Résister à l’Apostasie de l’Antéchrist qui «agit déjà» (2 Th 2, 7)

 

Paul a dûment mis en garde les premiers Chrétiens de son temps contre la croyance en l’imminence de la Parousie, et son avertissement vaut pour toutes les générations :

2 Th 2, 1-4 : 1 Nous vous le demandons, frères, à propos de la Venue de notre Seigneur Jésus Christ et de notre rassemblement auprès de Lui, 2 ne vous laissez pas trop vite mettre hors de sens ni alarmer par des manifestations de l'Esprit, des paroles ou des lettres données comme venant de nous, et qui vous feraient penser que le Jour du Seigneur est déjà là 3. Que personne ne vous abuse d'aucune manière. Auparavant doit venir l'Apostasie et se révéler l'homme d’iniquité, l'être perdu 4, l'adversaire, celui qui s'élève au-dessus de tout ce qui porte le Nom de Dieu ou reçoit un culte, allant jusqu'à s'asseoir en personne dans le sanctuaire de Dieu, se produisant lui-même comme Dieu.

Malheureusement, le propos de l’Apôtre est trop souvent mal interprété, quand il n’est pas utilisé pour discréditer les chrétiens qui, sans croire « que le Jour du Seigneur est déjà là », n’en sont pas moins attentifs à la présence mystérieuse, ici et maintenant, de l’apostasie et de l’Antichrist, sur la foi de ces paroles de Jean :

1 Jn 2, 18 : Petits enfants, voici venue la dernière heure. Vous avez entendu dire que l'Antichrist doit venir ; et déjà maintenant beaucoup d'antichrists sont survenus : à quoi nous reconnaissons que la dernière heure est là.

Mais Paul parle, lui, d’une autre Apostasie ‑ eschatologique celle-là et d’une ampleur incommensurable – qui aura lieu avant la Venue du Christ en gloire, et au cours de laquelle « se révélera l'homme impie, l'être perdu… » (cf. 2 Th 2, 3). S’agit-il d’une contradiction, ou d’une de ces obscurités qui ne sont pas rares dans l’Écriture ? En fait, la difficulté vient de notre ignorance de la tradition apostolique. Nous croyons que l’Apostasie est un événement ponctuel encore à venir. Or, telle n’est pas la perception qu’en avaient les Pères de l’Église des trois premiers siècles, dont surtout Irénée de Lyon. Dans son ouvrage intitulé Adversus Haereses (Contre les hérésies), et sous-titré « Dénonciation et réfutation de la prétendue gnose au nom menteur », Irénée considère l’Apostasie comme un processus primordial qui traverse le temps et l’histoire jusqu’à leur consommation, ainsi qu’en témoigne ce long passage :

C'est pourquoi aussi, dans la Bête qui doit venir, aura lieu la récapitulation de toute iniquité et de toute tromperie, afin que toute la puissance de l'Apostasie ayant conflué vers elle et s'étant ramassée en elle, soit jetée dans la fournaise de feu. C’est donc à juste titre que le chiffre de la Bête aura le chiffre six cent soixante-six, récapitulant en lui tout le mélange de mal qui se déchaîna avant le Déluge par suite de l’Apostasie des anges […] récapitulant aussi toute l’erreur idolâtrique postérieure au Déluge et le meurtre des prophètes et le supplice du feu infligé aux justes, car la statue dressée par Nabuchodonosor avait soixante coudées de hauteur et six coudées de largeur, et c’est pour avoir refusé de l’adorer qu’Ananias Azarias et Misaël furent jetés dans la fournaise de feu, prophétisant par cela même qui leur arrivait l’épreuve du feu que subiront les justes à la Fin des Temps : toute cette statue a été, en effet, une préfiguration de l'avènement de celui qui prétendra se faire adorer lui seul par tous les hommes sans exception. Ainsi donc, les six cents ans de Noé, au temps de qui le Déluge eut lieu à cause de l'Apostasie, et le nombre des coudées de la statue, à cause de laquelle les justes furent jetés dans la fournaise de feu, signifient le chiffre du nom de cet homme en lequel sera récapitulée toute l'Apostasie, l'injustice, l'iniquité, la fausse prophétie et la tromperie de six mille ans, à cause de quoi surviendra le Déluge de feu.

(Irénée, Adversus Haereses, V, 29, 2 = Irénée de Lyon, Contre les Hérésies. Dénonciation et réfutation de la prétendue gnose au nom menteur, Cerf, 1991, p. 655-656)

De ces considérations et de plusieurs autres qui figurent dans cette œuvre, il ressort que l’Apostasie qui culminera lors de la manifestation de l’Antéchrist, s’origine à une rébellion angélique primordiale contre Dieu. La Révélation nous enseigne que l’être céleste qui en est l’instigateur, est parvenu, par ruse, à y impliquer l’espèce humaine en la personne des créatures naïves et inexpérimentées qu’étaient Adam et Êve. À ce propos, Irénée fait remarquer que si Adam et Êve ont bien été punis, cependant, Dieu ne les a pas maudits. Il n’empêche, ce drame cosmique se perpétuera et deviendra le paradigme et le type de la rébellion contre Dieu, dont la sanction est la peine du feu, tant pour les êtres célestes que pour les hommes eux-mêmes s’ils imitent cet exemple de déchéance angélique :

… toute la malédiction retomba sur le Serpent qui les avait séduits : « Et Dieu dit au Serpent : Parce que tu as fait cela, tu es maudit entre tous les animaux domestiques et tous les animaux sauvages de la terre. » C’est la même malédiction que le Seigneur adresse, dans l’Évangile, à ceux qui se trouveront à Sa gauche : « Allez, maudits, au feu éternel que Mon Père a préparé pour le diable et ses anges. [Mt 25, 41] ». Il indique par là que le feu éternel n’a pas été préparé principalement pour l’homme, mais pour celui qui a séduit et fait pécher l’homme et qui est l’initiateur de l’Apostasie, ainsi que pour les anges qui sont devenus apostats avec lui ; c’est ce même feu que subiront aussi en toute justice ceux qui, à l’instar des anges, dans l’impénitence et l’obstination, auront persévéré dans les œuvres mauvaises.

(Id., Ibid., III, 23, 3 = Id. Ibid., p. 389)

Dans le même ouvrage, Irénée expose le « mécanisme » théologique de cette Apostasie primordiale du Diable et le moyen qu’a prévu Dieu pour prémunir l’espèce humaine des conséquences catastrophiques de cette atteinte à Son dessein :

Tel est le Diable. Il était l'un des anges préposés aux vents de l'atmosphère, ainsi que Paul l'a fait connaître dans son Épître aux Éphésiens [cf. Ep 2, 2]. Il se prit alors à envier l'homme et devint, par là même, apostat à l'égard de la loi de Dieu: car l'envie est étrangère à Dieu. Et comme son Apostasie avait été mise au jour par le moyen de l'homme et que l'homme avait été la pierre de touche de ses dispositions intimes, il se dressa de plus en plus violemment contre l'homme, envieux qu'il était de la vie de celui-ci et résolu à l'enfermer sous sa puissance apostate...

(Id., Ibid., V, 24, 4 = Id. Ibid., p. 641)

Et c'est à bon droit que Justin a dit qu'avant la Venue du Seigneur, Satan n'avait jamais osé blasphémer Dieu, parce qu'il ignorait encore sa condamnation: car c'est en paraboles et en allégories que les prophètes avaient parlé de lui. Mais depuis la venue du Seigneur, par les paroles du Christ et de Ses apôtres, il sait de façon claire qu'un feu éternel a été préparé pour lui, qui s'est séparé de Dieu de son propre mouvement, et pour tous ceux qui, refusant de faire pénitence, auront persévéré dans l'Apostasie.

(Id., Ibid., V, 26, 2 = Id. Ibid., p. 649)

Même thématique, mais, cette fois, avec une portée eschatologique, dans un autre ouvrage d’Irénée, consacré à la « prédication apostolique » :

Que, ressuscité et enlevé à la droite du Père, Il [le Christ] attende le moment fixé par le Père pour le jugement, tous Ses ennemis devant d’abord Lui être soumis – ces ennemis sont tous ceux d’entre les anges, archanges, puissances et trônes qui auront été trouvés dans l’Apostasie, [ainsi que] tous ceux qui auront rejeté la vérité – le prophète David le dit encore en ces termes [Ps 109, 1 ; 8, 7) : « Le Seigneur a dit à mon Seigneur : Siège à ma droite, jusqu’à ce que j’aie placé tes ennemis sous tes pieds. »

Irénée de Lyon, Démonstration de la Prédication apostolique, 85 (Sources chrétiennes n° 406, éditions du Cerf, Paris, 1995, p. 198-199)

Ces textes sont précieux en ce que, à la manière de la Aggadah dans la Tradition juive, ils nous transmettent, par le canal des presbytres [1] – sur les dires desquels Irénée se fonde massivement dans ses exposés concernant la foi, en général, et les événements eschatologiques, en particulier –, des enseignements qui n’ont pas été rapportés par les auteurs du Nouveau Testament. Il serait erroné d’en inférer qu’il s’agit de traditions hétérodoxes ou légendaires. En effet, la finale de l’Évangile de Jean (21, 25) – malgré son caractère hyperbolique – atteste du contraire :

Il y a encore bien d'autres choses qu'a faites Jésus. Si on les mettait par écrit une à une, je pense que le monde lui-même ne suffirait pas à contenir les livres qu'on en écrirait.

Et Irénée d’exposer comment Dieu triomphe, par son dessein de vie, du dessein de mort du Diable. C’est par cette humanité même, qu’il voulait associer à sa rébellion contre le Créateur et entraîner dans sa perte éternelle, que le corrupteur est mis en échec :

Mais l'Artisan de toutes choses, le Verbe de Dieu, après avoir vaincu [le Diable] par le moyen de l'homme et avoir démasqué son Apostasie, le soumit à son tour à l'homme, en disant: « Voici que je vous donne le pouvoir de fouler aux pieds les serpents et les scorpions, ainsi que toute la puissance de l'ennemi. » De la sorte, comme il [le Diable] avait dominé sur les hommes par le moyen de l'Apostasie, son Apostasie était à son tour réduite à néant par le moyen de l'homme revenant à Dieu.

(Irénée, Adversus Haereses, V, 24, 4 = Irénée de Lyon, Contre les Hérésies, Cerf, 1991, p. 641)

Il convient d’être attentif à ce qui ressort de la fin du passage cité ci-dessus : le repentir et la conversion à Dieu sont LE moyen donné par Dieu pour vaincre l’Apostasie, tant celle qui est déjà à l’œuvre dans le monde de notre époque, que celle de la Fin des Temps. Voici d’ailleurs ce que disait le Christ à son propos (Mt 24, 24-25) :

Il surgira, en effet, des faux Christs et des faux prophètes, qui produiront de grands signes et des prodiges, au point d’abuser, s’il était possible, même les élus. Voyez, Je vous aurai prévenus.

Paul est dans la même veine, en plus détaillé (2 Th 9, 10) :

Sa venue à lui, l'Impie, aura été marquée, par l'influence de Satan, de toute espèce d'oeuvres de puissance, de signes et de prodiges mensongers, comme de toutes les tromperies du mal, à l'adresse de ceux qui sont voués à la perdition pour n'avoir pas accueilli l'amour de la vérité qui leur aurait valu d'être sauvés.

Dans le 4ème texte de Guetteurs pour «l’Israël de Dieu», cf. Ez 3, 17 et Ga 6, 16, intitulé « Éprouver les esprits : prophétie et avertissement », j’invitais celles et ceux qui se sentent mus intérieurement à devenir "guetteurs" à remettre en vigueur et à exercer, à leur modeste mesure, le « charisme de prophétie », à la manière d’Ezéchiel chargé par Dieu d’avertir les gens de son peuple, « qu’ils écoutent ou qu'ils n'écoutent pas » (Ez 2, 5.7 ; 3, 11). J’appelle ici celles et ceux qui reçoivent notre témoignage et pensent « qu’il y a là une parole de L’Éternel » (cf. Za 11, 11), à s’adresser – humblement mais sans crainte – à nos contemporains chrétiens, dans les termes mêmes de Jean le Baptiste, repris par Jésus (Mt 3, 2 ; 4, 17 = Mc 1, 15) :

« Repentez-vous, car le Royaume des Cieux est tout proche. »

Bien que conscients de l’imperfection de notre vie, nous les avertirons de « la Colère qui vient » (cf. Mt 3, 7), en transposant ainsi les exhortations du Précurseur (Mt 3, 8-12) :

8 Produisez donc un fruit digne du repentir 9 et ne vous avisez pas de dire en vous-mêmes : « Nous avons pour Maître le Christ ». Car […] Dieu peut, des pierres que voici, faire surgir des disciples au Christ. 10 Déjà la cognée se trouve à la racine des arbres ; tout arbre donc qui ne produit pas de bon fruit va être coupé et jeté au feu. 11 Pour nous, nous vous appelons au repentir ; mais Celui qui vient […] vous baptisera dans l'Esprit Saint et le feu. 12 Il tient en Sa main la pelle à vanner et va nettoyer Son aire ; Il recueillera Son blé dans le grenier ; quant aux bales, il les consumera au feu qui ne s'éteint pas.

C’est le lieu de rappeler qu’en parlant ainsi, le Baptiste se comportait comme Élie, dont il avait reçu l’esprit, ainsi qu’en témoigne l’Évangile de Luc (Lc 1, 16-17) :

il ramènera de nombreux fils d'Israël au Seigneur, leur Dieu. Il marchera devant Lui avec l'esprit et la puissance d'Élie, pour ramener le coeur des pères vers les enfants et les rebelles à l’intelligence des justes, préparant au Seigneur un Peuple bien disposé.

Il n’y a nulle démesure à exercer – avec humilité, certes, mais sans lâcheté – le charisme prophétique d’« avertissement » évoqué plus haut, pour contribuer, avec tous ceux et celles « qui n’ont pas plié le genou devant Baal » (cf. 1 R 19, 18), à préparer, dans l’esprit d’Élie et dans l’attente de sa venue pour combattre l’Antéchrist, le « Peuple bien disposé » que « le Maître en arrivant trouvera en train de veiller » (cf. Lc 12, 37), et sur lequel l’Apostasie n’aura aucune prise.


© Menahem Macina

15 février 2012



[1] Sur cette catégorie, mal connue, de pasteurs de l’Eglise primitive, voir mon article « Le rôle des presbytres dans la transmission de la Tradition chez Irénée de Lyon ».

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Date de dernière mise à jour : 16/07/2017