Suite de "Les dirigeants officiels du Judaïsme en Israël sont-ils fidèles à la tradition rabbinique s'ils méprisent le Christianisme?"

 Suite de « Les dirigeants officiels du Judaïsme en Israël sont-ils fidèles à la tradition rabbinique s'ils méprisent le Christianisme? »

 

L’article du P. Rhonheimer a suscité quelques réactions épistolaires, dont certaines amères, ou traduisant un état d’esprit inquiétant. Le numéro de février 2004 de la revue First Things, a publié, sous le titre « L’Église et l’Holocauste » quatre de ces lettres, suivies d’une réponse du P. Rhonheimer. On lira, ci-après, la traduction française que j’en ai faite, ainsi que les notes dont je l'ai équipées.

 

1


Dans la mesure où il est lu par des apologistes catholiques et d’autres qui ont une profonde connaissance de l’Europe des années 1930-40, l’article de Martin Rhonheimer, « L’Holocauste : Ce qui n’a pas été dit », (de novembre 2003) est d’une grande valeur. Toutefois, il sera également lu par beaucoup de gens qui ne connaissent pas grand-chose de cette période, et par d’autres qui y verront une justification de leur idée que l’Église n’a rien fait pour aider les Juifs. Ils ne trouveront pas, dans l’article du P. Rhonheimer, la perspective équilibrée qui permette de comprendre cette terrible période.

La grande histoire de l’Église catholique durant l’Holocauste est celle d’une Église qui a fait beaucoup pour aider les Juifs, beaucoup plus que n’importe quelle autre institution. À cette époque, Pie XII n’a pas usé d’une rhétorique retentissante. Le fait de présenter en même temps l’une et l’autre observations aurait constitué une évaluation équilibrée, mais le P. Rhonheimer s’est concentré exclusivement sur « ce qui n’a pas été dit ». Examiner uniquement la partie la plus faible du dossier ne constitue pas une évaluation équilibrée.

Mais à supposer même qu’on soit fondé à se focaliser uniquement sur ce qui n’a pas été dit, une perspective équilibrée exigeait quelque explication de la raison pour laquelle cela n’a pas été dit. La responsabilité essentielle de Pie XII était la protection et la préservation du Saint-Siège, une minuscule enclave d’environ 44 hectares, au milieu de la capitale d’un pays faisant partie des forces de l’Axe en guerre. Cela a-t-il pu faire une différence ?

Quand nous affirmons qu’on aurait pu en dire davantage, nous avons toujours besoin d’une norme pour définir la mesure de ce qui est suffisant. Dans le contexte de l’Holocauste, la réponse juive américaine est un point de comparaison approprié. Les Juifs américains avaient la plus grande sympathie pour leurs frères juifs européens, ils avaient la sécurité physique dont Pie XII était dépourvu, et ils avaient le New York Times, le journal mondial de référence, à cette époque. Pourtant les organisations juives américaines gardèrent aussi un silence discret. Si le P. Rhonheimer avait dit que ni l’Église, ni les Juifs américains n’en avaient dit assez concernant l’Holocauste, il y aurait eu un certain sentiment d’équilibre.


Martin K. Barrack

Hardy, Arkansas

 

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2


J’ai lu avec grand intérêt l’article du P. Rhonheimer. Je dois dire que je l’ai trouvé instructif et fascinant, mais aussi très décevant. Bien que j’apprécie le désir de l’auteur de mettre en relief la manière erronée dont les nombreux apologistes catholiques ont surestimé les actes de l’Église au cours de cette période de l’histoire, je suis extrêmement choqué par le ton et la manière cavalière qu’il adopte pour tourner en dérision le fait que l’Église se soit occupée de ses propres affaires.

Bien que je reconnaisse que l’Église, en tant qu’instrument et sacrement universel de salut, ait eu (et a toujours) l’obligation d’élever la voix pour défendre la dignité et les droits de tout être humain, l’Église devait aussi (et doit toujours) défendre la dignité et les droits de ses fidèles. En effet, notre foi ne nous enseigne-t-elle pas que l’Église est notre Mère ? Quelle mère se consacrerait à défendre les enfants d’un quartier contre un tyran aux dépens de ses propres enfants ? Ou quelle mère, contrainte de faire un choix entre ceux qu’elle a le plus de possibilité de sauver, sacrifiera ses propres enfants ? Je crois que telle était la situation de l’Église durant la Seconde Guerre mondiale, en Allemagne nazie évidemment, mais aussi partout en Europe.

Je suis également en désaccord avec l’affirmation du P. Rhonheimer selon laquelle « la seule chose qui eût pu faire dérailler les trains qui roulaient vers Auschwitz », si tant est que cela fût possible, « était une claire condamnation de toute forme d’antisémitisme ». Je considère cette affirmation comme le comble de l’absurdité. L’histoire a prouvé que les trains pour Auschwitz n’ont déraillé que grâce aux chars et à l’action des généraux Bradley, Patton, Montgomery, Koniev, Joukov et Rokossovski.

Enfin, je trouve sévère la manière dont le P. Rhonheimer traite le Cardinal Michael von Faulhaber, qui ordonna que des bandes portant l’effigie de l’étoile de David soient placées sur les statues du Christ et de Marie dans son archidiocèse, en réaction au traitement infligé aux Juifs par les Nazis [1].

J’apprécie sincèrement l’article du P. Rhonheimer, mais il m’est difficile de comprendre pourquoi un prêtre catholique profite d’un savoir rétrospectif pour tourner en dérision l’Église parce qu’elle s’est défendue et a défendu ses fidèles durant une période d’intense persécution, de peur et de mort. Peut-être ma mémoire me trahit-elle, mais je n’ai souvenance d’aucune déclaration anti-romaine faite par les papes des trois premiers siècles de l’Église, quand les légions romaines s’adonnaient au massacre de masse des barbares. L’Église devait être trop préoccupée de sa propre « autodéfense et de [ses] intérêts pastoraux ». Peut-être le P. Rhonheimer eût été mieux inspiré de consacrer une étude à l’examen de la manière dont l’Église a agi tout au long de son histoire, quand elle était en butte à la persécution. Cette étude ne montrerait-elle pas que l’Église, en tant que Mère, a utilisé ses ressources en priorité pour son « autodéfense et les intérêts pastoraux » de ses fidèles ?

 

Steven A. Weidenkopf

Denver, Colorado


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3

 
Le père Martin Rhonheimer soutient que le fait que l’Église catholique n’ait pas répudié sans équivoque l’antijudaïsme à l’égard de tous les Juifs, et pas seulement des juifs convertis, a créé un « climat » hostile aux Juifs, qui a rendu impossible de provoquer une large opposition populaire à l’Holocauste. Malheureusement, le P. Rhonheimer n’apporte aucune preuve de son affirmation. Il cite quelques textes pris au hasard faisant référence à la « question juive », mais il ne démontre pas leur lien avec l’opinion publique, ni ne prouve qu’ils étaient largement connus.

Deux points doivent être établis ici. Premièrement, le seul auditoire qui comptait en matière de déclarations catholiques était la hiérarchie nazie. Toutes les déclarations privées et publiques que j’ai vues affirmaient, de la manière la plus énergique qui soit, que l’Église catholique prenait la défense de tous les Juifs, ou, comme dirait le P. Rhonheimer, des Juifs comme tels. Les références à Pie XI comme étant le « Pape juif » et au Catholicisme comme étant « une religion juive », abondent. Les Nazis ne percevaient pas la différence que trace le P. Rhonheimer entre la défense, par l’Église, des Juifs convertis et celle des « Juifs en général ». Si les Nazis ne voyaient pas la différence, pourquoi le P. Rhonheimer suppose-t-il que les catholiques ordinaires la voyaient ?

Deuxièmement, dans les années 1930, la discussion de la « question juive » avait lieu dans le contexte de la doctrine bien établie de l’opportunité d’un État catholique, laquelle se fondait sur la compréhension que l’Église catholique possédait les moyens assurés de salut et qu’en conséquence, l’État était obligé de faire appliquer la loi morale et d’aider l’Église dans son œuvre de salut. Surgit alors inévitablement la question du statut des minorités non-chrétiennes inassimilables. Ce n’était pas une voie à sens unique. Le robuste sionisme du XIXe siècle représentait la volonté de millions de Juifs de ne pas s’assimiler. Aussi, ne pouvaient-ils accéder à la souveraineté dans un État catholique, mais ils devaient être protégés contre les dommages et être autorisés à pratiquer leur religion, un statut similaire à celui des Chrétiens en Israël aujourd’hui. Le P. Rhonheimer ne semble pas comprendre la situation politique, culturelle et le contexte religieux dans lequel ont eu lieu ces discussions, et c’est pourquoi il conclut que parler de la « question juive » était de l’antisémitisme grossier. Le résultat est une attitude politiquement correcte rétrospective, communément utilisée aujourd’hui pour étouffer toute critique de la politique israélienne, de peur que nous nous engagions à nouveau sur « la route d’Auschwitz ».

Bien entendu, le Second Concile du Vatican a répudié l’idéal d’un État catholique, assurant ainsi la victoire de la sécularisation et de ses "valeurs" anti-vie : la contraception, le divorce, les désordres sexuels, l’euthanasie et l’avortement, dont le massacre systématique d’innocents dépasse les rêves les plus sauvages d’Hitler. Aussi, je le demande : quand la « purification de la mémoire et de la conscience » s’appliquera-t-elle à ceux qui sont responsables du démantèlement du Catholicisme et de la destruction du Christianisme ?

 

Robert L. Phillips

Professeur de Philosophie

Université du Connecticut

West Hartford, Connecticut

 

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4


Permettez-moi d’exprimer à First Things mon appréciation pour sa publication de l’excellent article de Martin Rhonheimer. Malheureusement, la controverse sur le rôle de la hiérarchie de l’Église catholique du temps de guerre, durant l’Holocauste, est devenue l’objet de brûlantes polémiques entre les deux parties. Beaucoup trop souvent, me semble-t-il, ceux qui participent à cette discussion perdent de vue la manière dont agissait le Vatican, en ce temps de guerre, qui était totalement différent de tout ce que la majorité d’entre nous peuvent imaginer. Écrit avec une autorité particulière, en raison de la familiarité de l’auteur avec le contexte religieux et culturel du discours papal, l’article du P. Rhonheimer nous rappelle à quel point la conception du monde qui était celle de la hiérarchie de l’Église dans les années 1930 et 40, était différente de la nôtre. C’est pourquoi il a été possible au Vatican de s’opposer vigoureusement au nazisme sans prendre le parti des Juifs. L’essai du P. Rhonheimer attire l’attention non seulement sur les déficiences des réactions d’Église durant l’Holocauste – « déficiences dont l’Église était loin d’être la seule à faire preuve » –, mais aussi sur le chemin parcouru depuis l’Holocauste. Par voie de conséquence, ses réflexions soulignent l’importance des grands changements qui se sont produits dans l’Église à la suite du Second Concile du Vatican et la nécessité de continuer à faire preuve d’honnêteté, d’humilité et de nuance, lorsqu’on émet des jugements historiques.


Michael R. Marrus

Président du Département d’études de l’Holocauste, Rose and Ray Wolfe

Université de Toronto

Ontario, Canada


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Réponse de Martin Rhonheimer


Mes critiques ne tiennent pas compte de l’argument central de mon article et critiquent des positions que je n’ai pas avancées. Un exemple : Martin K. Barrack écrit : « La responsabilité majeure de Pie XII était la protection et la préservation du Saint-Siège ». Qu’est-ce que ceci a à voir avec les questions centrales soulevées dans mon article ? Pourquoi, par exemple, ni l’Église allemande, ni le Vatican n’ont-ils jamais dénoncé clairement les lois raciales de Nuremberg en 1935, ni le pogrome de novembre 1938 [la « Nuit de Cristal »] ? Pourquoi l’Église n’a-t-elle jamais protesté contre la persécution croissante des Juifs ? D’ailleurs, mon article ne traitait pas de la question de Pie XII et l’Holocauste. (Le meilleur traitement de ce sujet hautement complexe est, selon moi, l’excellent livre de Giovanni Miccoli, I dilemmi e i silenzi di Pio XII, publié à Milan en 2010, et malheureusement non disponible en anglais.) [2]

M. Barrack a raison d’écrire que l’Église « a beaucoup contribué à aider les Juifs, bien plus que quelque autre institution », et mon article le mentionne explicitement. Son premier paragraphe parle des arguments de ceux qui contestent ce fait comme étant « si dépourvus de base historique, qu’ils vont de l’absurde au scandaleux ». Toutefois, utiliser à des fins apologétiques les efforts de sauvetage faits par l’Église (comme le font régulièrement les apologètes catholiques), n’en est pas moins un détournement, car ces efforts ressortissent presque exclusivement au temps de guerre, et non au moment où l’Église pouvait encore parler clairement avec quelque espoir d’influencer les événements. Je ne conteste pas non plus (je l’affirme même explicitement), l’argument de Steven A. Weidenkopf, que le premier devoir de l’Église est de protéger ses propres enfants. Mais ceux qui font l’apologie de l’Église nous disent que la raison pour laquelle elle est restée silencieuse était d’éviter aux Juifs de pires souffrances. C’est là, au mieux, une demi-vérité. Le motif principal de ce silence était la protection des intérêts de l’Église. Il est grand temps que les Catholiques l’admettent, au lieu de continuer à propager des mythes. La décision de la hiérarchie ecclésiale de se concentrer sur ses responsabilités pastorales propres et de laisser les Juifs se tirer eux-mêmes d’affaire est tout à fait compréhensible d’un point de vue historique. Toutefois, instruits par l’expérience, nous pouvons voir aussi que la décision était tristement malavisée. Une expression de regret ne serait-elle pas plus appropriée qu’une apologétique d’autosatisfaction ?

Comme je l’ai dit, dans la conclusion de mon article, nous ne sommes pas appelés à juger les consciences de ceux qui étaient l’objet de pressions dont nous n’avons jamais fait l’expérience. Mais les Catholiques doivent à nos frères juifs et à l’histoire, d’admettre que l’Église s’est sentie peu responsable de ce qui est arrivé aux Juifs durant la période nazie ; qu’elle était inextricablement liée à des structures sociales et des modes de pensée qui, bien qu’ils ne fussent pas à l’origine de l’Holocauste, n’en ont pas moins contribué à le rendre possible, et que cela a rendu difficile à tous, à l’exception de quelques-uns (tels Édith Stein et le dominicain Franziskus Stratmann) de prendre conscience de ce qui se passait, et donc d’éviter d’être trompés par Hitler.

Je n’ai jamais affirmé comme le prétend M. Weidenkopf, qu’une claire condamnation de l’antisémitisme aurait pu faire "dérailler" les trains pour Auschwitz. Ce que j’ai écrit, par contre, est que, « dès l’instant où ces trains commencèrent à rouler, l’Église était incapable de les arrêter ». Mais j’ai ajouté que « l’Église ne peut pas pour autant se targuer d’être de ceux qui, dès le début, tentèrent d’empêcher Auschwitz en élevant la voix publiquement en faveur de ses futures victimes ». L’incapacité de prévoir l’Holocauste ne décharge pas les gens de toute responsabilité. En un temps où personne ne pouvait imaginer les horreurs à venir, la seule chose qui eût pu les empêcher était une condamnation, claire et explicite, de toute forme de discrimination à l’égard des Juifs, ainsi qu’une opposition de principe à la politique antijuive des Nazis et de l’État qui la favorisait. Or, dès le début, consciemment et délibérément, l’Église a évité une telle opposition. Elle l’a fait « pour éviter d’aggraver les choses », non pour les Juifs, mais pour l’Église elle-même. Une raison importante de cette attitude a été le point de vue, largement répandu parmi les laïcs et les dirigeants religieux, que les Juifs étaient un danger pour la société, ce qui a rendu difficile aux Catholiques de percevoir les implications et les dangers de la politique antijuive des Nazis.

Je le répète : dans une certaine mesure, c’était compréhensible. Mais à la suite de l’Holocauste, nous devons regretter que les Catholiques de cette époque aient été totalement inconscients que leur perception traditionnellement négative des Juifs, qui était le fruit de siècles d’un « enseignement du mépris », a facilité les agissements des Nazis. Dans ses célèbres sermons d’Avent de 1933, le cardinal Faulhaber a dit que les Juifs de l’époque postchrétienne avaient « reçu leur acte de divorce, et [que], depuis cette époque, Assuérus [nom mythique médiéval du juif errant] erre sur la face de la terre sans jamais trouver le repos » [3]. L’Église n’était certainement pas responsable de la montée de l’antisémitisme nazi, elle a même fait beaucoup pour contrecarrer l’idéologie nazie. Mais l’Église (comme d’autres) a contribué à préparer le sol à recevoir les semences empoisonnées du nazisme et à les faire fructifier. Dans les décennies qui ont précédé l’Holocauste, l’Église a soutenu et souvent favorisé activement l’aversion envers les Juifs, si largement répandue en Europe. C’est pourquoi l’Église doit assumer une certaine part de responsabilité pour ce qui est arrivé aux Juifs. La conscience de cette responsabilité a totalement fait défaut à l’époque, et, de nos jours, de nombreux Chrétiens semblent encore souffrir de cette amnésie historique.

Dans le paragraphe final de sa lettre, Robert L. Phillips paraît rejeter Vatican II en rêvant de la restauration d’un « État catholique » pourvu d’un statut spécial, discriminatoire pour les Juifs. Il n’est donc pas surprenant qu’il déforme mon argumentation. Je n’ai jamais prétendu que le « silence » de l’Église a créé un "climat" hostile aux Juifs ». Ce que j’affirme c’est qu’un antijudaïsme traditionnel et un préjugé social hostile aux Juifs, « ainsi qu’une théologie qui considérait la persécution des Juifs comme une réparation pour le meurtre du Christ, et donc comme une aide à la conversion juive », ont conduit la plupart des Chrétiens, à partir de 1933, à se cantonner au rôle d’observateurs passifs. À une date aussi tardive que 1945, le célèbre historien de l’Église, Daniel Rops, se demandait (dans son livre, Jésus en son temps) si l’horreur des pogroms juifs ne pouvait pas être « dans le mystérieux équilibre de la volonté divine, une compensation pour l’horreur inimaginable de la crucifixion » [4].

Le professeur Phillips demande comment, si les dirigeants nazis ne voyaient pas de différence entre les Juifs baptisés et ceux qui ne le sont pas, « des Catholiques ordinaires » auraient pu percevoir une telle différence. La réponse est simple : parce que les Catholiques ordinaires n’étaient pas racistes. L’hostilité traditionnelle envers les Juifs n’était pas basée sur des fondements raciaux mais sur des fondements religieux, sociaux, économiques et culturels. Cela signifie que des Catholiques ordinaires ne percevaient pas le clair rejet par l’Église de l’antisémitisme racial comme une condamnation de toutes les lois antijuives, ce qui sapait inévitablement toute opposition à de telles lois.

Nous ne devons pas oublier le prix payé pour le Concordat signé entre l’Église et le Reich, en juillet 1933 : retrait de la sphère politique et loyalisme à l’égard du régime de Hitler. Au moins en Allemagne, les dirigeants de l’Église n’avaient pas considéré le Concordat comme un moyen de défense contre le régime, mais comme un moyen de jeter les bases d’une coopération efficace et d’une contribution à ce que, à tort, ils croyaient devoir être un renouvellement national et chrétien de l’Allemagne. À une date aussi tardive que le 9 février 1936, le Cardinal Faulhaber louait Pie XI (au nom duquel le Concordat avait été signé) de ce qu’il était « le premier dirigeant étranger à conclure un traité solennel avec le gouvernement du Reich », se montrant ainsi comme un « véritable ami, en un temps où des millions de gens, dans d’autres pays, réservaient encore leur jugement, ou considéraient le nouveau régime avec scepticisme ». Les Catholiques allemands entendirent des propos similaires de la bouche de leurs évêques. Ce qu’ils n’entendirent jamais, c’est une claire condamnation des lois raciales de Nuremberg.

Un autre facteur à prendre en considération est (comme le mentionne, correctement mais de manière unilatérale, le prof. Phillips) l’anti-modernisme politique et social de l’Église d’alors et sa nostalgie d’un « État catholique ». Au départ, beaucoup de Catholiques voyaient Hitler comme un homme d’État, et l’État nazi comme un rempart contre le bolchevisme, le socialisme et le libéralisme, tous mouvements considérés comme dominés par les Juifs. À ceux qui sont aveugles à ces faits historiques et continuent de ne mentionner que ce que l’Église a fait de positif, Il convient de rappeler le côté négatif de ce qui s’est passé. Ce qu’a fait l’Église pour les Juifs l’a été malgré les préjugés traditionnels et le poids de l’histoire, ce qui est d’autant plus louable. En effet, d’innombrables Catholiques, y compris Pie XII ont fait honneur au nom de Chrétien et donné de brillants exemples d’amour fraternel chrétien. En même temps, il s’est aussi trouvé beaucoup de Chrétiens pour participer activement à la persécution des Juifs, en livrant des Juifs « meurtriers du Christ » à leurs bourreaux nazis.

En résumé : pour des raisons tout à fait compréhensibles, l’Église catholique ne s’est jamais vraiment sentie responsable des Juifs et de leur sort. Nous, Chrétiens, devons le regretter aujourd’hui, et nous sommes redevables envers nos frères juifs d’une expression de ce regret. Sinon, comment peut-il y avoir une réconciliation durable ? Si nous cherchons un exemple de la forme que pourrait prendre une expression de regret, nous pouvons faire mieux que de prendre en compte la déclaration des évêques allemands de mai 1995, à l’occasion du cinquantième anniversaire de la défaite de l’Allemagne nazie : « Il y a un gouffre profond et une hostilité réciproque entre le système nazi d’injustice et l’Église catholique. L’Église a résolument rejeté l’idéologie raciste des Nazis. Mais il n’y a pas eu de protestation publique quand cette idéologie a été mise en pratique de manière brutale. » L’Église a protesté à plusieurs reprises contre les tentatives d’intrusion dans sa tâche pastorale, ont dit les évêques, et elle a tenté d’immuniser les fidèles contre les influences nazies. « Mais il y eu trop peu de courage, de force, et de perspicacité pour soutenir ceux qui ne faisaient pas partie de l’Église, ou lui étaient hostiles ». L’admiration et la reconnaissance envers ceux qui ont résisté, ont conclu les évêques, ne doivent pas diminuer le chagrin et la honte pour ceux qui ont failli.

 


[1] Il s’agit évidemment d’une des innombrables légendes dorées dont le flot semble impossible à endiguer. Voir, entre autres,  “Michael Cardinal von Faulhaber: A Man of Extraordinary Courage and Role Model for Our Times” by Fr. Joseph Shea. On appréciera d’autant plus la déontologie de la remarque d’un des contributeurs à l’article en anglais consacré par Wikipédia au célèbre cardinal: « J’ai enlevé le passage relatant que le Cardinal Faulhaber avait ordonné de mettre des bandes jaunes portant l’étoile de David sur les statues de Jésus et de Marie, dans tout son archidiocese. Du fait des peines extrêmement sévères sanctionnant toute confrontation ouverte avec l’idéologie nazie pendant la guerre, j’estime qu’il est difficile de croire que le Cardinal Faulhaber ait pu commettre un tel acte sans en subir les conséquences fatales. J’ai écrit à quelques amis historiens en Allemagne: ils signalent qu’il n’existe aucune preuve qu’une telle chose se soit produite. Ils ont qualifié ce récit de "Légende américaine" » (I removed the story of Cardinal Faulhaber ordering the placement of yellow armbands with the star of David to be placed on statues of Jesus and Mary throughout his archdiocese. Given the extreme penalties for open defiance of Nazi ideology during the war, I find it hard to believe that Cardinal Faulhaber could have committed such an act without fatal consequences. I have written to some historian friends in Germany, they report no evidence that such a thing occurred. They labeled this story an "American legend".) — Preceding unsigned comment added by Michaeldg (talk • contribs) 20:03, 2 March 2009 (UTC) ().

[2] Il a été traduit en français sous le titre, Les dilemmes et les silences de Pie XII, Editions Complexe, 2005, 473 pages.

[3] Sur l’attitude complexe du Cardinal Faulhaber à ce propos, lire, entre autres, mon article, « Le Cardinal Faulhaber a-t-il tenu tête à l'antisémitisme nazi dans les années 30 ? ».

[4] Voici le texte intégral de ce passage, tel qu’on peut le lire dans l’ouvrage de Jules Isaac : « Pilate […] s’écria : "Je suis innocent du sang de ce juste ; à vous d’en ré­pondre !" Et tout le peuple de hurler : "Que son sang soit sur nous et sur nos enfants!" Ce dernier vœu du peuple qu’il avait élu, Dieu, dans sa jus­tice, l’a exaucé. Au long des siècles, sur toute la terre où s’est dispersée la race juive, le sang retombe et, éternelle­ment, le cri de meurtre poussé au prétoire de Pilate couvre un cri de dé­tresse mille fois répété. Le visage d’Israël per­sé­cuté remplit l’Histoire, mais il ne peut faire oublier cet autre visage sali de sang et de crachats, et dont la foule juive, elle, n’a pas eu pitié. Il n’appartenait pas à Israël, sans doute, de ne pas tuer son Dieu après l’avoir méconnu, et, comme le sang appelle mystérieusement le sang, il n’appar­tient peut-être pas davantage à la charité chrétienne de faire que l’hor­reur du pogrom ne compense, dans l’équilibre secret des volontés divines, l’insoutenable horreur de la cruci­fixion. » (Daniel-Rops, Histoire Sainte. Jésus en son temps, Arthème Fayard, Paris, 1945, 17e édition, p. 528-529, et note 1 de la p. 529 ; ce best seller, maintes fois réédité a été vendu à des centaines de milliers d’exemplaires. Jules Isaac protesta violemment contre ces propos indignes et obtint que les éditions suivantes fussent amendées. Voir : J. Isaac, « Comment on écrit l’Histoire (sainte) », dans la revue Europe, 24e année, n° 7, 1er juillet 1946, p. 12-25 ; et Id., « À propos du "Jésus en son temps" de Daniel-Rops », revu et corrigé, Ibid., n° 24, décembre 1947, p. 116-121. Jules Isaac lui-même est revenu plus sereinement sur cette affaire douloureuse dans l’Annexe 1, intitulée « Quinze ans après, écho très adouci d’un âpre débat », de son livre L’enseignement du mépris, Fasquelle, Paris, 1962, p. 137-152. Je recommande aussi la lecture de l’article suivant, en ligne sur mon site debriefing.org : « "Le sang retombe" : variations chrétiennes sur un thème antisémite terriblement meurtrier pour les Juifs ».

Commentaires (1)

Jean Mansencal
  • 1. Jean Mansencal | 08/06/2014
Très Cher Menahem,

Je viens de lire la suite de "Les dirigeants officiels du Judaïsme en Israël sont-ils fidèles à la tradition rabbinique s'ils méprisent le Christianisme?".
L'appréciation de Michael R. Marrus pour la publication de l’excellent article de Martin Rhonheimer, puis la réponse de Martin Rhonheimer lui-même aux auteurs des trois lettres publiées par la revue First Things sous le titre « L’Église et l’Holocauste », témoignent d'un immense amour de la vérité, d'un profond discernement;
Et le discernement n'est donné que dans l'humilité, il est donc plutôt rare.
En parallèle aux articles que tu as mis en ligne, qui sont incontournables, je lisais l'ouvrage de Cécile Rastoin - Edith Stein, "Enquête sur la Source" -, et je n'ai pas de mots pour dire mon amour du Peuple juif.
Le raidissement spirituel des dirigeants officiels du Judaïsme en Israël à l'occasion de la visite papale n'appelle chez moi aucune amertume.
Ni ce raidissement des dirigeants officiels du Judaïsme, ni les dures analyses 'politiques' de Guy Millière et Caroline Glick à l'encontre du Pape François ne soulèvent en moi la moindre amertume.
Il m'apparaît opportun de garder le silence pour ne pas envenimer les choses, et il est nécessaire - plus que jamais peut-être - de prier.
Par suggestions interposées, si j'ose dire, le Malin distribue ses cartes, et nous connaissons son objectif.

Je poursuis la lecture des articles de Tsofim.

Pour tout, merci !

Jean

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