Bible des Septante: La Septante. Quelle autorité ? Par Pierre Le Bon

 

Article repris du site biblique.fr

19 décembre 2009

— Les utilisateurs de biblique.fr rencontrent souvent la mention de la Bible grecque des Septante (parfois notée "LXX"), et une brève note indique généralement de quoi il s’agit. Le texte qui suit présente en détails l’origine de ce monument littéraire dont les auteurs ont fait œuvre de pionniers en matière de traduction. Cet article nous a été envoyé par Pierre Le Bon, professeur honoraire à l’Université de Nantes, qui nous confie ici le texte d’une conférence sur l’autorité de la Septante.

— Notons l’importance du mot autorité, exousia en grec, un mot que l’on retrouve par exemple en Matthieu 21, 23 quand les autorités religieuses de Jérusalem demandent à Jésus : «Par quelle autorité fais-tu cela ?». L’autorité, c’est ici la qualification et/ou de la capacité à enseigner et intervenir dans le Temple (voir Mt 21,12-17). C’est là le type d’autorité revendiqué pour la Bible grecque des Septante dans les registres du culte et de l’enseignement plus que de l’obéissance. Souvent opposé à potestas et à imperium, le mot latin auctoritas est un terme utilisé en droit romain qui signifie aussi le crédit, la considération, le poids ou la créance qu’inspirent un homme, une institution ou un écrit.

— Qu’est-ce donc que l’autorité de la Septante ? C’est évoquer une relation entre cette traduction et son lecteur. L’autorité de la Septante, c’est la qualité qui caractérise ses auteurs : auctor-auctores. Dire qu’elle fait autorité, c’est affirmer qu’elle est source de quelque chose de neuf, de fondateur, de canonique pour ses lecteurs. L’autorité de la Septante ne pourra exister, durer et s’imposer que parce que ses lecteurs lui reconnaissent cette qualité. Or, la Septante est née d’un conflit entre deux langues, deux cultures, deux villes: Alexandrie et Jérusalem. Notons le titre en latin et en grec : “Interpretatio Septuaginta Virorum” et “kata tous ebdomêkonta”. Il y eut donc conflit entre Juifs favorables à l’hellénisation (Alexandrie) et ceux qui s’y opposaient (Jérusalem). Au cours de ce conflit à l’intérieur du Judaïsme certains adoptèrent langue et culture grecques, alors que d’autres y résistaient. Donc, n’était-il pas sacrilège, impie de traduire le texte hébreu dont chaque mot, chaque lettre sont sacrés ? Vouloir traduire ce texte était donc une idée révolutionnaire. Car il ne s’agissait de rien moins que de donner à la traduction grecque, la même vénération, la même légitimité, la même autorité que celle de l’original.

 

Trois volets dans cet article :

 

— 1. Le volet politique, 2. Le volet religieux, 3. L’outil linguistique.

 

1. Le volet politique

— Les partisans du grec vont d’abord placer la traduction sous l’autorité politique du roi Ptolémée Philadelphe. Comment ? En créant un récit légendaire (mythos) = une fiction littéraire, un mythe, une légende, un récit fabuleux qui exalte, magnifie et valorise. L’autorisation de traduire est présentée comme une requête, sous la forme d’une légende : Aristée, un courtisan païen, demande au roi que la Torah soit traduite en grec afin qu’il puisse l’inclure dans sa célèbre bibliothèque. Il s’agit d’officialiser une traduction sous le sceau de l’autorité royale. Démétrios de Phalère, responsable de la bibliothèque, veut établir un texte digne de l’État et du Roi.

— Le 2ème acte vise à asseoir cette autorité en faisant accepter la traduction par les dirigeants juifs. Cette acceptation est assortie d’une exigence et d’un interdit : Ils demandent au roi un exemplaire qu’ils reconnaissent officiellement tout en interdisant toute révision future (cet interdit ne sera pas respecté) : “Malédiction contre quiconque retoucherait la lettre du texte soit en l’allongeant soit en y retranchant, soit en l’altérant si peu que ce fut.”

— Enfin, le dernier acte d’autorité politique est marqué par un double procédé littéraire symbolique fort, typique de la culture grecque, qui sert à insister sur la vraisemblance de la scène : la décision s’achève sur un banquet suivi d’une discussion philosophique (symposion), remémoré par une fête (panêgyris) dans l’île de Pharos, chaque année.

— Pourquoi cette démarche ? Parce que les Juifs d’Alexandrie considèrent que la Torah doit être traduite en grec pour le bien de la communauté. Donc ils placent la traduction sous les auspices, la protection et l’autorité d’un roi qu’ils admirent. Ptolémée Philadelphe est donc dépeint comme bienveillant en manifestant son admiration pour la religion et la culture juives, Jérusalem, le Grand Prêtre, le Temple et ses cérémonies. Mais il s’agit aussi de renforcer l’intégration des Juifs dans la culture grecque et dans la société des Ptolémée qui sont de bons dirigeants. La Septante va donc se présenter comme une démonstration de sagesse et de loyauté à leur égard tout en exaltant leur fierté.

 

2. Volet religieux

— Il est d’une importance cruciale. Il s’exprime par la création d’une seconde légende, religieuse, celle-là. Son but ? Affermir, consolider l’autorité de la Septante en la fondant sur une tradition religieuse ancienne, vénérable et puissante. Selon Philon, les traducteurs sont 70 ou 72. Ils achèvent leur travail séparément en 72 jours pour aboutir exactement au même texte. Quel est le mécanisme de cette légende ?

— La Torah nous dit que 70 Anciens accompagnèrent Moïse au Sinaï et virent Dieu (Exode 24, 1 et 9-11). De plus, 70 Anciens reçurent une partie de l’Esprit qui était en Moïse (Nombres 11, 10-25) : “L’Eternel dit à Moïse : «rassemble-moi soixante-dix des Anciens d’Israël, tu les amèneras à la tente de la rencontre, j’y descendrai et je te parlerai, je prélèverai un peu de l’Esprit qui est en toi pour le mettre en eux»”. Ainsi donc, en fixant à 70 - chiffre symbolique de la plénitude - le nombre des traducteurs, la légende les investit de l’autorité attribuée aux Anciens en faisant d’eux les continuateurs de l’œuvre de Moïse dont ils partagent, du même coup, l’autorité. Cette traduction devait donc devenir une nouvelle Bible, la Bible des Juifs d’Alexandrie de culture grecque. Elle était née d’un miracle, un miracle d’inspiration qui intronisait cette traduction dans la continuité. C’était l’Esprit Saint qui était à l’œuvre chez les Anciens d’Israël, comme chez les prophètes et chez les traducteurs.

Pourtant, en dehors de l’aspect politique, puis de l’aspect religieux qui présidèrent à sa naissance, la Septante pouvait-elle, en plus, fonder son autorité sur la qualité de sa traduction par rapport à l’original hébreu ? Tel va être le 3ème volet de cet article, le volet ou l’outil linguistique.

 

3. Volet linguistique

— Philon, exégète et philosophe juif vivant au 1er siècle av. J.C., embellit encore la légende et présente la Torah comme un trésor que le monde grec désirait ardemment partager. Il en déduit que les deux versions, en hébreu et en grec, doivent être considérées comme égales, comme deux sœurs.

— Il insiste sur l’aspect merveilleux, miraculeux de l’accord parfait entre les traducteurs. Selon Philon, la Septante n’est ni le résultat de leur talent, ni de leur travail, en comparant les textes et en utilisant certaines méthodes rabbiniques d’interprétation. Le texte grec est pour lui un miracle prophétique, il est d’inspiration divine car il leur a été soufflé par Dieu. Deux mots grecs : upoboleus = un souffleur dans un théâtre, et le verbe upoballô = suggérer, indiquer, dicter, souffler à quelqu’un ce qu’il doit dire. C’est Dieu lui-même qui a soufflé aux traducteurs leur traduction.

— Peut-être devrions-nous nous arrêter quelques instants sur les mots grecs signifiant “traduire”.

  • ermêneuô = interpréter, traduire, exprimer sa pensée, traduire dans le sens d’interpréter. D’où : ermêneus ou ermêneutês = celui qui interprète, explique, fait comprendre donc traduit.
  • Ermêneia = l’expression ou l’interprétation d’une pensée, d’où l’éclaircissement, l’explication, la traduction mais dans le sens d’une explication.
  • Metagraphê = un emprunt, d’où une copie, et le verbe metagraphô = écrire d’une autre manière, d’où changer le texte d’un écrit, transcrire, interpréter.
  • Sêmainô = faire savoir, faire comprendre, expliquer, révéler, signifier, donc traduire.
  • Metanoeô = penser après, c’est-à-dire réfléchir ensuite : l’idée est de revenir sur un texte après coup.
  • Enfin metaphragzô = traduire mot à mot, transposer d’une langue dans une autre, réfléchir ensuite, délibérer, examiner avec mûre réflexion.

— Il existe donc un large éventail entre la traduction mot à mot, mécanique, littérale, et l’interprétation libre d’un texte. Mais l’insistance est très forte sur la finalité de la traduction : instruire la communauté en intégrant des éléments pédagogiques et liturgiques : païdeuô = éduquer, former, instruire ; païdeia = l’Éducation.

— Il en résulte que si nous examinons maintenant de près le texte grec, nous allons découvrir des inégalités, des différences considérables dans cet éventail. Ainsi, la traduction de la Genèse apporte de nombreuses solutions intéressantes, exégétiques et linguistiques, à des difficultés et des défis du texte hébreu. Les traducteurs se sont efforcés de créer quelque chose pour lequel il n’existait pas de précédent. Le grec est élégant, idiomatique et parfois influencé par des expressions et une syntaxe hébraïques. Pourtant, dès le 2ème verset, le traducteur introduit un terme étranger au texte hébreu : aoratos = invisible.

— Par contre, le traducteur de l’Exode est souvent audacieux. Peut-être a-t-il choisi de s’écarter du texte pour des raisons d’interprétation. Dans le Lévitique, le traducteur est novateur et n’hésite pas à créer de nouvelles expressions. Celui du Livre des Nombres est parfois précis et littéral, mais à d’autres moments il se livre à une traduction libre, suivant des conventions rabbiniques établies. Pourtant son choix reste souvent dicté par le mot à traduire. La version de la Septante du Livre des Rois est l’une des traductions qui diffère le plus du texte hébreu massorétique, car elle compte 31 versets de plus, 63, que le texte hébreu.

— Le traducteur du Deutéronome est obsédé par l’observance exacte de la loi. Il ajoute donc des éléments nouveaux qui ne figurent pas dans l’original, comme l’initiation aux mystères grecs, à la liste des pratiques interdites aux Juifs. Sa traduction est plutôt littérale, mais élégante, bien que sa langue soit moins raffinée et moins novatrice que celle de la Genèse ou de l’Exode. Celle des Psaumes est une traduction moins ritualiste qu’on ne le pense. Elle contient des interprétations et des procédés stylistiques et poétiques qui révèlent une approche du texte plus élaborée que mécanique. Le verbe espérer : elpidzô et l’espérance : elpis servent à rendre 28 termes, en hébreu la racine principale étant QWH = attendre, dans le sens d’espérer.

— Le traducteur des Proverbes propose une traduction libre et pleine de paraphrases, utilisant des formes poétiques. Sa théologie est, à la fois, traditionnelle et conservatrice. Parfois, dans un cas comme le Livre de Job, le même traducteur abrège, condense le texte hébreu pour le rendre plus acceptable à des lecteurs cultivés, en essayant d’atténuer certaines des invectives de Job. C’était, de toute évidence, un traducteur cultivé qui essaie de résoudre les difficultés de l’hébreu en proposant une traduction grecque libre, élégante qui améliore, de son point de vue, le texte original. De même, on peut qualifier la traduction d’Esaïe d’interprétation, car le traducteur prend des libertés considérables avec l’original. Une traduction - et celle de la Septante ne fait pas exception - condense ou dilue, tente d’améliorer l’original, s’écarte de lui ou le trahit, ou le déforme, faisant du résultat un “contresens permanent” (J. Coste). Que reste-il de l’autorité ?

— En guise de conclusion, quel est l’impact, l’autorité, la créance de la Septante ? Que reste-t-il de l’autorité canonique de la Septante inspirée par l’Esprit Saint ? A-t-elle résolu le conflit évoqué au départ ? La réponse est non. Pourtant, d’un point de vue à la fois linguistique et culturel, on peut la considérer comme un exploit remarquable du judaïsme hellénisant, et cela malgré certaines faiblesses. Flavius Josèphe a beau souligner l’autorité et le caractère sacré de la Septante, cette autorité ne cessera d’aller en s’affaiblissant. Un courant favorable à l’hébreu continuera à se renforcer après les deux catastrophes de 70 de notre ère (le sac de Jérusalem et la destruction du Temple), et de 135 av. [lire : après] J.C. (la fin de la dernière résistance juive) - les deux rébellions des Juifs contre Rome, puis la rupture entre Juifs et Chrétiens. A l’époque des Pères de l’Église, le Rabbinat palestinien imposa le retour à l’hébreu et le rejet de toute version grecque, considérée comme la langue des ennemis.

— Par opposition, Saint Irénée maintient que la Septante était la véritable parole de Dieu, allant jusqu’à affirmer sa supériorité sur le texte hébreu et son autorité parce qu’elle était d’origine divine. Un habile traducteur, nommé Aquila, ira même jusqu’à retraduire le texte hébreu afin de discréditer la Septante, et sa traduction, très littérale, montre son infini respect pour le texte.

— Qu’en est-il aujourd’hui de l’autorité de la Septante ? Elle demeure, le texte de l’Église Orthodoxe actuelle, un exploit, une création, bien que l’ambiguïté demeure et que les exégètes restent divisés. Quel était le but premier de cette traduction ? - Rendre accessible à ses premiers lecteurs un texte hébreu qu’ils ne comprenaient plus, ou moins ? - Remplacer totalement l’original en faisant de la Septante un ouvrage canonique, normatif, influent ? Ou voulaient-ils seulement préserver l’autorité et le prestige de l’hébreu à travers la traduction grecque ? En tout état de cause, la Septante fut détrônée par la Vulgate de Saint Jérôme faite à partir du texte hébreu - “Veritas Hebraïca” [lire : « hebraica » (= "la vérité dans l’hébreu") [Lire : « la vérité hébraïque »]. Mais elle demeure un tour de force qui ouvre des horizons sur le judaïsme ancien dont révèle [lire : « témoigne »] la diversité des traditions. Elle provoque chez le lecteur surprise et admiration, invitant à la poursuite de ses recherches.

 


© Pierre Le Bon

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Date de dernière mise à jour : 25/08/2014