L'établissement du Royaume sur la terre, selon Irénée (Résumé)

Selon ce Père du IIème siècle, après la condamnation et la défaite de l’Antichrist [1],

« le Seigneur viendra du ciel, sur les nuées, dans la gloire de son Père [cf. Mt 16, 27 : Mc 13, 26] et il enverra dans l’étang de feu l’Antichrist avec ses fidèles [cf. Ap 19, 20]; il inaugurera en même temps pour les justes les temps du royaume, c’est-à-dire le repos du septième jour, qui fut sanctifié [cf. Gn 2, 2-3], et il donnera à Abraham l’héritage promis ; c’est là le royaume en lequel, selon la parole du Seigneur, "beaucoup viendront du levant et du couchant pour prendre place à table avec Abraham, Isaac et Jacob" [Mt 8, 11] ».

Pour Irénée, c’est dans ce monde-ci - même s’il est « rénové » - que s’exercera la royauté messianique du Christ avec Ses élus ressuscités [2] :

« Ainsi donc, certains se laissent induire en erreur par les discours hérétiques, au point de méconnaître les "économies" de Dieu et le mystère de la résurrection des justes [cf. Lc 14, 14] et du royaume qui sera le prélude de l’incorruptibilité, royaume par lequel ceux qui en auront été jugés dignes s’accoutumeront peu à peu à saisir Dieu. Aussi est-il nécessaire de déclarer à ce sujet que les justes doivent d’abord, dans ce monde rénové, après être ressuscités à la suite de l’apparition du Seigneur, recevoir l’héritage promis par Dieu aux Pères et y régner ; ensuite seulement aura lieu le jugement de tous les hommes. Il est juste, en effet, que, dans ce monde même où ils ont peiné et où ils ont été éprouvés de toutes manières par la patience, ils recueillent le fruit de cette patience; que, dans le monde où ils ont été mis à mort à cause de leur amour pour Dieu, ils retrouvent la vie; que, dans le monde où ils ont enduré la servitude, ils règnent. Car Dieu est riche en tous biens, et tout lui appartient. Il convient donc que le monde lui-même, restauré en son état premier, soit, sans aucun obstacle, au service des justes. C'est ce que l'Apôtre fait connaître dans son épître aux Romains, lorsqu'il dit: "La création attend avec un ardent désir la révélation des fils de Dieu: car elle a été assujettie à la vanité, non de son gré, mais à cause de celui qui l'y a assujettie, avec l'espérance qu'elle aussi serait un jour libérée de l'esclavage de la corruption pour avoir part à la liberté glorieuse des enfants de Dieu." [Rm 8, 19, 21] »

Commentant la phrase de Jésus : « Je ne boirai plus désormais du fruit de cette vigne, jusqu’au jour où j’en boirai du nouveau avec vous dans le royaume de mon Père » (Mt 26, 27-29), Irénée écrit [3] :

« Sans aucun doute, c’est dans l’héritage de la terre qu’il le boira, de cette terre que lui-même renouvellera et rétablira en son état premier pour le service de la gloire des enfants de Dieu, selon ce que dit David : "Il renouvellera la face de la terre" [Ps 104, 30]. En promettant d’y boire du fruit de la vigne avec ses disciples, il a fait connaître deux choses : l’héritage de la terre, en lequel sera bu le fruit nouveau de la vigne avec ses disciples, et la résurrection corporelle de ses disciples. Car la chair qui ressuscitera dans une condition nouvelle est aussi celle-là même qui aura part à la coupe nouvelle. Ce n’est pas, en effet, alors qu’il serait dans un lieu supérieur et supra-céleste avec ses disciples, que le Seigneur peut être conçu comme buvant du fruit de la vigne ; et ce ne sont pas davantage des êtres dépourvus de chair qui pourraient en boire, car la boisson tirée de la vigne a trait à la chair, non à l’esprit. »

Pour Irénée, le royaume messianique a lieu en « ce monde-ci », et non dans le « monde à venir » [4] :

« Il dit encore: "Quiconque aura quitté champs ou maisons, ou parents, ou frères, ou enfants à cause de moi, recevra le centuple en ce monde et héritera de la vie éternelle dans le monde à venir" [Mt 19, 29 ; Lc 18, 29-30]. Quel est donc en effet le centuple que l’on recevra en ce monde, et quels sont les dîners et les soupers qui auront été donnés aux pauvres et qui seront rendus ? Ce sont ceux qui auront lieu au temps du royaume, c’est-à-dire en ce septième jour qui a été sanctifié et en lequel Dieu s’est reposé de toutes les œuvres qu’il avait faites : vrai sabbat des justes, en lequel ceux-ci, sans plus avoir à faire aucun travail pénible, auront devant eux une table préparée par Dieu et regorgeant de tous les mets ».

Dans son tableau eschatologique, Irénée n’omet pas de mentionner le peuple juif et sa restauration sur sa terre [5] :

« Isaïe lui-même annonce clairement qu’une joie de cette sorte aura lieu à la résurrection des justes, lorsqu’il dit : "Les morts ressusciteront, ceux qui sont dans les tombeaux se lèveront et ceux qui sont dans la terre se réjouiront, car la rosée qui vient de toi est pour eux une guérison" [Is 26, 19]. Ezéchiel dit de même : "Voici que je vais ouvrir vos tombeaux, et je vous introduirai dans la terre d’Israël. Et vous saurez que je suis le Seigneur quand j’ouvrirai vos tombeaux, quand je vous ferai sortir des tombeaux, mon peuple. Je mettrai mon Esprit en vous, et vous vivrez, et je vous établirai sur votre terre, et vous saurez que je suis le Seigneur" [Ez 37, 12-14]. Le même Prophète dit encore : "Voici ce que dit le Seigneur : Je rassemblerai Israël d’entre toutes les nations parmi lesquelles ils ont été dispersés, et je me sanctifierai en eux aux yeux des peuples des nations, et ils habiteront sur leur terre, que j’ai donnée à mon serviteur Jacob. Ils y habiteront en sécurité, ils bâtiront des maisons et planteront des vignes, ils habiteront en sécurité, quand j’exercerai un jugement sur tous ceux qui les auront méprisés." [Ez 28, 25-26] ».

D’après Irénée, aux temps messianiques, Jérusalem sera rebâtie [6] :

« Isaïe dit encore au sujet de Jérusalem : "Voici ce que dit le Seigneur : Heureux celui qui a une postérité dans Sion et une parenté dans Jérusalem ! Voici qu’un roi juste régnera, et les princes gouverneront avec droiture" [Is 31, 9 à Is 32, 1]. Et à propos des préparatifs de sa reconstruction, il dit : "Voici que je te prépare pour pierres de l’escarboucle et pour fondements du saphir, je ferai tes créneaux de jaspe, tes portes de cristal et ton enceinte de pierres précieuses. Tous tes fils seront enseignés par le Seigneur, tes enfants seront dans une grande paix, et tu seras édifiée dans la justice." [Is 54, 11-14] ».

Et répondant à l’objection de ceux qui voulaient voir, dans le texte messianique d’Isaïe, une prophétie d’un monde à venir équivalent au ciel, Irénée nous apprend, au passage, que cette reconstruction messianique de Jérusalem aura lieu sur le sol d’Israël [7] :

« Ces événements ne sauraient se situer dans les lieux supra-célestes, "car Dieu, vient de dire le prophète, montrera ta splendeur à toute la terre qui est sous le ciel" [Ba 5, 3] ; mais ils se produiront au temps du royaume, lorsque la terre aura été renouvelée par le Christ et que Jérusalem aura été rebâtie sur le modèle de la Jérusalem d’en haut. »

Contrairement à nombre de théologiens et de fidèles d’aujourd’hui, Irénée n’est pas choqué par la perspective d’une coexistence, dans le Royaume messianique, de ressuscités et de non-ressuscités (« ceux qui ont été laissés », ou « gardés à cet effet », selon sa terminologie), et il refuse qu’on allégorise les textes scripturaires, qui, selon lui, garantissent l’accomplissement réel de ces annonces prophétiques [8] :

« Le même prophète [Isaïe] dit encore : "Voici que je crée Jérusalem pour l’allégresse, et mon peuple pour la joie. Je serai dans l’allégresse au sujet de Jérusalem et dans la joie au sujet de mon peuple. On n’y entendra plus désormais le bruit des lamentations ni le bruit des clameurs ; il n’y aura plus là d’homme frappé d’une mort prématurée, ni de vieillard qui n’accomplisse pas son temps : car le jeune homme aura cent ans, et le pécheur qui mourra aura cent ans et sera maudit. Ils bâtiront des maisons et eux-mêmes les habiteront […] Car les jours de mon peuple seront comme les jours de l’arbre de vie, ils useront les ouvrages de leurs mains." [Is 65, 18-22] […]

Si certains essayent d’entendre de telles prophéties dans un sens allégorique, ils ne parviendront même pas à tomber d’accord entre eux sur tous les points. D’ailleurs, ils seront convaincus d’erreur par les textes eux-mêmes, qui disent : "Lorsque les villes des nations seront dépeuplées, faute d’habitants, ainsi que les maisons, faute d’hommes, et lorsque la terre sera laissée déserte…" [Is 6, 11] […] Il dit encore : "Que l’impie soit enlevé, pour ne point voir la gloire du Seigneur !" [Is 26, 10]. "Et après" que "cela" aura eu lieu, "Dieu, dit-il, éloignera les hommes, et ceux qui auront été laissés se multiplieront sur la terre." [Is 6, 12]. "Ils bâtiront des maisons et eux-mêmes les habiteront" [Is 65, 21] […] Toutes les prophéties de ce genre se rapportent sans conteste à la résurrection des justes qui aura lieu après l’avènement de l’Antichrist et l’anéantissement des nations soumises à son autorité : alors les justes régneront sur la terre […] Et tous ceux que le Seigneur trouvera en leur chair, l’attendant des cieux après avoir enduré la tribulation et avoir échappé aux mains de l’Impie, ce sont ceux dont le prophète a dit : "Et ceux qui auront été laissés se multiplieront sur la terre." [Is 6, 12]. Ces derniers sont aussi tous ceux d’entre les païens que Dieu préparera d’avance pour que, après avoir été laissés, ils se multiplient sur la terre, soient gouvernés par les saints et servent à Jérusalem. »

On trouve des conceptions identiques, chez Justin Martyr (Dialogue, 80, 5 ; 81, 1-4) [9] :

« Pour moi comme tous les chrétiens parfaitement orthodoxes, nous savons qu’il y aura une résurrection de la chair [cf. Ez 37, 7-8 ; 12, 14 ; Is 45, 23, 24], ainsi que mille années dans Jérusalem rebâtie [cf. Is 65, 21], ornée et agrandie [cf. Ez 40, 2 ss.], comme les prophètes Ezéchiel, Isaïe et les autres l’affirment.

Car voici comment Isaïe a parlé de cette période de mille années : [Is 65, v. 17] "Le ciel, en effet, sera nouveau, et la terre nouvelle. On ne se souviendra pas des choses du passé, elles ne reviendront pas en leur cœur ; [v. 18] mais c’est une allégresse et une jubilation qu’en elle on trouvera, autant de choses que je crée ; car voici que je fais de Jérusalem une jubilation, et de mon peuple une allégresse ; [v. 19] et je jubilerai sur Jérusalem et me réjouirai sur mon peuple. Et l’on n’entendra plus en elle la voix du gémissement ni la voix de la plainte. [v. 20] Là plus de nouveau-né aux jours prématurés, ni de vieillard qui n’accomplisse son temps. Car le fils encore jeune aura cent ans, c’est à cent ans encore que le fils pécheur mourra, et qu’il sera maudit. [v. 21] On bâtira des maisons et soi-même on les habitera, on plantera des vignes et l’on en mangera soi-même les produits. [v. 22] On ne bâtira pas pour que d’autres habitent, on ne plantera pas afin que d’autres mangent. Car c’est comme les jours de l’arbre de vie que seront les jours de mon peuple, elles seront abondantes les œuvres de leurs peines. [v. 25) Mes élus ne peineront pas en vain, ils ne procréeront pas pour la malédiction : ils seront une race juste et bénie du Seigneur, et leurs enfants avec eux. [v. 24) Avant qu’ils aient crié, je les exaucerai ; ils parleront encore que je dirai : ‘Qu’y a-t-il ?’ [v. 25] Alors loups et agneaux pâtureront ensemble, et le lion comme un bœuf mangera le fourrage, et le serpent aura comme pain la poussière. Ils ne commettront pas d’injustice, ni ne se souilleront sur la montagne sainte, dit le Seigneur."

Or, ajoutai-je, l’expression qui dit en ce passage : "Car, c’est comme les jours de l’arbre seront les jours de mon peuple" [Is 65, 22] (désigne) nous l’entendons, "les œuvres de leurs peines" : c’est mille années qu’elle indique en mystère. De fait, comme à Adam il avait été dit que "le jour où il mangerait de l’arbre, serait celui de sa mort" [cf. Gn 2, 17, et cf. 2 P 3, 8], nous savons qu’il n’a pas atteint les mille années, et comprenons aussi que la parole "un jour du Seigneur est comme mille ans" [Ps 89, 4] se rapporte à cela.

D’ailleurs, chez nous, un homme du nom de Jean, l’un des apôtres du Christ, a prophétisé, dans l’Apocalypse qui lui fut faite, que ceux qui auront cru à notre Seigneur "passeront mille ans à Jérusalem" [Ap 20, 5-6]; après quoi arrivera la "résurrection" générale, en un mot "éternelle", unanime, de tous les hommes ensemble, ainsi que le "jugement" [cf. He 6, 2]. C’est ce que notre Seigneur a dit lui aussi : Ils ne prendront point de femme ni ne seront donnés en mariage, mais ils seront comme des anges, car ils seront enfants du Dieu de la résurrection" [Lc 20, 35-36]. »



[1] Irénée, Adv. Haer., V, 30, 4 ; Irénée de Lyon, Contre les Hérésies. Dénonciation et réfutation de la gnose au nom menteur, éd. du Cerf, Paris, 1984, p. 659 ss.

[2] Id., Ibid., V, 32, 1 = Contre les Hérésies, op. cit., p. 662-663.

[3] Id., Adv. Haer., V, 33, 1 = Contre les Hérésies, op. cit., p. 665.

[4] Id., Adv. Haer., V, 33, 2 = Contre les Hérésies, op. cit., p. 665-666.

[5] Id., Adv. Haer., V, 34, 1 = Contre les Hérésies, op. cit., p. 668-669.

[6] Id., Adv. Haer., V, 34, 4 = Contre les Hérésies, op. cit., p. 671-672.

[7] Id., Adv. Haer., V, 35, 2 = Contre les Hérésies, op. cit., p. 674.

[8] Id., Adv. Haer., V, 34, 4 = Contre les Hérésies, op. cit., p. 672 ; Id. Ibid., V, 35, 1 = Contre les Hérésies, op. cit., p. 672-673.

[9] Contemporain d'Irénée et de peu son aîné, cet ancien philosophe païen est né à Flavia Neapolis (actuelle Naplouse en Cisjordanie) vers le début du IIe siècle et est mort (exécuté) à Rome vers 165. Il est cité ici d'après Justin Martyr. Dialogue avec Tryphon, édition critique, traduction, commentaire de Philippe Bobichon, Academic Press, Fribourg, 2003, collection Paradosis, Études de littérature et de théologie anciennes, 47/1, Fribourg, 2003, Vol. I, p. 407-411.

Commentaires (2)

tsofim

J'ai apprécié la réaction d'Olivier. Plaise à Dieu que d'autres lui emboîtent le pas, non pour nous décerner des compliments, mais pour susciter des disciples de la doctrine irénéenne.
Les volumes individuels publiés en édition scientifique dans la collection Sources Chrétiennes, sont chers. Heureusement, il existe une traduction française en 1 volume compact, au prix accessible de "30 euros:
"Contre les hérésies. Dénonciation et réfutation de la gnose au nom menteur. Par Irénée de Lyon". Traduction française par Adelin Rousseau, moine de l'abbaye d'Orval – Préface du cardinal A. Decourtray – Cet ouvrage est publié avec le concours du Centre national des Lettres. Paru en : Septembre 1984 [rééd. 2001 ... 2011].
A commander sur le site du Cerf: http://www.editionsducerf.fr/html/fiche/fichelivre.asp?n_liv_cerf=2369

Peel Olivier
  • 2. Peel Olivier | 04/04/2014

Quelle fraîcheur mais surtout quelle analyse de la question du Royaume de Dieu sur terre. Nul n'a son pareil. Irénée de Lyon, connaissant parfaitement la tradition et surtout l'héritage de la transmission orale des apôtres, nous offre une analyse percutante du Royaume de Dieu qui sera sur terre. Aucun ouvrage moderne ne peut rivaliser avec une telle approche. J'invite tous ceux qui ont aimé ce texte à se tourner vers le livre d'Irénée de Lyon "Contre les hérésies", le livre V.

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Date de dernière mise à jour : 11/05/2014