Éprouver les esprits : prophétie et avertissement

 

On lira ci-après les grandes lignes de ce que devrait être la « forme de vie et d’action » de celles et ceux qui se disposent à être « Guetteurs » pour le Peuple de Dieu.

1. L’Église (j’entends par là le Corps universel du Christ, dont les membres – que Dieu seul connaît –, forment, avec ceux qui sont déjà dans la béatitude céleste, la « communion des saints »), est répandue sur toute la terre et se développe à travers les siècles jusqu’à « constituer cet Homme parfait, dans la force de l'âge, qui réalise la plénitude du Christ » (Ep 4, 13). Elle n’a jamais manqué de l’assistance de cet « autre Consolateur » que le Christ avait promis de demander à Son Père pour qu’Il soit sans cesse avec Ses disciples – « l’Esprit Saint » (Jn 14, 16-17). C’est par cet Esprit que Dieu la pourvoit de toutes sortes de charismes et suscite, au fil du temps et en toute circonstance, dans le cœur de fidèles attentifs aux difficultés de l’exercice de la foi ici et maintenant, la volonté de créer des formes de vie qui répondent aux besoins spirituels propres à leur époque [1] et contribuent à l’extension de Son dessein de Salut de l’humanité. Mus intérieurement par la Grâce divine, ces fidèles, ayant constaté des déficiences dans tel ou tel domaine de l’action et de la spiritualité de l’Église de leur époque, y ont remédié de diverses façons, avec leur génie propre, au bénéfice de la Chrétienté tout entière. Après de rudes épreuves et de nombreuses tribulations – souvent infligées par des membres de la hiérarchie religieuse –, leurs initiatives ou leurs réformes sont devenues partie intégrante de la vie de l’Église et ont porté des fruits bénéfiques, qui ont donné lieu à la création de multiples congrégations et instituts religieux et, plus spécifiquement depuis plus d’un siècle, à l’émergence de nombreux mouvements laïcs en prise avec une société en pleine mutation, qu’ils tentent, avec succès parfois, de christianiser et de sanctifier.

2. Nul, s’il veut s’inscrire dans cette dynamique d’Église, ne peut faire abstraction de l’existence de ces entités (même si certaines ont déchu de leur ferveur originelle, voire, comme ce fut le cas de plusieurs d’entre elles au cours des décennies écoulées, ont été causes de scandale public du fait de défaillances graves de certains de leurs responsables et de leurs membres). Il existe, en effet, des formes multiples de sanctification, tant religieuses et monastiques que laïques [2]. C’est parce qu’ils n’ont pas trouvé leur place parmi elles, que certains Chrétiens ayant eu connaissance de mes conceptions, y ont adhéré. Sur leurs instances, et après maintes hésitations, j’ai accepté de les accompagner dans leur aspiration à une voie spirituelle, dont ils perçoivent confusément et intuitivement les contours, sans en avoir encore défini la forme et les modalités concrètes.

3. Il doit être clair que quiconque s’engage sur une voie qui n’a pas encore de statut ecclésial défini prend un risque et le fait courir à celles et ceux qui seront enclins à lui emboîter le pas. Les spécialistes de sociologie religieuse disent fort justement que quiconque veut réformer ou créer une forme de vie dans l’Église conteste, au moins implicitement, celles qui existent déjà. Mais la situation se complique encore plus quand un individu affirme qu’il ne veut ni réformer un mouvement existant, ni en créer un nouveau, mais qu’il croit devoir obéir à un appel intérieur, extrêmement fort et persistant, à avertir, de la part de Dieu, le Peuple chrétien, que Son dessein est entré dans une phase capitale et irréversible, que ni lui ni ses pasteurs, dans leur majorité, n’ont discernée jusqu’ici.

4. Outre le scandale, la dérision, voire l’accusation de démesure, d’hérésie ou de schisme, que risque d’engendrer un tel propos, il sera demandé des comptes à celles et ceux qui le font ou le feront leur. Nous devrons donc être, comme le recommande saint Pierre (1 P 3, 15), « toujours prêts à l’apologie face à quiconque vous demande raison de l'espérance qui est en vous ». Cette « apologie » devra être dénuée d’agressivité et formulée avec humilité, ce qui n’exclut pas la fermeté. Mais pour être convaincante, elle devra reposer sur une connaissance solide de notre foi, à la lumière de l’Écriture et de la Tradition. C’est pourquoi la première phase de notre activité ad intra consistera surtout à nourrir notre connaissance religieuse et – j’ose le mot – théologique. Toutefois, nous n’emprunterons pas la voie universitaire, mais plutôt celle de la Lectio divina. J’entends par là une « lecture sainte » des Écritures [3], dans laquelle la centralité christique dessine, de manière étonnante, les contours, encore indistincts mais déjà discernables, de « l’Israël de Dieu » (cf. Ga 6, 16) ; à quoi doit s’ajouter la lecture expliquée des Pères de l’Église, dits « millénaristes » parce qu’ils ont enseigné l’instauration du Royaume de Dieu sur la terre, tel Irénée de Lyon, dans le 5ème livre de son Adversus Haereses.

5. On se demandera sans doute dans quelle ligne s’inscrit cette initiative. Je réponds en toute simplicité, sans craindre les moqueries (ou le mépris) prévisibles : celle de la Tradition prophétique d’Israël. Certes, il n’y a plus de prophètes au sens biblique du terme – Jean le Baptiste ayant été le dernier d’entre eux –, mais « l’esprit de prophétie », dont parle l’Apocalypse (Ap 19, 10), fait toujours partie des charismes dont Son fondateur a doté l’Église, il est même le plus éminent, comme en témoigne saint Paul :

1 Corinthiens 14,1-5 : 1 […] Aspirez aux phénomènes spirituels, surtout la prophétie. 2 Car celui qui parle en langue ne parle pas aux hommes, mais à Dieu. Personne ne le comprend: sous l'inspiration, il énonce des choses mystérieuses. 3 Mais celui qui prophétise parle aux hommes: il édifie, exhorte, encourage. 4 Celui qui parle en langue s'édifie lui-même, mais celui qui prophétise édifie l'assemblée. 5 Je voudrais, certes, que vous parliez tous en langues, mais plus encore que vous prophétisiez ; car celui qui prophétise l'emporte sur celui qui parle en langue, ou bien que [le glossolale] interprète, afin que l'assemblée en tire édification. […]

 C’est une erreur commune et répandue de croire que prophétiser consiste uniquement à annoncer l’avenir. L’activité des prophètes d’Israël ne s’est pas limitée à cela. Ils ont tout autant repris et corrigé le Peuple, tel, entre autres, Isaïe (Is 29,13 = Mt 15, 8-9), qui disait:

« ce Peuple s’approche de moi en paroles et me glorifie des lèvres, alors que son coeur est loin de moi et que sa crainte n'est qu'un commandement humain, une leçon apprise… »

Aussi les Guetteurs ne devront-ils pas craindre de faire de même à l’égard des Chrétiens, si l’Esprit les y pousse, en tenant compte des consignes de saint Paul (1 Co 14, 29-33) :

29 Quant aux prophéties, que deux ou trois prennent la parole et que les autres jugent. 30 Si un assistant reçoit une révélation, celui qui parle doit se taire. 31 Vous pouvez tous prophétiser, mais chacun à son tour, pour que tout le monde soit instruit et encouragé. 32 Le prophète est maître de l'esprit prophétique qui l'anime. 33 Car Dieu n'est pas un Dieu de désordre, mais un Dieu de paix. Comme cela se fait dans toutes les Églises des saints…

6. Ils devront aussi être conscients que nombreux sont, de nos jours, celles et ceux qui se disent ou que l’on répute gratifiés de ce charisme de prophétie. Saint Jean, dans sa 1ère Epître (1 Jn 4, 1), nous met en garde en ces termes :

Bien-aimés, ne vous fiez pas à tout esprit, mais éprouvez les esprits pour voir s'ils viennent de Dieu, car beaucoup de pseudo-prophètes sont venus dans le monde.

Il n’est pas question pour autant de jeter à priori le discrédit sur celles ou ceux qui prophétisent. Imitons plutôt l’attitude de Moïse à cet égard (Nb 11, 26-29) :

Deux hommes étaient restés au camp ; l'un s'appelait Eldad et l'autre Médad. L'Esprit reposa sur eux ; bien que n'étant pas venus à la Tente, ils comptaient parmi les inscrits. Ils se mirent à prophétiser dans le camp. Un jeune homme courut l'annoncer à Moïse : « Voici qu’Eldad et Médad prophétisent dans le camp », dit-il. Josué, fils de Nûn, qui depuis sa jeunesse servait Moïse, prit la parole et dit : « Moïse, Monseigneur, empêche-les ! ». Moïse lui répondit: « Serais-tu jaloux pour moi ? Ah ! puisse tout le Peuple de L’Éternel être prophète, L’Éternel leur donnant Son Esprit ! ».

Jésus a réagi de façon similaire quand Ses apôtres ne conçoivent pas que d’autres qu’eux puissent opérer des prodiges au Nom du Christ (Lc 9, 49-50 = Mc 9, 38-39) [4] :

Jean prit la parole et dit : « Maître, nous avons vu quelqu'un expulser des démons en ton Nom, et nous voulions l'empêcher, parce qu'il n’est pas des nôtres ». Mais Jésus lui dit : « Ne l'en empêchez pas; car qui n'est pas contre vous est pour vous ».

Ceci étant dit, l’Écriture nous invite, par le ministère de Michée le prophète (Mi 3, 5-8), à dénoncer les vaticinations des prophètes démagogues qui, au lieu d’avertir et d’appeler le Peuple de Dieu à la reconnaissance de ses péchés et à la pénitence, le bercent d’illusions :

Ainsi parle L’Éternel contre les prophètes qui égarent Mon Peuple: S'ils ont quelque chose entre les dents, ils proclament: « Paix ! » Mais à qui ne leur met rien dans la bouche ils déclarent la guerre. C'est pourquoi la nuit pour vous sera sans vision, les ténèbres pour vous sans divination. Le soleil va se coucher pour les prophètes et le jour s'obscurcir pour eux. Alors les voyants seront couverts de honte et les devins de confusion; tous, ils se couvriront les lèvres, car il n'y aura pas de réponse de Dieu. Moi, au contraire, je suis plein de force et du souffle de L’Éternel, de justice et de courage, pour proclamer à Jacob son crime, à Israël son péché. (Mi 3, 5-8).

La transposition à ce qui se passe de nos jours est facile à effectuer. Pour être authentique, le charisme de prophétie que les Guetteurs s’efforceront d’exercer devra se conformer aux paroles adressées par Dieu à Ezéchiel en ces termes (Ez 3, 17, 21) :

Fils d'homme, Je t'ai fait guetteur pour la Maison d'Israël. Lorsque tu entendras une parole de Ma bouche, tu les avertiras de ma part. Si Je dis au méchant : Tu vas mourir, et que tu ne l'avertis pas, si tu ne parles pas pour avertir le méchant d'abandonner sa conduite mauvaise afin qu'il vive, le méchant, lui, mourra de sa faute, mais c'est à toi que Je demanderai compte de son sang. Si au contraire tu as averti le méchant et qu'il ne s'est pas converti de sa méchanceté et de sa mauvaise conduite, il mourra, lui, de sa faute, mais toi, tu auras sauvé ta vie. Lorsque le juste se détournera de sa justice pour commettre le mal et que Je mettrai un piège devant lui, c'est lui qui mourra; parce que tu ne l'auras pas averti, il mourra de son péché et on ne se souviendra plus de la justice qu'il a pratiquée, mais Je te demanderai compte de son sang. Si au contraire tu as averti le juste de ne pas pécher et qu'il n'a pas péché, il vivra parce qu'il aura été averti, et toi, tu auras sauvé ta vie.

7. Enfin, on se souviendra que Dieu précise à Ezéchiel qu’il doit exercer son ministère d’avertissement, que ses auditeurs « écoutent ou qu'ils n'écoutent pas » (Ez 2, 5.7 ; 3, 11). Les Guetteurs feront de même, à leur mesure, et en prenant soin de ne pas oublier l’essentiel, qui est l’amour, comme l’écrit magnifiquement l’apôtre Paul (1 Co 13, 1-13) :

 

1 Quand je parlerais en langues, celle des hommes et celle des anges, s'il me manque l'amour, je suis un métal qui résonne, une cymbale retentissante. 2 Quand j'aurais le don de prophétie, la science de tous les mystères et de toute la connaissance, quand j'aurais la foi la plus totale, celle qui transporte les montagnes, s'il me manque l'amour, je ne suis rien. 3 Quand je distribuerais tous mes biens aux affamés, quand je livrerais mon corps aux flammes, s'il me manque l'amour, je n'y gagne rien. 4 L'amour prend patience, l'amour rend service, il ne jalouse pas, il ne plastronne pas, il ne s'enfle pas d'orgueil, 5 il ne fait rien de laid, il ne cherche pas son intérêt, il ne s'irrite pas, il n'entretient pas de rancune, 6 il ne se réjouit pas de l'injustice, mais il trouve sa joie dans la vérité. 7 Il excuse tout, il croit tout, il espère tout, il endure tout. 8 L'amour ne disparaît jamais. Les prophéties? Elles seront abolies. Les langues? Elles prendront fin. La connaissance? Elle sera abolie. 9 Car notre connaissance est limitée, et limitée notre prophétie. 10 Mais quand viendra la perfection, ce qui est limité sera aboli. 11 Lorsque j'étais enfant, je parlais comme un enfant, je pensais comme un enfant, je raisonnais comme un enfant. Devenu homme, j'ai mis fin à ce qui était propre à l'enfant. 12 À présent, nous voyons dans un miroir et de façon confuse, mais alors, ce sera face à face. À présent, ma connaissance est limitée, alors, je connaîtrai comme je suis connu. 13 Maintenant donc ces trois-là demeurent, la foi, l'espérance et l'amour, mais l'amour est le plus grand.

  

Menahem Macina

29 janvier 2012

---------------------------------------


[1] Je m’inspire ici d’un passage de l’œuvre d’Irénée de Lyon, Adversus Haereses, Livre IV, 20, 6, Irénée de Lyon, Contre les hérésies. Dénonciation et réfutation de la prétendue gnose au nom menteur, éditions du Cerf, 1991, p. 473 : « Certains [prophètes] voyaient l’esprit prophétique et son assistance en vue de l’effusion de tous les genres de grâces ; d’autres voyaient la venue du Seigneur et le ministère par lequel, depuis les origines, il accomplit la volonté du Père, tantôt au ciel et tantôt sur la terre ; d’autres voyaient les gloires du Père propres aux époques et à ceux qui voyaient et entendaient alors et à ceux qui devaient entendre par la suite… » (traduction légèrement remaniée par mes soins sur base du latin).

[2] Selon le Répertoire des Associations Internationales de Fidèles, établi par le Conseil Pontifical pour les Laïcs, il existe 122 mouvements ecclésiaux ou communautés nouvelles. Voici quelques-une des plus connues : communauté Sant’Egidio, le Renouveau charismatique et le Mouvement des Focolari, Communion et Libération, les Cursillos di Cristianidad, le Chemin néo-catéchuménal, Schönstatt, les Légionnaires du Christ, le Mouvement pour un Monde Meilleur, l’Institution Thérésienne, le Chemin neuf, le Mouvement Lumière-Vie, l’Arche, les Équipes Notre-Dame, etc.

[3] J’emprunte cette expression audacieuse (calquée sur celle d’ « histoire sainte »), créée par le cistercien A. Veilleux, « La lectio divina comme école de prière chez les Pères du désert ».

[4] Paul est dans le même esprit lorsqu’il affirme, en 1 Co 12, 3 : « C'est pourquoi, je vous le déclare: personne, parlant avec l'Esprit de Dieu, ne dit : "Anathème à Jésus", et nul ne peut dire : "Jésus est Seigneur", s'il n'est avec l'Esprit Saint. »

Ajouter un commentaire

Code incorrect ! Essayez à nouveau

Date de dernière mise à jour : 23/08/2014