comprend a posteriori ?

Is 43, 1-21 : Et maintenant, ainsi parle L’Éternel, celui qui t’a créé, Jacob, qui t’a modelé, Israël. Ne crains pas, car je t’ai racheté, je t’ai appelé par ton nom : tu es à moi. Si tu traverses les eaux je serai avec toi, et les rivières, elles ne te submergeront pas. Si tu passes par le feu, tu ne souffriras pas, et la flamme ne te brûlera pas. Car je suis L’Éternel, ton Dieu, le Saint d’Israël, ton sauveur. Pour ta rançon, j’ai donné l’Égypte, Kush et Sheba à ta place. Car tu comptes beaucoup à mes yeux, tu as du prix et je t’aime. Aussi je livre des hommes à ta place et des peuples en rançon de ta vie. Ne crains pas, car je suis avec toi, du levant je vais faire revenir ta race, et du couchant je te rassemblerai. Je dirai au Nord : Donne ! Et au Midi : Ne retiens pas ! Ramène mes fils de loin et mes filles du bout de la terre,quiconque se réclame de mon nom, ceux que j’ai créés pour ma gloire, que j’ai formés et que j’ai faits. Fais sortir un peuple aveugle qui a des yeux, et des sourds qui ont des oreilles. Que toutes les nations se rassemblent, que tous les peuples s’unissent ! Qui parmi eux a proclamé cela et nous a fait connaître les choses anciennes ? Qu’ils produisent leurs témoins et qu’ils se justifient, qu’on les entende et qu’on dise : C’est la vérité! C’est vous qui êtes mes témoins, oracle de L’Éternel, et le serviteur que je me suis choisi, afin que vous le sachiez, que vous croyiez en moi et que vous compreniez que c’est moi : avant moi aucun dieu n’a été formé et après moi il n’y en aura pas. […] Ainsi parle L’Éternel, votre rédempteur, le Saint d’Israël. […] Je suis L’Éternel, votre Saint, le créateur d’Israël, votre roi. Ainsi parle L’Éternel […] Ne vous souvenez plus des événements anciens, ne pensez plus aux choses passées,voici que je vais faire une chose nouvelle, déjà elle pointe, ne la reconnaissez-vous pas ? Oui, je vais mettre dans le désert un chemin, et dans la steppe, des fleuves. Les bêtes sauvages m’honoreront, les chacals et les autruches, car j’ai mis dans le désert de l’eau et des fleuves dans la steppe, pour abreuver mon peuple, mon élu. Le peuple que je me suis formé publiera mes louanges.

 

En avril 1994, le Cardinal Ratzinger, futur pape Benoît XVI, exprimait, sous la forme d’une question qu’il laissait sans réponse l’impasse dans laquelle se trouve la conscience chrétienne, confrontée à la nécessité de définir sa foi et son espérance face à celles du peuple juif :

« La confession de Jésus de Nazareth comme Fils du Dieu vivant et la foi dans la Croix comme rédemption de l’humanité, signifient-elles une condamnation explicite des juifs, comme entêtés et aveugles, comme coupables de la mort du Fils de Dieu? Se pourrait-il que le cœur de la foi des chrétiens les contraigne à l’intolérance, voire à l’hostilité à l’égard des juifs et, à l’inverse, que l’estime des juifs pour eux-mêmes, la défense de leur dignité historique et de leurs convictions les plus profondes, les obligent à exiger des chrétiens qu’ils renoncent au cœur de leur foi et donc, requièrent semblablement des juifs qu’ils renoncent à la tolérance? Le conflit est-il programmé au cœur de la religion et ne peut-il être résolu que par la répudiation de ce cœur ? [35] »

Quatorze années plus tard, en pleine polémique à propos de la prière pour les juifs le vendredi saint [36] le P. Michel Remaud [37] a apporté une contribution majeure à cette question brûlante en l’espèce d’un article de référence, dont je cite ici de larges extraits, tant la clarification théologique qu’il apporte est bienvenue [38].

« le chrétien qui exprime sa foi en faisant siennes les formules du Nouveau Testament doit-il être soupçonné d’une volonté de conversion lorsqu’il dialogue avec les juifs ? 

[…] si le chrétien considère Jésus comme “le sauveur de tous les hommes”, et qu’il exprime cette conviction dans la liturgie, peut-il dialoguer sans arrière-pensée avec ceux qui ne partagent pas sa foi ? Une première remarque s’impose : le Nouveau Testament, d’où sont tirées les formules qui ont soulevé l’émotion (comme d’ailleurs l’allusion au voile posé sur le cœur, qui est empruntée à la seconde épître aux Corinthiens, 3, 15), est librement accessible dans les librairies et les bibliothèques et il n’est au pouvoir d’aucun chrétien de le censurer. Il n’est donc pas question de nier ou de dissimuler ce que tout le monde peut constater à la simple lecture des textes. La première étape du dialogue, qu’on n’a jamais fini de franchir, est que chacun des interlocuteurs soit informé loyalement de ce que l’autre croit ou pense. On peut citer ici ce qu’écrivait, en 1973, le Comité épiscopal français pour les relations avec le judaïsme : “[…] que, dans les rencontres entre chrétiens et juifs, soit reconnu le droit de chacun de rendre pleinement témoignage de sa foi sans être pour autant soupçonné de vouloir détacher de manière déloyale une personne de sa communauté pour l’attacher à la sienne propre”. En bref, le juif a le droit de savoir ce que croit le chrétien.

Or, c’est là, précisément, que les difficultés commencent. Par nature, en effet, le christianisme est une prise de parti sur une question interne au judaïsme : le chrétien dit pouvoir nommer le messie d’Israël. Proclamer que Jésus est le Christ, mettre un trait d’union entre les mots “Jésus” et “Christ”, c’est énoncer une affirmation que le juif – à juste titre si l’on prend la peine de se situer de son point de vue – ne peut considérer que comme une ingérence dans les affaires intérieures d’Israël. On ne le répétera jamais assez : il n’y aurait jamais eu de christianisme ni d’Église si des juifs n’avaient dit un jour à d’autres juifs : “Celui dont Moïse a parlé dans la Loi, ainsi que les Prophètes, nous l’avons trouvé : c’est Jésus, fils de Joseph, de Nazareth.” (Jn 1, 45). Même si, dès l’antiquité, le groupe des disciples juifs de Jésus a été rapidement submergé par l’afflux des païens, au point que l’Église est devenue, dans les faits, une Église des nations, la communauté chrétienne n’aurait ni existence ni raison d’être, et sa profession de foi serait vide de contenu, hors de cette référence à l’origine juive. Pendant tout son pontificat, Jean-Paul II a répété que nous, les chrétiens, avons avec le judaïsme “des rapports que nous n’avons avec aucune autre religion”. Il faut reconnaître que les choses seraient beaucoup plus simples si judaïsme et christianisme étaient deux religions extérieures l’une à l’autre et suivaient des voies parallèles. Le dialogue pourrait alors se limiter à une information mutuelle visant à enrichir la culture générale de chacun des deux interlocuteurs. Hypothèse malheureusement impossible : sans la profession de foi “Jésus est le messie d’Israël”, il n’y aurait pas de christianisme […]

La situation est-elle donc sans issue ? Le chrétien qui rencontre le juif n’aurait-il le choix qu’entre deux attitudes, un prosélytisme militant, ou le double langage ? Chercher à convaincre, ou tenir un discours “diplomatique” qui passerait sous silence les convictions profondes, mais qui serait démenti par l’expression liturgique de la foi dès que le juif aurait le dos tourné ? […]

C’est le Nouveau Testament lui-même […] qui nous enseigne que la pérennité d’Israël s’inscrit dans un projet divin ordonné au salut des païens. L’antiquité chrétienne a réduit l’existence même du judaïsme à un échec de l’évangélisation. Je ne suis pas sûr que cette interprétation ne soit pas, aujourd’hui encore, celle de nombreux chrétiens, depuis les usagers de l’ancien missel, même s’ils emploient la nouvelle formule, […] jusqu’à des “amis d’Israël” de tendance fondamentaliste. Si les chrétiens étaient plus familiers de leurs propres sources, ils auraient lu, dans l’épître aux Romains, qu’il y a une relation de causalité directe entre la non-acceptation de l’Évangile par les juifs et le salut des païens.

“À travers l’endurcissement d’Israël – nous pouvons dire aujourd’hui, sans jouer sur les mots : à travers la permanence du judaïsme – se déploie un projet divin dont la raison ne peut rendre compte, mais dont le but est le salut des païens. Le dessein de salut qui embrasse Israël et les nations se réalise donc, d’une manière inattendue, à travers le refus même de l’Évangile par les Juifs. [39]

[…] Nous devons admettre que nous ne savons pas tout et prendre acte des affirmations du Nouveau Testament lui-même, selon lequel le dessein de salut se déploie selon des voies qui défient notre logique. Nous devons aussi apprendre à entendre les affirmations qui s’expriment à travers ce que nous considérons simplement comme des négations.

Il ne s’agit donc pas de rester en deçà du Nouveau Testament, mais de l’accepter dans sa totalité, avec ses apparentes contradictions, ses obscurités et ses énigmes. Pendant des siècles, nous nous sommes satisfaits, sur la permanence du judaïsme, d’affirmations péremptoires et souvent simplistes. Et si, avant de les remplacer par d’autres affirmations tout aussi assurées, nous prenions, sans nous presser, le temps des questions ? »

 

Il convient d’adjoindre à ce texte séminal le passage suivant de l’épître aux Romains qui, selon moi, constitue l’épicentre de l’expression du mystère [40] :

Rm 11, 28-32 : Ennemis, il est vrai, pour ce qui est de l’Évangile, à cause de vous, ils sont, pour ce qui est de l’Élection, chéris à cause de leurs pères. Car les dons et l’appel de Dieu sont sans repentance. En effet, de même que jadis, vous avez désobéi à Dieu et qu’au temps présent, vous avez obtenu miséricorde, du fait de leur désobéissance, eux, de même, au temps présent, ont désobéi du fait de la miséricorde exercée envers vous, afin qu’eux aussi ils obtiennent, au temps présent, miséricorde. Car Dieu les a tous [= Juifs et non-Juifs, devenus croyants au Christ Jésus] enfermés dans la désobéissance, pour faire à tous miséricorde.

Nous avons encore tant de choses à apprendre. En témoigne cette affirmation du Seigneur lui-même dans l’évangile de Jean :

Jn 16, 12-13 : J’ai encore beaucoup à vous dire, mais vous ne pouvez pas le porter pour l’instant. Mais quand il viendra, lui, l’Esprit de vérité, il vous introduira dans la vérité tout entière ; car il ne parlera pas de lui-même, mais ce qu’il entendra, il le dira et il vous dévoilera les choses à venir.



Post-scriptum : Pour aller plus loin dans la méditation du mystère

 

Si vous êtes incapables de scruter les profondeurs du cœur de l’homme et de démêler les raisonnements de son esprit, comment donc pourrez-vous pénétrer le Dieu qui a fait toutes ces choses, scruter sa pensée et comprendre ses desseins ? (Livre de Judith 8, 14).

C’est qu’elles ne connaissent pas les plans de L’Éternel et qu’elles n’ont pas compris son dessein : il les a rassemblées comme les gerbes sur l’aire… (Michée 4, 12).

L’Éternel déjoue les desseins des nations, il empêche les pensées des peuples ; mais le dessein de l’Éternel subsiste à jamais, les pensées de son cœur, de génération en génération. (Psaume 33, 10-11).

Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël. (Évangile selon S. Matthieu 15, 24).

Il ne s’agit donc pas de qui veut ou de qui court, mais de Dieu qui fait miséricorde. (Épitre aux Romains 9, 16).

 

Voici deux textes très différents, puisque l’un est dû à un rabbin philosophe des XI-XIIe s., tandis que l’autre est tiré de l’évangile de Jean. Ce qu’ils ont en commun n’apparaît pas de prime abord, car il participe du mystère que sonde le présent écrit, à savoir l’intrication prophétique de la personne unique et parfaite qu’est le Christ, et de la personne collective et qui lui est coextensive : le peuple juif. Toutes deux sont, chacune à leur rang, le Serviteur de l’Éternel [41].

Juda Halévi, Kuzari, II, 34 ; 44 ; IV, 23 : « Nous sommes semblables à l’homme accablé de souffrances d’Isaïe dans le chapitre "Voici que mon Serviteur réussira" (Is 52, 13 à 53, 12), et dont il est dit : "sans beauté et sans éclat, comme quelqu’un devant qui on se cache la face" (Is 53, 2-3). Le prophète veut dire que son physique est hideux, son aspect laid, semblable à des immondices dont la vision répugne aux hommes et devant lesquels ils se cachent la face. "Méprisé et rebut de l’humanité, homme de douleurs  et familier de la maladie » (Is 53, 3).

[…] N’estime pas déraisonnable l’application à un peuple comme Israël du verset : "Or c’étaient nos maladies qu’il supportait, nos souffrances qu’il endurait" (Is 53, 4). Oui, tandis que nous sommes accablés de maux, le monde jouit de la tranquillité et de la quiétude. Les épreuves qui nous sont infligées ont pour effet de garder notre religion dans son intégrité, de maintenir purs les purs parmi nous et de rejeter loin de nous les scories. C’est grâce à notre pureté et notre intégrité que le divin se joint au monde

[…] Dieu a aussi un dessein secret nous concernant, pareil au dessein qu’il nourrit pour le grain. Celui-ci tombe à terre et se transforme ; en apparence, il se change en terre, en eau, en fumier ; l’observateur s’imagine qu’il n’en reste plus aucune trace visible. Or, en réalité, c’est lui qui transforme la terre et l’eau en leur donnant sa propre nature : graduellement, il métamorphose les éléments qu’il rend subtils et semblables à lui en quelque sorte [...] Il en est ainsi de la religion de Moïse. La forme du premier grain fait pousser sur l’arbre des fruits semblables à celui dont le grain a été extrait. Bien qu’extérieurement elles la repoussent, toutes les religions apparues après elle sont en réalité des transformations de cette religion. Elles ne font que frayer la voie et préparer le terrain pour le Messie, objet de nos espérances, qui est le fruit […] et dont elles toutes deviendront le fruitAlors, elles le reconnaîtront et l’arbre deviendra un. À ce moment-là, elles exalteront la racine qu’elles vilipendaient, comme nous l’avons dit en expliquant le texte : Voici, mon serviteur prospérera… [cf. Is 52, 13 s.] » [42]

 

Évangile de Jean, 12, 20-28

Il y avait là quelques Grecs, de ceux qui montaient pour adorer pendant la fête. Ils s’avancèrent vers Philippe, qui était de Bethsaïde en Galilée, et ils lui firent cette demande: « Seigneur, nous voulons voir Jésus. » Philippe vient le dire à André ; André et Philippe viennent le dire à Jésus. Jésus leur répond : « Voici venue l’heure où doit être glorifié le Fils de l’homme. En vérité, en vérité, je vous le dis, si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il demeure seul ; mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruit. » […] Maintenant mon âme est troublée. Et que dire ? Père, sauve-moi de cette heure ! Mais c’est pour cela que je suis venu à cette heure. Père, glorifie ton nom ! Du ciel vint alors une voix : « Je l’ai glorifié et de nouveau je le glorifierai. »


Mon commentaire [43]. Rien d’extraordinaire, à première vue, dans cet épisode. Des prosélytes grecs attirés par la renommée de Jésus veulent s’entretenir avec lui. Mais, à l’examen, les choses s’avèrent moins simples qu’il n’y paraît. Premièrement, ces gens doivent passer par deux intermédiaires, dont l’un, Philippe, nous est présenté comme étant de Bethsaïde en Galilée, ce qui implique qu’il est habitué aux contacts avec les goyim, terme hébreu qui signifie «nations». Deuxièmement, Jésus ne défère, ni ne se dérobe à cette demande d’entrevue, mais il révèle à ses auditeurs qu’elle constitue le signe prophétique de l’imminence de sa mort et de sa résurrection, et l’annonce du futur destin analogue du peuple juif, comme on va le voir ci-après.

Entrons plus avant dans les détails du récit. On y relate qu’après avoir entendu la supplique de ces Grecs, Philippe et André en font part à Jésus. Il faut garder en mémoire, à ce propos, que les juifs observants n’ont pas de rapports avec les Samaritains, ni avec les goyim. Jésus n’hésitera pas à s’affranchir souverainement de cette limitation dans plusieurs cas ; mais, dans les deux principaux – l’épisode de la Samaritaine (Jn 4, 9 s.) et celui de la Cananéenne (Mt 15, 21-28) –, il soulignera fortement la différence entre juifs et goyim. À la Samaritaine, il rappellera que «le salut vient des Juifs» (Jn 4, 22) ; à la Cananéenne qui lui demandait un miracle, il dira crûment : «il ne convient pas de prendre le pain des enfants pour le jeter aux chiens» (Mt 15, 26), où les «enfants» sont les juifs, et les goyim, les «chiens». Il précise même qu’il n’a «été envoyé qu’aux brebis perdues de la Maison d’Israël» (Mt 15, 24), ce qui ne laisse aucun doute sur l’entérinement par Jésus, malgré les exceptions évoquées, de l’appartenance spécifique de ce peuple à Dieu, en tant que son bien propre (segulah).

Nous ne saurons finalement jamais si Jésus a accepté de recevoir ces prosélytes, ou s’il a refusé. Car c’est bien là l’étrangeté de l’épisode : cet aspect du problème semble n’avoir pas du tout intéressé le narrateur. On verra que l’explication, ici donnée, de cette attitude de Jésus et de son sens caché, profond et sublime, rend ce point sans importance. De fait, la réaction de Jésus est sans aucun rapport apparent avec l’initiative ou la personnalité des visiteurs. Selon l’évangéliste, cette démarche déclenche chez Jésus une réaction, dont nous allons voir qu’elle est prophétique et eschatologique.

Que signifie donc cette geste ? Première hypothèse : l’Évangile a relaté un fait qu’il n’a pas compris et la tradition y a raccroché une de ces «catéchèses spirituelles» dont le Quatrième Évangile est prodigue ; mais c’est faire peu de cas de la cohérence du Nouveau Testament ainsi que de l’inspiration qui a guidé son style rédactionnel et le choix des épisodes relatés, outre que, pour un chrétien, c’est faire bon marché de l’inspiration divine des Écritures. Deuxième hypothèse : l’attitude de Jésus est prophétique, elle recèle un enseignement mystérieux, non encore découvert ni mis en valeur, et à portée eschatologique.

En effet, Jésus est à la fois le focalisateur et le vecteur eschatologique de l’Écriture. Ses paroles et ses actes donnent corps aux oracles et événements qu’elle relate et révèlent le sens ultime qu’ils recèlent. À ce titre, le passage suivant d’Isaïe, lu à l’aune de l’«intrication prophétique» [44], éclaire cette scène évangélique d’une lumière surprenante et inattendue, en lui conférant une valeur eschatologique et messianique qui prend sa source dans l’eschatologie juive :

Is 55, 3-5 : Je conclurai avec vous une alliance éternelle, faite des grâces garanties à David. Voici que j’ai fait de lui un témoin pour les peuples, un chef et un maître pour les peuples. Voici que tu appelleras une nation que tu ne connais pas et des inconnus accourront vers toi à cause de L’Éternel, ton Dieu et du Saint d’Israël qui t’aura glorifié.

J’ai mis en italiques le concept commun à ce passage d’Isaïe et à celui de Jean : la glorification. C’est, presque mot pour mot, situation pour situation, ce qui arrive à Jésus. Or, dans le texte d’Isaïe, c’est à tout le peuple juif qu’est faite cette prophétie. Ce que confirme Is 61, 8 s., où l’expression «Je conclurai avec vous une alliance éternelle», est suivie de :

Is 61, 9 : […] leur race sera célèbre parmi les nations et leur descendance parmi les peuples. Tous ceux qui les verront reconnaîtront qu’ils sont une race bénie de L’Éternel.

Le sens de ces deux passages prophétiques est que, quand Dieu aura rétabli la royauté davidique («les grâces garanties à David»), et «glorifié» son peuple, les goyim – «des inconnus» – «accourront vers» lui. Sachant, dans l’Esprit Saint, que ce qui va se produire en sa personne (sa mort et sa résurrection) préfigure, en germe, ce qui adviendra au peuple juif lors de sa rédemption par Dieu, Jésus l’énonce par avance, pour notre instruction :

Jn 12, 23-24, 27-28 : Voici venue l’heure où le Fils de l’homme doit être glorifié. En vérité, en vérité, je vous le dis, si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il demeure seul ; mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruit. […] Père, sauve-moi de cette heure ! Mais c’est pour cela que je suis venu à cette heure. Père, glorifie ton nom !

Et son Père lui-même appose son sceau sur cette prophétie, en faisant entendre une voix qui proclame :

Jn 12, 28 : Je l’ai glorifié et de nouveau je le glorifierai.

Que ce fait ait été relaté, lui aussi, pour notre instruction, témoigne ce que dit Jésus :

Jn 12, 30 : Ce n’est pas pour moi qu’il y a eu cette voix, mais pour vous.

C’est exactement ce que dit Paul, en d’autres termes et dans un autre contexte:

Rm 15, 4 : […] ce qui a été écrit dans le passé l’a été pour notre instruction, afin que par la constance et par la consolation des Écritures, nous ayons l’espérance.

Et encore :

1 Co 10, 11 : Ces choses leur advenaient à titre de signe [litt. type], et ont été écrites pour notre avertissement, nous qui sommes parvenus à la fin des temps.

C’est donc pour l’instruction et l’avertissement de ceux qui croient en lui que Jésus énonce à haute voix la conscience qu’il a de la portée prophétique de l’événement, apparemment insignifiant, qu’est la visite de ces prosélytes. Rempli de l’Esprit Saint, il dévoile «l’intrication prophétique» de ces textes scripturaires, nous invitant à voir, dans ces pieux goyim qui viennent à lui, attirés par sa renommée, et dans la «glorification» qui va être la sienne par sa mort et sa résurrection, la préfiguration prophétique de la marche future des nations «à la clarté» dont rayonnera, aux temps messianiques, un Israël illuminé par la gloire de Dieu, comme il est écrit :

Is 60, 1-3 : Debout ! Resplendis ! Car voici ta lumière, et sur toi luit la gloire de L’Éternel. Car voici que les ténèbres couvrent la terre et l’obscurité, les peuples, et sur toi brille L’Éternel, et sa gloire sur toi apparaît. Les nations marcheront à ta lumière et les rois à l’éclat de ton resplendissement.

Nous sommes prévenus, par d’autres passages scripturaires, que la gloire future d’Israël sera précédée d’une passion analogue à celle de Jésus, suite à une autre venue, diabolique celle-là, de «nations coalisées contre L’Éternel et contre son oint» (Ps 2, 2), qui constituera l’ultime tentative de destruction du Peuple-Messie, avant sa glorification finale, sur intervention divine, gage et assurance pour ceux qui, croyant au choix divin dont Israël est l’objet, accepteront de partager son destin.

Pour de nombreux chrétiens – j’en ai fait maintes fois l’expérience au fil des décennies de mon existence –, les perspectives succinctement exposées ci-dessus sont, au mieux, incompréhensibles, au pire, incongrues et totalement inacceptables. La raison de cette non-réception est évidente : de l’interprétation chrétienne multiséculaire selon laquelle les juifs n’ayant pas reconnu le Christ de Dieu venu dans la chair en la personne de Jésus, Dieu s’est constitué un «nouveau peuple» assimilé plus ou moins explicitement à l’Église, découle la conviction chrétienne incoercible que, pour être agréables à Dieu, voire pour être sauvés, les juifs doivent être incorporés à cette Église, par la foi au Christ. De longs siècles d’un enseignement patristique et ecclésial, coulé en formules ne varietur dans une tradition liturgique immuable, dont est nourrie la foi des fidèles, ont conféré à ce «narratif» théologique le statut d’un credo quasi dogmatique.

Pour ma part, je réitère ici, « avec douceur, respect, et conscience droite » (cf. 1 P 3, 16) ma foi dans le rétablissement du peuple juif, déjà réalisé sous nos yeux, comme il est écrit :

Ha 1, 5 : Voyez dans les nations, regardez, soyez dans l’étonnement et la stupéfaction!  Car voici que j’accomplirai, de vos jours, une œuvre que vous ne croiriez pas si on la racontait.

 

© Menahem Macina

 

9 décembre 2014



[3] Catéchisme de l’Église Catholique. Édition définitive avec guide de lecture. Diffusion et distribution exclusives : éditions Racine (Bruxelles) et Fidélité (Namur), octobre 1998. Il est fortement recommandé de consulter la remarquable version électronique de ce texte, qui contient de riches concordances. Les textes cités ici sont extraits de cette édition.

[4] Les enrichissements typographiques sont de moi : ils ont pour but d’attirer l’attention sur les anomalies du texte et sur les étonnements qu’elles suscitent.

[5] Il est remarquable que, contre toute attente, Paul ne dise rien qui ait trait à l’avenir : seuls sont évoqués le passé et le présent.

[6] État de perfection totale, moment de l’histoire où s’accomplit la totalité du dessein de Dieu. Pour un examen des nombreuses connotations de ce terme, il est recommandé de consulter ORTOLANG (Outils et Ressources pour un Traitement Optimisé de la LANGue), conçu par le CNRTL Centre National de Ressources Textuelles, article « Plénitude ».

[7] Cf. Mt 19, 28 : « Jésus leur dit: "En vérité je vous le dis, à vous qui m'avez suivi: dans la régénération, quand le Fils de l'homme siégera sur son trône de gloire, vous siégerez vous aussi sur douze trônes, pour juger les douze tribus d'Israël », où le terme « régénération » (palingenesia, en grec) est abusivement interprété par la quasi-totalité des commentateurs catholiques comme signifiant la création glorifiée, ce que dément le seul autre emploi du même terme en Tt 3, 5. Et cf. Ac 1, 6 : « Etant donc réunis, ils l'interrogeaient ainsi: "Seigneur, est-ce maintenant le temps où tu vas restituer la royauté à Israël?" », selon ma traduction, qui suit de près le grec, contrairement à celles qui lisent, comme la Bible de Jérusalem : « restaurer la royauté en Israël », alors que, dans le texte original, le verbe apokathistanai, n’est pas suivi d’une préposition de lieu (en) mais d’un datif (tô[i] Israel)) de destination, il s’agit bien de rendre ou de restituer la royauté à Israël.

[9] Pour mémoire, je rappelle qu’Irénée de Lyon est le Père de l’Église le plus cité dans les textes conciliaires, juste après saint Augustin ; c’est dire de quel crédit doctrinal il jouit.

[10] Je précise que je ne traite pas ici de la question théologique cruciale que constitue le privilège d’inerrance et d’infaillibilité en matière de doctrine, dont l’Église s’estime gratifiée en vertu de la succession apostolique ; à ce sujet, voir, entre autres, le maître-ouvrage de Bernard Sesbouë, Histoire et théologie de l'infaillibilité de l'église, éditions Lessius, Bruxelles, 2013 (extrait en ligne). Dans le même esprit, qu’il soit clair que je m’en tiens ici à la doctrine du développement doctrinal exposée par John Henry Newman, voir Jean Stern, Bible et tradition chez Newman. Aux origines de la théorie du développement, Aubier-Montaigne, coll. Théologie 72, 1967, M. R. Macina, « Magistère ordinaire et désaccord responsable : scandale ou signe de l’Esprit ? Jalons pour un dialogue », dans Ad Veritatem, n° 19, juil.-sept. 1988, pp. 26-48 ; « Autorité et sensus fidelium. Vers la perception d’un Magistère comme lieu privilégié d’expression de la conscience de l’Église » ; et mon article « Un enseignement magistériel qui se réfère à une traduction erronée d’un passage de l’Écriture est-il recevable ? ».

[12] IVe prophétie. Original latin : "Deus cuius antiqua miracula etiam nostris saeculis coruscare sentimus dum quod uni populo a persecutione Aegyptiaca liberando dexterae tuae potentia contulisti id in salutem gentium per aquam regenerationis operaris praesta ut in Abrahae filios et in Israeliticam dignitatem totius mundi transeat plenitudo per Dominum." La traduction est due à Sœur Maggy Kraentzel.

[13] « Lire l’Ancien Testament. Contribution à une relecture catholique de l’Ancien Testament pour permettre le dialogue entre juifs et chrétiens », in Bulletin n° 9 du Secrétariat de la Conférence des Évêques de France, juin 1997. Le texte cité ici figure en note 17 du Ch. V. 2, « L'alliance avec Israël », de ce document.

[14] Catéchisme de l’Église Catholique, op. cit., § 528, p. 116.

[15] Je reprends, ci-après, quelques extraits de mon analyse antérieure intitulée «L'attribution de l'«israelitica dignitas» aux chrétiens est-elle un concept substitutionniste ?»

[16] Cf. Ibid., n. 11, qui réfère à S. Léon le Grand, Sermo 33, 3.

[17] Cf. Ibid., n. 12, qui cite le Missale Romanum, Vigile pascale 26 : prière après la troisième lecture.

[18] Léon le Grand, Sermons, SC 22, Cerf, Paris, 1947, p. 206.

[19] Original latin : « Ecce major servis minori et alienigenis in sortem haereditatis tuae intrantibus, ejus testamenti, quod in sola littera tenes, recitatione famularis. Intret, intret in patriarcharum familiam gentium plenitudo, et benedictionem in semine Abrahae, qua se filii carnis abdicant, filii promissionis accipiant. Adorent in tribus magis omnes populi universitatis auctorem ; et non in Judaea tantum Deus, sed in toto orbe sit notus, ut ubique in Israel sit magnum nomen ejus. Quoniam hanc electi generis dignitatem sicut infidelitas in suis posteris convincit esse degenerem, ita fides omnibus facit esse communem. » La traduction est mienne.

[20] Cf. Catéchisme de l’Église Catholique, op. cit., art. 1124-1125 : «La foi de l’Église est antérieure à la foi du fidèle, qui est invité à y adhérer [...] De là l’adage ancien : "Lex orandi, lex credendi” [...] La loi de la prière est la loi de la foi. L’Église croit comme elle prie. La liturgie est un élément constituant de la sainte et vivante Tradition. C’est pourquoi aucun rite sacramentel ne peut être modifié ou manipulé au gré du ministre ou de la communauté. Même l’autorité suprême ne peut changer la liturgie à son gré, mais seulement dans l’obéissance de la foi et dans le respect religieux du mystère de la liturgie.»

[21] Voir, entre autres, Augustin, Contre les juifs, Chapitre IX, 13 : « Ensuite, de ce que vous n'offrez à Dieu aucun sacrifice, et de ce qu'il n'en reçoit pas de votre main, il ne suit nullement qu'on ne lui en offre aucun. Celui qui n'a besoin d'aucun de nos biens, n'a pas, à la vérité, plus besoin de nos offrandes; elles lui sont inutiles, mais elles nous procurent de grands avantages. Cependant, comme on lui fait de ces offrandes, le Seigneur ajoute ces paroles : "Parce que, depuis le lever du soleil jusqu'à son couchant, mon nom est devenu grand parmi les nations, et l'on me sacrifie en tous lieux, et l'on offre à mon nom une oblation toute pure, car mon nom est grand parmi les nations, dit le Seigneur tout-puissant". À cela, que répondrez-vous ? Ouvrez donc enfin les yeux et voyez : on offre le sacrifice des chrétiens partout, et non pas en un seul endroit, comme on vous l'avait commandé ; on l'offre, non à un Dieu quelconque, mais à Celui qui a fait cette prédiction, au Dieu d'Israël. »

[22] Témoin ce texte : «Les Juifs ont fait souffrir le Christ : ils se sont laissé dominer par l’orgueil contre lui. En quel endroit ? Dans la ville de Jérusalem. Ils y étaient les maîtres: voilà pourquoi ils s’y montraient si orgueilleux: voilà pourquoi ils y levaient si hautement la tête. Après la passion du Sauveur, ils en ont été arrachés, et ils ont perdu le royaume à la tête duquel ils n’ont pas voulu placer le Christ. Voyez comme ils sont tombés dans l’opprobre: les voilà dispersés au milieu de toutes les nations, incapables de se tenir n’importe où, ne tenant nulle part une place fixe. Il reste encore assez de ces malheureux Juifs pour porter en tous lieux nos livres saints, à leur propre confusion. Quand, en effet, nous voulons prouver que le Christ a été annoncé par les prophètes, nous montrons aux païens ces saintes lettres. Les adversaires de notre foi ne peuvent nous reprocher, à nous chrétiens, d’en être les auteurs et de les avoir fait parfaitement concorder avec l’Évangile, afin de faire croire que ce que nous prêchons avait été prédit d’avance : car la vérité de notre Évangile ressort avec évidence de ce fait palpable, que toutes les prophéties relatives au Christ sont entre les mains des Juifs, et qu’ils les possèdent toutes. Par là, des ennemis nous fournissent eux-mêmes, dans ces Écritures divines, des armes pour réfuter et confondre d’autres ennemis. Quelle honte leur a donc été infligée ? C’est qu’ils sont les dépositaires des livres où le chrétien trouve le fondement le plus solide de sa foi. Ils sont nos libraires : ils ressemblent à ces serviteurs qui portent des livres der­rière leurs maîtres: ceux-ci les lisent à leur profit: ceux-là les portent sans autre bénéfice que d’en être chargés. Tel est l’opprobre infligé aux Juifs : voilà comme s’accomplit en eux cette prédiction si ancienne : « Il a fait tomber dans l’opprobre ceux qui me foulaient aux pieds. » Quelle honte pour eux, mes frères, de lire ce verset, et de ressembler à des aveugles qui se trouvent en face d’un miroir ! Devant les Saintes Écritures, dont ils sont les dépositaires, les Juifs sont dans une position analogue à celle d’un aveugle devant un miroir : on l’y voit, et il ne s’y voit pas lui-même. […]» (Cité d’après Augustin, Discours sur les Psaumes, I, du psaume 1 au psaume 80, Cerf, coll. «Sagesses chrétiennes», Paris, 2007, p. 969.)

[23] Voir, par exemple et entre autres : « tana debei rabbi Yishmael » (TB Soukkah 52b) ; « tana debei rabbi Yishmael » (TB Kiddushim, 30b) ; « debei rabbi Yishmael tana » (TB Kiddushim 43a) ; « debei rabbi Sheilah amri » (TB Kiddushim 43a) ; etc.

[24] Rappelons que le Livre de Tobie est un écrit deutérocanonique, et qu’à ce titre, il ne fait pas partie du Canon juif des Écritures.

[25] Sauf glorieuses exceptions, les chrétiens, leurs Pasteurs et leurs théologiens font de ce texte une lecture ‘spirituelle’. Pour eux, il est évident qu’il prophétise une réalité future qui aura lieu, au ciel. L’art chrétien a d’ailleurs popularisé cette conception ‘céleste’.

[26] Le grec parle bien d’une restitution de la royauté à Israël (datif) : apokathistaneistèn basileian tô(i) Israel. La quasi-totalité des traductions modernes sont insatisfaisantes : BJ (1981) : « Est-ce maintenant le temps où tu vas restaurer la royauté en Israël ? » - Segond (1967) : « Est-ce maintenant que tu rétabliras le royaume d’Israël ? » - TOB (1988): « Est-ce maintenant le temps où tu vas rétablir le Royaume pour Israël ? » ; etc.

[27] Précisons toutefois que la réponse de Jésus «Il ne vous appartient pas de connaître les temps ou les moments que le Père a fixés de sa seule autorité» (Ac 1, 8) est quasi unanimement comprise en Chrétienté comme un démenti de cette espérance juive. Un simple examen du texte révèle que rien dans ces mots ne justifie une telle perception. En outre, un survol, même succinct, du Nouveau Testament, montre clairement que quand Jésus n’est pas d’accord avec ce que pensent et/ou disent ses disciples, il ne se gêne pas pour le leur dire, parfois sans ménagement comme dans le cas où il va jusqu’à appeler « Satan » l’apôtre Pierre, auquel il avait confié peu de temps auparavant la responsabilité de son Église (cf. Mt 16, 23).

[28] Audience générale du 11 mars 1998 texte italien publié par L’Osservatore Romano, du 12 mars 1998, traduit en français dans la Documentation catholique, n° 2179/7, du 5 avril 1998, p. 304. Je me garderai de jeter le discrédit sur Jean-Paul II, qui fut le premier pape depuis Saint Pierre à se rendre dans une synagogue et qui est à l’origine de ce que j’ai appelé la « Formule de Mayence », par laquelle il a parlé des Juifs comme du « peuple de Dieu de l'Ancienne Alliance, jamais révoquée par Dieu » : voir M. R. Macina, « Caducité ou irrévocabilité de la première Alliance dans le Nouveau Testament ? A propos de la "formule de Mayence" ».

[29] Texte traduit de l’original italien qui figure dans Actes et documents du Saint-Siège relatifs à la Seconde Guerre mondiale, Volume 9, n° 324, Libreria Editrice Vaticana, 1975. Mgr Roncalli était alors délégué apostolique en Turquie.

[30] Comme je l’ai précisé ci-dessus pour Jean-Paul II, mon but n’est pas de ternir la réputation  de ce saint homme qui a sauvé tant de juifs d’une mort certaine. Je ne cite cette réaction que pour illustrer sur quel terreau s’enracine l’opposition atavique du Saint-Siège à l’État juif, dont l’existence même s’inscrit en faux contre la conception chrétienne, qui remonte aux Pères de l’Église, selon laquelle le peuple juif restera dispersé sur la terre sans attaches nationales jusqu’à sa conversion, à la fin des temps. Pourtant telle n’est pas la perspective prophétique qui s’exprime, entre autres, en Os 4, 4-5 : « Car, pendant de longs jours les enfants d'Israël resteront sans roi et sans chef, sans sacrifice et sans stèle, sans éphod et sans téraphim. Ensuite les enfants d'Israël reviendront; ils chercheront  L’Éternel leur Dieu, et David leur roi; ils accourront en tremblant vers  L’Éternel et vers ses biens, dans la suite des  jours.

[31] J’ai exprimé ce malaise dans un article journalistique paru le 12 novembre 2014 sur le site The Times of Israel, sous le titre  « Le dénigrement ecclésial d’Israël ».

[32] J’ai traité de ce sujet difficile dans mon livre électronique intitulé Un voile sur leur coeur. Le « non » catholique au Royaume millénaire du Christ sur la terre, édité par Tsofim, Limoges en 2013.

[33] J’ai longuement médité sur cette incrédulité du peuple juif et sur ses conséquences surprenantes, dans mon livre de 2013, intitulé Dieu a rétabli Son Peuple. Témoigner devant l’Église que Dieu a restitué au Peuple juif son héritage messianique, voir spécialement les chapitres intitulés «L’Obéissance de la Foi (Rm 1, 15) », et «"Dieu les a tous enfermés dans la désobéissance…" (Rm 11, 32)».

[34] Voir, en ligne : « L’oraison du Missale Romanum pour la conversion des Juifs (Vendredi Saint) ». Rappelons que la précédente version (1570) appelait les juifs « perfides » et parlait de «ce peuple aveuglé» ; voir l’article de Wikipedia : « Oremus et Pro perfidis Judaeis ».

[35] Israël, l'Église et le monde : leurs relations et leur mission, selon le Catéchisme de l'Église Catholique. Conférence du cardinal Ratzinger, reproduite dans La Documentation catholique, n° 2091, du 3 avril 1994, p. 329. Texte en ligne sur debriefing.org. Pour une analyse plus détaillée, voir Menahem Macina, Chrétiens et juifs depuis Vatican II. État des lieux historique et théologique. Prospective eschatologique, éditions Docteur angélique, Avignon, 2009, p. 142 et ss. 

[36] J’ai consacré à ce sujet un chapitre de mon livre, Chrétiens et juifs depuis Vatican II. État des lieux historique et théologique. Prospective eschatologique, Docteur angélique, Avignon 2009, V. «La prière pour que les Juifs reconnaissent Jésus sonne-t-elle le glas du dialogue?», p. 167-184 ; texte consultable en ligne sur le site Tsofim.org.

[37] Michel Remaud, est prêtre et religieux ; docteur en théologie, il enseigne à l’Institut Albert Decourtray (Institut chrétien d’études juives et de littérature hébraïque, à Jérusalem).

[38] Michel Remaud, «[A propos de la prière pour les Juifs] "Dialogue et profession de foi"», 19 février 2008.

[39] Michel Remaud insère ici une référence à son livre intitulé Chrétiens et Juifs entre le passé et l’avenir, éditions Lessius, Bruxelles, 2000, p. 135-136.

[40] J’ai longuement exposé tout ce que je crois en avoir compris, dans mon livre Dieu a rétabli son peuple. Témoigner devant l’Eglise que Dieu a restitué au Peuple juif son héritage messianique (Tsofim, Limoges, 2014). Voir surtout les chapitres suivants : Faux-pas des nations chrétiennes à leur tour ; L’Obéissance de la Foi (Rm 1, 15; 16, 26) ; «Dieu les a tous enfermés dans la désobéissance…» (Rm 11, 32) ; Le dessein de Dieu, pierre d’achoppement pour les Juifs et les Chrétiens ; Conclusion: «…pour faire à tous miséricorde» (Rm 11, 32).

[41] Témoin, entre des dizaines d’autres, ces passages : Is 41, 8-9 ; 42, 1.19 ; 42, 19 ; 43, 10 ; 44, 1.2.21 ; 45, 4 ; 49, 3 ; 52, 13 ; 53, 11 ; Jr 30, 10 ; 46, 27-28, etc.

[42] Juda Halévy (1085-1141), rabbin et philosophe juif. Cité d’après Juda Hallevi, Le Kuzari, apologie de la religion méprisée, trad. Charles Touati, Bibliothèque de l’École des Hautes Études en Sciences Religieuses, Volume C, Peeters, Louvain-Paris, 1994, p. 64, 66 et 173.

[43] Je reprends ici un passage de mon livre, La pierre rejetée par les bâtisseurs. L’ «intrication prophétique» des Écritures (Tsofim, Limoges 2013), chapitre  8. « Dualité de l’élection selon le Nouveau Testament ».

[44] Sur le sens de l’expression, voir : «Le phénomène de l' "intrication prophétique"»

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Date de dernière mise à jour : 09/12/2014