Charte spirituelle des "Guetteurs" selon Tsofim (II)

II. Du risque que certains se prennent pour des prophètes

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Mais, objectera-t-on peut-être, à la lecture de ce qui précède, n’est-ce pas là prendre et faire prendre à d’autres un risque non minime ? En ces temps troublés, dira-t-on, n’êtes-vous pas en train de battre le ban et l’arrière-ban des illuminés de tout acabit, dont les vaticinations enfiévrées s’étalent déjà sur des centaines de milliers de pages du Net ? Il y a gros à parier que nombre d’entre eux sauteront sur l’occasion et s’autoproclameront « Guetteurs » dans l’esprit d’Ezéchiel. Et d’ailleurs, de quel droit vous attribuez-vous cette mission, qui n’est confiée par Dieu qu’au prophète Ezéchiel [6] ? Il est écrit, en effet :

Ez 3, 17 (= 33, 7) : Et toi, fils d’homme, Je t’ai fait guetteur pour la Maison d’Israël. Lorsque tu entendras une parole de ma bouche, tu les avertiras de ma part.

Je répondrai en soulignant d’abord deux éléments importants, mis en exergue par les italiques, ci-dessus:

1. On ne s'autoproclame pas « Guetteur ». C’est Dieu, et Lui seul, qui confère ce charisme à qui Il veut, comme ce fut le cas d'Ezéchiel à qui le Seigneur Lui-même confia cette responsabilité.

2. Cette mission n'apparaît pas comme permanente ; en effet, il est précisé au prophète qu’il ne devra avertir le peuple que lorsque Dieu lui en donnera l’ordre.

Ensuite, le contexte de l'exercice de son rôle de « Guetteur » rend clair qu’Ezéchiel, dans ce cadre précis, ne se voit pas confier d’oracles ni même de prophéties, au sens habituel du terme. Dieu lui fait part de l’imminence de catastrophes qui vont frapper le peuple d’Israël et lui ordonne de l’avertir. Il s’agit donc de l’annonce d’événements et d’un appel à s’y préparer, et non, à proprement parler, d’un dévoilement des desseins mystérieux de Dieu. Ceci, sur base de l’exégèse rigoureuse du texte. Et c’est exactement ce que doivent faire les « Guetteurs », en s'efforçant de distinguer les « signes de ce temps-ci », comme Jésus y invitait ses contemporains (Mt 16, 3 ; Lc 12, 56).

En ce qui concerne les « Guetteurs » de Tsofim, nous appliquons aussi d’autres critères de discernement. Et tout d’abord, nous avons toujours présent à l’esprit l’avertissement salutaire de l’apôtre Jean, déjà cité :

1 Jn 4, 1 : Bien-aimés, ne vous fiez pas à tout esprit, mais éprouvez les esprits pour voir s’ils viennent de Dieu, car beaucoup de faux prophètes sont venus dans le monde.

En effet, tout esprit ne vient pas de Dieu. Cependant, même s’ils ne suffisent pas toujours, le bon sens et l’expérience permettront de se faire une idée du sérieux de la démarche du fidèle qui aspire à être un « Guetteur ». Tout d’abord, il devra demander à Dieu le charisme de « l’avertissement » et, s’il croit l’avoir reçu, l’exercer avec discernement, crainte de Dieu et humilité. Nul besoin pour cela d’appartenir à un groupe spécifique, ni de quitter son milieu, et encore moins  de changer d'état (cf. 1 Co 7, 20). Mais un tel fidèle sera bien avisé si, sachant qu’il est très difficile de se guider seul, et encore davantage d’exercer un discernement sur soi-même, il cherche à entrer en communion avec d’autres qui croient avoir perçu le même appel intérieur..

S’il veut se joindre à notre petit groupe informel, il devra agir à notre manière, dans une communion fraternelle et respectueuse du discernement collégial des responsables de Tsofim. Qu'on ne considère pas cette disposition comme une exigence exorbitante : les congrégations religieuses et les mouvements d’Église ne procèdent pas autrement, et certains groupes du Renouveau ont, en la matière, une discipline encore plus rigoureuse, que d’aucuns considèrent comme excessive.

Cette exigence nous semble d'autant plus indispensable que quiconque croit devoir ramener les autres dans le droit chemin, s'expose à la tentation de s’ériger en juge, si ce n’est à se croire investi d’une mission de « police des polices » en matière de foi et de piété, en général, et de vie intérieure, en particulier.

Ces précisions et mises en garde étant émises, il n’en résulte pas – tant s’en faut  qu’il faille se taire et s'abstenir d'avertir nos contemporains des catastrophes et des tragédies qui vont éprouver les justes et châtier les méchants. De plus – faut-il y insister ? – les « Guetteurs » n’ont pas le monopole du charisme de l’avertissement, que le Seigneur peut donner à qui Il veut. Si donc, quelqu’un se sent poussé, intérieurement et en conscience, à admonester ses contemporains chrétiens, sur base de faits et/ou de comportements dont sa conscience lui montre qu'ils déplaisent à Dieu, qu’il le fasse, pourvu que ce soit, comme dit plus haut, avec discernement, crainte de Dieu et humilité. Par contre, le Seigneur ne laisse planer aucun doute sur ce qui attend le messager qui se tait:

Ez 3, 18 : Si je dis au méchant: Tu vas mourir, et que tu ne l’avertis pas, si tu ne parles pas pour avertir le méchant d’abandonner sa conduite mauvaise afin qu’il vive, le méchant, lui, mourra de sa faute, mais c’est à toi que Je demanderai compte de son sang.


Une autre sorte de difficulté attend les véritables « Guetteurs » selon le Cœur de Dieu : la dénégation opposée par les prophètes de bonheur qui ont la faveur du Peuple de Dieu, parce qu’ils lui assurent que tout ira bien. En témoigne l’altercation, relatée dans l’Écriture, entre le prophète Jérémie et un autre, du nom de Hananya :

Jr 28, 1-17 : […] au début du règne de Sédécias, roi de Juda […] le prophète Hananya […] parla ainsi à Jérémie, dans le Temple de L’Éternel, en présence des prêtres et de tout le peuple : « Ainsi parle L’Éternel Sabaot, le Dieu d’Israël. J’ai brisé le joug du roi de Babylone ! Encore juste deux ans et Je ferai revenir en ce lieu tous les ustensiles du Temple de L’Éternel que Nabuchodonosor, roi de Babylone, a enlevés d’ici pour les emporter à Babylone. De même Jékonias, fils de Joiaqim, roi de Juda, avec tous les déportés de Juda qui sont allés à Babylone, je les ferai revenir ici, oracle de L’Éternel, car je vais briser le joug du roi de Babylone ! » Alors le prophète Jérémie répondit au prophète Hananya, devant les prêtres et tout le peuple présents dans le Temple de L’Éternel. Le prophète Jérémie dit : « Amen ! Qu’ainsi fasse L’Éternel ! Qu’Il accomplisse les paroles que tu viens de prophétiser et fasse revenir de Babylone tous les ustensiles du Temple de L’Éternel ainsi que tous les déportés. Cependant, écoute bien la parole que je vais prononcer à tes oreilles et à celles de tout le Peuple : Les prophètes qui nous ont précédés, toi et moi, depuis bien longtemps, ont prophétisé, pour beaucoup de pays et pour des royaumes considérables, la guerre, le malheur et la peste ; le prophète qui prophétise la paix, c’est quand s’accomplit sa parole qu’on le reconnaît pour un authentique envoyé de L’Éternel ! » Alors le prophète Hananya enleva le joug de la nuque du prophète Jérémie et le brisa. Et Hananya dit devant tout le Peuple : « Ainsi parle L’Éternel. C’est de cette façon que dans juste deux ans je briserai le joug de Nabuchodonosor, roi de Babylone, l’enlevant de la nuque de toutes les nations ». Et le prophète Jérémie s’en alla. Or, après que le prophète Hananya eut brisé le joug qu’il avait enlevé de la nuque du prophète Jérémie, la parole de L’Éternel fut adressée à Jérémie : « Va dire à Hananya : ainsi parle L’Éternel. Tu brises les jougs de bois ? Eh bien, tu vas les remplacer par des jougs de fer ! Car, ainsi parle L’Éternel Sabaot, le Dieu d’Israël : c’est un joug de fer que je mets sur la nuque de toutes ces nations, pour les asservir à Nabuchodonosor, roi de Babylone […] Et le prophète Jérémie dit au prophète Hananya : « Ecoute bien, Hananya : L’Éternel ne t’a point envoyé et tu as fait que le Peuple se confie au mensonge. C’est pourquoi, ainsi parle L’Éternel. Voici que je te renvoie de la face de la terre : cette année tu mourras, car tu as prêché la révolte contre L’Éternel ».

Cet épisode est intéressant à plus d’un titre. Tout d’abord, les hommes qui sont aux prises ont tous les deux prouvé, par le passé, leur qualité de prophètes. Et pourtant, l’un annonce la guerre, l’autre la paix. Ici, se vérifie le critère établi par Moïse pour juger de la véracité d’une prophétie :

Dt 18, 20-22 : Mais, si un prophète a l’audace de dire en Mon Nom une parole que Je n’ai pas ordonné de dire - et s’il parle au nom d’autres dieux - ce prophète mourra. Peut-être vas-tu dire en ton coeur : « Comment saurons-nous que cette parole, L’Éternel ne l’a pas dite ? » Si ce prophète a parlé au Nom de L’Éternel et que sa parole reste sans effet et ne s’accomplit pas, alors L’Éternel n’a pas dit cette parole-là. Le prophète a parlé avec présomption. Tu n’as pas à le craindre.

Mais il est intéressant de noter que, dans un premier temps, après avoir émis ses réticences à l'égard de l'annonce bénéfique de Hananya, Jérémie s’en remet au jugement de Dieu. Il n’invective pas son collègue, ni ne lui dénie la qualité de prophète : il se tait et s’en va (Jr 28, 10-11). Ce n’est que lorsque Dieu l’éclaire (v. 12 ss) qu’il convainc l’autre de mensonge, ou, à tout le moins, de présomption. Il est symptomatique que cette fausse prédiction de Hananya soit appelée révolte contre Dieu. On comprend mieux ainsi la grande responsabilité qui incombe au prophète : dire ce que Dieu n’a pas dit, vouloir ce qu’il n’a pas voulu, concevoir ce qu’il n’a pas conçu, est une révolte, une apostasie ; c’est l’oeuvre de Satan, l’Adversaire ; comme en témoigne, dans un autre contexte, la terrible réaction de Jésus aux remontrances de Pierre qui ne veut pas entendre parler de la mort ignominieuse de son Maître, même quand ce dernier en fait lui-même l'annonce:

Mt 16, 23 : Écarte-toi de moi, Satan ! Tu me fais scandale, car tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes.

En résumé, les « Guetteurs » doivent se garder de se prendre pour des prophètes, sans exclure pour autant que, dans Son immense miséricorde, le Seigneur daigne Se servir d'eux, si petits qu'ils soient à leurs propres yeux, pour amener les pécheurs à résipiscence. De même, ils ne doivent pas craindre la contradiction, voire les moqueries, que ne manqueront pas de leur infliger les prophètes de bonheur, cruellement fustigés par Michée, en ces termes :

Mi 3, 5-8 : Ainsi parle L’Éternel contre les prophètes qui égarent Mon peuple: S’ils ont quelque chose entre les dents, ils proclament: « Paix ! » Mais à qui ne leur met rien dans la bouche ils déclarent la guerre. C’est pourquoi la nuit pour vous sera sans vision, les ténèbres pour vous sans divination. Le soleil va se coucher pour les prophètes et le jour s’obscurcir pour eux. Alors les voyants seront couverts de honte et les devins de confusion ; tous, ils se couvriront les lèvres, car il n’y aura pas de réponse de Dieu. Moi, au contraire, je suis plein de force et de l’Esprit de L’Éternel, de justice et de courage, pour proclamer à Jacob son crime, à Israël son péché.

 

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[6] Affirmation inexacte, quoique fréquemment émise. Voici au moins deux citations qui l’infirment : Is 52, 8: « C'est la voix de tes guetteurs: ils élèvent la voix, ensemble ils pousseront des cris de joie, car ils verront les yeux dans les yeux L’Éternel qui revient à Sion. » ; Jr 6, 17: « Je vous ai préposé des guetteurs: "Attention au signal du cor!" Mais ils ont dit: "Nous n'y prêterons pas attention!" ».

 

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Date de dernière mise à jour : 21/03/2014