Andrei Sheptyts’kyi, métropolite ukrainien de l’Église grecque-catholique, fut-il un collaborateur des nazis?

 

Dans un récent éditorial de Blog, sur le site Times of Israel (31 octobre 2014), intitulé « Oh quand les saints… », Av Aleksander nous entretient d’une figure héroïque de l’Église ukrainienne - dont personnellement j’ignorais tout – : le Métropolite André Sheptytsky de L’viv (1865-1944), chef de l’Église grecque catholique d’Ukraine. Il nous apprend, entre autres choses, ce qui suit :

 

« Il lisait et écrivait parfaitement en hébreu. Il visitait volontiers les bourgades où les Juifs lui présentaient la Torah et il leur parlait yiddish. En 1916, il proposa à de nombreux fidèles ukrainiens de se rendre en pèlerinage en Terre Sainte et à Jérusalem, ce qui n’avait jamais eu lieu auparavant à l’initiative d’un chef d’Église.

Dès avant le début de la Seconde Guerre mondiale, il protesta vigoureusement contre la montée de l’idéologie nazie. Il s’opposa aux exactions du pouvoir communiste. Cette situation en porte-à-faux face aux pires idéologies l’obligea à être en contact avec toutes les parties concernées, ce qui fut particulièrement inhumain.

Il dirigea, depuis son fauteuil roulant, un synode permanent pour inciter les fidèles à la résistance spirituelle dans une Ukraine en pleine confusion et il fut écouté.

En 1942, il écrivit une lettre pastorale « Nie Oubyi/Не Убий = Tu ne Tueras Pas » qui fut lue en ukrainien dans toutes les paroisses, protestant contre la déportation et l’extermination des Juifs et l’immoralité d’une société égarée. Il envoya un telex à Himmler pour dénoncer le traitement infligés aux Juifs et aux Tsiganes.

Le grand-rabbin Ezekiel Lewin fut assassiné devant la porte de la maison du Métropolite Sheptytsky qui prit soin de son fils, Kurt Lewin, décédé le 17 juin 2014.

Kurt Lewin, survivant et héros de la guerre d’Indépendance d’Israël, consacra sa vie à faire reconnaître, en Israël-même comme dans l’Église catholique, les actions exceptionnelles menées par le chef de l’Église ukrainienne. Il témoigna deux fois en faveur de sa béatification à Rome, sans succès en raison de l’opposition des Polonais.

Son livre A Journey Through Illusion,  décrit la vie quotidienne du métropolite pendant le temps de la Shoah, son autorité spirituelle qui permit à des milliers de Juifs d’Ukraine d’être sauvés malgré l’apparente et/ou réelle hostilité naturelle des Ukrainiens.

Son procès en béatification comme saint et martyr pour la foi et les œuvres  est en attente depuis 1958…

De même à Yad Vashem, malgré de très nombreux témoignages de citoyens israéliens, l’administration actuelle voit en lui un homme que l’histoire obligea, dans un isolement total, à surmonter le caractère inhumain d’une époque de déraison sans l’accepter pour autant.

Les Oeuvres ([Troudy/труди en ukrainien] du métropolite correspondent à l’analyse sociale, économique, éthique de l’Ukraine de son temps. Curieusement, elles expliquent aujourd’hui le dynamisme de la société israélienne – sans doute parce qu’Israël est profondément marqué par l’Ukraine, sa langue (bien plus que le russe), sa manière de vivre et ce lien subtil qui a uni, sur cette terre, le monde hassidique et le mouvement hésychaste de l’Orient chrétien.

Ce 1er novembre 2014 marque le 70ème anniversaire de la mort du métropolite André Sheptytsky. Staline marqua le coup et attendit la fin des 40 jours de deuil pour arrêter et assassiner le clergé ukrainien.

A ce jour, le métropolite est pratiquement ignoré ou « sous le boisseau », alors que chacun s’exprime à profusion sur l’Ukraine, que l’Occident comprend mal et qu’Israël vit par ses liens multiples. Il faut du temps pour comprendre le sens du Commandement « Soyez saints comme Je suis saint/והייתם קדשים כי קדוש אני » (Vayikra/Lév. 11, 44; 19, 2; 1 Pierre 1, 19).

« Je marcherai en présence de l’Eternel sur la terre des vivants/אתהלך לפני ה’ בארצות החיים » (Tehilim/Psaume 116, 9).

 

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Le hasard m’a mis sous les yeux l’article suivant de Timothy Snyder, intitulé « He Welcomed the Nazis and Saved Jews », paru le 21 décembre 2009 dans The New York Review of Books.

J’ai estimé qu’il constituait un utile complément de la partie, citée ci-dessus, de l’article intitulé « Oh quand les saints… », consacrée par Av Aleksandr Avraham à la grande figure tourmentée et contestée de Andrei Sheptyts’ky, et je l’ai traduit. On en lira, ci-dessous, la version française.

 

Il accueillit favorablement les Nazis et sauva des Juifs, Timothy Snyder

 

 

Imaginez un instant un archevêque catholique qui protesta contre l’Holocauste devant des dirigeants nazis, enseigna à ses ouailles qu’assassiner des Juifs était un grand péché, et sauva personnellement des dizaines de Juifs. N’est-il pas évident qu’un tel personnage serait suffisamment connu de nous et évoqué dans toutes les discussions sur le rôle des institutions catholiques lors de l’Holocauste ? Et une telle personnalité ne serait-elle pas reconnue de nos jours comme un Juste parmi les nations par Yad Vashem, et canonisée par l’Église catholique ?

Andrei Sheptyts’kyi (1865–1944), métropolite ukrainien de l’Église grecque-catholique, a fait tout cela. (Les Catholiques de rite grec reconnaissent l’autorité du pape, mais ont une pratique liturgique qui ressemble plus à celle des Orthodoxes). Il écrivit une lettre à Himmler lui demandant de cesser d’utiliser des policiers ukrainiens pour assassiner des Juifs. Il publia des lettres pastorales enjoignant à son peuple, les grecs-catholiques de l’Ukraine occidentale, d’aimer leurs voisins juifs plutôt que de servir dans les unités policières qui les tuaient. Avec l’assistance de son frère Klymentiy, l’archimandrite de l’Ordre grec-catholique des Studites, il donna l’asile à plus d’une centaine de Juifs de Lviv. Gravement malade, et cloué sur un fauteuil roulant durant toute la guerre, il réussit à survivre jusqu’en novembre 1944, époque à laquelle les forces allemandes furent chassées de l’Ukraine occidentale par l’Armée Rouge. Klymentiy fut arrêté par les Soviétiques – qui éliminèrent l’Église grecque-orthodoxe de leur territoire – et mourut en prison en 1951.

Pourtant, loin d’être regardé comme un héros, Andrei Sheptyts’ky est considéré par beaucoup de Chrétiens et de Juifs comme traitre aux causes qu’il aurait dû servir. Bien qu’il ait sauvé plus de Juifs que n’importe qui d’autre en Europe occupée, et bien que son frère ait déjà été reconnu comme un Juste parmi les nations, une telle reconnaissance concernant Andrei est improbable. Les démarches formelles en vue de sa béatification sont achevées, mais il ne pourra être élevé au rang des bienheureux si quelqu’un n’atteste pas qu’il a accompli un miracle. Quelques voix catholiques romaines se sont opposées à sa canonisation, l’accusant d’être un nationaliste ukrainien et d’avoir collaboré avec Hitler. Le 26 novembre une conférence académique consacrée à Sheptyts’ky fut perturbée par des manifestants équipés de mégaphones et de calicots, et dirigés par un prêtre catholique romain.

Il est tentant de dire qu’un miracle est nécessaire pour que le souvenir de Sheptyts’ky soit commémoré. En 1941, il salua l’invasion allemande de l’Union Soviétique. En 1943, il dépêcha des aumôniers catholiques pour accompagner les soldats ukrainiens de la Division "galicienne" des Waffen-SS. Ces choix regrettables ne sont pas si difficiles à expliquer si on les remet dans leur contexte historique. L’Ukraine occidentale, qui avait fait partie de la Pologne jusqu’en 1939, a été restituée à l’Union Soviétique lors du pacte entre Molotov et Ribbentrop. La domination soviétique sur l’Ukraine occidentale avait entraîné des arrestations de masse et des déportations de membres de la congrégation de Sheptyts’ky. Quand les Allemands arrivèrent en juin 1941, il les considéra durant un bref laps de temps comme des libérateurs.

Sheptyts’ky changea rapidement d’avis. Mais alors comment a-t-il pu envoyer des aumôniers à une unité de Waffen-SS, deux ans plus tard ? Une fois de plus, une décision que nous aurions tendance à considérer comme une collaboration avec les nazis, était en fait dirigée contre les Soviétiques. La division des Waffen-SS "galiciens" avait été créée par les Allemands après leur défaite démoralisante à Stalingrad. De nombreux Ukrainiens qui s’y engagèrent pensaient, comme le leur expliquait la propagande allemande, qu’ils allaient combattre contre le Bolchevisme. Pour Sheptyts’ky et pour l’Ukraine occidentale, la défaite allemande à venir signifiait une seconde occupation soviétique. Il semble possible qu’il croyait que la Division Waffen-SS formerait des Ukrainiens qui pourraient plus tard combattre les Soviétiques. Et d’une certaine manière, ce fut le cas. Après que les Soviétiques eurent reconquis l’Ukraine, des anciens de l’unité des Waffen-SS furent recrutés par les Américains pour des missions d’espionnage en Union Soviétique.

Comme le révèle sa correspondance, Sheptyts’ky a appris par expérience à penser à l’avenir de ses ouailles en termes militaires. Longtemps auparavant, en 1918, il avait déjà été métropolite de l’Église grecque-catholique, quand l’Ukraine ne parvenait pas à obtenir sa reconnaissance en tant que nation ayant droit à un État souverain. Il assista à la défaite de l’armée ukrainienne face à la Pologne, en 1919, et à l’annexion par ce pays, entre les deux guerres, de terres qu’il considérait comme ukrainiennes. Sa propre famille, de condition aristocratique et d’origine mixte polono-ukrainienne, avait une fière tradition militaire. En effet, son frère Stanislaw était général et impliqué dans cette guerre très polono-ukrainienne – mais d’un autre côté, il était chef de l’état-major polonais. L’expérience qu’avait Andrei Sheptyts’ky de la fin de la Première Guerre, était probablement à l’arrière-plan de son intuition qu’on aurait besoin des armées ukrainiennes après la Seconde Guerre. Il voulait une Ukraine chrétienne et indépendante. En fait, le désordre consécutif à la Seconde Guerre mondiale fut encore plus grand que celui des années postérieures à 1919 : il amena la domination soviétique et la dissolution de l’Église grecque-catholique elle-même. La pratique religieuse grecque-catholique devint illégale, et la propagande soviétique désigna Sheptyts’ky comme un nationaliste réactionnaire et collaborateur, à peine meilleur qu’un nazi.

Sheptyts’ky venait des régions limitrophes orientales bouleversées de l’Europe, où les crimes politiques les plus horribles furent perpétrés tant par les Allemands que par les Soviétiques, et où les divisions nationales et religieuses étaient sous-jacentes au grand affrontement séculaire entre l’Allemagne nazie et l’Union Soviétique. L’Église Grecque-Catholique de Sheptyts’ky elle-même avait été fondée en 1596 pour réparer la déchirure entre la chrétienté occidentale et orientale, et réaliser une union entre Chrétiens de rite occidental et oriental, Catholiques et Orthodoxes. Sheptyts’ky, comme ses ouailles, devait prendre des décisions dans un cadre défini non seulement par des loyalismes concurrents, mais par l’occupation allemande et soviétique.

Il peut sembler impossible qu’un homme qui avait pu accueillir la domination nazie, ait pu sauver ensuite des dizaines de vies juives, c’est pourtant ce que fit Sheptyts’ky. S’il ne l’avait pas fait, David Kahane n’eût certainement pas vécu ni ne fût devenu Grand Rabbin de l’aviation israélienne, et Adam Daniel Rotfeld n’aurait très probablement pas vécu ni ne serait devenu Premier ministre de Pologne. Si les choix de Sheptyts’ky nous paraissent incompréhensibles, il se peut que cela en dise aussi long sur nos propres limites que sur les siennes. Il est peut-être plus facile de voir l’Allemagne nazie comme un mal singulier, et de définir nos identités par rapport aux réponses nationales à ce mal, dont nous pouvons nous souvenir : en tant que nation nous avons fait une guerre juste, nous avons résisté à l’occupation, nous avons aussi mal agi et nous en sommes repentis. Mais qu’en est-il si le mal était multiple en 1941, et si le patriotisme ne consiste pas à rendre parfait le passé, mais à faire des choix imparfaits pour l’avenir ?


© Timothy Snyder

Traduction française : Menahem Macina

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Date de dernière mise à jour : 02/11/2014