«Le Christianisme dans la théologie juive» (Commission doctrinale du rabbinat français, 1968)

 

27/10/2007


« Le schéma qui suit [...] est le résultat d’une demande faite, en 1968, au Grand Rabbin de France d’alors, Jacob Kaplan, par des évêques catholiques français désireux d’avoir un exposé des opinions juives sur le christianisme. Les commentaires rabbiniques ayant traité de cette question au cours des siècles ont été recueillis par un comité composé du célèbre philosophe Emmanuel Levinas, du spécialiste des études orientales, Georges Vajda, et de Charles Touati, président de la commission doctrinale du rabbinat français [...] Le schéma n’a pas fait l’objet d’une discussion formelle de l’assemblée rabbinique française avant 1978 [...] Dans un article du Monde du 12 février 2001, le Grand Rabbin de Paris, David Messas, souligna que le texte de 1968 ne devait pas être considéré comme exprimant les vues actuelles du rabbinat français et n’a pas exclu la possibilité que l’assemblée rabbinique revienne à nouveau sur le sujet... » (REJ).

 

Texte paru dans Revue des Études Juives, 160 (2001), p. 495-497. 


Note :
Le schéma qui suit ce texte est le résultat d’une demande faite, en 1968, au Grand Rabbin de France d’alors, Jacob Kaplan, par des évêques catholiques français désireux d’avoir un exposé des opinions juives sur le christianisme. Les commentaires rabbiniques ayant traité de cette question au cours des siècles ont été recueillis par un comité composé du célèbre philosophe Emmanuel Levinas, du spécialiste des études orientales, Georges Vajda, et de Charles Touati, président de la commission doctrinale du rabbinat français.

Les membres du comité furent informés de ce que le schéma devait déboucher dans un rapport officiel exprimant uniquement les vues du rabbinat français et qu’ils ne devraient avoir recours qu’aux ouvrages des Sages juifs dont l’autorité est universellement reconnue. Le comité déclara plus tard que ses membres avaient choisi les textes qui représentaient au mieux l’esprit du judaïsme. Ils écartèrent les textes polémiques, faisant remarquer qu’on pouvait trouver dans la tradition chrétienne des textes de nature aussi hostile au judaïsme. Ces textes qui considéraient le christianisme comme étant idolâtre provenaient de matériaux antérieurs à l’an Mil de l’ère commune. Plus tard, avant l’âge moderne, des estimations plus positives du christianisme ont commencé à se faire jour parmi les penseurs juifs.

Le comité réalisa un schéma constitué de six affirmations fondées sur les commentaires rabbiniques qu’ils avaient rassemblés. Ses conclusions ont été appliquées au christianisme comme à l’Islam. Le schéma est intéressant parce qu’il reflète la pensée juive française, trois ans après la publication par le deuxième Concile du Vatican de [la Déclaration] Nostra Aetate, en 1965. On peut également le comparer à la déclaration juive américaine Dabru Emet publiée en 2000.

Le schéma n’a pas fait l’objet d’une discussion formelle de l’assemblée rabbinique française avant 1978, cinq ans après que les évêques catholiques français aient émis leur lettre pastorale sur les relations entre Catholiques et Juifs. Une minorité significative de rabbins de cette assemblée avaient de graves réserves concernant le rapport proposé, et voyant que le consensus serait impossible, le Grand Rabbin Kaplan retira la proposition de l’examen.

Touati, le seul membre survivant du Comité de rédaction, considérant la valeur historique du schéma, suggéra de le rendre public. En conséquence, il a été publié dans la Revue des Études Juives, en 2001. Dans un article du Monde du 12 février 2001, le Grand Rabbin de Paris, David Messas, souligna que le texte de 1968 ne devait pas être considéré comme exprimant les vues actuelles du rabbinat français et n’a pas exclu la possibilité que l’assemblée rabbinique revienne à nouveau sur le sujet. Dans le même article, René-Samuel Sirat, ancien Grand Rabbin de France, fit remarquer que l’on devrait faire fond sur d’autres idées si le sujet devait être entrepris aujourd’hui.


1. Le rejet du christianisme aurait pu être évité

Un certain regret perce dans la fameuse anecdote du Talmud Babli Sanhedrin 107b et Sota 47a (textes censurés par la censure chrétienne mais qu’on retrouvera dans Hesronot Ha-shas [liste d'errata des six Ordres de la Mishna] et dans l’édition de Sanhedrin par Adin Steinsalz), où une barayta énonce ce qui suit : « Que toujours la main gauche repousse mais que la main droite rapproche plus étroitement, contrairement à ce qu’a fait Elisée repoussant Gehazi des deux mains, ou Josué b. Perahya repoussant Jésus des deux mains ».

 

2. Les chrétiens ne sont pas des idolâtres; ils adorent le Dieu qui a créé le monde et ont en commun avec les juifs un certain nombre de croyances

Les textes sont nombreux. Citons d’abord Tosafot, Bekhorot 2b, s.v. shemma :« <[Les chrétiens> jurent tous par le nom de saints qu’ils ne prennent pas pour des divinités. Bien qu’ils mentionnent le nom divin en pensant à Jésus, ils n’invoquent jamais des idoles ; en outre, leur pensée est tournée vers le Dieu créateur du ciel et de la terre. Bien qu’ils associent le nom de Dieu et autre chose quand on les fait jurer, on ne transgresse pas l’interdiction : lifney ‘iwwer lo titten mikhshol [tu ne mettras pas un obstacle sous les pas de l’aveugle], puisque l’"association" (shittuf) n’a pas été interdite aux noachides ». Cf. également Tosafot, Sanhedrin, 63b, asur et Tosafot ’Aboda Zara, 2a, s.v. asur : « les non-juifs parmi nous, nous sommes sûrs que ce ne sont pas des idolâtres » (les textes des Tosafot ont été également censurés; nous nous basons sur les manuscrits et anciennes éditions; voir Urbach, Ba’aley ha-tosafot, pp 59-60). Rabbenu Menahem ha-Méiri, dans ses commentaires sur le Talmud, insiste toujour sur le fait que les lois talmudiques frappant les païens ne visent ni les chrétiens ni les musulmans, qu’il qualifie de ummot ha-gedurot le darkhey ha-datot (nations régies par des normes religieuses) ; voir, entre autres, son commentaire sur ‘Aboda Zara, éd. Schreiber, 1944, pp. 28, 48, 53, etc., et son Commentaire sur Baba qamma, éd. Shlesinger, Jérusalem 1973, p. 330 : « Quiconque fait partie des nations régies par des normes religieuses et qui servent la divinité sous quelque forme que ce soit, et bien que leur croyance soit éloignée de notre croyance, est comme un israélite en toute chose (Yisra’el gamur) en ce qui concerne ces choses-là (par exemple, en ce qui concerne la restitution de l’objet perdu) ». Voir aussi Rosh, Sanhedrin VII, 3; Shulhan ‘arukh, Orah Hayyim, 156, § 1; Moshe Rivkes sur Hoshen Mishpat, 425, § 5; Be’er ha-gola sur ce dernier texte, la longue note shin, Abraham Sebi Eisenstadt, Pithey teshuba, sur Yore De’a 147 et 152, la note 2, où l’on trouve de nombreuses références aux décisionnaires modernes. Sur abedat ‘akum (un objet perdu par un idolâtre - N.d.l.R.) qui ne doit pas être retourné, voir Be’er ha-gola sur Hoshen Mishpat 266, note aleph : cette règle ne vaut pas pour les Gentils d’aujourd’hui qui reconnaissent le créateur du monde, etc. (cf. R. Joseph Karo, Beit Yosef sur Tur, même paragraphe).

 

3. « Salut éternel des chrétiens »

Le plus exclusiviste de nos penseurs, Juda Hallévi, écrit ceci: « Nous ne dénions à aucun homme, de quelque communauté religieuse que ce soit, une récompense pour ses bonnes oeuvres de la part de Dieu » (Kuzari I, § 111, texte arabe, p. 62), et plus loin (111, § 21, texte arabe, p. 174): « La récompense de votre glorification de Dieu ne sera pas perdue pour vous ». Isaac Arama, écrivant en Espagne au XVe siècle, à la veille de l’Expulsion, estime que, à moins d’imputer l’iniquité à Dieu, on doit comprendre le terme « Israël » dans la sentence « Tout Israël a une part dans le ’olam ha-ba’ [le monde à venir] dans le sens de justes de toutes les nations » (‘Aqedat Yitshaq, Shemini, chap. 60).

 

4. Israël doit s’inspirer des chrétiens et des musulmans, etc.

S’appuyant sur le dit talmudique : « Vous n’avez pas agi comme les plus droits <parmi les non-juifs>, mais vous avez agi comme les plus dépravés » (Babli, Sanhedrin 39b), Bahya Ibn Paquda justifie ses emprunts aux philosophes et aux ascètes non-juifs, d’autant plus que les Rabbins ont déclaré: « Quiconque prononce une parole sage, même parmi les nations du monde, s’appelle Hakham [Sage] » (Babli, Megilla,16a) (Hobot ha-lebabot, Préface, texte arabe, p. 26, trad. hébraïque, éd. Zifroni, p. 20).

 

5. Christianisme et islam ont contribué à améliorer l’humanité

Voir Maimonide, Guide III, chapitre 39, trad. Munk, p. 221: Nous voyons aujourd’hui la plupart des habitants de la terre glorifier <Dieu> d’un commun accord et se bénir par sa mémoire <celle d’Abraham>...  ;

Nahmanide, Torat ha-Shem temima, dans Kitbey ha-Ramban, éd. Chavel, t. I, pp. 142-144: les peuples d’aujourd’hui ont une meilleure conduite morale et religieuse ; Commentaire sur le Cantique des Cantiques (attribué à Ramban), même édition, t. II, pp. 502-503 : toutes les nations reconnaissent les paroles de la Tora ; Ralbag, Milhamot, édition Leipzig, p. 356, et Commentaire sur la Tora, éd. Venise, p. 2 : aujourd’hui, la Tora est répandue parmi toutes les nations du monde.

 

6. Christianisme et Islam frayent la voie du Messie

Cf. Juda Hallevi, Kuzari IV, § 23, texte arabe pp. 264-266:

« Dieu a aussi un dessein secret nous concernant, pareil au dessein qu’il nourrit pour le grain. Celui-ci tombe à terre et se transforme ; en apparence, il se change en terre, en eau, en fumier; l’observateur s’imagine qu’il n’en reste plus aucune trace visible. Or, en réalité, c’est lui qui transforme la terre et l’eau en leur donnant sa propre nature : graduellement, il métamorphose les éléments qu’il rend subtils et semblables à lui en quelque sorte [...] Il en est ainsi de la religion de Moïse. La forme du premier grain fait pousser sur l’arbre des fruits semblables à celui dont le grain a été extrait. Bien qu’extérieurement elles la repoussent, toutes les religions apparues après elle sont en réalité des transformations de cette religion. Elles ne font que frayer la voie et préparer le terrain pour le Messie, objet de nos espérances, qui est le fruit […] [et dont elles toutes deviendront le fruit. Alors, elles le reconnaîtront et l’arbre deviendra un. A ce moment-là, elles exalteront la racine qu’elles vilipendaient, comme nous l’avons dit en expliquant le texte : Voici, mon serviteur prospérera… »

- texte omis par le Rapport, cité ici d’après Juda Hallevi, Le Kuzari, apologie de la religion méprisée, trad. Charles Touati, Bibliothèque de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Religieuses, Volume C, Peeters, Louvain-Paris, 1994, p. 173.] Voir aussi Maimonide, Mishne Tora, Hilkhot Melakhim § XI (texte lui aussi censuré, rétabli d’après les manuscrits de la Bibliothèque Nationale), cité, avec quelques variantes, dans Nahmanide, Torat ha-Shem temima, éd. Chavel, I, p. 144 : Le christianisme et l’Islam « ne font que frayer la voie pour le Roi-Messie et pour améliorer (taqqen)le monde entier afin qu’il serve Dieu d’un commun accord... »

 

(Pour la Commission,Grand Rabbin, Charles Touati, Paris, le 23 mai 1973.)

 

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