Un enseignement magistériel fondé sur une traduction erronée d’un passage de l’Écriture est-il recevable? Menahem Macina

 

« Un texte ne devient pas argument du simple fait que l’Église l’a cité » [1]

J. H. Newman.

 

Ces dernières années, deux papes, plusieurs évêques et quelques biblistes qui font autorité ont recouru à un passage de la Deuxième Épître de Pierre 1, 20-21), pour justifier la doctrine traditionnelle selon laquelle c’est au seul Magistère de l’Église qu’il appartient d’interpréter de façon authentique la Parole de Dieu.

Comme l’illustrent les textes cités en Annexe 1 ci-après, ils se basent tous sur une traduction erronée du passage en question : «Avant tout sachez-le: aucune prophétie d’écriture n’est objet d’explication personnelle».

Un coup d’œil sur le florilège donné en Annexe II, montre que cette traduction erronée est très répandue. En réalité, le texte grec [2] dit ceci :

« Avant tout, sachez-le: aucune prophétie d’Écriture ne provient d’une interprétation personnelle. Ce n’est pas d’une volonté humaine qu’est jamais venue une prophétie, c’est portés par l’Esprit Saint que des hommes ont parlé de la part de Dieu. »

Ce qui signifie, à l’évidence, que ce qu’ont exprimé les prophètes n’est pas le fruit de leurs déductions personnelles, mais de l’inspiration de l’Esprit Saint.

Dès lors, la question se pose : Sauf à se retrancher derrière l’argument d’autorité, l’inerrance de l’Église en matière de foi et d’enseignement est-elle tenable, à la lumière de cette erreur manifeste de compréhension du texte biblique sur la base duquel elle fonde cet enseignement ?

C’est chez Newman que nous trouvons la solution de cette aporie apparente. J’en emprunte la formulation au précieux ouvrage de Jean Stern, qui traite de la contribution remarquable de Newman à la difficile question des rapports entre Écriture et Tradition :

Les libertés que les Pères se permettaient en exégèse supposent que, tout en voulant « prouver » au moyen des Écritures, ils s’appuyaient en réalité sur l’autorité de l’Église. En effet, « si l’on doit tirer des arguments à partir d’interprétations allégoriques, l’autorité n’est-elle pas nécessaire ? » Aussi, quand l’Église cite des textes en faveur de telle ou telle doctrine, elle n’agit pas à la manière d’un témoin appelé devant un tribunal ; elle porte un jugement sur la doctrine et sur les interprétations scripturaires qui la fondent [...]. « Un texte ne devient pas argument du simple fait que l’Église l’a cité » [3].

Il résulte de ce qui précède que l’usage patristique de la preuve par l’Écriture –  si contestable voire erroné qu’il puisse être objectivement dans certains cas – ne remet aucunement en question le privilège d’inerrance dont l’Église se proclame dépositaire, et donc l’autorité de son jugement en matière de foi. En effet, cette autorité se fonde théologiquement sur le critère de l’unanimité qu’a résumée Augustin en reprenant une formule de Vincent de Lérins : securus judicat orbis terrarum... [4], que le spécialiste évoqué ci-dessus commente en ces termes :

une fois que l’ensemble des Églises s’était prononcé sur un point de doctrine, les Églises qui refusaient de suivre l’enseignement commun, fût-ce par souci de fidélité à la Tradition primitive, avaient tort, purement et simplement. Leur sécession n’infirmait en rien la validité du jugement porté [5].

 

© Menahem Macina

 

 

ANNEXE I - TEXTES DE RÉFÉRENCE


– 
CÉLÉBRATION EUCHARISTIQUE SUR LA «BISKUPIA GÓRA» À PELPLIN (POLOGNE) HOMÉLIE DU PAPE JEAN PAUL II Dimanche 6 juin 1999

5. Au cours de vingt siècles, l’Église s’est penchée sur les pages de l’Évangile, pour lire de la façon la plus précise possible ce que Dieu a voulu nous y révéler. Elle a recueilli les contenus les plus profonds des paroles et des événements, a formulé les vérités, les déclarant certaines et salvifiques. Les saints les ont mises en pratique et ont partagé leurs expériences de la rencontre avec la parole du Christ. De cette façon s’est développée la tradition de l’Église, fondée sur le témoignage même des Apôtres. Si nous interpellons aujourd’hui l’Évangile, nous ne pouvons pas le séparer de ce patrimoine des siècles, de cette Tradition.

Je parle de cela parce qu’il existe la tentation d’interpréter l’Écriture Sainte séparément de la Tradition pluriséculaire de la foi de l’Église, en appliquant des clés d’interprétation propres à la littérature contemporaine ou à l’information. Cela engendre le danger de la simplification, de la falsification de la Vérité révélée, et même de l’adapter aux nécessités d’une philosophie individuelle de la vie ou de l’idéologie, acceptées à priori. Déjà, l’Apôtre saint Pierre s’opposait aux tentatives de ce genre, en écrivant: «Avant tout sachez-le: aucune prophétie d’écriture n’est objet d’explication personnelle» (2 P 1, 20). «La charge d’interpréter de façon authentique la Parole de Dieu [...] a été confiée au seul magistère vivant de l’Église dont l’autorité s’exerce au nom de Jésus-Christ» (Dei Verbum, n. 10).


– LE PEUPLE JUIF ET SES SAINTES ÉCRITURES DANS LA BIBLE CHRÉTIENNE (Commission Biblique Pontificale, 2001)

I A, 5 : A une argumentation basée sur les Écritures du peuple juif, le Nouveau Testament reconnaît une valeur décisive. Dans le IVe évangile, Jésus déclare à ce propos que « l’Écriture ne peut être abolie » (Jn 10, 35). Sa valeur vient de ce qu’elle est « parole de Dieu » (ibid.). Cette conviction se manifeste continuellement. Deux textes sont particulièrement significatifs à ce sujet, car ils parlent d’inspiration divine. Dans la 2e Lettre à Timothée, après une mention des « Saintes Lettres » (2 Tm 3, 15), on trouve cette affirmation: « Toute Écriture est inspirée de Dieu (theopneustos) et utile pour enseigner, réfuter, redresser, former à la justice, afin que l’homme de Dieu soit accompli, bien équipé pour toute œuvre bonne » (2 Tm 3, 16-17). Parlant plus précisément des oracles prophétiques contenues dans l’Ancien Testament, la 2e Lettre de Pierre déclare: « Avant tout, sachez-le: aucune prophétie d’Écriture n’est objet d’interprétation individuelle, car ce n’est pas d’une volonté humaine qu’est jamais venue une prophétie, mais c’est poussés par l’Esprit Saint que des hommes ont parlé de la part de Dieu » (2 P 1, 20-21). Ces deux textes ne se contentent pas d’affirmer l’autorité des Écritures du peuple juif; ils indiquent dans l’inspiration divine le fondement de cette autorité.

 

– DISCOURS DU PAPE BENOÎT XVI AUX PARTICIPANTS AU CONGRÈS INTERNATIONAL POUR LE 40e ANNIVERSAIRE DE LA CONSTITUTION DOGMATIQUE SUR LA RÉVÉLATION DIVINE DEI VERBUM Vendredi 16 septembre 2005

Église et Parole de Dieu sont liées entre elles de façon indissoluble. L’Église vit de la Parole de Dieu et la Parole de Dieu retentit dans l’Église, dans son enseignement et dans toute sa vie (cf. DV, n. 8). C’est pourquoi, l’Apôtre Pierre nous rappelle qu’ « aucune prophétie d’Écriture n’est objet d’explication personnelle; ce n’est pas d’une volonté humaine qu’est jamais venue une prophétie, c’est poussés par l’Esprit Saint que des hommes ont parlé de la part de Dieu » (2 P 1, 20).

 

– Première prédication de carême du P. Raniero Cantalamessa, prononcée en présence du pape et de la Curie romaine, le 22 février 2008 :

Nous commençons cette prédication le jour où l’Église célèbre la fête de la Chaire de saint Pierre et ceci n’est pas sans rapport avec notre thème. Cette fête nous donne tout d’abord l’occasion de rendre hommage par notre affection et notre dévotion, à celui qui siège aujourd’hui sur la chaire de Pierre, le Saint-Père Benoît XVI. Elle nous rappelle par ailleurs ce que l’apôtre Pierre lui-même écrit dans sa deuxième Lettre, soit qu’« aucune prophétie d’Écriture n’est objet d’explication personnelle » (2 P 1, 20) et que par conséquent toute interprétation de la parole de Dieu doit être conforme à la tradition vivante de l’Église, dont l’interprétation authentique est confiée au magistère apostolique et, en particulier, au magistère pétrinien. 

 

– XIIe ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAIRE DU SYNODE DES ÉVÊQUES 5-26 OCTOBRE 2008. Intervention de S. Exc. Mgr Laurent MONSENGWO PASINYA, Archevêque de Kinshasa, Président de la Conférence Épiscopale (RÉPUBLIQUE DÉMOCRATIQUE DU CONGO) :

« [...] C’est dire qu’il y a des normes d’interprétation des Écritures, dont Pierre et les apôtres se portent garants (cf. 2 P 1, 16-19). Le même Pierre affirme qu’ « aucune prophétie d’Écriture n’est objet d’explication personnelle »...


Exhortation apostolique post-synodale Verbum Domini, du Pape Benoît XVI, 29 (30 septembre 2010).

[…] il convient que les exégètes, les théologiens et tout le Peuple de Dieu considèrent [l’Écriture] pour ce qu’elle est réellement, la Parole de Dieu qui se communique à nous à travers une parole humaine (cf. 1 Th 2, 13). Ceci est une donnée constante contenue implicitement dans la Bible même : « aucune prophétie de l’Écriture ne vient d’une intuition personnelle. En effet, ce n’est jamais la volonté d’un homme qui a porté une prophétie : c’est portés par l’Esprit Saint que des hommes ont parlé de la part de Dieu » (2 P 1, 20-21) [6]. Du reste, c’est le propre de la foi de l’Église de reconnaître dans la Bible la Parole de Dieu ; comme le dit admirablement saint Augustin, « je ne croirais pas en l’Évangile si l’autorité de l’Église ne m’y entraînait pas » [7]. C’est l’Esprit Saint qui anime la vie de l’Église et qui la rend capable d’interpréter authentiquement les Écritures. La Bible est le Livre de l’Église et, de son immanence dans la vie ecclésiale, jaillit aussi sa véritable herméneutique.


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ANNEXE II - LES TRADUCTIONS

(Relevé dû à Sr Maggy Kraentzel)

Vulgate

hoc primum intellegentes quod omnis prophetia scripturae propria interpretatione non fit.

Maredsous

Avant tout, sachez qu’aucun oracle de l’Écriture n’est affaire d’interprétation personnelle.

Note (plus exacte que la traduction !) : « La prophétie n’exprime pas la pensée individuelle de l’écrivain sacré, mais bien la pensée du Saint-Esprit. »

La Colombe

Avant tout, sachez qu’aucune prophétie de l’Écriture ne peut être l’objet d’interprétation particulière…

Bible de Jérusalem : 

 Avant tout, sachez-le : aucune prophétie d’Écriture n’est objet d’explication personnelle ;

TOB

Avant tout, sachez-le bien: aucune prophétie de l’Écriture n’est affaire d’interprétation privée…

BBE

Being conscious in the first place that no man by himself may give a special sense to the words of the prophets. Basic English.

Darby

…knowing this first, that the scope of no prophecy of scripture is had from its own particular interpretation,  Darby (sens incertain)

ESV

Knowing this first of all, that no prophecy of Scripture comes from someone’s own interpretation.  English standard 2001

GNV

So that yee first knowe this, that no prophecie of the Scripture is of any private interpretation

KJV

Knowing this first, that no prophecy of the scripture is of any private interpretation.

NAB

Know this first of all, that there is no prophecy of scripture that is a matter of personal interpretation,

Bible en français courant

Avant tout, sachez bien ceci: personne ne peut interpréter de lui-même une prophétie de l’Écriture. 

EIN

Bedenkt dabei vor allem dies: Keine Weissagung der Schrift darf eigenmächtig ausgelegt werden; … qu’aucune prophétie de l’Ecriture ne peut être expliquée de sa propre autorité

Luther non revue 1545

Und das sollt ihr für das erste wissen, daß keine Weissagung in der Schrift geschieht aus eigener Auslegung; qu’aucune prophétie ne vient d’une explication propre



[1] Jean Stern, Bible et tradition chez Newman. Aux origines de la théorie du développement, Aubier-Montaigne, Paris, 1969, p. 168.

[2] touto prôton ginôskontes hoti pasa prophèteia graphès idias epiluseôs ou ginetai : ou gar thelèmati anthrôpou ènechtthè propheteia pote alla hupo pneumatos hagiou pheromenoi elalèsan apo theou anthrôpoi

[3] Jean Stern, Bible et tradition chez Newman, Op. cit., p. 168.

[4] « Quapropter securus judicat orbis terrarum bonos non esse qui se dividunt ab orbe terrarum, in quacumque parte orbis terrarum ». (C’est pourquoi l’univers juge en toute sûreté que ceux qui se séparent de l’univers, en quelque partie que ce soit de l’univers, ne sont pas bons). Augustin, Contra Epist. Parmen. III, 4, PL (Migne) 43, 101 ; CSEL 51, 131. Cité par Jean Stern, Ibid., p. 160.

[5] Jean Stern, Bible et tradition chez Newman, Op. cit., p. 155-156.

[6] On remarquera, que dans ce texte, la traduction est fidèle au sens littéral de l’original grec. Toutefois, les directives sont les mêmes que dans les autres textes ecclésiaux : sans émettre d’interdiction formelle, aucune interprétation de l’Écriture, autre que celle de l’Église, n’est possible ni permise.

[7] Augustinus, Contra epistulam Manichaei quam vocant fundamenti, V, 6 : PL [Patrologia Latina] 42, 176.

tou/to prw/ton ginw,skontej o[ti pa/sa profhtei,a grafh/j ivdi,aj evpilu,sewj ouv gi,netai\ ouv ga.r qelh,mati avnqrw,pou hvne,cqh profhtei,a pote, avlla. u`po. pneu,matoj a`gi,ou fero,menoi evla,lhsan avpo. qeou/ a;nqrwpoi

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