Dieu a rétabli Son Peuple, Menahem Macina

Deuxième visitation

(Extrait de Confession d'un fol en Dieu, éditions Docteur angélique, Avignon, 2013.)

 

Ecris la vision, explique-la sur des tablettes pour qu'on la lise facilement. Car c'est une vision qui n'est que pour son temps : elle aspire à son terme, sans décevoir. Si elle tarde, attends-la : elle viendra sûrement, sans faillir ! (Habacuq 2, 3-4).



Ce jour-là, je venais de lire, pour la énième fois, la célèbre exclamation prophétique de saint Paul, dans son Épître aux Romains : "Dieu aurait-Il rejeté son peuple ? – Jamais de la vie ! Dieu n'a pas rejeté le peuple qu'il a discerné d'avance." [1]. Alors, jaillit de mon âme une protestation presque violente dont, jusqu'alors, je n'avais pas pris conscience qu'elle était latente en moi depuis longtemps. C'était un véritable cri, qui peut se résumer à peu près en ces termes, que j'émis avec fougue et dans le silence d'un recueillement intense et déjà quasi surnaturel :

« Mais enfin, Seigneur, dans les faits, les Juifs sont éloignés du Christ et de Son Église. Qu'en est-il de cette merveilleuse annonce de Paul ? »

Il faut croire que l'ardeur désespérée de ce cri fut agréable à Dieu, puisque, dans Son immense miséricorde, Il daigna me répondre.

Je me sentis soudain submergé par le même recueillement intérieur surnaturel que celui qui avait précédé ma première expérience spirituelle intense, neuf années auparavant, m'avertissant de la proximité d'un dévoilement de la Présence divine. Dès que je réalisai ce qui m'arrivait, je me réfugiai dans l'humilité. Mais, avant même que j'aie eu le temps d'émettre les paroles de la prière qui me montait au cœur, je me vis environné d’une lumière indicible. Je ne pouvais résister à l'envahissement délicieux de la Gloire divine. Je compris que ma supplication avait atteint le cœur de Dieu et même qu'elle Lui avait été agréable. Mais rien de tout cela ne me fut signifié de manière intelligible ou discursive. La vision fut brève et la suspension de mes sens cessa assez vite. Toutefois, juste avant que se dissipe la lumière surnaturelle, s'imprima clairement en moi la phrase suivante :

« Dieu a rétabli Son peuple ».

En même temps, m'était infusée la certitude qu'il s'agissait du peuple élu ; que le rétablissement de ce dernier, dont on venait de m'annoncer la « bonne nouvelle », était chose faite, et que l’événement concernait aussi bien les juifs d’aujourd’hui, la terre d’Israël et Jérusalem, que la chrétienté et toute l’humanité.

Autant l'extase avait été brève, autant le recueillement qui la suivit fut long, profond et nourricier. Cependant, malgré la joie indicible qui m'imprégnait encore, lorsque je redevins pleinement conscient du monde extérieur, une certaine perplexité m'habitait. Je me demandais ce que pouvait bien signifier ce "rétablissement" qu'on m'annonçait comme déjà accompli, d'autant que s'imposait irrésistiblement à mon esprit la référence à un passage – d'interprétation difficile, au demeurant – du Livre des Actes des Apôtres :

Repentez-vous donc et convertissez-vous, afin que vos péchés soient effacés, et qu'ainsi le Seigneur fasse venir le temps du répit. Il enverra alors le Christ qui vous a été destiné, Jésus, celui que le ciel doit garderjusqu'aux temps de la restauration universelle dont Dieu a parlé par la bouche de ses saints prophètes [2].

Ce n'est que beaucoup plus tard que je compris la portée capitale de ce passage prophétique. À mes yeux, il constitue le pivot autour duquel toute la Révélation s'articule et prend son sens eschatologique, réconciliant l'immutabilité des promesses divines consignées dans les paroles de l'Écriture, dont témoigne ce qu'il est convenu d'appeler l'Ancien Testament, et leur accomplissement plénier réalisé par le renouvellement de l'Alliance en Jésus-Christ, que confirme ce qu'il est convenu d'appeler le Nouveau Testament. Pour l'heure, conformément à ma mentalité de chrétien traditionnel d'alors, il m'était difficile d'imaginer comment le peuple juif pouvait être rétabli(dans la faveur divine), alors qu'il ne croyait pas encore en Jésus, son Messie et son Dieu. Non que j'aie un seul instant douté de la vérité de ce qui venait de m'être communiqué, mais je ne savais pas à quoi rattacher cette certitude – qui m'habitait désormais, sans que je pusse encore en rendre compte –, d'un rétablissement, déjà réalisé, du peuple juif, dans sa vocation première.

Mais, à l’époque, je connaissais trop peu l'Écriture et la doctrine des Pères et de l'Église (outre que j’ignorais tout de la tradition juive), pour me fier à mes "lumières" propres, et je n'avais ni les moyens pratiques, ni la science nécessaire pour vérifier si cette "révélation privée” était bien conforme au « dépôt » de la foi [3]. Un instant, je songeai à la mise en garde scripturaire contre les artifices du diable, réputé capable de "se déguiser en ange de lumière" [4]. Pourtant, je ne pouvais croire que l'immense recueillement et les sentiments extraordinaires d'amour et d'humilité que je venais de ressentir, pussent avoir été produits en moi par l'Adversaire, car, dit saint Paul : « Dieu est fidèle; Il ne permettra pas que vous soyez tentés au-delà de vos forces » [5]. En outre, je savais, par mes lectures d'auteurs spirituels, que le « Père du mensonge » [6] n'a pas ce pouvoir et que seuls ceux qui vivent habituellement dans le mensonge et le désordre peuvent se laisser abuser par lui. Et, malgré la piètre opinion que j'avais fini par avoir de moi-même, sous les coups humiliants de mes infidélités répétées, j'étais bien obligé de convenir que telles n'étaient pas mes dispositions du moment. Toutefois, je restais préoccupé, comme je le suis toujours lorsque m'advient une faveur nouvelle, dont je ne trouve aucun parallèle exact dans ce que je connais de l'enseignement de l'Église, de celui des théologiens, et des témoignages des auteurs spirituels fiables.

Pour me rassurer, je me dis que la phrase sibylline qui s'était gravée en moi devait être une expression biblique classique, dont Dieu avait voulu me donner une certaine intelligence spirituelle. Je ne doutais pas un instant que je la retrouverais facilement, au hasard de mes nombreuses lectures scripturaires, et qu'à l'aide du contexte et des parallèles, je pourrais compléter, avec la grâce divine et en me servant de ma raison, ce qui manquait encore à l’intelligence, qui était alors la mienne, de la locution surnaturelle dont j'avais été l'indigne bénéficiaire.

En fait, il m'en prit plusieurs années pour découvrir que, si le thème du rétablissement d’Israël est bien attesté dans les Écritures (les prophètes y ont fréquemment recours pour annoncer à leur peuple une reconstitution nationale et un accomplissement futur inespéré de toutes les promesses messianiques), le verbe connotant ce rétablissement n'y figure jamais au passé accompli (qu'il ne faut pas confondre avec le "passé prophétique", lequel n'est, en fait, qu'un futur).

Pour l'heure, ce que je percevais intuitivement, sans l'aide de la science exégétique – dont je ne possédais alors même pas les rudiments – et, cela va de soi, sans la moindre connaissance de la langue hébraïque, que je n'ai apprise que plus tard –, c'est que le rétablissement final du peuple juif, que Dieu avait "annoncé par la bouche de Ses saints prophètes", était déjà accompli. Je comprenais également – mais obscurément et de manière plus intuitive que rationnelle – qu'il découlait de cette annonce qu'étaient inaugurés « les temps du rétablissement de toutes choses », annoncés par Pierre [7]. Mais même cette certitude intérieure me faisait problème, à cause des traductions de ce passage, qui ne sont guère satisfaisantes, et en raison de ma méconnaissance du sens exact du texte grec sous-jacent.

À l'époque, la plupart des traductions françaises portaient : « jusqu'aux temps du rétablissement de toutes choses dont Dieu a parlé par la bouche de ses saints prophètes », ce qui inclinait nombre d'exégètes et la quasi-totalité des fidèles à comprendre qu'il s'agissait de la fin du monde, ou de la Parousie – ce qui, pour beaucoup, et à tort, est la même chose. À mon avis, il faut traduire : « jusqu'aux temps de la réalisation – ou restauration (en grec : apokatastasis) de tout ce que Dieu a dit par la bouche de ses saints prophètes […] ». Je n'explicite pas ici le pourquoi de ma traduction du terme apokatastasis par « réalisation », ou « restauration », car j'ai traité ce sujet en détail ailleurs [8].

Incapable – comme je l'ai dit plus haut –, dans l'état de mes connaissances d'alors, de juger par moi-même de la conformité de cette annonce avec la compréhension qu'a l'Église de son mystère, et n'osant m'ouvrir à personne de la nature et de la portée de celle que j’en avais désormais, de peur de passer pour un hérétique ou un illuminé, je choisis de me taire. Rendu prudent par ce que m'avaient jadis coûté mes confidences épisodiques concernant des grâces reçues, je décidai de conformer mon attitude à celle de Marie qui, aux dires de l'Évangile, fut, elle aussi, troublée en son cœur [9] à l’audition de l'incroyable annonce angélique. À son exemple, au long des années subséquentes – quand, du moins, j'étais dans les dispositions intérieures voulues –, je « méditais dans mon cœur » sur ces choses [10], confiant que, si je n'avais pas été victime d'une illusion, Dieu, Qui sait, Lui, pourquoi il m'a révélé tout cela, saurait bien, de la manière et au moment qu'Il jugerait opportuns, me dévoiler le sens et les implications de ce message.

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[1] Rm 11, 1-2.

[2] Ac 3, 19-21.

[3] Cf. 1 Tm 6, 20 ; 2 Tm 1, 12.

[4] Cf. 2 Co 11, 14.

[5] 1 Co 10, 13.

[6] Jn 8, 44.

[7] Cf. Ac 3, 21.

[8] M. Macina, Les frères retrouvés. De l’hostilité chrétienne à l’égard des Juifs à la reconnaissance de la vocation d’Israël, éditions L’Œuvre, Paris, 2011, p. 204-213. Version livre Web: Si les chrétiens s'enorgueillissent. A propos de la mise en garde de l'apôtre Paul (Rm 11, 20), éditions Tsofim, Limoges 2013.

[9] Cf. Lc 1, 29.

[10] Cf. Lc 2, 19.

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Date de dernière mise à jour : 05/05/2014