« L’Obéissance de la Foi (Rm 1, 15) »

 

 L’expression est suffisamment étrange pour qu’on l’examine de plus près, et tout d’abord à la lumière de ses parallèles néotestamentaires. Il est patent qu’elle est propre à Paul, exclusivement, outre qu’elle ne figure sous cette forme que dans son Épître aux Romains - et seulement à deux reprises, à savoir : dans le présent passage et dans les premières phrases de cette Épître (Rm 1, 5) :

« Jésus-Christ, notre Seigneur, par qui nous avons reçu grâce et apostolat pour prêcher à l’honneur de son nom l’obéissance de la foi ».

Il est significatif que ce soit dans deux passages à allure hymnique qu’apparaît cette expression : dans l’adresse et les salutations initiales d’abord, puis dans la conclusion en forme de doxologie, qui clôt l’épître. Encadrant littéralement la longue et douloureuse méditation de l’Apôtre sur la foi par rapport aux œuvres, sur le rôle de la Loi par rapport au Salut gracieux en Jésus-Christ et, surtout, sur le rejet momentané de ceux de son peuple qui n’ont pas reconnu le Christ, cette expression fournit la clé de ce que Paul lui-même appelle un mystère, à savoir la nécessité, pour quiconque est confronté à la prédication apostolique, de plier son esprit et de le soumettre à l’obéissance qui découle de la foi.

Mais, pour que cet énoncé ait une quelconque signification à l’époque actuelle – où foisonnent les remises en cause insolentes des vérités les mieux établies, assorties de la négation des évidences -, il convient de préciser ce que la foi n’est pas, avant même de tenter de décrire ce qu’elle doit être. Tout d’abord, allons aux dictionnaires. Un ouvrage digne de confiance - le Vocabulaire technique et critique de la philosophie d’A. Lalande – fournit plusieurs définitions, dont on retiendra les deux suivantes:

  • « Confiance absolue, soit en une personne, soit en une affirmation garantie par un témoignage ou un document sûr ».
  • « Adhésion ferme de l’Esprit, subjectivement aussi forte que celle qui constitue la certitude, mais incommunicable par la démonstration. Synonyme de croyance ».

Et l’auteur d’ajouter :

« [...] ce sens (le dernier) est le plus fréquent. Ce mot est alors opposé, d’une façon générale, au savoir... »

Et tout de suite, à la lumière de ces définitions, nous pouvons éliminer les fausses conceptions de la foi:

- Elle n’est, ni une heureuse disposition, ni une chance, ni une faiblesse de jugement, ni une imagination.

- Il n’y a pas, d’un côté, de gens qui sont nés croyants (ceux à qui l’on dit volontiers : « Vous avez bien de la chance de croire »), et de l’autre, des gens qui n’ont pas eu cette "chance" (« Que voulez-vous ? Je n’y peux rien, j’ai beau vouloir, je n’arrive pas à croire »).

Tant l’expérience que le sens commun nous obligent à admettre que la foi ne va pas de soi. Paul lui-même en témoigne : « Car la foi n’est pas l’apanage de tous » (2 Th 3, 2). Comment se fait-il, alors, que certains donnent leur adhésion à une personne ou à une doctrine, alors que d’autres la refusent ? L’expérience, une fois encore, nous apprend que l’on peut - de bonne foi (c’est le cas de le dire) - ne pas être persuadé par quelqu’un ou par quelque chose. Ce fut d’ailleurs le cas de Paul qui pourchassait les premiers adeptes de Jésus, avant d’être"retourné" sur le chemin de Damas par celui-là même qu’il persécutait. Dira-t-on alors que Paul, et, à sa suite, tous ceux qui ont eu visions et révélations, ont été gratifiés de la Foi et que, par voie de conséquence, il y aurait, en Dieu, deux poids et deux mesures ?

Ce serait mal comprendre ce que sont visions et révélations. En aucun cas, elles ne dispensent de la foi. Si elles la déclenchent ou la renforcent, leur effet n’est pas permanent et le bénéficiaire de ces faveurs, si sublimes que soient ses révélations, n’en doit pas moins cheminer habituellement dans l’obscurité de la foi quotidienne, qui lui est d’autant plus insupportable, qu'ont été sublimes les trouées de lumière indicible qu’il a contemplées.

Ce qui nous amène à nous demander comment se pose la question même de la foi. Habituellement, elle ne surgit que lorsqu’un événement ou une personne nous « interpellent », comme on dit de nos jours, c’est-à-dire suscitent en nous une réaction, positive ou négative. Et, de fait, il y a la foi "en quelque chose", mais il y a aussi la foi "en quelqu’un". La question se complique encore davantage quand on demande à une personne de croire en quelque chose ou en quelqu’un auxquels elle n’a jamais été confrontée ; ou bien quand sa raison doit s’incliner devant ce qu’elle ne comprend pas. Les deux cas les plus extraordinaires de foi en l’impossible sont celui de Pierre, qui accepte, sans hésitation, l’affirmation de Jésus concernant la nécessité de manger sa chair et de boire son sang - « Seigneur, à qui irions-nous, tu as les paroles de la vie éternelle » Jn 6, 68) -, et celui du brigand agonisant à côté de Jésus, sur le point de mourir lui aussi : « Jésus, souviens-toi de moi, lorsque tu viendras dans ta royauté » (Lc 23, 42).

La foi apparaît donc comme une réponse positive, face à une proposition dont l’évidence n’apparaît pas d’emblée. Il va de soi qu’ainsi définie, une telle attitude présuppose, de la part du "croyant", au moins un préjugé favorable. Sollicité, interpellé par une situation ou un témoignage, l’être humain peut y donner son adhésion, tout comme il peut la refuser. Que sa liberté soit souveraine ne saurait être mis en question. Reste à définir ce que doit être son niveau de conscience pour que son acceptation ne soit pas inconséquence, ou que son rejet ne soit pas endurcissement de cœur. Il y a, en effet, des gens qui croient à n’importe quelles sornettes ; ce ne sont pas à proprement parler des croyants, mais des girouettes. Assoiffés de nouveautés, ils abandonneront vite leur foi récente au profit d’une nouvelle, et ce sans fin. De même, il est des gens qui ont une propension incoercible au scepticisme et qui ne sont pas capables de poser un acte d’abandon. Toujours en quête de rationalité, ils ne sont prêts à donner leur assentiment qu’à ce qui leur paraît indiscutable, Ces gens-là, non seulement ne croiront pas à l’existence de Dieu, mais ils risquent, au contraire, d’adhérer à l’erreur, parce que celle-ci a souvent pour elle d’excellentes preuves et raisons.

L’analyse qui précède emprunte davantage à la sagesse de ce monde qu’à celle de Dieu. Encore qu’il y aurait bien davantage à dire, en particulier sur les conditions mêmes de l’épistémologie et du discernement, on ne s’y est risqué que pour mieux faire la distinction entre la foi, dont il est question ici, et l’adhésion scientifique, qui va du moins probable au plus sûr et n’admet que ce qui lui paraît scientifiquement prouvé. La foi surnaturelle dont nous parlons est une interpellation de l’homme par Dieu lui-même, par la médiation d’une prédication ou d’un témoignage, oral (cf. Rm 10,17) ou écrit.

Dieu lorsqu’il se révèle, fait irruption dans la conscience humaine. Dès que la parole de la prédication l’atteint, l’être humain est confronté à un Dieu qui dérange ; c’est, en lui, l’intrusion d’un monde peu familier, voire hostile (ce qui n’est pas familier paraît généralement hostile, de prime abord). Mais, il convient de le préciser : ce qui atteint cette personne, ce n’est pas l’énoncé d’une proposition logique ou philosophique, c’est une déclaration, une proclamation ahurissante et provocatrice qui s’origine à Dieu lui-même et qui appelle une réponse tranchée : oui, je crois, ou : non, je refuse cela ; c’est impossible, inacceptable.

Quelle que soit la réponse donnée par quiconque ressent le choc de la Parole divine, plus rien ne sera comme avant pour lui. Si la prédication et le témoignage des Apôtres sont conformes aux instructions de Celui qui les a envoyés, la personne qui est l’objet de leurs interpellations est obligée de prendre position pour ou contre. À la limite, elle doit aimer ce message et son messager, ou haïr l’un et l’autre. Car il n’en va pas, dans le domaine de la foi religieuse, comme dans celui de l’adhésion philosophique ou scientifique. Dans ce dernier, on peut admettre un système de pensée ou le rejeter : cela ne conditionne ni ne modifie en rien la vie intérieure de l’adepte ou du sceptique. De tout autre nature est l’interpellation religieuse : elle vient de Dieu, même si elle passe par des médiations humaines. La Parole divine, l’histoire du Salut en Jésus-Christ, frappent le cœur de l’homme et sa conscience plus que sa raison. Il ne s’agit ni d’un axiome ni d’une opinion, mais d’un discours générateur de vie pour celui qui y croit, de mort pour celui qui le rejette.

On peut dire que la Parole de Dieu est une semence qui féconde le cœur de l’homme. Et la réponse de ce dernier dépend étroitement du terreau de son cœur, c’est-à-dire de ses dispositions intérieures. Un être foncièrement bon, honnête et en quête de vérité adhérera spontanément à un message de bonté, de pureté, de douceur, d’abnégation. Un homme mauvais l’écartera avec horreur, comme si une intuition mystérieuse lui faisait pressentir que cette parole de feu brûlera les mauvaises herbes qui étouffent son âme et que cette discipline divine labourera sa chair asservie à ses passions.

Ainsi en est-il pour les hommes en général, mais, lorsque on en vient à l’homme juif en particulier, on entre en plein mystère. Et c’est ce mystère que scrute saint Paul tout au long de son Épître aux Romains et, surtout, dans les chapitres 9 à 11. En effet, comme dit plus haut, il se fait que, paradoxalement, le Peuple du Livre où étaient consignées toutes les prophéties concernant le Messie souffrant, a refusé de croire en Lui, dans sa grande majorité, au nom de ces mêmes Écritures. Il faut se demander comment il se fait que la Parole de Dieu, exprimée par les prophètes, soit devenue, pour le peuple juif, l’occasion du plus tragique contresens de son histoire ? Car - il faut bien s’en souvenir - c’est par fidélité à l’Écriture et, spécialement, à la Loi de Dieu donnée à Moïse au Sinaï, que les juifs ont refusé de croire à celui qui disait aux scribes et aux Pharisiens : « Si vous croyiez Moïse, vous me croiriez aussi, car il a écrit de moi »(Jn 5, 46).

Le "faux-pas", ici, est incontestablement celui des interprètes autorisés de la Parole de Dieu et des chefs religieux du peuple. Ce dernier, n’ayant pas, faute de connaissance, la possibilité de discerner le bien-fondé ou le caractère erroné de leurs décisions ne pouvait que les suivre dans leur refus inflexible de la révélation du Christ. Pourtant, nous savons que les dirigeants religieux juifs d’alors ont agi « par ignorance » [1], Pierre l’atteste :

Ac 3, 17-18 : Cependant, frères, je sais que c'est par ignorance que vous avez agi, ainsi d'ailleurs que vos chefs. Dieu, lui, a ainsi accompli ce qu'il avait annoncé d'avance par la bouche de tous les prophètes, que son Christ souffrirait.

Cette affirmation concorde avec le propos de Jésus, qui s’écrie, peu avant sa mort :

Lc 23, 34 : Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font !

Que s’est-il donc passé ? Paul nous en donne une explication qu’il convient d’examiner soigneusement :

Rm 10, 1-4 : Frères, certes, l’élan de mon cœur et ma prière à Dieu pour eux, c’est qu’ils soient sauvés. Car je leur rends témoignage qu’ils ont du zèle pour Dieu ; mais c’est un zèle mal éclairé. Méconnaissant la justice de Dieu et cherchant à établir la leur propre, ils ont refusé de se soumettre à la justice de Dieu. Car la fin de la Loi, c’est le Christ pour la justification de tout (homme) qui croit.

Il est difficile de percevoir toute la richesse de ces phrases, aussi frémissantes qu’obscures pour nous, qui « sommes devenus lents à comprendre » (cf. He 5, 11).C’est tout le combat de Paul saisi par le Salut en Jésus-Christ, qui est ramassé là. L’Apôtre est conscient du drame religieux de ses concitoyens. Ce n’est pas tant le Messie ressuscité qu’ils rejettent, que la mise de côté de l’observance de la Loi pour qu’entrent les Païens dans l’héritage du Peuple de Dieu. A la limite, beaucoup d’entre eux eussent accepté l’idée que Dieu avait réalisé la geste inouïe consistant à envoyer son Messie préexistant auprès de lui (doctrine juive), et que ce dernier ait eu le sort du « Serviteur souffrant », qui intriguait tant les lecteurs d’Isaïe. Mais ce qu’un juif observant, ne peut en aucun cas accepter, aujourd’hui comme hier, c’est que l’observance de la Loi de Moïse ne soit pas imposée automatiquement au païen croyant au Messie. Avant sa conversion subite, Paul ne pensait pas autrement. Mais ensuite, illuminé par la vision du Christ ressuscité, il sait dorénavant que c’est par Jésus que tout homme est sauvé, qu’il soit juif ou grec (cf. Rm 1 16 ss.), et non par l’observance de la Loi.

La question cruciale qui séparera définitivement les « deux [peuples] dont Jésus a fait un » (cf. Ep 2, 14) est l’alternative inéluctable suivante : Est-on sauvé par l’observance de la Loi, ou par la mort et la résurrection de Jésus ? C’est la réponse à la question de la « grâce seule », qui démarquera le chrétien par rapport au juif. Selon l’analyse chrétienne, le juif est persuadé de « sa justice propre » (cf. Rm 10, 3), qui découle de sa conception de la Loi comme condition sine qua non du Salut. Ce qui fera dire à Paul attristé : « Que conclure ? Ce que recherche Israël, il ne l’a pas atteint ; mais ceux-là l’ont atteint qui ont été élus. Les autres, ils ont été endurcis... » (Rm 11, 7 ss.). Quiconque lit la suite du texte et ce qui semble bien être une malédiction, renforcée de citations scripturaires terribles, peut croire que Paul maudit son peuple, ou, à tout le moins, désespère de sa conversion future, et pourtant, il n’en est rien. L’Apôtre enchaîne, au contraire, sur le plus beau plaidoyer en faveur d’Israël qui ait jamais été écrit ; et même, il prophétise - le terme n’est pas trop fort - leur réintégration. On y reviendra.

Il reste à conclure provisoirement cette méditation du mystère de la « désobéissance » du peuple juif, en cherchant à discerner les conditions qui ont présidé à cette erreur tragique. En effet, si nous les connaissons bien, nous saurons peut-être nous en prémunir et nous nous garderons de tomber dans le même piège lorsque nous serons confrontés à une épreuve analogue, à l’heure que Dieu seul connaît, car il « viendra comme un voleur » (cf. 1 Th 5, 2 et par.).

Nous venons de lire, en Paul, que les juifs ont « méconnu la justice de Dieu pour établir la leur propre » (Rm 10, 3). Que veulent dire ces termes peu familiers à nos oreilles modernes ? En clair, ils signifient que les juifs n’ont pas accepté un dessein de Salut inattendu et imprévu que rien ne les avait préparés à accepter. De fait, armés de leur tradition, les docteurs du Peuple avaient depuis longtemps scruté les Écritures, pour tenter de discerner les « signes du Messie ». Un certain nombre de leurs supputations s’avérèrent justes (naissance du Messie à Bethléem de Juda ; mission préparatoire d’Élie (= Jean Baptiste), tandis que d’autres furent incomplètes (Messie, fils de David, « qui demeure toujours » (cf. Jn 12, 34), etc.). En outre, les dirigeants religieux furent abusés par de fausses apparences. Jésus était réputé originaire de Nazareth en Galilée (cf. Jn 7, 52), alors qu’il était né à Bethléem (cf. Mt 2, 1.5) ; on croyait connaître son père, sa mère et les membres de sa famille (cf. Mt 13, 55-56 = Mc 6, 3), et savoir d’où il était (Jn 7, 27). Enfin et surtout, on sent bien que ce que contestaient radicalement les dirigeants et élites du peuple juif, c’était la prétention qu’affichait Jésus de remettre en cause leurs conceptions théologiques et leurs traditions.

Sûrs de détenir la vérité, de connaître le "programme" de la manifestation du Messie et des signes qui l’accompagneraient, c’est - pour ainsi dire - la Bible et la Tradition en mains qu’ils rejetteront les signes et la prédication de Jésus et de ses disciples. Erreur tragique, certes, mais inévitable. Avec le recul du temps, force est de reconnaître qu’elle devait se produire, car, persuadés que le Salut dépendait de la pratique méticuleuse des observances de la Loi, ces « docteurs en Israël » (cf. Jn 3, 10) refusaient de prendre en compte les avertissements des prophètes qui contredisaient leur doctrine et leurs traditions (cf. Jr 6, 20 ; Os 6, 6 = Mt 9, 13 ; etc.).

C’est alors que Dieu met en œuvre la seconde partie de son dessein : le Salut en Jésus, le Christ. À son Verbe incarné, il donne l’autorité, parce qu’il est Fils d’Homme (cf. Jn 5, 27). Désormais, ce n’est plus à la Loi seule qu’il faudra obéir, mais à cet homme extraordinaire, pur et faible, doux et puissant, humble et terrible. C’est à cet être fascinant, mais terriblement déconcertant, comme le Dieu dont il est le Fils, que l’on devra se soumettre (Ps 8, 7 = 1 Co 15, 27 ; Ep 1, 22 ; He 2, 8).

Jésus s’y prendra de mille manières pour avertir son peuple, pour le convaincre, l’émouvoir même. Ils verront, à visage découvert, en la personne de Jésus, l’Amour d’un Dieu, implacable dans sa tendresse comme dans ses colères (cf. Ex 34, 6-7). Beaucoup ne résistèrent pas à cette confrontation et aimèrent le Christ, ou furent subjugués par lui, C’étaient les cœurs purs, les humbles et les pécheurs repentants. Les autres se cuirassèrent le cœur et s’en tinrent à la tradition de leurs dirigeants religieux. On sait qu’il est particulièrement difficile à cette catégorie de gens, de s’humilier. Habitués à dominer, il leur est dur d’obéir. Habitués à être admirés, il leur est dur de s’abaisser. Habitués à avoir réponse à tout, il leur est dur de se heurter à l’inattendu de Dieu. Persuadés de leur propre valeur et de « leur propre justice » (cf. Rm 10, 3), il leur est pratiquement impossible de se reconnaître pécheurs. 

Or, un tel état d’âme rend l’homme absolument inapte à discerner les signes de la présence d’un Dieu qui « résiste aux orgueilleux, mais donne sa grâce aux humbles » (cf. Jc 4, 6). Ce que l’humilié, le cœur pur, le pécheur à « l’âme brisée » (cf. Ps 51, 19), perçoivent avec les yeux du cœur et le frémissement de l’âme, l’orgueilleux ne le soupçonne même pas. C’est ainsi qu’il se prive lui-même, ipso facto, de la grâce de la foi. Cet endurcissement du cœur des dirigeants religieux du temps de Jésus fut tellement grave que, ni les signes, ni les miracles, ni les paroles d’amour ou de douceur, ni la mort injuste de Celui qui les avait admonestés durant des années, ne leur furent utiles. Ils ne perçurent pas que l’homme à la douceur inexorable, qui les interpellait sans cesse au mépris de sa propre personne, de son honneur et de sa vie, était un envoyé de Dieu. Comme ce fut le cas pour Pharaon et son entourage, les signes ne firent qu’endurcir davantage leur cœur (Jn 12, 37 ss.) et ils désobéirent à Dieu en refusant de suivre celui que Jean le Baptiste avait désigné comme étant « l’Agneau de Dieu » (Jn 1, 29-36).

Ce drame doit nous faire trembler, car il nous enseigne à quel point nos certitudes sont fragiles lorsqu’il s’agit de Dieu, l’imprévisible, le terrible, l’inattendu. Dans le chapitre suivant, nous allons voir que ce qui arriva à la génération de Jésus, arrivera, mutatis mutandis, à la génération de la Fin des temps et que, dans son ensemble, la Chrétienté « trébuchera » (cf. Rm 11, 11) sur l’épreuve, comme ses aînés.

 

« Dieu les a tous enfermés dans la désobéissance... » (Rm 11, 32)

 

Concluant son exposé complexe du mystère de l’endurcissement et du rétablissement du peuple juif, Paul émet, en guise de "solution" à cette question des plus obscures pour nous, quelques phrases plus obscures encore, semble-t-il, si l’on en juge par les commentaires confus et contradictoires qu’en ont donnés théologiens et exégètes.

Rm 11, 28-32 : Ennemis, il est vrai, pour ce qui est de l’évangile, à cause de vous, ils sont, pour ce qui est de l’élection, chéris à cause de leurs pères. Car les dons et l’appel de Dieu sont sans repentance. En effet, de même que jadis, vous avez désobéi à Dieu et qu’au temps présent, vous avez obtenu miséricorde, du fait de leur désobéissance, eux, de même, au temps présent, ont désobéi du fait de la miséricorde exercée envers vous, afin qu’eux aussi ils obtiennent, au temps présent, miséricorde. Car Dieu les a tous (= juifs et non-juifs, devenus croyants au Christ Jésus) enfermés dans la désobéissance, pour faire à tous miséricorde.

Dans un livre entièrement consacré au chapitre 11 de l’Épître aux Romains, un exégète catholique [2] traite, ès qualités, de cet enseignement paulinien, outre qu’il mentionne les opinions des autorités exégétiques et théologiques modernes à son propos. Bien qu’il ne soit pas dans l’esprit du présent écrit de s’attarder aux spéculations théologiques, il convient d’être attentif à la structure littéraire de cette citation et à ses implications théologiques contradictoires, dans l’état actuel de la recherche ; elles sont, en effet, largement analysées dans l’ouvrage en question et il est à craindre que ces analyses soient de nature à jeter la confusion dans les esprits. De fait, tout un chacun n’étant ni théologien, ni exégète, certains achoppent sur ces chapitres qui sont - comme la totalité de l’ouvrage, d’ailleurs - de lecture difficile. C’est pourquoi nous ferons une exception aux principes qui guident ce Témoignage et dénoncerons les faiblesses et inexactitudes les plus flagrantes de cet ouvrage. Ce n’est qu’ensuite que l’on pourra procéder à une méditation de ce chapitre, dense et d’une richesse incomparable, de l’Apôtre, selon la méthode qui est celle de cet écrit, à savoir une lecture simple et attentive du texte paulinien lui-même, éclairée par les passages parallèles de l’Écriture, explicitement ou implicitement invoqués.

En effet, malgré sa complexité apparente, l’Écriture est intelligible telle quelle, moyennant un dépouillement total des idées préconçues qui encombrent notre esprit, et avec l’aide de l’Esprit Saint (cf. Lc 24, 45). Ces dispositions spirituelles ne nous dispenseront bien entendu pas de l’effort d’analyse du texte lui-même, afin que ce que Paul cherche à exprimer, en langage humain, de qu’il contemple, atteigne en nous ce sens de la vérité, ce sens surnaturel de la foi, que Dieu y a déposés par pure grâce. Nous verrons que ces mots du vocabulaire courant, usés par l’habitude, simples et sans emphase, révèlent, par leur agencement même, un aspect inattendu du dessein de Dieu, qui n’a rien à voir avec la rationalité, telle que nous la concevons. En un mot, notre lecture et la compréhension qui en jaillira avec la grâce de Dieu ne seront pas un exercice de sagesse humaine, mais une « démonstration d’Esprit » (cf. 1 Co 2, 4) par la sagesse de Dieu, qui est folie et scandale aux yeux des hommes (cf. 1 Co 1, 23).

Examinons donc le contenu de ce passage réputé difficile (Rm 11, 28-32), Dès les deux premières phrases, qui constituent comme la prémisse du discours, nous remarquons le caractère antithétique des propositions [3] ennemis/chéris; païens/pères ; bonne nouvelle/élection. Les juifs sont ennemis, pour ce qui est de la bonne nouvelle et les païens sont la cause de cette inimitié, car leur admission se fait aux dépens des juifs et de leur Loi. Par contre, les juifs sont chers à Dieu, pour ce qui est de l’élection, et ceci grâce à leurs pères qui ont mérité, pour leur descendance, le don et l’appel inaliénables qu’ils ont reçus de Dieu.

Aussitôt après cette affirmation, Paul entreprend d’en démontrer le bien-fondé. Et, à nouveau, il utilise des termes antithétiques : jadis/temps présent; désobéissance/miséricorde. Mais l’argumentation est plus complexe. Elle commence par un parallèle (de même que, en grec : hôsper) qui paraît surprenant. Il semble en ressortir qu’à la désobéissance opposée jadis à Dieupar les païens, correspondrait la désobéissance des juifs, au temps présent. Tandis qu’à la miséricorde accordée aux païens, au temps présent, correspondrait la miséricorde qui est accordée aux juifs au temps présent. À ce stade, nous constatons que la symétrie antithétique - jadis/temps présent -, est rompue, au profit d’une symétrie homogène inattendue : temps présent = temps présent.

Dans son ouvrage cité en référence [4], le théologien évoqué tire de cette constatation une conséquence pour le moins inattendue et – il faut le souligner  absolument étrangère à la pensée de Paul, à savoir que les juifs du temps de Paul sont invités à obéir maintenant à l’Évangile. Selon ses propres termes, l’auteur croit que « l’intérêt de Paul se porte essentiellement sur le moment présent » [5]. L’examen des particularités grammaticales du passage étudié de l’épître paulinienne et, surtout, l’utilisation, à trois reprises, de l’adverbe nun – maintenant –, aux versets 30-31, celle des pronoms de ces mêmes versets "vous", au style direct, conduisent ce spécialiste à affirmer que c’est, « de toute évidence », aux pagano-chrétiens que « Paul s’adresse dans ce chapitre » et que « les houtoi et autoi (ceux-là, eux) qui désignent les juifs, ne peuvent être que leurs contemporains » [6].Pour ce théologien donc, c’est du temps de Paul, que le Reste (= juifs fidèles à leur foi) est momentanément endurci [7]. C’est donc de son temps qu’il devait se convertir. D’où sa conclusion [8] :

« Selon notre interprétation, Paul n’annonce donc pas, en Rm 11, 25-26, le Salut d’Israël comme peuple, mais seulement celui de ces juifs pieux, de ces hassidim qui, avant l’annonce de l’Évangile, pouvaient être considérés comme constituant le Reste, l’Israël de l’Élection. Autrement dit, le "mystère" exprimait l’espoir de Paul de voir ces derniers se convertir avant la Parousie du Christ. Nous devons en convenir, son espoir a été déçu. Ces juifs pieux ne se sont pas convertis et notre prière est toujours celle de Paul : "Seigneur viens !", sans même oser, comme l’auteur de l’Apocalypse, prêter au Christ cette réponse : "Oui, je viens bientôt" (Ap 22, 20). »

Sur la base d’une telle analyse, n’est-on pas fondé à se demander quel sens a l’endurcissement prolongé du peuple juif ? Réponse de l’auteur qui rapporte, en les reprenant à son compte, les opinions d’autres théologiens [9] :

« L’endurcissement d’Israël rend compte du retard de la Parousie [10] et laisse le temps pour une plus large évangélisation des Païens ».

Et encore :

« L’endurcissement d’Israël est ici expliqué par la nécessité de l’annonce de l’Évangile, ce qui implique que, si Israël avait cru au Christ, il n’y aurait pas eu un espace temporel suffisant pour atteindre tous les Païens. » [11].

Enfin, sans doute de peur que même cette fonction de ‘frein bénéfique’ du temps de l’histoire du Salut ne soit portée par les chrétiens au crédit du peuple juif, l’auteur nous "rassure" en ces termes :

« S’il en est ainsi, les craintes d’ordre théologique exprimées si fortement par Cornély, D. Judant, P. Benoit [12], que ne soit attribué à l’Israël endurci un rôle actif dans le Salut des chrétiens, s’évanouissent. Le rôle de l’Israël endurci n’est que négatif, si l’on peut dire. Il donne à l’annonce de l’Évangile le temps suffisant pour que tous les Païens obtiennent miséricorde. » [13].

Il reste à espérer que les Païens vont se hâter de venir rejoindre le giron de l’Église, afin que de nouveaux pogroms et holocaustes ne soient pas nécessaires pour qu’« entre le plérôme des Païens » !... Qu’on nous pardonne cette ironie douce-amère, ainsi que la longue digression consacrée à la thèse atterrante de l’auteur cité. On a peine à croire qu’après quelque deux mille ans de rumination théologique et plusieurs décennies de méditation du mystère d’Israël, à la lumière de son martyre ancestral et de la démesure horrible de son plus récent et énorme holocauste, puissent encore éclore, sous la plume d’un auteur catholique, religieux de l’ordre de Saint Dominique, un tel contre-témoignage oecuménique, une telle somme d’animosité théologique, un tel réquisitoire apologétique. Tout cela ne serait que démesure et ridicule si nous avions affaire à l’opinion isolée d’un théologien privé. Mais ce n’est pas le cas. Il n’est que de lire les "autorités" que cite cet ouvrage, ainsi que les opinions des théologiens les plus antijudaïques, qu’il jette en pâture aux pauvres chrétiens de la base, qui n’ont pas la chance d’avoir la culture historique et théologique de l’auteur, et sont, de ce fait, incapables de « discerner leur droite de leur gauche » (cf. Jon 4, 11) dans cette dissertation biaisée par une thèse sous-jacente a priori hostile au mystère de l’Israël selon la chair. Il semble bien que ces opinions antijudaïques soient issues d’un vaste consensus, d’une sourde majorité silencieuse, qui œuvre dans l’ombre des bibliothèques théologiques contre l’Écriture et la Tradition, et même contre le Concile [14]. Il est symptomatique, en effet, que le spécialiste évoqué ne se donne pas la peine de résumer la doctrine des Pères conciliaires sur les chapitres 1 à 11 de l’Épître aux Romains [15]. Sans doute estime-t-il que c’est inutile.

Mais il y a pire, et c’est là, semble-t-il, que se trouve la racine du mal : l’auteur ne croit pas à l’inspiration des paroles de Paul. Ses dénégations embarrassées en conclusion de son enquête [16] en font foi :

« [... selon nous, le ‘mystère’ de [Romains] 11, 25 ne serait donc, ni une révélation au sens strict du mot, ni une exégèse inspirée à proprement parler, mais plutôt une conclusion théologique "inspirée". Quand Paul comprit quelle lumière projetait sur l’endurcissement d’Israël un ‘logion’ comme celui de Mc 13, 10, il dut avoir le sentiment d’une illumination, d’une révélation. Il découvrait enfin la réponse à sa prière (10, 1). »

Examinons les mots intentionnellement mis en italiques par nos soins. Il en découle que Paul n’a pas eu de révélation. Selon l’auteur, les paroles mêmes de l’Apôtre, qui appelle son Évangile : « révélation d’un mystère » (Rm 16, 25), concernent, à n’en pas douter, les Évangiles synoptiques (que - rappelons-le tout de même - Paul n’a certainement pas connus, à l’exception de quelques paroles de Jésus, transmises de bouche à oreille dans les premières communautés chrétiennes et pieusement consignées par elles en attendant d’être réunies ultérieurement dans le Corpus que constituent les Évangiles). Nous comprenons, quant à nous, que Paul veut parler de l’exposition de la Bonne Nouvelle que, lui, a reçue directement de Dieu, et qui trouve son expression dans la révélation qu’il en fait, en termes humains et de manière analytique, dans l’Épître aux Romains. Sinon, pourquoi s’écrierait-il : « Car je ne veux pas, frères, vous laisser ignorer ce mystère, de peur que vous ne vous complaisiez en votre sagesse » ? (Rm 11, 25).

Faute d’avoir cru cela, l’auteur ici critiqué, comme ses collègues et maîtres, se « complaît encore en sa propre sagesse », sagesse humaine, appuyée sur les opinions des hommes et non sur l’Écriture et la Sagesse de Dieu. Il est vrai qu’il a été à bonne école. Il cite lui-même ses maîtres à penser : Bultmann et Harnack. Il précise même, à propos de ce dernier [17]:

« Avant lui (Bultmann), A. Harnack avait déjà relevé cette contradiction. Selon lui, Paul ayant pris peur devant la conséquence ultime de ce qu’il venait de dire en Ro 9 et 10 sur Israël selon la chair, aurait alors fait machine arrière, son patriotisme aurait altéré en profondeur sa connaissance de la foi » [18].

Le bibliste P. Benoît, que cite également notre théologien [19], fait preuve de plus de respect :

« La ferveur dont témoignent ces pages de Paul est plus grande que leur clarté. C’est son cœur qui parle. Il convient d’y reconnaître l’obscurité d’un mystère encore mal dévoilé. »

Il est dommage que notre spécialiste ne reprenne pas explicitement à son compte l’exclamation de St Jérôme, qu’il cite d’ailleurs lui-même [20]:

« L’Épître aux Romains toute entière a besoin d’interprétation. Elle est enveloppée de telles obscurités que, pour la comprendre, nous avons besoin du secours de l’Esprit Saint qui, par son Apôtre a dicté ces textes, mais surtout ce passage [21].

Pour en revenir aux paroles de l’auteur cité, qui ont donné lieu à ces mises au point, on peut se demander ce qu’il entend par la "concession" (c’est le seul terme qui convienne, semble-t-il) qu’il fait en parlant de « conclusion théologique "inspirée" ». Les guillemets dont il croit devoir affecter l’inspiration de Paul constituent un éloquent clin d’oeil à l’adresse du lecteur et semblent bien exprimer que ce que la bouche de l’auteur exprime, son cœur n’y croit pas. On peut d’ailleurs légitimement se demander ce que signifie l’expression « conclusion théologique inspirée » ? Sauf erreur, elle ne fait pas partie du vocabulaire théologique du magistère de l’Église. Il semble qu’elle ne figure dans aucun texte conciliaire ni aucune encyclique. Fait-elle partie de ces formulations de spécialistes, à caractère fortement rationaliste, dont le but secret est d’échapper à l’impasse du mystère que refuse, avec orgueil, une partie de la littérature théologique moderne, laquelle appuie sa quête d’intelligence davantage sur les ressources de la raison humaine que sur celles de la Révélation et de la Tradition [22].

Si l’on s’en tient au sens qu’a, pour l’Église, le terme "inspiré", Paul l’est, à coup sûr, dans son Épître, et sa "conclusion théologique" s’impose au croyant par son "inspiration" même, laquelle vient de Dieu. Mais il est clair que ce que l’auteur cité n’ose (pas encore) dire clairement, ses guillemets le clament : l’inspiration qu’il concède à Paul est de l’ordre du "délire sacré" qu’on reconnaît aux grands initiés ou aux auteurs épiques de l’antiquité, tel Homère. C’est une espèce de souffle génial d’enthousiasme qui fait trouver à l’auteur des accents sublimes et inattendus, capables d’exprimer l’inexprimable, d’expliquer l’inexplicable, De tels élans sont admirables, mais incompréhensibles. Ils relèvent du pathos, du génie littéraire, de l’art le plus sublime, certes, mais ils ne sont pas normatifs. En bref, bravo pour l’envolée lyrique de Paul: l’effort mérite louange, le choc éblouissant des mots nous a, un instant, aveuglés, subjugués, mais il nous faut bien redescendre de ces cimes escarpées pour regagner les vallées rassurantes des certitudes théologiques quotidiennes et le train-train de notre religion véritable et sûre de sa doctrine. Adieu, donc, Paul de l’Épître aux Romains ; un instant, nous avons failli croire au beau rêve de ta "passion patriotique" pour ton peuple, mais tu ne nous as pas convaincus. Nous doutons même que tu te sois convaincu toi-même ; tu es nettement plus convaincant et, surtout, plus clair, dans l’Épître aux Galates (4, 21 ss.). Tu y rassures ton Église – la femme (libre) d’Abraham, Sarah, qui est la Jérusalem d’En-Haut, celle « qui est libre et qui est notre mère » (v. 26) ; tandis que tu condamnes le judaïsme sclérosé, symbolisé par l’esclave Agar, « l’alliance qui se rattache au Sinaï et enfante pour la servitude (...) et qui correspond à la Jérusalem actuelle... » (v. 24, 25).

Ceux qui pensent ainsi commettent le plus lamentable anachronisme. En effet, il est clair que, dans l’Épître aux Galates, Paul argumente (et, cette fois, c’est sans ambiguïté) face aux juifs et aux pagano-chrétiens de son époque, comme en témoignent ses paroles : « Mais, comme alors l’enfant de la chair (Ismaël) [= les juifs] persécutait l’enfant de l’Esprit (Isaac) [= les chrétiens], il en est encore ainsi maintenant... ». Les termes mis en italiques et entre crochets carrés rendent clair notre propos. Du temps de Paul (et cela durera encore quelques décennies - un siècle au plus, sauf dans les régions où le judaïsme sera encore considéré par les États comme religion licite, et le christianisme persécuté comme secte -, c’étaient les juifs qui persécutaient les chrétiens. Mais voici près de vingt siècles que c’est le contraire!... Comment donc, aujourd’hui encore et après l’Holocauste des années quarante, ose-t-on présenter les juifs comme un facteur négatif et comme responsables de leur propre endurcissement ?...

L’auteur qui nous a tant retenu tombe sous le coup de la critique ironique du grand Newman, que résume ainsi un spécialiste de sa pensée [23]:

« [Newman] pense que trop souvent l’auteur d’une étude choisit ses thèmes et dessine les grandes lignes de son ouvrage à partir d’une information de seconde main et d’idées préconçues, avant d’avoir abordé sérieusement les textes. On commence par dresser le plan général. [A partir d’ici, citation verbatim de Newman] "Puis notre théologien se met à l’ouvrage. Il donne des coups de sonde, et les Pères de confirmer ses prévisions ; il écrit vite ; il croque ses personnages ; il présente les ombres et les lumières d’Augustin ou de Jérôme, l’idée directrice du Concile de Nicée, du code théodosien. Il condamne des Pères pour certaines choses, les loue pour d’autres, donne des explications satisfaisantes de certaines expressions qui choquaient. Il interprète les Pères selon ses propres idées modernes et appelle cela les défendre. Il s’échauffe peu à peu, devient éloquent. Son livre est écrit maintenant et les Pères restent à lire en temps voulu ; – cela, c’est du travail aride, et le temps presse ; le programme des lectures en perspectives rétrécit ; le sentiment qu’il avait de leur nécessité faiblit ; il est beaucoup plus sûr d’avoir raison maintenant qu’au moment où il abordait le sujet ; pourquoi donc entreprendre des lectures ?" »

Laissant là théologiens et exégètes, c’est donc aux paroles de Paul lui-même que nous devrons en revenir, ainsi qu’à toute l’Écriture, pour comprendre enfin, dans toutes ses conséquences, le mystère de la « défection » d’Israël (cf. Rm 11, 15), dans les débuts de l’Église, et celui de sa « réception » (cf. Ibid.), au temps connu de Dieu seul, dont il se peut qu’il « se fasse court » (cf. 1 Co 7, 29).

Rappelons que l’analyse de Rm 11, 28-32, qui a motivé la longue réflexion ci-dessus, destinée à réfuter les thèses controuvées de l’auteur cité et des spécialistes sur lesquels il s’appuie, avait trait surtout au v. 31, qui parle de la miséricorde que les juifs devaient obtenir au temps présent (nun = maintenant). Et de fait, c’est bien du temps présent qu’il s’agit, toutefois, pas de celui de l’Apôtre, comme le croit l’auteur critiqué, mais du présent de Dieu qui est au-delà du temps, « l’aujourd’hui » de Dieu, dont l’auteur de l’Épître aux Hébreux nous entretient avec maîtrise et sans le voile de l’allégorie :

He 3, 7 à 4, 11 : C’est pourquoi, comme le dit l’Esprit Saint : aujourd’hui, si vous entendez sa voix, n’endurcissez pas vos cœurs comme cela s’est produit dans la Querelle, au jour de la Tentation dans le désert, où vos Pères me tentèrent, me mettant à l’épreuve, alors qu’ils avaient vu mes œuvres pendant quarante ans. C’est pourquoi j’ai été irrité contre cette génération et j’ai dit : Toujours leur cœur se fourvoie, ils n’ont pas connu mes voies; aussi ai-je juré dans ma colère : Non, ils n’entreront pas dans mon repos. Prenez garde, frères, qu’il n’y ait peut-être en quelqu’un d’entre vous un cœur mauvais, assez incrédule pour se détacher du Dieu vivant. Mais encouragez-vous mutuellement chaque jour, tant que vaut cet aujourd’hui, afin qu’aucun de vous ne s’endurcisse par la séduction du péché. Car nous sommes devenus participants du Christ, si toutefois, nous retenons inébranlablement jusqu’à la fin, dans toute sa solidité, notre confiance initiale. Dans cette parole : aujourd’hui, si vous entendez sa voix, n’endurcissez pas vos cœurs comme cela s’est produit dans la Querelle, quels sont donc ceux qui, après avoir entendu, ont querellé ? Mais n’était-ce pas tous ceux qui sont sortis d’Égypte grâce à Moïse ? Et contre qui s’irrita-t-il pendant quarante ans ? N’est-ce pas contre tous ceux qui avaient péché et dont les cadavres tombèrent dans le désert ? Et à qui jura-t-il qu’ils n’entreraient pas dans son repos, sinon à ceux qui avaient désobéi ? Et nous voyons qu’ils ne purent entrer à cause de leur infidélité. Craignons donc que l’un de vous n’estime arriver trop tard, alors qu’en fait la promesse d’entrer dans son repos reste en vigueur. Car nous aussi nous avons reçu une bonne nouvelle absolument comme ceux-là. Mais la parole qu’ils avaient entendue ne leur servit de rien, parce qu’ils ne restèrent pas en communion par la foi avec ceux qui écoutèrent. Nous entrons en effet, nous les croyants, dans un repos, selon qu’il a dit : Aussi ai-je juré dans ma colère : Non, ils n’entreront pas dans mon repos. Les œuvres de Dieu certes étaient achevées dès la fondation du monde, puisqu’il a dit quelque part au sujet du septième jour : Et Dieu se reposa le septième jour de toutes ses œuvres. Et de nouveau en cet endroit : Ils n’entreront pas dans mon repos. Ainsi donc, puisqu’il est acquis que certains doivent y entrer et que ceux qui avaient reçu d’abord la bonne nouvelle n’y entrèrent pas à cause de leur désobéissance, de nouveau Dieu fixe un jour, un aujourd’hui, disant en David, après si longtemps, comme il a été dit ci-dessus : aujourd’hui, si vous entendez sa voix, n’endurcissez pas vos cœurs... Si Josué avait introduit les Israélites dans ce repos, Dieu n’aurait pas, dans la suite, parlé d’un autre jour. C’est donc qu’un repos, celui du septième jour, est réservé au peuple de Dieu. Car celui qui est entré dans son repos, lui aussi se repose de ses œuvres, comme Dieu des siennes. Efforçons-nous donc d’entrer dans ce repos, afin que nul ne succombe, en imitant cet exemple de désobéissance.

Précisons-le : pour la tradition juive, ce septième jour, c’est l’ère messianique, celle que ni les scribes ni les modernes docteurs de la Loi chrétiens n’attendent plus, puisqu’ils l’ont transférée au ciel. C’est le règne du Christ en gloire, avec ses saints ressuscités, sur la terre, en Sion (Ap 20, 1-6) ; c’est elle qu’espéraient déjà les Apôtres et, à leur suite, nombre de prestigieux Pères de l’Église des premiers siècles, dont le grand Irénée de Lyon.

Dieu a donc bien fait miséricorde aux juifs comme aux païens, « au temps présent », et leur Salut collectif ne dépend pas obligatoirement d’une entrée dans l’Église chrétienne d’ici-bas : pas plus d’ailleurs que le Salut des musulmans, bouddhistes, animistes et croyants de toutes les religions qui sont sur la face de la terre, n’est nécessairement lié, dans le dessein de Dieu, à une adoption de la confession chrétienne [24].

Après avoir supplanté l’Israël selon la chair et s’être parée de son élection, la Chrétienté rééditera-t-elle l’erreur de son aîné, en monopolisant, au profit de son institution, sous la forme historique qu’elle a prise, l’exclusivité du Royaume ?... Prétendra-t-elle être le seul moyen d’accès à Dieu, moyennant le baptême et l’observation des rites chrétiens, comme le firent les dirigeants juifs qui refusèrent la "nouveauté" du Salut en Jésus-Christ et prétendirent imposer aux païens qui croyaient au Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, « un joug que, ni eux, ni leurs pères n’avaient eu la force de porter », comme l’écrit Paul (cf. Ac 15, 10) ?

Comment ne comprenons-nous pas ce qui risque de nous arriver, à la lumière de ce qui est arrivé à l’institution religieuse juive ?... De fait, Dieu s’est manifesté à Son Peuple, de façon inattendue, totalement imprévisible ; il les a soumis à une épreuve sur laquelle ils ne pouvaient qu’achopper. Et pourquoi ? Parce que, selon l’Écriture, la patience de Dieu à leur égard n’avait que trop duré. Pour beaucoup, la religion, avec la satisfaction et la sécurité illusoire qu’elle confère au pratiquant, s’était substituée à la relation directe et sincère avec Dieu. Les observances leur tenaient lieu de justification. L’extérieur honorable prétendait masquer une intériorité vide ou impure. Seuls ont cru en Jésus, puis en la foi chrétienne, ceux parmi les juifs qui cherchaient Dieu de tout leur cœur, au-delà de leurs péchés, et ceux qui, ignorant la pratique religieuse ou la méprisant, accomplissaient toute la Loi sans le savoir, en aimant leur prochain comme eux-mêmes (cf. Lc 10, 27-37). Ce n’est donc pas pour avoir refusé de croire au mystère de Jésus que la majeure partie des contemporains juifs des Apôtres, témoins des actes du Seigneur ou confrontés à la prédication de l’Évangile par ses disciples, ont été endurcis (cf. Rm 11, 7), mais pour permettre à Dieu d’accomplir lui-même ce dont son peuple n’avait pas été capable, ainsi qu’il est écrit en Isaïe (49, 6) :

C’est trop peu que tu sois pour moi un serviteur, pour relever les tribus de Jacob et ramener les conservés d’Israël, je ferai de toi la lumière des nations, pour que mon salut atteigne aux extrémités de la terre.

Si Jésus n’avait pas assumé dans son humanité le destin tragique du Serviteur souffrant, l’Israël "selon la chair" n’aurait jamais eu la force d’être ce Serviteur, et le Salut n’eût pas atteint les extrémités de la terre.

Il est patent que cet échec du Peuple élu, doublé de l’aveuglement de ses dirigeants religieux, lui a valu le plus rude des traitements, car Dieu est impitoyable avec ses proches. Qu’on se remémore le sort de Moïse et d’Aaron qui n’entrèrent pas dans la Terre Promise pour avoir, un bref instant, hésité à croire en la puissance de Dieu (cf. Nb 20, 12) !... De même, pour avoir été incrédules, les juifs se sont vu supplanter par les "Goyim", ces non-juifs hier encore idolâtres, et qui, dorénavant, entraient dans l’Alliance d’Abraham par un chemin imprévu, celui du baptême dans le nom de Jésus, ce que les dirigeants religieux de la nation juive ne pouvaient, bien entendu, admettre en aucune manière.

C’est cette attitude que Paul appelle apeitheia, d’un mot grec qui signifie incrédulité, mais qui connote aussi le refus de se laisser convaincre, d’obéir. La Septante n’utilise pas ce terme, sauf dans sa traduction du IVe livre apocryphe des Maccabées, ce qui ne nous permet pas de déterminer quel est le mot hébreu sous-jacent. Par contre, le verbe apeithein traduit le plus souvent l’un des deux verbes hébreux qui signifient ‘se révolter’ (marah et sarah, ainsi que leurs formes dérivées : marar et sarar et même marad qui est l’acception la plus violente de la révolte). Nous retrouvons donc, sous son vêtement grec, l’un des termes les plus caractéristiques de l’Ancien Testament pour qualifier l’attitude du peuple qui résiste à son Dieu et à l’Esprit Saint, comme il est écrit en Isaïe (63, 10):

Mais eux, ils se sont révoltés et ils ont contristé son Esprit Saint. C’est alors qu’il les a pris en aversion et qu’il les a, lui-même, combattus.

De même, le prophète qui a parlé avec présomption et annonce ce que Dieu n’a pas dit, est réputé avoir « prêché la révolte contre L’Éternel » (Jr 28, 16; 29, 32).

On voit clairement, par ces exemples et ces précisions, que l’apeitheia dont parle Paul, terme que l’on rend le plus souvent dans les langues modernes, par « désobéissance », consiste, en réalité, à faire ou à dire ce qui déplaît à Dieu. Ce n’est donc pas forcément un péché volontaire. Ce peut même être - et c’est le plus souvent le cas - une erreur [25]. Il n’empêche que c’est une faute fatale dans la mesure où elle rend celui qui la commet ennemi de Dieu. De fait, son incrédulité totale le pousse à s’opposer aux desseins divins, ce qui amène le Seigneur à l’écarter de sa route comme s’il était le démon lui-même [26].

Nous en arrivons donc à la conclusion, paradoxale pour la sagesse humaine, que le peuple juif, quoique « ennemi » pour ce qui est de l’Évangile (Rm 11, 28), a cependant été l’objet de la miséricorde de Dieu, dès le « maintenant » des temps apostoliques, comme l’atteste Paul (Rm 11, 31). Et il faut bien qu’il en soit ainsi car, si la miséricorde était le fruit de la foi et de l’obéissance, elle ne serait plus miséricorde !

En effet, si nous revenons au passage de Paul qui fait l’objet des analyses de ce chapitre, nous constatons que ce n’est pas à cause de leur obéissance, que les Païens obtiennent miséricorde, mais à cause de la désobéissance des juifs. C’est donc que leur greffe sur l’olivier franc était un don gratuit et que, dans le même esprit, les juifs peuvent obtenir miséricorde bien que, jusqu’à ce jour, ils n’aient pas « obéi » en croyant au Christ. Ce que confirme, s’il en était besoin, Paul lui-même, qui conclut (v. 32) :

« Car Dieu les a tous enfermés dans la désobéissance pour faire à tous miséricorde ».

Après avoir posé en principe que le Salut des juifs incrédules est, comme celui des non-juifs, une œuvre de miséricorde de Dieu et que ce processus gracieux s’accomplit dans le présent mystérieux de l’eschatologie du Royaume déjà présent, il reste à tirer les conséquences de la symétrie dont Paul nous a donné l’exemple. Certes, pour cela, il nous faut faire un saut dans le vide et « espérant avoir en cela l’Esprit de Dieu », comme dit Paul (cf. 1 Co 7, 40), interpréter la dernière affirmation de l’Apôtre selon sa propre pensée théologique. En effet, d’une part, le dessein de Dieu est d’utiliser la désobéissance des hommes pour leur faire miséricorde, d’autre part, nous avons vu que les Païens ont obtenu miséricorde à cause de la désobéissance des juifs, tandis que les juifs, eux, ont obtenu miséricorde au temps présent, sans que Paul en fournisse quelque raison que ce soit. Nous nous trouvons donc devant l’étrange situation suivante : les juifs ont obtenu miséricorde dans le maintenant eschatologique de Dieu, mais sont toujours, historiquement parlant, « endurcis » (cf. Rm 11, 7), en raison de leur incrédulité permanente. Osons l’expression : le peuple juif est comme mort et au tombeau depuis près de deux mille ans. Mais nous savons que Dieu « ne laissera pas son âme au shéol et qu’il ne permettra pas que son Saint voie la corruption » (Ps 16, 8-11). Et même si Pierre a appliqué cet oracle au Christ (Ac 2, 24 ss.), il ne semble pas qu’il y ait blasphème à l’appliquer également, selon le mode apocatastatique, à son Peuple selon la chair, eux dont « la réception », prophétisée par Paul, est qualifiée, par lui, de « vie d’entre les morts » (Rm 11, 15) ?

Un tel état de choses postule, de soi, que se produise un événement qui actualise ou, si l’on préfère, fasse passer dans les faits cette miséricorde déjà accordée à son peuple. Et cet événement, c’est la désobéissance des nations à leur tour ! Car elles vont désobéir, exactement comme le peuple juif. L’Écriture l’a déjà prophétisé depuis longtemps, comme l’atteste ce passage du Deutéronome :

Dt 32, 26-43 : J’ai dit : Je les réduirais bien en poussière, j’abolirais leur souvenir parmi les hommes, si je ne craignais l’arrogance de l’ennemi. Que leurs adversaires ne s’y trompent pas! Qu’ils ne disent pas : « Notre main l’emporte, et L’Éternel n’y est pour rien ». Car c’est une nation aux vues courtes, privée de discernement. S’ils étaient sages, certes ils aboutiraient, ils sauraient discerner leur avenir. [...] A moi la vengeance et la rétribution, pour le temps où leur pied trébuchera. Car il est proche le jour de leur ruine ; leur destin se précipite ! Car L’Éternel va faire droit à son peuple, il va prendre en pitié ses serviteurs. [...] Oui, je lève ma main vers le ciel et je dis : Aussi vrai que je vis pour toujours, quand j’aurai aiguisé mon épée fulgurante, ma main saisira le Droit. Je rendrai la pareille à mes adversaires, je paierai de retour ceux qui me haïssent. [...] Cieux, exultez avec lui, et que les fils de Dieu l’adorent. Nations, exultez avec son peuple, et que tous les envoyés de Dieu affirment sa force ! Car il vengera le sang de ses serviteurs, il rendra la pareille à ses adversaires, il paiera de retour ceux qui le haïssent et purifiera la terre de son peuple.

Moïse parle du « temps où leur pied trébuchera » (v. 35). Or, les juifs, eux aussi, avaient trébuché, ainsi que l’affirme Paul (Rm 11, 11) : « Serait-ce pour une vraie chute qu’ils ont trébuché ? ». Et ce n’est pas pour rien que l'Apôtre invite prophétiquement les pagano-chrétiens de son époque à ne pas « s’enorgueillir » (v. 20). De fait, un Psaume prédit ce qui arrivera, en mettant ces paroles dans la bouche de David : « J’ai dit : qu’ils ne se réjouissent à mon sujet, qu’ils ne gagnent sur moi quand mon pied trébuche », prophétisant ainsi l’attitude de multitudes de chrétiens de tous les temps à l’égard des juifs, qu’il ont appelés « déicides » jusque dans les années soixante du XXe siècle ?

On cherchera en vain dans l’ouvrage du spécialiste critiqué plus haut, la moindre analyse approfondie et honnête de l’avertissement de Paul en Rm 11, qui ruine radicalement le triomphalisme chrétien et l’antijudaïsme de ses thèses :

Rm 11, 19-22 : Tu diras : On a coupé des branches, pour que, moi, je fusse greffé. Fort bien. Elles ont été coupées pour leur incrédulité, et c’est la foi qui te fait tenir. Ne t’enorgueillis pas ; crains plutôt. Car si Dieu n’a pas épargné les branches naturelles, prends garde qu’il ne t’épargne pas davantage. Considère donc la bonté et la sévérité de Dieu : sévérité envers ceux qui sont tombés, et envers toi bonté, pourvu que tu demeures en cette bonté ; autrement tu seras retranché toi aussi.

On remarquera tout d’abord l’antithèse incrédulité/foi. Le pagano-chrétien ne tient donc que par la foi. Or, Jésus lui-même a prophétisé que, lorsqu’il viendrait sur la terre, c’est à peine s’il trouverait de la foi (Lc 18, 8).

Autre antithèse : bonté/sévérité de Dieu. Le mot bonté, en grec chrèstotès, traduit l’hébreu tov. C’est un attribut fréquent de Dieu, surtout dans les psaumes - par exemple : Ps 25, 7.8 ; 31, 19 ; 34, 8 ; 65, 11; 68, 10 ; 86, 5, etc.). Jésus lui-même fera allusion à cette qualité spécifique de Dieu lorsque, appelé « Bon Maître » par le jeune homme riche, il réplique : « Pourquoi m’appelles-tu bon ? Nul n’est bon que Dieu seul. »(Lc 18, 19). Or, Paul nous apprend que c’est à cette bonté de Dieu que le pagano-chrétien doit d’« avoir part », avec les « branches », « à la sève de l’olivier » (cf. Rm 11, 17). Et il conseille au greffé de « demeurer dans cette bonté s’il ne veut pas être retranché à son tour » (11, 22). On peut s’interroger sur ce que signifie cette injonction. Comment peut-on "demeurer" dans la bonté de Dieu ? Le contexte répond à la question. En n’étant pas incrédule [27]. En effet, l’antithèse de la bonté est la sévérité, et cette dernière est réservée à « ceux qui sont tombés » (v. 22). Or, au v. 23, nous apprenons que les juifs seront greffés « s’ils ne demeurent pas dans l’incrédulité ». C’est donc que Paul met en garde le pagano-chrétien lui-même de tomber dans l’incrédulité.

À ce stade, surgit une difficulté. Comment imaginer que le croyant qu’est devenu le pagano-chrétien en arrive à être incrédule ? Si Paul avait voulu l’avertir du danger qu’il courrait s’il venait à perdre la foi, il l’eût dit clairement, ou bien il eût évoqué une apostasie. On objectera peut-être que, précisément, Paul n’enjoint pas au pagano-chrétien de rester croyant, mais de « demeurer dans la bonté de Dieu » (v. 22). Toutefois, nous l’avons vu, l’antithèse de sa bonté, c’est-à-dire sa sévérité, s’est exercée en raison de l’incrédulité de ceux qui sont tombés, à savoir les juifs (v. 23).

On peut en déduire que se produira, quelque jour, un événement venu de Dieu, encore mystérieux pour nous, face auquel la majeure partie des chrétiens resteront incrédules, tandis que les juifs y accorderont foi. Ce retournement inouï de situation nous est difficilement imaginable et d’aucuns diront qu’il ne s’impose pas et que c’est une vue de l’esprit. Il nous faut donc encore scruter les Écritures.

Dans l’ensemble, et avec des nuances qui n’affectent guère l’essentiel de notre affirmation, une grande majorité de chrétiens croient sincèrement que la Venue du Fils de l’Homme « comme un voleur » est identique à sa venue « sur les nuées du ciel », l’expression « comme un voleur » ne connotant que la soudaineté. En outre, sauf exception, ils ignorent qu’il y a une différence entre « Fin des temps » et « Fin du monde ». Même la distinction très nette entre les deux situations - celle du Royaume de mille ans, décrite en Ap 20, 1-11, et celle du « ciel nouveau et de la terre nouvelle », décrite en Ap 21, 1 ss. - ne les convainc pas, car nombre de leurs pasteurs et de leurs théologiens affirment le contraire et stigmatisent ce qu’ils appellent une « lecture fondamentaliste » de ce passage, lequel, à les entendre, doit être compris symboliquement, ou spirituellement, et ne saurait nullement être interprété à la lettre.

Des conceptions de ces dirigeants religieux, il ressort que la Parousie du Seigneur est la Fin du monde. Alors, d’après leur enseignement, toute la création se dissoudra ; les morts ressusciteront et le Royaume de Dieu s’instaurera au ciel, ou, du moins, dans une création entièrement spiritualisée. Ce qui implique, bien entendu, l’absence d’une épreuve finale pour l’humanité, autre que la mort individuelle suivie d’une résurrection immédiate pour la gloire ou pour la damnation éternelles, selon les œuvres de chacun. Il va de soi que, dans un tel schéma, il n’y a place pour aucun imprévu. À part le jour et l’heure, qui nous sont inconnus, on nous persuade que les modalités, elles, sont claires, puisque nous en avons l’annonce dans les Écritures.

Mais, s’il est vrai que tout est écrit par avance, l’est-ce aussi clairement que ces raisonnements le laissent supposer ? Sommes-nous sûrs d’être capables de discerner, le moment venu, les signes de la Fin ? Nous avons vu, plus haut, que les théologiens et exégètes juifs, si experts en Écriture et en Tradition, n’ont pas « discerné les signes de ces temps-là » (cf. Mt 16, 3), à cause de l’obscurité des voies de Dieu, qui les a fait achopper sur les prétentions inouïes d’un homme qui s’affirmait Fils de Dieu, proposait sa chair en nourriture et son sang en boisson (cf. Jn 6, 53 et ss.), et prétendait abolir la Tradition sacro-sainte, déduite, au long des siècles, de l’Écriture elle-même par les docteurs juifs. Quant aux Apôtres, après pluisieurs années d’enseignement incessant et de miracles éclatants, il leur a fallu rien moins qu’une démonstration a posteriori, sur la base des Écritures, faite par Jésus ressuscité, et une ouverture miraculeuse de leur esprit, pour qu’ils crussent enfin (Lc 24, 25 ss).

Serions-nous plus perspicaces qu’eux si Dieu décidait de nous soumettre à une épreuve analogue ? C’est à ce stade que tout bascule et que se cabrent lechrétien, sûr d’être dans le bon camp et, surtout, le spécialiste des Écritures et de la doctrine, qui se fient à leur science plus qu’à la miséricorde de Dieu. Ils rétorquent en effet à quiconque émet cette hypothèse : Qui parle d’épreuve pour la Chrétienté et pourquoi devrait-il y en avoir une ?... N’est-ce pas là une vue de votre esprit ?...

Et certes, si l’Écriture n’avait pas annoncé ces choses de façon aveuglante, nul n’oserait l’imaginer.

Il faut donc, pour être fidèle à ce que nous connaissons de l’Écriture et de la Bonne Nouvelle du Salut en Jésus Christ, que se produise un événement qui fasse cesser l’incrédulité des juifs (cf. Rm 11, 23) et soit, pour les non-juifs une occasion de chute (cf. Rm 11, 21-22 et Dt 32, 35). Or, nous savons que l’incrédulité des juifs porte sur la personne et le mystère de Jésus, Christ et Fils de Dieu, ressuscité et cause de Salut pour tous les hommes. Nous savons également que c’est en raison de leur fidélité obstinée à l’Alliance mosaïque, concrétisée par la Loi et son observance, que les juifs ne peuvent reconnaître le témoignage de l’Écriture concernant Jésus le Christ. Si bien que leur résistance et leur incrédulité sont, c’est incontestable, de bonne foi (cf. Rm 10, 2).

De fait, il faut leur rendre cette justice : si le christianisme et sa doctrine apparaissent aux chrétiens comme accomplissant les prophéties, il est patent que bien des passages de l’Écriture sont loin de trouver leur accomplissement total dans l’histoire des hommes. Or, cette attente juive d’une réalisation intégrale des Écritures – traditionnellement dénoncée comme « charnelle », « littérale », ou « fondamentaliste » par les chrétiens , sur quel fondement, scripturaire ou traditionnel, les chrétiens s’appuient-ils pour la déclarer vaine et sans espoir ?

Leur Sauveur lui-même, dont ils déplorent que les juifs n’aient pas cru en lui, n’a-t-il pas affirmé : « Pas un iota, pas un point sur l’i, ne passera de la Loi, que tout ne soit accompli » ? (Mt 5, 18). De surcroît, Jésus a affirmé solennellement qu’il ne fallait pas croire qu’il soit venu abolir la Loi et les prophètes. « Je ne suis pas venu abolir - insiste-t-il - mais accomplir » (ibid., v. 7). Certains de ces chrétiens, croient se tirer d’affaire en expliquant subtilement :

« Jésus ne vient ni détruire la Loi [...] (et toute l’économie ancienne), ni la consacrer comme intangible, mais lui donner, par son enseignement et son comportement, une forme nouvelle et définitive où se réalise enfin, en plénitude, ce vers quoi la Loi acheminait » [28].

C’est là ce qui s’appelle reprendre d’une main ce qu’on a donné de l’autre. Nombre de chrétiens, en effet, sont persuadés que la phrase du Christ n’est qu’une formule mystérieuse et que, de fait, la Loi a été rendue vaine. Alors que Paul affirme : « La Loi, elle, est donc sainte... » (Rm 7, 12).

Il est inutile, d’ailleurs, d’aller plus avant dans ce contentieux non apuré entre juifs et chrétiens. Il s’agit d’un mystère dont Dieu seul détient la clé. Ce que le chrétien doit admettre, c’est que ce qu’il a tendance à considérer comme l’« entêtement », ou l’« endurcissement » juifs n’est, en fait, qu’une indéfectible et admirable fidélité à la Loi et à toute l’Écriture, ainsi - bien entendu - qu’une confiance totale en sa hiérarchie religieuse (les rabbins), détentrice de la Tradition normative.

Soyons honnêtes, et reconnaissons qu’en changeant seulement quelques termes, les chrétiens peuvent reprendre ce jugement à leur compte. De fait, ils sont intimement persuadés qu’ils ont raison de s’obstiner à croire en un Christ, Dieu, mort et ressuscité, donnant sa chair en nourriture et cause de Salut pour tous les hommes. Ils font généralement confiance à la Tradition ecclésiale et s’en remettent à leurs pasteurs et à leurs théologiens pour ce qui est de scruter et d’exposer les mystères de leur foi, et ils se gardent bien de remettre frontalement en question les dogmes et vérités de foi qui leur sont imposés.

En clair, se dressent, face à face, deux religions vénérables, avec tout ce que cela implique de structures et de doctrines cimentées, voire minéralisées, par le temps, les dogmes, les anathèmes réciproques, les barrières théologiques, les certitudes fidéistes. Tant que nous en resterons là, il est inutile de se battre à coups de citations. Le chrétien agit ridiculement lorsqu’il se prend pour Paul et anathématise les juifs d'hier en croyant impressionner ceux d’aujourd’hui. Au temps de Paul, il n’y avait pas deux religions, mais uniquement des juifs, dont les uns croyaient à la venue mystérieuse du Royaume en la personne de Jésus, tandis que les autres en refusaient passionnément la possibilité même. Les deux parties argumentaient sur la base des mêmes Écritures, dans la même langue, sur le même sol, avec le même héritage culturel et religieux. En a-t-il été de même depuis que les disciples de Jésus sont devenus une Chrétienté, d’abord impériale, puis puissance politique, enfin système vénérable, complexe et hiérarchisé, présidant aux destinées spirituelles de centaines de millions d’hommes, et étroitement impliquée, en même temps dans l’histoire temporelle de la société moderne ? La réponse est clairement : non. Cessons donc de parler de dialogue interconfessionnel, lorsque l’une et l’autre confessions de foi sont parfaitement conscientes de l’inefficacité d’un tel processus, chacune étant intimement persuadée de détenir à elle seule toute la Vérité !...

À ce stade, il nous faut revenir à l’Écriture pour comprendre le drame juif, qui est, toutes proportions gardées, analogue à celui de Job. Frappé, sur permission divine, le peuple juif est innocent de ce dont ses ennemis l’accusent. Certes, le Nouveau Testament affirme que Dieu l’a écarté à cause de son « trébuchement ». Mais n’oublions pas qu’il en a fait autant pour Moïse, qui, comme évoqué plus haut, fut privé d’entrer dans la Terre Promise pour une légère imperfection (Dt 32, 48 ss.). Et oserions-nous dire que Moïse fut maudit par Dieu et endurci jusqu’à la fin des temps ?...

En fait, il faudrait plutôt considérer que Dieu a saisi l’occasion de ce trébuchement, qu’il avait prévu de toute éternité, pour faire entrer les nations dans son Alliance par la médiation de son Fils, et purifier son peuple au feu de l’épreuve et de la persécution, jusqu’à en faire son Serviteur souffrant collectif. C’est à cause de la grandeur de son destin et du rôle sublime qui lui a été dévolu dans le dessein divin du Salut, que le peuple juif est, en quelque sorte, "condamné à la perfection" pour être conformé au Serviteur de L’Éternel par excellence, Jésus.

Le « trébuchement » des juifs - qui fut surtout celui des autorités religieuses - a consisté en ceci qu’ils n’ont pas admis cet accomplissement imprévu, inattendu, du Mystère du Salut. Cramponnés à leurs certitudes exégétiques et théologiques - et refusant de reconnaître la misère de leur vie intérieure face à la sainteté inouïe de Dieu - ils ont été privés du discernement extraordinaire qui leur eût été nécessaire pour accepter le scandale et l’ignominie apparents du mystère du Christ. Seuls ont cru, sans réticence, à ce Serviteur souffrant, des foules simples et des pécheurs, outre quelques pieux Israélites cultivés, mais au cœur droit et humble.

Rencontrant face à face la religion qui s’était superposée à la Révélation vivante donnée par Dieu, le Jésus-homme ne pouvait que se briser contre elle. Mais étant également Christ et Fils de Dieu, il était entré, par sa résurrection, jusque dans les tréfonds de ce peuple impénétrable, comme un électron doté d’une énergie prodigieuse capable de réaliser les plus impossibles fissions des plus irréductibles protons. Ainsi fécondé du dedans, malgré lui, l’ovule, jusque-là stérile, du judaïsme allait maintenant proliférer et remplir la terre de ses cellules vivantes, jusqu’à ce que, constitué en embryon viable, il vienne à la lumière des hommes en un prodigieux accouchement messianique.

Tout le drame de l’accomplissement du Mystère du Salut en Jésus-Christ réside en ceci que les deux peuples, chrétien et juif, ont bâti, chacun pour soi, une religion monolithique sur leur Révélation vivante et que, malgré les prophètes qui leur ont été envoyés, ils refusent de revenir à Dieu de tout leur cœur et condamnent même les prophètes au nom des principes de leur Révélation, devenue système religieux, où les traditions des hommes ont tendance à étouffer l’Esprit de Dieu.

Mais il n’y a dorénavant plus de symétrie entre le cas des juifs et celui des chrétiens. Les premiers, en effet, ont surabondamment payé leur défaillance (Is 40, 1), les seconds, pas encore.

Comme jadis à propos des deux familles du Peuple d’Israël, Dieu déclare :

« Éphraïm m’entoure de mensonge et la Maison d’Israël, de tromperie. Mais Juda est encore auprès de Dieu, au saint il reste fidèle »(Os 12, 1).

Or, nous avons vu, en son lieu, que les deux familles d’Israël sont le type des deux peuples dont Jésus n’a fait qu’un par sa croix (cf. Ep 2, 14 ss.), à savoir : Éphraïm et ses « myriades » (cf. Dt 33, 17) = les chrétiens, venus en majeure partie des nations, et Juda = les juifs restés fidèles à la Loi et à leur Tradition, et rejetant la Bonne Nouvelle du Salut en Jésus Christ.

Si, au temps du Christ, Dieu a « pris feu » contre son Peuple (cf. Ps 106, 40), parce qu’il « n’avait pas su reconnaître le temps de sa visite » (cf. Lc 19, 44), craignons que sa colère ne s’amasse sur la tête d’une Chrétienté dont trop de fidèles, satisfaits d’eux-mêmes et de leur système de croyances, sont persuadés d’avoir raison en tout et s’estiment capables d’affronter, sans problème, la venue du Seigneur « comme un voleur ».

Mais, en fait, il y a pire. Comme dit plus haut, beaucoup ne croient même plus à un Retour du Seigneur. S’ils le confessent, ce n’est que de bouche et non de cœur. La preuve : ils n’ont même pas peur, alors que Jésus nous a prévenus que cette épreuve serait terrible (Mt 25, 15 ss. et, surtout, v. 3-26), tandis que Paul ne laisse aucun doute à ce sujet : seuls seront sauvés ceux qui auront « accueilli l’Amour de la Vérité » (2 Th 2, 9-12).

C’est sur cette expression paulinienne que nous allons nous arrêter maintenant, pour étayer notre affirmation répétée que se prépare, pour la Chrétienté, une épreuve sur laquelle beaucoup achopperont. Sous cette forme, sauf erreur, l’expression « amour de la vérité » n’apparaît qu’une fois dans l’Ancien comme dans le Nouveau Testament. À la forme verbale, on trouve à deux reprises, dans l’AT, l’expression « aimer la vérité ». En Ps 51, 8, c’est l’œuvre de Dieu : « Mais tu aimes la vérité au fond de l’être ». En Za 8, 19, c’est l’œuvre de l’homme : « aimez la vérité et la paix ».

Dans le Nouveau Testament, on ne trouve, semble-t-il qu’une seule attestation de « l’amour de la vérité », et c’est celle de Paul en 2 Th 2, 10. Dans ce passage, très mystérieux pour nous, qui commence au v. 1 pour se terminer au v. 12, Paul nous dévoile subitement quelques aspects concrets de l’Apostasie qui se produira au temps de la Fin. Mais nous restons sur notre faim. Paul parle visiblement à des gens qui sont très au fait de ce mystère : « Vous savez ce qui le retient maintenant de façon qu’il ne se révèle qu’à son heure » (v. 6). Il précise : « Auparavant doit venir l'apostasie et se révéler l'Homme impie, l'Être perdu » (2 Th 2, 3). Reconnaissons que nous ignorons tout du facteur (une chose, au v. 6, une personne au v. 7) qui retient l’Impie de se révéler. Comme d’ailleurs, nous ignorons tout de l’identité et de l’origine de ce personnage maléfique. Mais ce qui doit retenir notre attention, c’est l’insistance de Paul sur « l’amour de la vérité ». Faute de l’avoir eu, « ceux qui sont voués à la perdition » se verront envoyer, par Dieu lui-même, « une influence qui les égare, qui les pousse à croire le mensonge » (v. 10-11).

De prime abord, cette affirmation paraît scandaleuse. Cet endurcissement semble pire encore que celui de Pharaon, qui refuse, lui, de croire que le Dieu de Moïse est supérieur en magie aux dieux de l’Égypte. Ici, c’est Dieu qui « égare » et « endurcit ». Mais le verset 12 donne la solution et justifie l’agir inouï de Dieu :

« en sorte que soient condamnés tous ceux qui n’auront pas cru à la vérité et auront pris parti pour le mal » (2 Th 2, 12).

Là encore, une précision s’impose. Sur la base de l’expression : « ceux qui n’auront pas cru à la vérité », on pourrait croire qu’il s’agit, à nouveau, d’une incrédulité de bonne foi ; mais la suite du texte exclut totalement cette possibilité, car ceux qui ne croient pas à la vérité « prennent parti pour le mal ». En fait, la traduction exacte du terme grec sous-jacent (eudokèsantes) serait plutôt : « qui ont été favorables » au mal, voire « qui y ont pris plaisir ». Il est donc clair que ce péché-là sera une faute consciente, une prise de parti délibérée pour le mal.

On peut s’étonner qu’une telle attitude soit possible, surtout de la part de croyants. De fait, elle ne peut s’envisager que dans le cadre d’une apostasie, imposée et accompagnée de telles violences, que rares seront ceux qui oseront lui résister. Or, ce péché capital d’apostasie, dans lequel culminent toutes les infidélités antérieures de ceux qui y succomberont, ressemble étrangement - il faut bien l’avouer - par son caractère irrémédiable et définitif, à ce que Jésus a appelé le « blasphème contre l’esprit » (Mt 12, 31). La notion de blasphème est assez mal comprise, en général. En voici une définition, empruntée à un ouvrage de référence [29]:

« Toute injure adressée à un homme mérite d’être punie (Mt 5, 22). Combien plus le blasphème, insulte faite à Dieu lui-même ! Il est l’inverse de l’adoration et de la louange que l’homme doit à Dieu, le signe par excellence de l’impiété humaine. »

La prétention de Jésus d’être Fils de Dieu est considérée par les juifs comme une injure faite à Dieu, un blasphème (Jn 8, 49 ; 59 ; 10, 31-36). Il sera d’ailleurs condamné pour ce motif. (Mc 14, 64 ; Jn 10, 33 ; 19, 7).

Ceux qui, comme certains juifs, ne reconnaissent pas la messianité, ni la divinité de Jésus, commettent une erreur excusable ; c’est pourquoi, au témoignage du Christ lui-même, quiconque blasphème le Fils de l’Homme ne commet qu’un péché rémissible (Mt 12, 31-32). Tout autre est le cas de ceux qui, confrontés à des signes divins indéniables, attribuaient à Satan les prodiges que Jésus accomplissait par l’Esprit de Dieu (cf. Mt 12, 24, 28 et parallèles). Il est clair que quiconque agit ainsi insulte l’Esprit de Dieu lui-même et commet un péché irrémissible.

À ce stade, on peut se demander pourquoi le péché contre l’Esprit Saint est plus grave que le péché contre le Fils de l’Homme. L’Esprit Saint serait-il plus grand que le Verbe Incarné ? Nous touchons ici à un profond mystère qui est sur le point d’être totalement dévoilé, lors - précisément - de l’effusion de l’Esprit Saint. Ce dernier, comme son nom l’indique, est l’activité même de Dieu. Il est celui qui « scrute les profondeurs mêmes de Dieu » (1 Co 2, 10). En ce sens, il s’apparente à notre esprit, comme il est écrit :

Qui donc entre les hommes sait ce qui concerne l'homme, sinon l'esprit de l'homme qui est en lui ? De même, nul ne connaît ce qui concerne Dieu, sinon l'Esprit de Dieu. (1 Co 2, 11).

Or, comme l’ont expérimenté tant d’âmes pieuses au fil des siècles, quand l'Esprit de Dieu se communique à l’être humain, il imprime en sa conscience et en son intelligence une conviction, accompagnée d’un sentiment indicible de paix, de plénitude et de joie, qui l’envahit totalement. Il faut alors, pour y résister, arracher de force cette conviction de l’intérieur de soi, se révolter contre elle en quelque sorte, bref, l’expulser.

Cela paraît incroyable, c’est pourtant ce qui se produit souvent en nos cœurs, quoique - Dieu merci ! - en beaucoup plus petit, lorsque nous « contristons l’Esprit Saint » (cf Is 63, 10 = Ep 4, 30). Nous refusons alors consciemment de nous laisser émouvoir et nous nous endurcissons contre les sollicitations intimes et ineffables de Dieu (cf. Rm 8, 26). Il va de soi qu’une telle attitude, si elle se renouvelle trop souvent, évacue de notre âme l’Esprit de Dieu pour laisser place à l’esprit du mal, qui se rend alors maître de notre conscience et nous pousse inexorablement vers l’abîme (cf. Mt 12, 43-45).

Tout ce long propos pour en venir à ce qui l’a motivé : l’affirmation de Paul, étudiée plus haut, selon laquelle « seront condamnés tous ceux qui n’auront pas cru [30] à la vérité et auront pris parti pour le mal » (2 Th 2, 12). Cette phrase contient deux termes capitaux pour l’intelligence de ce que nous méditons dans ce chapitre, à savoir : la possibilité d’une chute des nations chrétiennes, analogue à celle des juifs, au temps de Jésus.

Toutes les analyses qui ont précédé étaient motivées par la nature même de l’aspect concret que nous semblait devoir prendre cette chute future, à savoir : une désobéissance, sur la base de l’affirmation de Paul : « Dieu les a tous enfermés dans la désobéissance » (Rm 11, 32). Or, nous avons vu plus haut que Paul a utilisé, à deux reprises, l’étrange expression « obéissance de la foi » (Rm 1, 5 ; 16, 26). Notre analyse des termes qu’elle contient et qui nous apparaissent, sinon contradictoires, du moins paradoxaux (de fait quand on croit, on obéit et, si l’on obéit, c’est que l’on a cru), cette analyse, donc, nous a révélé que la foi était proposée à la conscience humaine par un événement ou une parole qui interpelle et suscite une réponse positive, face à une proposition dont l’évidence pouvait ne pas apparaître d’emblée.

Ayant examiné avec soin les conditions de l’Apostasie, nous sommes maintenant mieux équipés pour entrer dans la compréhension du mystère dont Paul nous entretient dans le chapitre 11 de l’Épître aux Romains.

S’il doit y avoir analogie de processus entre l’Apostasie qui guette la Chrétienté et le péché contre l’Esprit, qui fut celui de quelques autorités juives et entraîna dans l’endurcissement à l’égard du Mystère du Christ la quasi-totalité du peuple juif, par contre, la situation, elle, sera à la fois analogique et totalement différente. Nous voulons dire par là que les dispositions intérieures qui seront alors celles des chrétiens ressembleront à celles des juifs du temps de Jésus, en ceci qu’une longue histoire religieuse et maints avertissements prophétiques les auront mis dans un état de réceptivité et d’aptitude à comprendre le développement imprévu qui leur sera, alors, proposé.

Par contre, là où le renversement de situation est total, c’est que les juifs, lorsque le Christ se présenta à eux, n’avaient pas la plénitude de l’Esprit Saint, tant s’en faut, tandis que les chrétiens du temps de l’Apostasie, eux, seront remplis de cet Esprit, comme il est écrit en Joël :

Jl 3, 1-2 : Après cela je répandrai mon Esprit sur toute chair. Vos fils et vos filles prophétiseront, vos anciens auront des songes, vos jeunes gens, des visions. Même sur les esclaves, hommes et femmes, en ces jours-là, je répandrai mon Esprit.

On jugera peut-être audacieuse cette affirmation. On croit, en effet, généralement, en Chrétienté, que, seuls, les élus bénéficieront de cette effusion de l’Esprit Saint. Le passage de Joël, cité ci-dessus, semble exclure ce rétrécissement. L’expression hébraïque kol basar, « toute chair », du v. 1, correspond exactement à celle qui est employée lors du déluge : « Car toute chair avait corrompu sa voie » (Gn 6, 12) ; « La fin de toute chair, je l’ai décidée » (v. 13), etc. Il semble donc que, conjointement à la manifestation de l’Antichrist - laquelle sera elle-même concomitante de la visitation du Seigneur « comme un voleur » - un immense déferlement d’Esprit balaiera l’humanité. Ceux que cet Esprit trouvera bien disposés et « amoureux de la vérité » (cf. 2 Th 2, 10), il leur fera distinguer clairement entre erreur et vérité, et ils ne seront pas séduits par « les faux Christ et les faux prophètes qui produiront de grands signes et des prodiges, au point d’abuser, s’il était possible, même les élus » (Mt 24, 24). Ceux-là prendront parti pour la vérité, c’est-à-dire qu’ils s’agrégeront au misérable troupeau traqué des irréductibles des derniers temps, qui auront refusé toutes les séductions de l’Antichrist et de ses adeptes et auront « méprisé leur vie, au point de mourir » (cf. Ap 12, 11), pour rester fidèles à Dieu jusqu’au bout. C’est là le Reste dont il est dit :

« Un reste reviendra, le Reste de Jacob. Mais Ton Peuple serait-il comme le sable de la mer, ô Israël, ce n’est qu’un Reste qui reviendra » (Is 10, 21-22).

Et voici l’événement qui motivera la chute des nations et leur montée contre Jérusalem. Dieu qui a déjà rétabli son peuple juif en lui rendant sa terre et l’indépendance nationale, « fera encore choix de Jérusalem » (Za 1, 17). Alors « sortira une parole : Qu’on revienne et qu’on rebâtisse Jérusalem » (Dn 9, 25). « Les places et les remparts seront rebâtis, mais dans l’angoisse des temps » (ibid.). Tout ceci, sous l’égide d’un Prince-Messie, d’un fils de David que les nations voudront supprimer (Dn 9, 26), mais que le Seigneur défendra lui-même, comme il est écrit :

Pourquoi ces nations qui grondent, ces peuples qui disent des paroles vides de sens. Des rois de la terre s’insurgent, des princes se sont alliés ensemble contre L’Éternel et contre son Messie [...]. Celui qui siège dans les cieux s’en amuse, L’Éternel les tourne en dérision. Puis, dans sa colère, il leur parle, dans sa fureur, il les épouvante : C’est moi qui ai sacré mon roi, sur Sion, ma montagne sainte. (Ps 2, 1 ss.).

Alors se rassembleront, à la voix d’Élie [31], le prophète, ceux que Dieu avait dispersés aux quatre vents des cieux, comme il est écrit en Zacharie :

Za 2, 11-17 : Holà, Sion, sauve-toi, toi qui habites chez la fille de Babylone. Car ainsi parle L’Éternel Sabaot, après que la Gloire m’eut envoyé, à propos des nations qui vous dépouillèrent : "Qui vous touche, touche à la prunelle de mon oeil. Voici que je lève la main sur elles, pour qu’elles soient le butin de leurs esclaves". Alors vous saurez que L’Éternel Sabaot m’a envoyé! Chante, réjouis-toi, fille de Sion, car voici que je viens pour demeurer au milieu de toi, oracle de L’Éternel ! Des nations nombreuses s’attacheront à L’Éternel, en ce jour-là : elles seront pour lui un peuple. Elles habiteront au milieu de toi et tu sauras que L’Éternel Sabaot m’a envoyé vers toi. Mais L’Éternel possédera Juda comme sa part sur la Terre Sainte et choisira encore Jérusalem. Silence ! toute chair devant L’Éternel, car il se réveille en sa sainte Demeure.

Tout cela paraîtra bien invraisemblable à qui lira ces lignes sans une connaissance approfondie de l’Écriture et de la Tradition, juive et chrétienne. Et pourtant, cela se produira. Seules, les circonstances concrètes et la date de l’événement nous sont cachées, mais le processus et ses modalités sont déjà annoncés, clairement ou de manière énigmatique, en plusieurs endroits de l’Écriture.

Mais, avant tout cela, aura lieu la « visite » du Christ « comme un voleur ». Il n’est pas possible de décrire par avance en quoi elle consistera, car ce ne serait plus une venue « comme un voleur ». Qu’on sache seulement que ceux qui sont « de la vérité » (cf. Jn 18, 37) la reconnaîtront ; ils formeront, sans même le savoir, la Communauté eschatologique, la véritable Église du Christ, le Reste choisi que Dieu viendra rassembler, par le ministère d’Élie. Ils constituent déjà le Corps du Christ, celui qui doit atteindre la maturité de son âge (cf. Ep 4, 13), par l’Esprit Saint. Ils sont, pour l’instant, dispersés par toute la terre, mais ils se reconnaîtront au signal du Seigneur. Enseignés par les maskilim, qui les aideront à discerner la vérité, ils tiendront tête à l’Antichrist, aux faux prophètes et aux impies, et beaucoup d’entre eux seront persécutés et mis à mort (cf. Dn 11, 33 ss). Mais, à la fin, Dieu sauvera les rescapés de son Peuple et les amènera, avec puissance et à bras étendu, au lieu de son repos, en Sion, comme il est écrit :

Jl 3, 5 : Tous ceux qui invoqueront le nom du Seigneur seront sauvés, car, sur le Mont Sion, il y aura des rescapés, comme l’a dit L’Éternel, parmi les survivants que L’Éternel appelle.

Quant aux juifs,

ils verront, de leurs propres yeux, L’Éternel qui revient à Sion (Is 52, 8).

Mieux, Dieu l’affirme lui-même :

Je répandrai sur la Maison de David et sur l’habitant de Jérusalem un Esprit de grâce et de supplication, ils regarderont vers moi. Celui qu’ils ont transpercé, ils se lamenteront sur lui, comme on se lamente sur un fils unique, ils le pleureront comme on pleure un premier-né. (Za 12, 10).

Ce sera la reconnaissance du Messie Jésus par les juifs, parce qu’il se sera manifesté à eux directement.

Ce n’est qu’après ces événements qu’auront lieu le déchaînement de Satan et le règne de l’Antichrist, qui durera trois ans et demi (Ap ch. 12 et 13). « Jérusalem sera investie par les armées » (cf. Lc 21, 20) et « l’idole du dévastateur sera installée dans le Saint Lieu » (cf. Dn 9, 27 ; Mt 24, 15). Alors, tous les hommes qui auront cru et résisté jusqu’au bout seront sauvés, non sans qu’une partie de la Communauté eschatologique ait eu le sort de son Maître, « achevant, en sa chair, ce qui manque à la Passion du Christ pour son Corps, qui est l’Église ». (Col 1, 24).

 

Il est temps de revenir à l’objet principal du présent chapitre : la désobéissance des juifs et celle des chrétiens.

Nous avons vu plus haut que le mot grec apeitheia, utilisé par Paul dans l’Épître aux Romains, traduit le terme hébreu pour « révolte ». Or, c’est précisément l’un des verbes hébraïques (marad) qui expriment la révolte (mered), qu’utilise le Livre des Nombres pour caractériser le refus du peuple de croire à la bonne nouvelle des explorateurs, favorables à l’entrée dans la Terre Promise. En effet, tandis que les compagnons de Caleb et de Josué décrient le Pays de Canaan et prédisent la victoire de ses occupants puissamment retranchés (Nb 13, 27-29, 32-33) - ce qui suscite le découragement du peuple, qui renonce même à tenter même d’y pénétrer -, Caleb et Josué, eux, exhortent les Israélites à ne pas avoir peur et à avoir confiance en Dieu (Nb 13, 30 ; 14 ,7-9).

C’est dans ce dernier passage que nous trouvons notre mot-clé :

Mais ne vous révoltez pas (al-timrodou) contre L’Éternel [...] (cf. Nb 14, 9).

Ce texte est très important. En effet, cette révolte des Israélites, après tous les miracles que Dieu avait accomplis pour eux, sera, avec l’érection du veau d’or (cf. Ex 3, 2) et la querelle faite à Dieu pour avoir de l’eau (cf. Ex 17, 1-7), une des causes principales de l’extinction de cette génération dans le désert (cf. Ps 95, 7-11). Il faudra rien moins qu’un véritable "chantage" de Moïse, mettant en cause l’honneur et la gloire de Dieu (cf. Nb 13, 13-19) pour qu’il n’anéantisse pas tous les Israélites séance tenante. Toutefois, la justice restera sauve : L’Éternel épargne le peuple, mais il décrète que seuls les descendants de cette génération entreront dans la Terre Promise (cf. ibid. v. 20-35).

Ce qui rend l’événement exemplaire et significatif pour les chrétiens eux-mêmes, c’est l’application typologique assez surprenante qu’en fait l’auteur de l’Épître aux Hébreux. Sans doute frappé par le fait que le Ps 95, lorsqu’il relate les faits pour en flétrir les auteurs, utilise l’expression : « Ils n’entreront pas dans mon repos » (He 3, 11 = Ps 95, 11), où repos = Terre Promise [32], l’auteur de l’Épître aux Hébreux, saisi d’une divine inspiration, comprend soudain que le Psaume ne peut parler de l’entrée historique en Terre Promise :

He 4, 8 : Si Josué avait introduit les Israélites dans ce repos, Dieu n’aurait pas, dans la suite, parlé d’un autre jour.

Il fait allusion aux v. 7-8 du Ps 95 :

Aujourd’hui, si vous entendez sa voix, n’endurcissez pas vos cœurs comme à Meriba...

Il déduit, de cette utilisation du terme « aujourd’hui », par David, bien longtemps après les événements de l’entrée en Canaan (He 4, 7), que c’est "de nouveau" que « Dieu fixe un jour » (ibid.).

Mais il ne s’arrête pas là. Remarquant que Dieu parle de "son" repos, il comprend qu’« un repos, celui du septième jour [33], est réservé au Peuple de Dieu » (v. 9). Il reprend là un thème classique de l’eschatologie juive. L’Histoire du Salut est calquée sur les sept jours de la Création. Comme pour l’œuvre de Dieu, l’histoire humaine se poursuit durant six mille ans, en vertu de l’équivalence scripturaire un jour = mille ans (Ps 90, 4). Au septième jour de la Création, où Dieu se reposa, correspondra l’ère messianique, durant laquelle le Peuple de Dieu se reposera enfin de ses tribulations et vivra en paix sur sa terre, sous la Royauté de Dieu lui-même et celle de son "vicaire" humain, le Messie, descendant de David et oint d’Esprit Saint.

L’auteur de l’Épître aux Hébreux, "christianise" - si l’on peut s’exprimer ainsi - cette conception, en affirmant, à la lumière du mystère du Salut en Jésus Christ : « Nous entrons, en effet, nous, les croyants, dans un repos » (He 4, 3) ; comme dit plus haut, il veut parler, bien entendu, du « repos du septième jour, réservé au Peuple de Dieu » (v. 9), c’est-à-dire celui de l’ère messianique [34], du Royaume de Dieu, dans lequel le croyant est déjà entré sacramentalement par son baptême dans le nom de Jésus.

A ce stade, on se fût attendu à ce que l’auteur de l’Épître aux Hébreux proclamât le mystère de cet « aujourd’hui » de Dieu en le représentant comme un temps de faveur, ouvert jusqu’à l’avènement du Septième Jour aux juifs incrédules qui ne sont pas encore entrés dans le repos messianique anticipé. Au lieu de cela, il met en garde les juifs croyant au Christ, auxquels il s’adresse, contre le danger... d’apostasie !

He 3, 12-13 : Prenez garde, frères, qu’il n’y ait peut-être, en quelqu’un d’entre vous, un cœur mauvais, assez incrédule (apistia) pour abandonner (apostènai) le Dieu vivant. Mais, encouragez-vous mutuellement chaque jour, tant que vaut cet aujourd’hui, afin qu’aucun d’entre vous ne s’endurcisse par la séduction du péché.

On ne peut s’empêcher de faire le rapprochement avec l’avertissement solennel de Paul au chrétien venu de la gentilité :

Rm 11, 20-22 : Ne t’enorgueillis pas, crains plutôt. Car, si Dieu n’a pas épargné les branches naturelles, prends garde qu’il ne t’épargne pas davantage. Considère donc la bonté et la sévérité de Dieu : sévérité envers ceux qui sont tombés et, envers toi, bonté, pourvu que tu demeures en cette bonté... autrement tu seras retranché, toi aussi.

Les mots mis en italiques sont significatifs. Au « cœur mauvais et incrédule » de l’Épître aux Hébreux, correspond le « Ne t’enorgueillis pas », de celle aux Romains. À l’« encouragez-vous mutuellement... tant que vaut cet aujourd’hui » de l’épître aux Hébreux, correspond le « pourvu que tu demeures en cette bonté », de l’épître aux Romains ; et la conséquence de « l’abandon du Dieu vivant » et de « l’endurcissement par la séduction du péché », de l’épître aux Hébreux - bien qu’elle ne soit pas exprimée - est le « retranchement », de l’épître aux Romains.

Il est particulièrement frappant que le souci de l’auteur de l’Épître aux Hébreux pour ses croyants soit le même que celui de Paul dans l’Épître aux Romains. Pour l’un comme pour l’autre, rien n’est définitivement acquis : « Pourvu que (grec, ean) tu demeures en cette bonté », est-il dit en Romains ; tandis que l’Épître aux Hébreux émet une condition : « Car nous sommes devenus participants du Christ, SI, toutefois (grec, eanper) nous retenons inébranlablement, jusqu’à la fin, dans toute sa solidité cette disposition initiale » (3, 14).

Instruit par cette constatation d’un parallèle frappant entre les deux mises en garde - celle de l’Épître aux Romains, adressée aux pagano-chrétiens, mais, en fait, orientée vers le destin juif, et celle de l’Épître aux Hébreux, adressée à des judéo-chrétiens, mais avec un fort accent mis sur l’accomplissement plénier, en Jésus-Christ, de toute la Loi et de toutes les promesses juives -, nous pouvons en venir à présent au thème de la désobéissance universelle.

De fait, ce thème n’est pas seulement implicite dans l’Épître aux Hébreux, il est au contraire explicitement exprimé, en termes identiques à ceux qu’utilise Paul dans l’Épître aux Romains, à savoir : désobéir (apeithein), désobéissance (apeitheia), incrédulité (apistia) et leurs contraires : « écoute », ou « obéissance » (akoè) et écouter (akouein).

Ceux qui refusèrent d’entrer en Terre Promise deviennent le type des juifs qui ont repoussé la bonne nouvelle du Salut en Jésus-Christ. Ils meurent sans entrer dans ce repos anticipé du Septième Jour :

He 3, 8-19 : Et à qui jura-t-il qu’ils n’entreraient pas dans son repos, sinon à ceux qui avaient désobéi ? (apeithein). Et nous voyons qu’ils ne purent entrer à cause de leur incrédulité (apistia)."

L’auteur de l’Épître aux Hébreux leur reproche implicitement de n’avoir pas cru à la « bonne nouvelle », lorsqu’il évoque le refus des Israélites d’entrer dans la Terre Promise (cf. Nb 14, 21-23).

He 4, 2 : Car nous aussi, nous avons reçu une bonne nouvelle, absolument comme ceux-là. Mais la parole qu’ils avaient entendue ne leur servit de rien, parce qu’ils ne restèrent pas en communion par la foi avec ceux qui écoutèrent.

Nous saisissons mieux à présent ce que voulait dire Paul, lorsqu’en Rm 10, 16-17, il évoquait l’échec de la prédication d’Isaïe en ces termes :

Mais tous n’ont pas obéi à la bonne nouvelle. En effet, Isaïe a dit : Seigneur qui a cru à l’audition [35] (akoè, sous-entendu : « de notre parole »).

Comme ce fut le cas pour Jean-Baptiste, qui fut la voix (Jn 1, 23), et à qui Jésus rendit ce témoignage :

Tout le peuple qui a écouté et même les publicains, ont justifié Dieu en se faisant baptiser du baptême de Jean ; mais les pharisiens et les légistes ont rendu vain pour eux le dessein de Dieu en ne se faisant pas baptiser par lui (Lc 7, 29-30),

on voit clairement que, dans ce texte, écouter (grec : akousas) a le sens d’obéir, de se conformer à ce qui est demandé.

C’est d’ailleurs le lieu de sonder quelque peu cette affirmation du Christ, qui pourra paraître surprenante de prime abord. L’acceptation de la prédication de Jean (repentir et baptême en confessant ses péchés) semble bien constituer la condition sine qua non du salut par la foi dans le Christ. Cette constatation est d’ailleurs confirmée par la dénonciation que fait Jésus de l’endurcissement de ceux qui ont refusé le baptême de Jean :

Mt 21, 31-32 : En vérité, je vous le dis, les publicains et les prostituées vous dépassent [36] dans le Royaume de Dieu. En effet, Jean est venu à vous en faisant ce qui est parfait [37] et vous n’avez pas cru en lui, les publicains, eux, et les prostituées ont cru en lui, et vous, devant cet exemple, vous n’avez même pas eu un remords tardif qui vous fît croire en lui ! (Voir aussi Mt 21, 24-27).

Nous voyons donc que Jésus exigeait la foi en son Précurseur. D’ailleurs il s’avère que ceux qui avaient cru en Jean le Baptiste, crurent en Jésus, comme en témoigne ce passage de l’Évangile de Jean :

Jn 10, 40-42 : De nouveau, il s’en alla au-delà du Jourdain, au lieu où Jean avait d’abord baptisé et il y demeura. Beaucoup vinrent à lui et disaient : Jean n’a fait aucun signe; mais tout ce que Jean a dit de celui-ci était vrai. Et là, beaucoup crurent en lui.

Il est symptomatique qu’à l’audition de Jésus, les foules qui ont écouté l’enseignement de Jean prennent conscience que Jésus est bien l’Envoyé de Dieu dont le Baptiste disait des choses si extraordinaires. Le témoignage de Jean remplit alors son rôle de prophétie, tandis que l’enseignement et le comportement de Jésus en constituent l’accomplissement sublime.

On touche ici du doigt le nœud du mystère que nous contemplons, au fil des pages de cette longue méditation. La Parousie terrestre de Jésus ne se produit pas sans une très intense préparation. Dieu suscite un précurseur incomparable, avant d’envoyer son propre Fils. Il est notable que ce n’est pas le peuple qui a mis à mort le Baptiste, mais le roi dissolu Hérode. La foule, elle, le tenait pour un prophète. Mais les autorités religieuses ne crurent pas en lui. Elles ne furent même pas impressionnées par le résultat surnaturel de son ministère : la conversion totale et en masse des pécheurs les plus invétérés !... Avec le recul, nous comprenons que leur aveuglement, puis leur rejet violent de Jésus, étaient inéluctables.

De cette situation exemplaire, nous apprenons que le Peuple de Dieu doit toujours se tenir prêt au surgissement, en son sein, d’un prophète qui constituera, pour lui, l’épreuve préalable conditionnant son obéissance à la venue ultérieure de son Dieu, « comme un voleur ». De fait, c’est ainsi que s’est manifesté Jésus lors de sa première venue. Le secret dont il a entouré ses origines, son soin extrême d’éviter toute publicité tapageuse autour de ses miracles, la redoutable "ambiguïté" de son comportement à l’égard des autorités religieuses et le caractère "provocateur" de ses actes, voilaient plus qu’ils ne dévoilaient le mystère de son identité réelle. Et il en est mort.

Défiant les certitudes théologiques, les spéculations exégétiques, les bonnes consciences des pratiquants, les jugements de bon sens et les prévisions basées sur les critères humains généralement admis, il a constitué, pour ceux qui n’avaient pas cru en son précurseur, une telle pierre d’achoppement, qu’ils sont tombés sur elle et s’y sont brisés.

Une observation attentive des prédictions et avertissements, plus ou moins voilés, du Nouveau Testament nous a montré qu’une telle catastrophe est non seulement prévisible, mais inévitable. Il reste, avec l’aide de Dieu et en nous appuyant sur les Écritures - et sur la Tradition, lorsqu’elle existe - à tenter d’en dévoiler le mécanisme fondamental.

 

« ... pour faire à tous miséricorde » (Rm 11, 32)

 

Bien que ce chapitre ait pour objet la miséricorde que Dieu exercera finalement envers les deux peuples pécheurs, il nous faut, auparavant, mettre un terme à notre scrutation minutieuse du mystère de la désobéissance, entreprise dans le chapitre précédent.

On en a réservé la conclusion à ce chapitre parce qu’elle entre - en fait - dans le cadre du mystère de ce processus d’apocatastase, qui court, en filigrane, dans cet écrit, et que l’on peut résumer ainsi : ce qui s’est produit en germe se reproduira en plénitude. Or, précisément, en exposant à présent les modalités de l’ultime désobéissance des nations chrétiennes, nous aborderons, du même coup, celles de leur rétablissement concomitant de celui du peuple juif, en vertu de la typologie : Juda et Israël = juifs et chrétiens, les « deux familles » que les impies croient rejetées par Dieu (Jr 33, 24), mais qu’il rétablira, après les avoir réunies sous un seul Christ, ce qui est proprement la récapitulation, dont parle Paul (Ep 1, 9-10), et l’aboutissement du mystère de l’apocatastase.

On conviendra qu’il est pour le moins téméraire de tenter de dévoiler les modalités concrètes de ce que nous avons appelé « désobéissance des nations chrétiennes à leur tour ». On pourra en contester la possibilité et même et surtout, la réussite. On objectera : « n’est-ce pas risquer la fausse prophétie ? Dieu demande-t-il cela ? »

C’est la confusion actuelle, perceptible dans le cœur de maints croyants, et aggravée par la prolifération véritablement cancéreuse d’écrits indignes du nom de "théologiques", "exégétiques", "spirituels", ou "catéchétiques", qui a mu celles et ceux qui ont adhéré au présent Témoignage, à se préparer à ces événements. M. Macina, qui est à l’origine de cette prise de conscience, précise qu’il écrit en tant que fidèle ordinaire, sans mandat de qui que ce soit (pas même de Dieu !...). Il ne cache pas qu’il utilise les lumières naturelles de sa raison et de son intelligence, ainsi que les connaissances qu’il a acquises, tant par ses études universitaires, que par ses vastes lectures, et une incessante réflexion personnelle de plus d’un demi-siècle. Il affirme toutefois, sans illuminisme, mais également sans fausse modestie – ce qui serait une injure au don de Dieu – qu’il n’a pas entièrement conçu tout cela par lui-même. Il confesse que certains exposés du mystère qu’il contemple depuis des décennies lui ont été « donnés » subitement, sous forme de connaissances intérieures (qualifiées d’« infuses » par les spécialistes). Le plus souvent, précise-t-il, ces lumières lui sont venues dans la prière et au cours de ses lectures scripturaires. Mais il reconnaît volontiers qu’il a lui-même agencé le matériau avec ses moyens intellectuels propres et en fonction de sa connaissance personnelle, forcément limitée, du « mystère de la Foi » (cf. 1 Tm 3, 9).

C’est pourquoi il met le lecteur en garde de croire que tout ce qu’il expose dans ses écrits vient directement de Dieu ou de son Esprit. Il espère toutefois qu’on s’abstiendra de lui imputer une origine diabolique. Quiconque lira cet écrit voudra bien se reporter à l’Écriture et à la Tradition, par lui-même, ou, s’il n’est pas suffisamment versé dans l’étude, en se fiant à un maître et à des ouvrages éprouvés, pour discerner, avec l’aide de l’Esprit Saint, ce qui vient de Dieu et ce qui vient de l’auteur humain, sujet à l’erreur, qu’il est. Il espère, de la miséricorde divine, que l’Esprit de Dieu a guidé le sien tout au long de ces pages. Et, si cela n’a pas toujours été le cas, le fidèle instruit des choses de la foi « retiendra ce qui est bon » (cf. 1 Th 5, 21) et l’attribuera à Dieu, et il priera pour l’auteur afin que Dieu lui pardonne ce qui est discutable ou erroné.

Revenons-en aux modalités d’une désobéissance chrétienne à l’approche de la Fin des temps. La nature en est préfigurée d’une manière éclatante dans les chapitres 3 et 4 de l’Épître aux Hébreux, déjà analysée. Comme dit plus haut, il est étonnant que la méditation du refus d’obéir, opposé par la génération du désert à l’injonction divine d’entrer en Terre de Canaan, malgré le bon témoignage de Caleb et de Josué, n’ait pas été utilisée par l’auteur pour flétrir le refus des juifs, ses contemporains, de croire en Jésus ; il présentait pourtant une très forte analogie avec cet épisode. On objectera peut-être - avec quelque raison - qu’adressant sa lettre à des juifs croyant au Christ, une telle prédication n’était nullement nécessaire. Pourtant, on s’explique mal l’utilisation générale de cette révolte de la génération du désert, comme une mise en garde contre « l’endurcissement et la séduction du péché » (He 3, 12).

Ici surgit la même question que celle que nous nous posions à propos de l’ « incrédulité ultime prévisible des pagano-chrétiens sur la base de Rm 11, 20-23. Le contexte est bien le même, mais la méditation de l’Épître aux Hébreux s’enracine - on l’a vu - sur un tout autre terreau. Car, de fait, c’est à des juifs que l’auteur s’adresse. Avec eux, il peut se permettre de jongler, en virtuose, avec les situations et les citations vétérotestamentaires, au point que le pagano-chrétien, à quelque époque et quelque culture qu’il appartienne, a toujours du mal à s’y retrouver.

Et, de fait, il semble qu’ait échappé à beaucoup le propos fondamental de l’auteur. Une lecture minutieuse de cette épître révèle en effet l’usage le plus abondant, après l’Épître aux Romains, du terme « foi » (pistis) à la forme absolue. Trente fois contre trente-trois dans l’Épître aux Romains. Ceci, sans même tenir compte des termes opposés (désobéissance, révolte, incrédulité, etc.) et des apparentés (obéissance, écoute, etc.).

On voit donc que l’objet principal de l’Épître aux Hébreux est d’exalter, de maintenir et de raviver la foi de ses destinataires. Cela implique qu’ils avaient des problèmes sur ce point précis. On peut s’en étonner. Et pourtant, l’auteur va jusqu’à employer le terme exorbitant d’apostasie (He 3, 12). Même s’il n’a probablement pas été utilisé au sens fort et eschatologique du terme, par l’auteur de l’épître, il n’en reste pas moins que l’inspiration inhérente aux écrits du Nouveau Testament peut nous induire à penser que le Seigneur n’a pas permis qu’un terme aussi significatif apparaisse dans ce contexte précis sans une disposition toute spéciale de son "économie" prophétique.

Pour en revenir au texte, rappelons que, de la typologie du refus d’obéir de la génération du désert, et de sa punition : « Ils n’entreront pas dans mon repos » (Ps 95, 11 = He 3, 11), l’auteur de l’Épître aux Hébreux tire la conclusion paradoxale suivante :

« C’est donc qu’un repos, celui du septième jour, est destiné [38] au peuple de Dieu » (4, 9).

Le verbe grec que le français rend par « destiné » est apoleipein, qui signifie « laisser », « rester ». On peut en déduire que ce « Jour » leur demeure ouvert ; mieux : que cet « aujourd’hui » (Ps 95, 7 = He 3, 13 ; 4, 7) est ouvert à tous les croyants, au « Peuple de Dieu » (He 4, 9).

C’est ici que se noue le drame de l’apostasie. À en croire l’auteur de l’Épître aux Hébreux, il commencera par un péché d’ « incrédulité », issu d’un « cœur mauvais » (He 3, 12). Mais comment aboutira-t-il à un « abandon de Dieu » (ibid.), une apostasie ? Et quel sera l’objet de cette incrédulité ? La réponse se trouve dans les chapitres 3 et 4 de ladite épître. Pour la découvrir, examinons une dernière fois ces passages, sous l’angle juif, c’est-à-dire en nous efforçant de mieux comprendre les représentations eschatologiques qu’ils contiennent.

La comparaison qu’établit l’auteur de l’épître est particulièrement instructive, même dans une perspective chrétienne. En effet, l’allusion au chapitre 14 du Livre des Nombres situe le contexte : l’exode du Peuple de Dieu, auquel correspond, pour le chrétien, celui de Jésus, comme il est écrit au récit de la Transfiguration, en Luc :

Lc 9, 30 : Et voici que deux hommes s’entretiennent avec lui : c’étaient Moïse et Élie qui, apparus en gloire, parlaient de son exode [39] qui allait s’accomplir (plèroun) à Jérusalem.

Les deux mots mis en italiques disent assez le mystère extraordinaire que révèle ce passage. De fait, c’est bien d’exode qu’il est question, précisément, après la Pâque sanglante, qui ne fut pas l’extermination, par l’Ange de L’Éternel, des premiers-nés d’Égypte, mais la mort de la victime innocente, de « l’Agneau de Dieu » (cf. Jn 1, 29.36, etc.), pour que tout le peuple fût épargné!... Quant à l’emploi du verbe plèroun = accomplir; il caractérise toujours, dans le Nouveau Testament, la réalisation plénière des oracles vétérotestamentaires. C’est donc bien le véritable Exode qui s’accomplit, lors de la mort du Christ, avec cette différence capitale, toutefois, que cet accomplissement - qui n’a eu lieu qu’en « germe » en Jésus - se réalisera à nouveau, de manière apocatastatique, et collectivement, en la personne du Peuple de Dieu eschatologique, parvenu à la « plénitude de l’âge du Christ » (cf. Ep 4, 13).

Ayant compris sur quel mystère s’enracine la méditation de l’auteur de l’Épître aux Hébreux, nous réalisons clairement que, s’il peut affirmer tranquillement qu’un repos, celui du Septième Jour, est destiné au Peuple de Dieu (4, 9), c’est qu’il sait que tout n’est pas joué pour ceux qui n’ont pas encore cru à la Bonne Nouvelle.

À ce propos, il ne faudrait pas comprendre le « repos du Septième Jour » à la manière chrétienne courante, à savoir : la béatitude éternelle du ciel. Pour les juifs, destinataires de l’Épître, il est évident qu’une telle conception n’était même pas imaginable. Pour l’Israélite, le Septième Jour est celui où Israël se repose en paix, à l’ombre du Messie, dans un contexte de Royauté universelle de Dieu sur la terre. Cette conception juive, généralement qualifiée de « charnelle » par les théologiens chrétiens, on l’a vu, a pour elle non seulement une vénérable tradition, tant juive que chrétienne, mais également, tant de supports scripturaires qu’il faudrait littéralement allégoriser abusivement la majeure partie des prophéties et une partie non négligeable des autres Écritures (Ancien comme Nouveau Testament) pour en nier le réalisme. Malheureusement, on peut compter sur les doigts d’une seule main les spécialistes qui osent exposer, ex cathedra, l’évidence de l’avènement futur du Royaume de Dieu sur cette terre.

Or, c’est précisément sur ce point que risque de basculer à nouveau toute l’histoire du Peuple de Dieu. En effet, si l’on nie la venue du Christ sur notre terre et l’établissement de son règne ici-bas, on nie du même coup la venue eschatologique d’Élie, la conversion massive du peuple juif par le ministère de ce prophète, et bien d’autres événements annoncés clairement par les prophètes et, plus mystérieusement, par le Nouveau Testament, et même par certains Pères de l’Église.

Et c’est bien pour cela que l’auteur de l’Épître aux Hébreux exhorte les fidèles à ne pas se laisser aller à l’incrédulité. Nul doute qu’il envisage une incrédulité encore à venir. En effet, si nous nous remémorons les événements de l’Exode, nous constatons que le peuple a refusé d’obéir et d’entrer dans la Terre Sainte, quarante jours après être sorti d’Égypte, « à main forte et bras étendu » (Nb 14, 34). C’est dire qu’il avait eu le temps de connaître la puissance et la grandeur de son Dieu, qui ne lui ménageait ni ses théophanies, ni ses prodiges. Ce qui ne l’a pas empêché de se « révolter » contre lui (Nb 14, 9).

C’est exactement, toutes proportions gardées, ce qui se passera pour les nations chrétiennes, si elles s’enorgueillissent (cf. Rm 11, 20-22). Elles ont une longue expérience de l’origine divine de leur religion. Ni les miracles, ni les saints, ne leur ont fait défaut. Mieux, elles ont eu largement le loisir d’expliciter les vérités et les mystères de la foi chrétienne et, de nos jours, il ne serait pas possible à un cerveau, même génial, de venir à bout d’une partie seulement de l’immense production littéraire qu’a engendrée cette séculaire rumination chrétienne. C’est dire que les chrétiens sont, sans conteste, à un niveau de compréhension au moins égal à celui des juifs que Jean-Baptiste, d’abord, puis Jésus, confondirent en leur temps.

Aussi risquent-ils de « combler la mesure de leurs Pères » (cf. Mt 23, 32), surtout si, perdant toute mesure, ils en viennent, comme les scribes, les Pharisiens et les docteurs de la Loi, à se convaincre que Dieu ne leur réserve plus de surprise, et que son Retour équivaudra à une extase de la Chrétienté, dont chacun des membres, pourvu qu’il n’ait pas été un impie consommé, se verra alors remettre, sur simple présentation de son acte de baptême, un visa pour le Paradis. C’était, en caricaturant à peine et moyennant les transpositions requises, l’état d’esprit plus ou moins conscient d’une grande partie des élites religieuses juives. Plaise à Dieu que ce ne soit jamais celui des chrétiens.

Pourtant, à en croire maints conférenciers et auteurs de livres, il n’y aura pas d’épreuve pour la Chrétienté, pas de venue d’Élie, pas de règne de Dieu sur la terre. Et qui se dresse pour les convaincre d’erreur et pour alerter le peuple de Dieu ? De son temps déjà, Osée prophétisait à ce propos quand il s’écriait : « mon peuple périt faute de connaissance » (Os 4, 6), et fulminait la condamnation contre les prêtres, responsables de cette ignorance :

Os 4, 4.6 : « C'est avec toi, prêtre, que je suis en procès. [...] Puisque toi, tu as rejeté la connaissance, je te rejetterai de mon sacerdoce; puisque tu as oublié l'enseignement de ton Dieu, à mon tour, j'oublierai tes fils.

La génération chrétienne du temps de l’apostasie ne rééditera-t-elle pas la révolte de celle du désert ? Sommés, quelque jour, d’entrer dans la Terre Promise, à leur tour, pour y attendre la venue du Christ en gloire, les chrétiens de ce temps-là risquent, à leur tour, de ne pas se laisser convaincre, sur la base même des Écritures qu’ils scruteront alors, sans discerner que ces oracles ne concernaient pas que les juifs d’hier, mais atteignent les chrétiens d’aujourd’hui.

En ce temps-là, le Seigneur pourra bien multiplier les signes, envoyer prophète sur prophète : cela ne servira de rien à ceux qui sont endurcis. Rivés à leurs interprétations apologético-spirituelles, ou socio-politiques, stérilisées par leurs analyses rationalistes, hyper-critiques, structuralistes, sociologiques, symboliques et autres, nombre de leurs prêtres, théologiens et biblistes, privés de connaissance et en ayant ôté la clef, empêcheront, de toutes leurs forces, ceux qui voudraient y accéder (cf. Lc 11, 52 et par.).

C’est alors que se produiront, coup sur coup, tous les signes et tous les événements du temps de la Fin, annoncés par les Écritures et repris à son compte, de manière condensée, par Jésus, selon le récit que nous en lisons, au chapitre 24 de Matthieu et dans ses parallèles (surtout Lc 21). Alors, force leur sera de croire, mais il sera trop tard pour arrêter la colère. Elle ira à son terme. Ceux qui ne sont pas fondés sur la vérité et sur l’amour, apostasieront, subjugués par la puissance et le prestige de l’Antichrist et terrorisés par ses crimes abominables, révélant ainsi publiquement de quel esprit ils sont. Alors aussi, se révélera l’Intendant infidèle (cf. Lc 12, 45 ss.), le traître, le Judas eschatologique, qui livrera le Peuple de Dieu... Mais ces choses « sont closes jusqu’au temps de la Fin » (cf. Dn 12, 4), et d’ici là, comme le dit encore Daniel (ibid.) : « Beaucoup erreront de-ci de-là et la connaissance abondera. » [40].

Ce qui implique que les maskilim, c’est-à-dire ceux qui ont l’intelligence des choses de Dieu et la communiquent aux autres, enseigneront le peuple, comme le dit le même Daniel (Dn 11, 33 ; 12, 3).

Auparavant, toutes ces choses auront été annoncées par les envoyés que le Seigneur a choisis de toute éternité à cette fin, pour que tous soient avertis, comme le dit le Seigneur en ces termes :

« Si un homme n’écoute pas mes paroles que ce prophète aura prononcées en mon nom, alors c’est moi-même qui en demanderai compte à cet homme » (Dt 18, 19).

Nous n’irons pas plus loin ici dans le dévoilement de ce qui sera, croyons-nous, la réédition apocatastatique, par des chrétiens, de la désobéissance initiale des juifs.

 

Venons-en maintenant à la partie plus réconfortante de cette méditation, qui a trait à la miséricorde dont bénéficiera alors le peuple juif. Elle a, d’ailleurs, déjà été inaugurée par la réponse inouïe à l’Holocauste qu’a été, pour ce peuple martyr, le recouvrement inespéré de son indépendance nationale, de sa terre, de sa langue ancestrale et de sa capitale éternelle : Jérusalem.

Mais tous n’ont pas cru à cet accomplissement du mystère, tant s’en faut. Si bien que l’on n’a pas pris garde, en Chrétienté, que l’apocatastase a déjà commencé. Le début du Retour du peuple juif sur sa terre a constitué le point de départ, obscur mais irréversible, de la « restitution [apokatastasis] de tout ce que Dieu a énoncé par la bouche de ses saints prophètes de toujours » (Ac 3, 21).

Telle est la pierre d’achoppement : l’ingrate incarnation du dessein de Dieu dans un peuple méprisé et énigmatique, qui correspond à celle d’un Dieu venu en forme d’homme obscur et déconcertant, dont les prétentions "exorbitantes" juraient tellement avec ses piètres apparences, qu’il fut rejeté par sa génération.

Non que tous les juifs doivent constituer la personne coextensive du Serviteur, comme semblent le comprendre certains auteurs généreux à l’égard de ce peuple à la souffrance multiséculaire ; en effet, comme le dit Paul : « Tous les descendants d’Israël ne sont pas Israël » (Rm 9, 6). Mais ils constituent typologiquement la Maison de Juda dont fait partie la Tribu de David de laquelle doit sortir le Fils de David, « leur prince » (cf. Ez 37, 25), qu’ils attendent depuis des millénaires. Et leur attente ne sera pas vaine. En effet, les chrétiens croient que le Messie destiné aux juifs est Jésus, et ils ont raison. Mais, quand ils ne comprennent pas, ou ne veulent pas comprendre qu’il vient pour régner sur son Peuple dont la Maison de Juda est « le plant (dont il fait) ses délices » (Is 5,7) [41], ils escamotent l’Écriture qui affirme que ceux-ci doivent le reconnaître et l’introniser comme leur Seigneur aux cris de : « Béni soit celui qui vient dans le nom du Seigneur! » (Ps 118, 12). En effet, Jésus a dit expressément aux juifs :

« Voici que votre Maison va vous être laissée déserte. Je vous le dis, vous ne me verrez plus jusqu’à ce que vous disiez : Béni soit celui qui vient dans le Nom du Seigneur » (Mt 23, 38-39).

C’est pourquoi également, après avoir solennellement proclamé sa messianité divine devant le Sanhédrin, Jésus affirme :

« D’ailleurs, je vous le déclare, dorénavant, vous verrez le Fils de l’Homme siégeant à la droite de la Puissance et venant sur les nuées du Ciel. » (Mt 26, 64).

Malheureusement, certains apologètes chrétiens tournent en dérision cette espérance eschatologique, allant jusqu’à nier cette « vie d’entre les morts » que constituera la "totalité" (pleroma) des juifs, que Paul attend de toute sa ferveur (Rm 11, 12-15). Ces gens-là désamorcent la charge d’espérance de ce texte, trop explosive à leur gré, en interprétant : Oui ils le verront, mais ce sera trop tard. Et certains d’entre eux d’affirmer présomptueusement : C’est déjà trop tard. Il fallait croire avant. (Entendez : il fallait s’agréger à l’Église et demander le baptême).

Ils errent grandement ceux qui ont de telles conceptions. En effet, comme jadis les autorités et élites religieuses juives, ils s’appuient sur l’Écriture pour nier l’Écriture. Ils ne prennent même pas garde aux textes prophétiques non encore accomplis, tels ceux-ci :

Is 52, 7-8 : Qu’ils sont beaux, sur les montagnes, les pieds du messager qui annonce la paix, du messager de bonnes nouvelles, qui annonce le Salut, qui dit à Sion : Ton Dieu règne! C’est la voix de tes guetteurs, ils élèvent la voix ensemble, ils poussent des cris de joie, car ils ont vu, de leurs propres yeux, L’Éternel qui revient à Sion!

Ba 4, 36-37 : Jérusalem, regarde vers l’Orient. Vois la joie qui te vient de Dieu. Voici : ils reviennent, les fils que tu vis partir, ils reviennent, rassemblés du Levant au Couchant, sur l’ordre du Saint, jubilant de la gloire de Dieu.

Jb 19, 26-37 : De ma chair, je verrai Dieu. Celui que je verrai sera pour moi, celui que mes yeux regarderont ne sera pas un étranger.

Et ce n’est là qu’une infime sélection. D’autres textes sont au moins aussi éloquents. Ceux-ci ont l’avantage d’être concrets. Les juifs verront. Leur illumination sera un pur don de Dieu. Telle sera la « miséricorde » dont Paul – on l’a vu plus haut - assurait qu’ils l’avaient obtenue « maintenant » (Rm 11, 31).

Pourquoi, alors, demandera-t-on peut-être, cette miséricorde qui leur sera faite constituera-t-elle une pierre d’achoppement pour les chrétiens ?... - Parce qu’elle sera inouïe, glorieuse et qu’elle revêtira le caractère d’une consolation. Et cela, tous ne l’accepteront pas, d’autant qu’elle sera accompagnée d’une apocatastase qui verra la réalisation de toutes les promesses de bonheur et de gloire annoncées par les prophètes. La gloire à venir de ce peuple méprisé apparaîtra comme insupportable à ceux qui le « considéraient comme puni, frappé par Dieu et humilié » (Is 53, 4).

Il se fera alors qu’un grand nombre de chrétiens - et non des moindres - n’accepteront pas cet aspect, inattendu pour eux, du dessein de Dieu. Leur ‘lecture’ triomphaliste des Écritures ne leur ayant pas permis de déceler ce qui, pourtant, y foisonne, ils tomberont sous le coup de ces apostrophes de Jésus :

Jn 5, 39 : Vous scrutez les Écritures parce que vous pensez avoir en elles la vie éternelle et ce sont elles qui me rendent témoignage !

Jn 5, 45-47 : Votre accusateur, c’est Moïse (= la Loi) en qui vous avez mis votre espoir. Car, si vous croyiez Moïse, vous me croiriez aussi, car il a écrit de moi. Mais, si vous ne croyez pas à ses écrits, comment croirez-vous à mes paroles ?

Par delà le contexte historique où elle a été prononcée, cette dernière phrase de Jésus, nous atteint de plein fouet, car notre génération chrétienne est précisément celle de l’incroyance à l’égard de l’Écriture. C’est ainsi que lorsque celles et ceux dont le Seigneur « a ouvert l’esprit pour qu’ils comprennent les Écritures » (cf. Lc 24, 45), interrogent des modernes scribes et docteurs de la Loi, sur la base de textes prophétiques vétéro- ou néotestamentaires irréfutables, impossibles à allégoriser, on leur répond par des dérobades, des arguments textuels spécieux, dont voici quelques échantillons :

Ceci n’est pas une parole du Christ, mais une espérance, ou une interprétation personnelle de l’auteur (ou de la première Communauté chrétienne).

Tel passage des prophètes ne doit pas être pris au pied de la lettre.

Il y a ce qui concerne l’Église et qui, seul, est à retenir, le reste, c’est la chair, la lettre qui tue, l’espérance nationaliste des juifs de ce temps.

Etc. etc.

Jérémie a bien prophétisé d’eux quand il s’écrie :

Comment pouvez-vous dire: « Nous sommes doctes et la Loi de L’Éternel est avec nous ! » Vraiment, c'est en mensonge que l'a changée le calame mensonger des scribes ! (Jr 8, 8).

L’arme suprême de ces faux docteurs, c’est l’ironie, voire la moquerie, la dérision. Il n’est pas rare que quiconque lit l’Écriture avec simplicité s’entende dire : Comment un homme intelligent et instruit tel que vous peut-il interpréter la bible au pied de la lettre : c’est du pur fondamentalisme !

Face à ces modernes spécialistes de la Loi, difficile de ne pas songer à ces deux apostrophes prophétiques. Celle de Jérémie d’abord :

Jr 6, 10 : À qui parlerai-je, devant qui témoignerai-je pour qu'ils entendent ? Voilà que leur oreille est incirconcise, qu’ils ne peuvent écouter. Voici que la parole de l’Eternel est pour eux un objet de mépris, ils ne l’aiment pas.

Celle de Jésus ensuite:

Mt 15, 6-9 : Vous avez annulé la Parole de Dieu, au nom de votre tradition. Hypocrites ! Isaïe a bien prophétisé de vous, lorsqu’il a dit : Ce peuple m’honore des lèvres, mais leur cœur est loin de moi. Vain est le culte qu’ils me rendent : les doctrines qu’ils enseignent ne sont que préceptes humains.

Une telle attitude ne porterait pas à conséquence, si elle était le fait de marginaux, de gens sans audience. Ce n’est, hélas, pas le cas. Nombre de ceux qui renient ainsi le sens obvie des Écritures sont des théologiens et des biblistes de renom, dont les ouvrages font autorité. Leurs erreurs s’infiltrent dans les âmes par mille canaux. Ils ont la haute main sur l’enseignement universitaire, théologique, catéchétique. Ils profitent de leur savoir pour rejeter tout ce qui va à l’encontre de leur sagesse humaine. Ils tournent en dérision ceux qui lisent la Parole de Dieu avec un cœur d’enfant, et qui croient à sa réalisation « jusqu’au point sur l’i » (cf. Mt 5, 18). Ils ont substitué leur expertise, leur exégèse, à l’enseignement de Dieu. Ils encombrent la Parole divine de leurs apparats critiques, de leurs théories. Ils passent l’Écriture à la moulinette, inversent les péricopes et les versets, déclarent, souverainement, nulle telle parole, corrompue telle autre. Ils érigent en connaissance absolue les théories non éprouvées de novateurs audacieux et impatients, pour qui la Parole de Dieu n’est pas le fruit de l’inspiration, coulée dans le moule humain de l’histoire et du génie propre du rédacteur, mais un corpus hétéroclite de récits tribaux, de légendes, de tentatives d’explications de l’histoire, relues à la lumière de sa foi, par un petit peuple passablement turbulent, charnel, imbu de son élection, qu’aurait réunies et unifiées sur le tard un scribe savant (Esdras) assisté d’une armée de scholiastes laborieux, et auquel il ne faudrait pas, selon eux, accorder un crédit exagéré. Ceci, pour l’Ancien Testament. Le Nouveau les gêne davantage. Plus récent et, surtout, objet de leur foi chrétienne, ils ne peuvent lui faire subir impunément le traitement dévastateur décrit ci-dessus. Ils ont pourtant, à peu de choses près, les mêmes opinions à son propos, moyennant les transpositions inhérentes à l’époque, aux moeurs, aux genres littéraires et à la nature du témoignage porté. Aussi procèdent-ils avec beaucoup plus de prudence, mais non sans ruse et duplicité, sans jamais se départir de leur détermination de faire passer la Parole de Dieu sous les « fourches caudines » de leurs analyses rationalistes.

Ceci étant dit, il ne faut pas généraliser de manière outrancière. Il est clair qu’il y a des théologiens et des biblistes « selon le cœur de Dieu » (cf. 1 S 13, 14). Nous procédons ici à l’instar de Jésus, qui invectivait sans nuances scribes, docteurs et Pharisiens, au point de paraître englober sa mère, ses Apôtres et ses disciples, ainsi que les pieux Israélites qui croyaient en lui, dans l’invective générique de « Génération mauvaise et adultère ! » (cf Mt 12, 39 et par.). Ce qui l’empêchait pas d’accueillir fraternellement un bon Pharisien, Nicodème (cf. Jn 3, 1ss), et de dire à un scribe, dont il fustigeait volontiers la corporation : « Tu n’es pas loin du Royaume de Dieu » (Mc 12, 34). Ce sont encore des scribes qui ont rendu à Jésus ce témoignage : « Maître, tu as bien parlé! » (Lc 20, 39).

Mais, c’est un fait massif que la majeure partie des élites religieuses juives de l’époque est passée à côté du mystère, parce qu’elle pratiquait, toutes proportions gardées, les mêmes méthodes que nos modernes théologiens et exégètes. Lorsqu’ils étaient prophétiquement confrontés par Jésus (et, plus tard, par les Apôtres), à des textes, dont l’obscurité relative fondait brutalement à la lumière implacable des faits ou des paroles qui en dévoilaient soudain le sens caché, ils refusaient rageusement l’évidence, pour se barricader dans l’incrédulité. Or, quelles sont les armes majeures de l’incrédulité ? - Le doute, le relativisme, le refus de reconnaître l’évidence, le retranchement derrière le voile ou l’ambiguïté des mots ; le tout culminant dans la désobéissance, qui résulte du refus systématique de croire à ce à quoi on ne s’attendait pas.

Le malheur des docteurs, c’est qu’ils croient savoir mieux que Dieu. Interprètes autoproclamés de l’Écriture qu’ils se flattent de connaître (cf. Rm 2, 17 ss., au point d’oser en déclarer nuls et non avenus les passages qui contredisent leurs conceptions scientifiques, philosophiques, rationnelles, sociopolitiques et, même, ecclésiologiques ! Privés par Dieu, en raison de leur orgueil, de la véritable connaissance que lui seul peut donner, ils s’en sont créé une, à leur mesure, majoritairement fondée sur la sagesse humaine, et elle les a égarés, ainsi que ceux qui les ont suivis. C’est d’eux que le Seigneur a dit :

« Laissez-les, ce sont des aveugles qui guident des aveugles. Or, si un aveugle guide un aveugle tous les deux tomberont dans un trou ! » (Mt 15, 14).

Et encore :

« Malheur à vous ! les légistes [= docteurs de la Loi = exégètes et théologiens] parce que vous avez enlevé la clef de la science ! Vous-mêmes n’êtes pas entrés et ceux qui voulaient entrer, vous les en avez empêchés. » (Lc 11, 52).

Et c’est bien là le malheur suprême: ces doctes barrent aux simples l’accès au mystère du dessein de Dieu !

Alors, voilà ce qu’a fait Dieu. Depuis plusieurs dizaines d’années, il a commencé d’utiliser les événements, dles circonstances matérielles et historiques qui, le moment venu, rendront impossible le doute. On ne précisera pas davantage. Ceux qui auront lu attentivement les écrits de M. Macina et le présent Témoignage pourront y identifier ces faits, dont le rétablissement progressif d’Israël dans ses prérogatives d’antan est la pierre d’angle.

Mais ce n’est pas tout, voici que le Seigneur a commencé d’accomplir, sous nos yeux, la prophétie d’Isaïe :

Is 29, 13-14 : Le Seigneur a dit : Parce que ce peuple s’est approché pour me glorifier en paroles et des lèvres, alors que son cœur est loin de moi et que son amour pour moi n’est qu’un commandement humain, une leçon apprise, eh bien! voici que je vais continuer à étonner ce peuple par des prodiges et des merveilles. La sagesse des sages se perdra et l’intelligence des intelligents s’envolera.

Et qui sont ces « sages » et ces « intelligents », si ce n’est les interprètes rationalistes de l’Écriture ? Et quels sont les « prodiges » et les « merveilles » que Dieu commence à nous prodiguer, si ce ne sont les réalisations inouïes de ce peuple, depuis son retour progressif dans sa patrie d’antan, en attendant celles à venir qui auront un caractère miraculeux, et que décrivent par avance les prophètes, comme il est écrit :

Is 4, 5 : L’Éternel créera partout, sur la montagne de Sion et sur ceux qui s’y assemblent une nuée le jour et une fumée avec l’éclat d’un feu flamboyant, la nuit. Car sur toute gloire, il y aura un dais et une hutte pour faire ombre le jour contre la chaleur et servir de refuge et d’abri contre l’averse et la pluie [42].

Ce qui nous amène au rôle eschatologique de la Sagesse, à cette époque laquelle est comparée à la colonne de Nuée qui accompagnait et protégeait les Israélites dans le désert, ainsi qu’il est écrit :

Sg 10, 15-17 : C’est elle (la Sagesse) qui délivra un peuple saint et une race irréprochable d’une nation d’oppresseurs. Elle entra dans l’âme d’un serviteur du Seigneur (Moïse) et tint tête à des rois redoutables par des prodiges et des signes. Aux saints, elle remit le salaire de leurs peines, elle les guida par un chemin merveilleux, elle devint, pour eux, un abri pendant le jour et une lumière d’astres pendant la nuit.

Sa proximité avec Dieu est attestée par plusieurs textes, tel celui-ci:

Si 24, 3-4 : Je suis issue de la bouche du Très-Haut et, comme une vapeur, j’ai couvert la terre. J’ai habité dans les cieux et mon trône était une colonne de nuée.

Son intervention eschatologique semble préfigurée dans les textes suivants, dont le premier évoque son rôle lors de l’Exode, tandis que les suivants annoncent, aussi prophétiquement que mystérieusement, la réitération de la protection miraculeuse, qui sera l’œuvre de la sagesse.

Ct 3, 6 : Qui est-elle celle-là qui monte du désert comme des colonnes de fumée ?

Ct 6, 4 : Tu es belle, mon amie, comme Tirça [ancienne capitale du Royaume du Nord), charmante comme Jérusalem [Capitale du Royaume de Juda], redoutable comme des bataillons... 

Ct 6, 10 : Qui est celle-là qui surgit comme l’aurore. Belle comme la lune, resplendissante comme le soleil, redoutable comme des bataillons...

Cet aspect terrible et redoutable, conjugué à la beauté féminine, fait penser aux hauts faits inattendus accomplis par de faibles femmes qui vinrent à bout, tant par leur charme que par leur force, des tyrans ou des ennemis les plus redoutables ; depuis Gaël, femme d’Héber le Qénite, qui tua, par ruse féminine, le redoutable général Sisera qu’elle avait hébergé (Jg 4, 17 ss) ; en passant par la vaillante Judith qui, usant de ses charmes convaincants, trancha la tête d’Holopherne, le féroce stratège des armées assyriennes (Jd 12, 10 ss.) ; jusqu’à Esther, la favorite du roi Assuérus, qui, au péril de sa vie, osa affronter le roi et changea son cœur qui inclinait à la destruction du peuple juif (Est 5).

Ce thème, conjugué à la personnification féminine mystérieuse de la Sagesse divine, est consonant avec le récit de la chute dans la Genèse, où l’on voit Dieu lui-même instaurer une hostilité entre le Serpent et la Femme (cf. Gn 3, 15). La traduction latine devenue traditionnelle dans l’Église, « elle t’écrasera la tête », n’est conforme, ni à l’hébreu, ni au grec de la Septante, qui utilisent le masculin, puisqu’il s’agit de la descendance de la femme (mot masculin dans les deux langues). Toutefois, cette pieuse interprétation exprime avec éclat la foi traditionnelle, en Chrétienté, selon laquelle c’est Marie, elle-même, parfaite descendante d’Êve, qui écrasera la tête du serpent. L’iconographie chrétienne a, depuis longtemps, illustré cette croyance respectable [43].

(à suivre)


[1] Cette ignorance n’était pas exempte de responsabilité, comme l’atteste Rm 10, 16 ss.

[2] François Refoulé « Et ainsi, tout Israël sera sauvé » Romains 11, 25-32, Cerf, Paris, 1984. Deuxième partie, chapitres 4 et 5, p. 193-238.

[3] Les termes significatifs ont été mis en relief dans la citation ci-dessus.

[4] Ibid., p. 224 ss.

[5] Ibid., p. 228-229.

[6] Ibid., p. 229. Les italiques sont de moi.

[7] Ibid., p. 215. Pour comprendre la théorie étrange de Refoulé sur la notion de reste d’Israël, il faut lire, dans le même ouvrage, les pages 230 et 231.

[8] Ibid., p. 273.

[9] Ibid., p. 254.

[10] Ibid. C’est l’auteur qui souligne.

[11] Ibid., p. 255.

[12] Exégètes et théologiens qui ont beaucoup traité du ‘mystère’ d’Israël avec le souci exacerbé de préserver l’élection de l’Église, présentée comme ayant hérité définitivement de l’élection jadis assurée au peuple juif, l’Église étant, bien entendu, comprise comme la chrétienne. On appelle cela, en termes modernes, la théologie de la substitution.

[13] Le « si l’on peut dire » ne lave pas l’injure anti-évangélique et anti-scripturaire, s’il en fût. Les italiques sont de moi.

[14] Voir la déclaration Nostra Aetate de Vatican II sur les religions non chrétiennes, spécialement le chapitre 4, consacré à la religion juive.

[15] Quelques rares exceptions dans son ouvrage (par ex, aux p. 16-17, 59-60 et surtout 243) mais c’est pour évoquer (sans même donner le contenu de leurs affirmations, quelques Pères et écrivains ecclésiastiques, outre des théologiens médiévaux) un des "lieux classiques" des poncifs de l’interprétation de l’endurcissement et de la dispersion des juifs : être les témoins (involontaires, cela va de soi) de la vérité de la foi chrétienne. À cet effet, sont appelés à la rescousse St Augustin, Bossuet et même Pascal !... L’absence d’un chapitre sur la doctrine des Pères en la matière est d’autant plus inadmissible que l’auteur donne lui-même, à la fin de son ouvrage (p. 278), une liste (d’ailleurs fort incomplète) des commentaires patristiques de l’Épître aux Romains. Luther (qu’il cite en page 58) est plus traditionnel que bien des théologiens catholiques, qui déclare : « Christ n’est pas encore venu pour les juifs (souligné dans le texte), mais il viendra au dernier jour, comme le disent les autorités mentionnées plus haut (il s’agit des Pères de l’Église)... Autrement, ce passage d’Isaïe (50, 20-21), cité par Paul en Rm 11, 25, est clairement accompli par la venue corporelle du Christ. C’est pourquoi je dis que l’Apôtre parle obscurément et, si nous ne croyions pas à l’intelligence des Pères, nous ne tirerions pas cela du texte » (Luthers Vorlesung uber den Romerbrief 1515/1516, edit. J. Ficker, II. Die Scholien, Leipzig 1908 p. 263. Pour les lecteurs de langue française, consulter Luther, Œuvres, T. XI, Commentaires de l’Épître aux Romains (gloses) Genève 1983). Voir aussi n. 6, Ibid. p. 267.

[16] Refoulé, Ibid.

[17] Ibid., p. 77 n. 11.

[18] Les italiques sont de moi.

[19] Ibid., p. 17.

[20] Ibid., fin p. 17, début p. 18.

[21] Il s’agit des chapitres 9 à 11 de l’Épître. Les italiques sont de moi.

[22] Il semble bien que ce soit le cas : on lit, en effet, la même réalité, sous une autre expression : "énoncé théologique", utilisée par un autre théologien, U. Luz, que cite l’auteur (p. 28) ; voici le problème, analysé et illustré par deux solutions antithétiques : « Paul annonce un "mystère", mais il fait suivre sa "révélation" d’une citation d’Isaïe, comme pour la confirmer, la justifier. N’est-ce pas contradictoire ? A cette objection, que peu d’auteurs du reste prennent en considération, la réponse semble facile. Il n’y a là aucune contradiction, assurent par exemple K. H. Schelkle et St. Lyonnet : en effet, souligne ce dernier, "Paul ne prétend pas déduire de l’Ancien Testament le mystère de la conversion d’Israël, mais celui-ci lui ayant été révélé et la foi ayant illuminé ses yeux, il peut découvrir dans l’Ancien Testament l’annonce déjà faite de cette conversion". Généralement, la réponse faite à cette objection est celle que propose U. Luz : "La référence à l’Écriture doit montrer que le mystère n’a pas été connu par une révélation, dans une vision de caractère extatique... Le plus vraisemblable est qu’il s’agit là d’un énoncé théologique, autrement dit d’un énoncé qui ne saurait être dit uniquement en référence à une autorité humaine". Autrement dit, le "mystère" représente moins une révélation particulière qu’une exégèse inspirée. »

[23] Jean Stern, Bible et Tradition chez Newman. Aux origines de la théorie du développement, Aubier, Paris, 1967, p. 146-147. La citation de Newman est extraite de Essays Critical and Historical, 2 vol., 1885-1901, vol. I, p. 231-232.

[24] Jésus a déjà implicitement annoncé la chose, puisque, à l’en croire seuls échappent à la condamnation ceux qui ont pratiqué l’amour du prochain (Mt 25, 31 ss).

[25] C’est l’aveu de Pierre aux juifs : "Frères, Je sais que c’est par erreur que vous avez agi, ainsi d’ailleurs que vos chefs" (Ac 3, 17).

[26] Témoin l’apostrophe effrayante de Jésus à Pierre : « Ôte-toi de devant moi, Satan ! Tu m'es un objet de scandale, car tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes » (Mt 16, 23).

[27] Il est remarquable que Paul emploie ici, à deux reprises (v. 20 et 23), le terme apistia, qui veut dire, à proprement parler, incrédulité, et non celui d’apeitheia, ou refus d’obéissance, comme aux versets 30 et 32. Rien ne l’empêchait d’affirmer que les juifs seraient regreffés s’ils ne restaient pas dans leur refus d’obéissance (apeitheia), mais alors, cela eût impliqué que la miséricorde de Dieu était conditionnée par la conversion des incrédules ; ce qui rendrait sans objet la gratuité même de la miséricorde.

[28] Explication de la Bible de Jérusalem sous Mt 5, 17.

[29] Vocabulaire de Théologie biblique, publié sous la direction de Xavier Léon-Dufour, Cerf, Paris, 1981, col. 136.

[30] En traduisant « qui auront refusé de croire », la Bible de Jérusalem force le texte qui dit, mot à mot « n’auront pas cru » (hoi mè pisteusantes...), et rien de plus.

[31] Cf. Ml 3, 23. Voir R. Macina « Le rôle eschatologique d’Élie le prophète dans la conversion finale du peuple juif », article paru in Proche Orient Chrétien 31 (1981) p. 71-99. Texte en ligne sur le site rivtsion.org.

[32] Le terme hébreu menuHah est employé au sens de lieu où l’on se fixe après une errance, cf. Dt 12, 9, mais c’est surtout son emploi poétique et mystique qui nous retient ici ; il connote alors le repos, la paix, le calme et le bonheur (cf. Ps 95, 11; 132, 14; Is 11, 10, etc.)

[33] Littéralement : le (jour) qui est chômé; en grec, sabbatismos. Cette forme ne figure pas dans le grec de l’Ancien Testament. Par contre, le verbe sabbatizein, lui, est attesté. Comme tel, il ‘transcrit’, plus qu’il ne traduit, l’hébreu shabbat (Ex 16, 30; Lv 23, 32; 26, 34, 35; 2 Ch 36, 21, etc.).

[34] Pour approfondir le sens eschatologique de la notion de « repos », lire le Ps 116 en entier (le terme « repos », en hébreu manoah, y figure au v. 7) et le Ps 132 en entier également (le terme « repos », en hébreu menuhah, y figure deux fois, aux v. 8 et 14. Il faut noter qu’il s’agit encore du repos de Dieu, lequel consiste à "siéger à Sion" (v. 13-14).

[35] Si la traduction de la Bible de Jérusalem pour ce passage d’Isaïe, en Rm 10, 16, n’est pas trop mauvaise, malgré son imprécision, « qui a cru à notre prédication », en revanche, elle est carrément erronée, en Is 59, 1 : « Qui a cru à ce que nous entendions dire ? ». Le terme hébreu est shmu’ah, de la racine shama‘, qui signifie « entendre », mais aussi et surtout, « apprendre » et « ce qui a été entendu ». À la forme substantive (shmu‘ah), le sens est généralement « annonce », « rumeur », « nouvelle apprise par ouï-dire ». Isaïe exprime donc sa stupeur devant l’incrédulité de ceux qui ont entendu de lui une annonce. La forme verbale (shama‘), a souvent le sens d’obéir, surtout avec le complément « à la parole de L’Éternel ».

[36] Plutôt que « arrivent avant vous », comme traduit généralement, induisant à comprendre qu’ils arrivent plus tôt dans le temps, alors qu’il est question de « place », de « rang » dans le Royaume. Les pécheurs sont mieux placés dans le Royaume que les savants théologiens et les zélés observateurs de leur religion, qui n’ont pas reconnu l’inanité de leur vertu et la misère de leur vie, devant le Seigneur.

[37] Généralement : « dans la voie de la justice ». Jésus veut dire que Jean Baptiste a accompli et prescrit au peuple d’accomplir ce que Dieu lui avait ordonné, comme une préparation à l’avènement du Fils de Dieu lui-même. C’était donc cela la « justice de Dieu » à laquelle les sages ont préféré leurs conceptions religieuses et théologiques, leur « propre justice ».

[38] On a préféré cette traduction à celle de la Bible de Jérusalem : « réservé ». La version syriaque, en utilisant la racine QWM sous la forme qaiam, rend mieux l’idée de « certitude » et de « fixité », connotée par cette racine, que le latin relinquere, « laisser », qui est banal. La traduction française « réservé » a l’inconvénient de laisser supposer une prédestination, un arbitraire dans l’élection.

[39] Les Bibles traduisent généralement par « départ » ou « sortie », mais le terme grec est exodos = exode. Le grec dispose d’autres mots, plus courants, pour « départ » ou « sortie ».

[40] Le grec de la Septante porte « l’iniquité abondera ». On s’en tient ici à l’hébreu : da‘at = savoir, connaissance. C’est ainsi que traduit également la Vulgate (scientia) de même que le syriaque et d’autres versions vénérables.

[41] La traduction habituelle – « plant choisi » – connote l’élection, ce qui n’est pas exactement le sens du mot hébreu employé. On pourrait traduire aussi « de sa dilection » l’hébreu neta‘ sha‘ashu‘aw est une expression unique dans l’Écriture. Lui correspond très exactement la phrase de Jérémie 31, 20 : « Ephraïm est-il donc pour moi un fils si cher, un enfant tellement préféré (yeled sha‘ashuim) que, chaque fois que j’en parle, mes entrailles s’émeuvent pour lui ». On se gardera d’opposer ce passage à celui d’Isaïe pour affirmer que l’expression employée par Isaïe 5, 7 ne connote pas de préférence à l’égard de Juda. En effet, le contexte ne laisse aucun doute là-dessus : « Eh! bien, la vigne de L’Éternel Sabaot, c’est la Maison d’Israël et l’homme de Juda, c’est le plant de sa dilection » (on peut aussi traduire : « dont il se délecte », « qui fait ses délices ».

[42] Et pour que nous ne croyions pas qu’il s’agit seulement d’éléments naturels quand on parle de la pluie et de la chaleur, lisons ce qui est écrit en Isaïe 25, 4-5 : « Car tu as été un refuge pour le faible, un refuge pour le malheureux plongé dans la détresse, un abri contre la pluie, un ombrage contre la chaleur. Car le souffle des violents est comme la pluie d’hiver. Comme la chaleur sur une terre aride, tu apaises le tumulte des étrangers : la chaleur tiédit à l’ombre d’un nuage, le chant des violents se tait!... »

[43] On n’évoquera pas ici la « femme dans le soleil » d’Apocalypse 12, parce que nous ne croyons pas qu’il s’agisse d’une vision de Marie lors de sa manifestation eschatologique, comme le professent certains mariologues. En effet, cette femme « crie dans les douleurs de l’enfantement », ce qui contredit radicalement les conséquences du dogme de l’Immaculée Conception. De plus, elle ne terrasse, ni n’écrase le dragon, mais, au contraire, fuit devant lui. Elle est si peu puissante et redoutable que c’est la terre qui doit venir à son secours en ouvrant la bouche pour absorber les fleuves d’eau lancés contre elle en vue de l’emporter. Enfin, elle est si peu théophanique, qu’elle trouve refuge au désert où elle sera nourrie pour une durée déterminée. Il est regrettable que la réforme liturgique postconciliaire ait accrédité cette erreur en faisant lire ce texte lors d’une grande fête mariale, alors qu’elle a supprimé la récitation de Cantique 6, 10, beaucoup plus pertinent, qui était en usage pour cette fête auparavant.

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Date de dernière mise à jour : 01/08/2014