Newsletter du 7 mai 2014 (Recension de quelques livres de M. Macina par le Prof. Yves Chevalier

Le « Mystère d’Israël » et le redressement de la théologie chrétienne, selon Menahem Macina, par le prof. Yves Chevalier


Cette recension du prof. Yves Chevalier, directeur de la revue Sens, de l'Amitié Judéo-Chrétienne de France, est parue dans le n° 387, de mars 2014, p. 223-227.


Après avoir publié quatre ouvrages chez différents éditeurs [1], Menahem Macina a décidé de confier la suite de sa réflexion et de son travail à l’édition numérique en créant, avec quelques amis, les Éditions Tsofim à Limoges. D’où cette série de six titres, téléchargeables au prix unitaire dérisoire de 2,99 $ (soit 2,32 €) – mais qui suppose, pour les lire à l’écran (avec la possibilité de “cliquer” sur les nombreux liens insérés dans le texte), l’utilisation d’un logiciel (gratuit) tel Adobe Digital Editions 2.0 pour Windows, et donc une certaine adaptation à ce mode de consultation de plus en plus répandu. L’acquisition de ces livres au format électronique donne droit à tous les formats (Pdf, Word, etc.)

L’ensemble comprend des volumes qu’on peut lire indépendamment mais qui se complètent et constituent une analyse approfondie de ce que l’auteur appelle « le mystère d’Israël » et de ce qu’est et devrait être, selon lui, l’attitude de l’Église (et des croyants) envers les Juifs et le Judaïsme. Sauf le premier, il s’agit de textes comportant de très nombreuses citations commentées : on remerciera l’auteur d’avoir bien différencié, typographiquement, les citations de son propre discours, mais si on lit ces volumes après les avoir tirés sur papier, on regrettera que les références, placées à la fin de chaque chapitre (ou section), ne soient pas en bas de page.

Dans Confession d’un fol en Dieu [2], l’auteur propose au départ de sa réflexion un témoignage autobiographique. Il y relate des expériences spirituelles qui ont jalonné les premières décennies de sa vie de laïc chrétien fervent […] et la conviction à laquelle il est parvenu, au terme d’une réflexion de plus d’un demi-siècle et d’une radicale conversion intérieure. Dans la 1ère partie, il retrace ce qu’il appelle les cinq visitations (et au fil des pages des manifestations surnaturelles) dont il dit avoir, il y a plus de quarante ans, entre 1958 et 1969, été gratifié, et qui ont été pour lui des signes – qu’il mettra longtemps à comprendre et encore plus à faire siens – d’une “mission” particulière : transmettre une interprétation des Écritures qui rende justice à Israël et éclaire l’Église sur ce que devrait être sa théologie du Judaïsme. D’où, dans une 2ème partie, un effort pour présenter les deux points majeurs sur lesquels la théologie chrétienne lui apparaît comme non fidèle au dessein de Dieu : faisant fond sur la doctrine d’Irénée de Lyon (II-IIIème s.) dans son Adversus Haereses (Livre V), il ne fait pas de doute pour lui que le Règne millénaire du Christ aura lieu “sur la terre”, lors de la première résurrection ; et que le retour progressif des Juifs dans leur antique patrie, depuis la fin du XIXème siècle, correspond au dessein de Dieu sur ce peuple. Même si les Nations sont encore loin d’envisager de telles perspectives, il est du devoir du Chrétien de réfléchir à leur soubassement scripturaire et de se préparer à les accueillir et à accepter les conséquences qui en découlent, ce qui demande un engagement sérieux.


Les cinq autres volumes sont, en quelque sorte, l’approfondissement des pistes ici évoquées. Le second, Le signe de Saül [3], sous-titré : “À propos du sévère avertissement de Paul aux Chrétiens (Rm 11, 19-22)”, est une analyse de ce passage de l’Épître aux Romains où Paul rappelle à l’olivier sauvage qu’il ne doit pas se glorifier aux dépens des branches [de l’olivier franc, qui ont été retranchées]. Il s’agit donc d’une première approche de la “théologie de la substitution”, qui reste, même aujourd’hui, une tentation de l’Église ; il s’agit aussi de poser quelques questions annexes comme celle de savoir si “les Juifs [doivent] croire au Christ pour être sauvés ?” et si “la Shoah [a été une] « compensation » de la crucifixion de Jésus”. Il en conclut que “l’Église a besoin de « guetteurs »” qui doivent sans cesse lui rappeler ce que l’Écriture dit, en particulier à travers les Prophètes. S’il a été donné à la génération de Jésus un “signe de Jonas”, il est donné à la nôtre un “signe de Saül” [le premier roi d’Israël que Dieu rejeta et remplaça par David] qui exige que nous regardions avec lucidité les événements contemporains (la Shoah, la violence envers l’État d’Israël, l’état de déliquescence de notre civilisation dite “chrétienne”, etc.) et que nous sachions en tirer les conclusions qui s’imposent.

 

Dans le troisième volume : les Églises face à la déréliction des Juifs (1933-1945). Impuissance ou indifférence chrétienne ? [4], l’auteur élargit l’analyse de l’attitude des Églises pendant la période nazie qu’il avait déjà proposée dans l’ouvrage qu’il avait publié aux éditions du Cerf [5] (et qui était presque exclusivement consacré à l’attitude de l’Église catholique envers les Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale). Il étudie d’abord, à l’aide de nombreuses citations dûment référencées et contextualisées, “les réactions des Églises protestantes à la persécution des Juifs (1932-1945)”, et “l’extrême discrétion publique des responsables religieux [protestants et catholiques] face à la persécution des Juifs” ; il montre ensuite que “le paroxysme de l’antisémitisme catholique des années 30-40 [est bien l’] aboutissement de celui du XIXème siècle”. Ce qui le conduit à évaluer “la realpolitik des Églises à l’égard des nazis”, faite de silences, de démission, d’indifférence et même, dans certains cas, de complicité (même si, par ailleurs, il a aussi existé chez les Chrétiens des oppositions et des actes de résistance). Une série d’annexes (déclaration du Synode de Barmen de mai 1934 et mémorandum d’octobre 1938 sur la question juive, chronologie des principaux événements concernant les rapports des Églises avec l’Allemagne de 1929 à 1945, avec, en complément, l’indication de trois prises de positions des Églises en 1965 – Nostra Aetate –, en 1975 – Synode de Wurtzbourg – et en 2005 – Déclaration de Jean-Paul II), viennent compléter cette présentation, dont l’auteur dit avoir conscience de la brièveté et des imperfections, mais qu’il propose à la réflexion du lecteur pour que celui-ci puisse se faire une opinion en ayant en main les principales pièces du dossier.

 

Le quatrième volume est d’une tout autre facture. La pierre rejetée par les bâtisseurs [6], qui porte pour sous-titre : “L’intrication prophétique » des Écritures”, est, nous dit l’auteur, plus un témoignage spirituel engagé [qu’un] essai théolo-gique, ce qu’il est pourtant à sa manière. Il part de l’Écriture et, adoptant une ligne d’interprétation taxée de « littéraliste » par bien des spécialistes, cherche à montrer que les événements contemporains sont les prodromes d’une réalisation de l’Écriture. Et il résume ainsi son propos : la thèse centrale de l’ouvrage est que Dieu a rétabli le peuple juif, et qu’il est temps pour la chrétienté de prendre au sérieux le fait que le dessein de salut de Dieu, s’il englobe l’humanité entière, concerne a fortiori son peuple, trop longtemps considéré comme n’ayant plus aucun rôle à jouer. Cette conviction forte, il la tire d’une certitude : la puissance de la Parole de Dieu, transmise par les Traditions juive et chrétienne. « L’intrication prophétique », concept qu’il forge par analogie avec l’intrication quantique en physique, traduit l’une des caractéristiques de l’Écriture d’être, comme le dit Irénée de Lyon à propos de Gn 2, 1 : « à la fois un récit de ce qui s’est produit dans le passé, tel qu’il s’est déroulé, et une prophétie de ce qui sera » (Adversus Haereses, V, 28, 3). Il s’agit donc d’une longue méditation en cinq parties sur les conséquences à tirer du fait que Dieu a rétabli son peuple et qu’il est donc nécessaire, pour les Chrétiens, de prendre conscience de l’insuffisance de [leur] connaissance du dessein mystérieux de Dieu sur les « deux » [peuples] dont le Christ « a fait un » (Ep 2, 14). En effet, si pour les Chrétiens, Jésus, « la pierre qu’ont rejeté les bâtisseurs », dont le Psaume 118 (v. 22), suivi en cela par le Nouveau Testament (Mt, 21, 42 ; Ac 4, 11 ; etc.), affirme qu’elle « est devenue la pierre d’angle » […], il se peut que ce verset aussi, précisément par la médiation unique du Christ, ait une autre portée, eschatologique celle-là, en la personne collective du peuple juif qui, au temps connu de Dieu seul, constituera, à son tour, cette pierre, rejetée par les nations, dans l’indifférence complice d’une partie affadie et enorgueillie de la Chrétienté […]. Il s’agit donc pour l’auteur d’étudier (1ère partie) le sens (duel) de l’élection dans la Bible et de mettre le doigt sur la longue ignorance théologique qui a permis à l’Église d’élaborer sa “théologie de la substitution” ; de revenir (2ème partie) sur l’hostilité des Nations à l’égard d’Israël telle qu’elle peut être analysée à travers la Bible ; de réfléchir (3ème partie) sur la « génétique » scripturaire, sur l’annonce eschatologique et sur le sens de la restitution à Israël du royaume de David ; de s’interroger (4ème partie) sur le sens de l’aliénation d’Israël par la Chrétienté et de la contestation, par certains Chrétiens, de la légitimité de l’État d’Israël contemporain ; afin de conclure (5ème partie) sur la nécessité d’une véritable repentance, Israël étant, en quelque sorte, une épreuve pour les Nations et pour la Chrétienté. L’Écriture nous enseigne que les deux, Israël et l’Église, ont été voulus par Dieu ; il convient alors de comprendre quel rôle l’un et l’autre sont appelés à jouer, ensemble, et en particulier pour les Églises d’apprécier à sa juste place le rôle que le peuple juif est appelé à jouer dans la phase finale du dessein de salut de Dieu.

 

Cela passe selon l’auteur, et c’est l’objet du cinquième volume : Un voile sur leur cœur [7], sous-titré “Le « non » catholique au Royaume millénaire du Christ sur la terre”, par l’accomplissement sur terre du règne du Christ, entre son retour et le temps du jugement – ce qu’il est convenu d’appeler le “pré-millénarisme”. Ce règne a été annoncé par les Pères de l’Église et a été considéré comme orthodoxe pendant quatre siècles, mais a été quasiment rejeté par la suite par le Magistère. L’étude qu’il propose ambitionne d’essayer de comprendre les raisons – culturelles théologiques, voire psychologiques – de la réticence, et même de l’hostilité déclarée du Magistère catholique envers cette croyance vénérable, aux dépens des Écritures (Ap 20, 2-7 ; 2 P 3, 8) et de la Tradition des Pères (Justin, Dialogue et Irénée, Adversus Haereses). L’auteur s’engage ici sur le difficile problème de l’eschatologie, ou plus exactement des conceptions juives et chrétiennes afférentes à la consommation du dessein de Dieu par l’avènement des Temps du Messie (en hébreu, yemot hammashiah). Mais ce faisant, il est bien vrai qu’il se heurte à une théologie défectueuse du rôle respectif des Juifs et des Chrétiens dans le dessein du salut de Dieu. D’où la tâche qu’il s’est assignée de dénoncer cette carence et de dessiner les bases de cette autre théologie.

 

Le sixième volume : Si les Chrétiens s’enorgueillissent [8], dédicacé à Jan Kozielewsky (Jan Karski), revient sur le thème de “la mise en garde de l’apôtre Paul en Romains 11, 20”, déjà abordé dans le second volume, mais qui fait ici l’objet d’une analyse approfondie. Menahem Macina y traite, dans une 1ère partie intitulée “Vos frères qui vous haïssent (Is 66, 5), [de] la réprobation chrétienne du peuple juif”, de ce qu’a été l’attitude traditionnelle de l’Église en la matière, en s’appuyant sur de très nombreuses citations de textes antijuifs depuis les origines jusqu’au XXème siècle, et sur des extraits de manuels d’éducation et de l’enseignement des Papes datant des XIXème et XXème siècles. Cette anthologie, accablante, qui est une illustration de ce que Jules Isaac avait appelé “l’enseignement du mépris”, était cependant nécessaire pour mettre en évidence à quel point les mentalités chrétiennes d’alors étaient imprégnées d’un antijudaïsme viscéral, ou à tout le moins de la théologie de la substitution. Dans la 2ème partie : “Un autre regard : l’Église redécouvre le peuple juif…”, il retrace ensuite ce qu’a été, de manière d’abord privée puis par la suite plus officielle, l’examen de conscience des Chrétiens, entre 1920 et 1950, pour nouer, non sans difficultés, des relations plus positives entre Chrétiens et Juifs. La 3ème partie, “Résistance à l’apostasie”, montre alors qu’au travers des lenteurs et des résistances humaines qui semblent si décourageantes que l’on serait tenté de désespérer, l’Esprit de Dieu mène irrévocablement à son terme le salut de tous les hommes, incluant la reconstitution de son peuple parvenu à sa plénitude messianique par la fusion, en son sein, des nations chrétiennes restées fidèles, au temps de l’épreuve ultime. L’auteur dit avoir écrit ces pages dans une perspective de foi et d’espérance, persuadé de l’importance du chemin déjà parcouru et aspirant à ce que les Chrétiens s’engagent plus avant dans une reconsidération de l’enseignement de Paul qui, à propos du “mystère” d’Israël, affirme “que tout Israël sera sauvé” (Rm, 11, 26).

 

On comprendra que cet ensemble, par sa nouveauté et par la profondeur de la réflexion à laquelle il invite, pourra rebuter le lecteur (indépendamment du fait qu’il n’est peut-être pas habitué à une lecture sur écran). Il convient cependant de prendre ces six volumes pour ce qu’ils sont, une admonestation bienveillante envers les errements d’une certaine théologie qui a fait tant de mal aux Juifs mais aussi aux Chrétiens, et un signalement minutieux des éléments de l’Écriture dont il faut tenir compte si on veut redresser l’enseignement de l’Église sur ce sujet. Ce n’est qu’après une honnête prise en compte de ce que dit Menahem Macina qu’il sera possible de discuter de ses hypothèses et des perspectives qu’il ouvre. Il faut le remercier de nous obliger ainsi à mettre en question un certain nombre de certitudes si peu fondées et à nous imprégner de l’Écriture, que nous avons trop tendance à lire avec des schémas préétablis et pas toujours pertinents.

 

Yves Chevalier

 


[1] Chrétiens et Juifs après Vatican II. État des lieux, historique et théologique, prospective théologique (Éd. Docteur Angélique, 2009) [cf. Sens, 2010 n° 351, pp. 563-565] ; Les Frères retrouvés. De l’hostilité chrétienne à l’égard des Juifs à la reconnaissance de la vocation d’Israël (Éd. de l’Oeuvre, 2011) [cf. Sens, 2011 n° 362, pp. 674-677) ; L’apologie qui nuit à l’Église. Révisions hagiographiques de l’attitude de Pie XII envers les Juifs (Éd. du Cerf, coll. Histoire, 2012) [Cf. Sens, 2012, n° 374, pp. 836-838] ; et Confession d’un fol en Dieu (Éd. Docteur Angélique, 2012).

[2] 2013, 63 p. (www.smashwords.com/books/view/323520).  Reprise de l’ouvrage édité par les Éditions Docteur Angélique en 2012.

[3] 2013, 55 p. (www.smashwords.com/books/view/323669).

[4] 2013, 68 p. (http://www.smashwords.com/books/view/323538). 

[5] L’apologie qui nuit à l’Église. Révisions hagiographiques de l’attitude de Pie XII envers les Juifs. (Éd. du Cerf, coll. Histoire, 2012) [Cf. Sens, 2012 n° 374, pp. 836-838].

[6] 2013, 182 p. (www.smashwords.com/books/view/323598).

[7] 2013, 119 p. (www.smashwords.com/books/view/323680).

[8] 2013, 168 p. (www.smashwords.com/books/view/325555).  

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Date de dernière mise à jour : 04/06/2014