Préface du Cardinal Albert Decourtray à la réédition (1985) du 'Contre les Hérésies' d'Irénée de Lyon

 

Irénée de Lyon, Contre les hérésies. Dénonciation et réfutation de la prétendue gnose au nom menteur. Traduction française par Adelin Rousseau, Moine de l’Abbaye d’Orval. Préface du cardinal A. Decourtray, 3e Edition, Cerf, 1991.

 

[Préface signée Cardinal Albert Decourtray, Pâques 1985, P. 3-6 de l’ouvrage. Je remercie Sr Maggy Kraentzel de l’avoir encodée avec son habituel dévouement. (Menahem Macina).]


Qui eût cru que le tirage, à quatre mille exemplaires, d’un volume de plus de sept cents pages contenant l’enseignement d’un évêque du deuxième siècle allait être épuisé en moins d’un an ?

L’exceptionnelle qualité de la traduction de Dom Adelin Rousseau, fruit d’une vingtaine d’années de travail, l’élégance et la clarté de la présentation réalisée par les Editions du Cerf, le tour de force du prix de vente y sont sans doute pour beaucoup. Et la gratitude des amis de la collection « Sources Chrétiennes » où sont d’abord parus, de 1965 à 1982, les dix volumes savants qui ont permis l’édition actuelle, « revue et rendue définitive », est bien grande envers les artisans d’une pareille réussite.

La culture et la fierté des lyonnais, joyeusement surpris de redécouvrir ou de… découvrir qu’Irénée, successeur de l’évêque Pothin, fondateur de leur Église vers l’an 150 et martyr de la persécution de 177 dont ils avaient célébré avec éclat le dix-huitième centenaire, avait composé l’une des œuvres les plus importantes de l’Antiquité chrétienne, expliquent aussi pourquoi les librairies de la capitale des Gaules totalisent à elles seules un cinquième des ventes !

Une publicité judicieuse quoique discrète n’est évidemment pas étrangère à ce succès inattendu. Et les journées internationales de réflexions et d’échanges appelées « Irénéades », organisées en mai 1984 par la Faculté de théologie de Lyon et l’Institut des Sources chrétiennes, dont les Actes vont bientôt paraître, ont donné le goût de lire ce monumental ouvrage.

Toutes ces raisons sont à prendre en compte. Et pourtant que pèsent-elles en comparaison des facteurs d’échec pour une entreprise de ce genre ?

Le volume demeure bien épais pour un large public. Innombrables sont les allusions à des débats que le non-spécialiste trouve étranges, sibyllins, fastidieux. Le ton est souvent polémique voire pamphlétaire. Dès l’Antiquité on s’est d’ailleurs accoutumé à remplacer le titre : « Dénonciation et réfutation de la gnose au nom menteur », par celui-ci, qui sonne bien mal à une oreille moderne : « Contre les hérésies ».

Non, décidément, un livre de ce genre n’est pas très commercial. À son succès de librairie, il faut chercher de plus profondes raisons que sa belle allure. Que l’on me permette de livrer ici en quelques mots mon explication personnelle.

En bref, en trop bref, je suis persuadé - comme je me suis risqué à l’écrire dans une lettre pastorale adressée en 1982 à l’Église de Lyon, peu après qu’elle m’eut accueilli comme son nouvel évêque, et comme je l’ai développé dans plusieurs conférences, qu’en luttant contre le gnosticisme, le deuxième évêque de Lyon a combattu, il y a exactement dix-huit siècles, la déviance la plus redoutable que rencontre aujourd’hui la foi chrétienne, du moins en Occident.

Dès l’époque apostolique nous voyons poindre l’erreur. Cependant, au temps de Paul et de Jean, le « gnosticisme » n’a pas encore pris la forme d’une doctrine bien repérable que l’on puisse attribuer à des personnages précis. Il s’agit plutôt d’une mentalité plus ou moins diffuse, s’exprimant dans des formules souvent « fumeuses », qui tendent à méconnaître, à minimiser, à nier tout ce qui, dans le message évangélique, prétend attribuer une valeur salvifique à la réalité historique, elle-même indéniable bien sûr, de Jésus de Nazareth. Un être de chair ne peut être le Sauveur éternel ! Une crucifixion ne peut être la source d’une vie nouvelle. La résurrection ne peut pas avoir de contenu réel ni d’ailleurs d’intérêt ! Un être que l’on peut voir, entendre, toucher ne peut pas être Verbe de vie, Fils de Dieu (Cf. 1 Jn 1, 1 ss.). Dire que du pain et du vin sont la chair et le sang du Seigneur, du Fils unique, est aberrant et inutile ! On peut à la rigueur laisser croire de telles stupidités aux « ignorants », aux esprits « faibles » et mal dégrossis, aux « imparfaits », mais les croyants « éclairés », capables de « connaissance » (Gnose), les « intelligents », les « parfaits » comprennent tout autrement la révélation. La Vérité éternelle, la Sagesse éternelle se sont dévoilées pour nous en se servant provisoirement d’un être intermédiaire, ayant les apparences d‘un homme, en se manifestant à travers la vie et les enseignements de cet homme. Qu’on ne s’attarde donc pas à sa réalité historique ou aux autres données concrètes de son message ! C’est en dépassant cet attachement que l’on accède à la vraie connaissance libérée de tout ce qui choque la raison humaine, contredit « la sagesse des sages et l’intelligence des intelligents » (1 Cor. 1, 19) s’oppose aux « philosophies » ambiantes (cf. Col. 2, 8). Laissons la foi infantile et primitive, à l’ensemble des croyants incapables de dépasser la confession élémentaire de la foi, le premier Credo! Cultivons plutôt la « connaissance », la « connaissance raffinée » (épignose) entre « initiés » pour qui la manifestation de Dieu dans la chair et la Résurrection du crucifié ne sont que des manières de dire et de penser, les chemins vers une contemplation intemporelle et non le signe par excellence de la Gloire de Dieu !

Or qui peut nier qu’aujourd’hui comme au temps d’Irénée, quoique sous des formules différentes, s’insinue un peu partout, une sorte de « fausse gnose » où la foi au Verbe incarné et au Christ ressuscité d’entre les morts se dilue trop souvent dans une adhésion à des idées et à des valeurs auxquelles il lui arrive de réduire son contenu ? La similitude d’expression entre les gnostiques du IIe siècle et ceux du XXe est parfois surprenante !

Le grand Docteur de l’Église de Lyon, dont il est permis de souhaiter qu’il devienne un jour Docteur de l’Église universelle, a lutté sans relâche et sans concession, contre cette « gnose au nom menteur ». Et c’est de là, me semble-t-il, que vient son actualité.

Il importe toutefois de distinguer deux formes dans son combat. L’une, plutôt négative, est une polémique intellectuelle et verbale visant des adversaires qu’elle n’hésite pas à vouer aux gémonies! Elle a forcément vieilli. Mais l’autre, qui s’efforce de remplacer ce qui est critiqué, n’a pas une ride. Elle montre en effet au croyant, dans sa permanente nouveauté, dans son éternelle jeunesse, la véritable gnose, c’est-à-dire la véritable connaissance, fidèle à la Tradition reçue des Apôtres de Jésus… Mieux que personne, Irénée fait briller la splendeur, la Gloire éblouissante, et il inventorie les richesses inépuisables du Salut que Dieu donne aux croyants dans l’Esprit par son Verbe fait chair, crucifié et ressuscité. Il décrit les merveilles de la pédagogie divine depuis les origines de l’humanité jusqu’à la Venue du Vainqueur de la mort et du péché dans la Gloire du Royaume. Il livre le secret de la fécondité permanente de « la mère Église ». Ce secret n’est autre que la communication du Saint-Esprit et de l’Evangile de vie à la communauté des disciples du Christ, laquelle a pour critère de son authenticité la communion avec les églises apostoliques et « nécessairement », à cause de son origine plus excellente, avec celle « très grande, très ancienne et connue de tous, que les deux glorieux apôtres Pierre et Paul, fondèrent et établirent à Rome ».

Si j’ajoute qu’Irénée, disciple de Polycarpe qui fut lui-même familier de Jean, est le premier des Pères d’Orient et d’Occident à nous présenter la Vierge Marie comme celle qui, par son obéissance est devenue la Nouvelle Eve, avocate de l’ancienne et mère des nouveaux vivants, il me semble avoir tout dit des raisons d’un succès que je souhaite beaucoup plus grand encore pour la seconde édition que pour la première!


Pâques 1985          

Cardinal Albert Decourtray

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