Élie, prophète irascible et intraitable, selon la Aggadah

 

Tout à la fin du Traité Sanhédrin, dont l’essentiel du dernier chapitre est tissé de récits (aggadot), que d’aucuns considèrent comme légendaires, concernant les Temps messianiques, nous lisons, avec quelque étonnement, de curieux commentaires, à propos de la sécheresse décrétée par Élie, au temps d’Achab, que l’Écriture relate en ces termes :

Élie le Tishbite, de Tishbé en Galaad, dit à Achab : "L’Éternel est vivant, le Dieu d'Israël devant qui je me tiens, il n'y aura ces  années-ci ni rosée ni pluie si ce n’est à ma parole [1].

Notons d’abord que l’Écriture est muette sur la cause de cette décision du prophète, ce qui n’est pas le cas de la aggadah. Nous en apprenons que c’est sur un coup de colère qu’Élie a fermé le ciel ; sainte colère d’ailleurs, comme nous allons le voir.

Se basant sur le fait que l’épisode qui précède le décret de sécheresse proféré par Élie, est celui de la réédification de Jéricho par Hiel [2], interdite par une malédiction prophétique de Josué [3], et dont le transgresseur dut supporter la tragique conséquence que constitua la perte de ses enfants, la agga­dah, selon un procédé qui lui est coutumier, met en relation la première apparition d’Élie avec ce triste personnage [4].

Elle affirme, en effet, que Dieu commanda à Élie d’aller présenter ses condoléances à ce Hiel, qui était un homme important de l’entourage d’Achab. Élie refusa, au motif que l’homme, irrité par la mort de ses fils, pourrait bien proférer des blasphèmes envers Dieu, ce que le prophète affirmait ne pouvoir supporter. Pourtant, Dieu maintient son ordre en précisant:

S’il m’attaque par ses paroles et si ta colère monte contre lui, tout ce que tu décideras, je l’accomplirai.

On voit donc que Dieu, en se liant par avance à toute décision de son envoyé, prenait un risque d’autant plus grand que le prophète de feu était réputé particulièrement intraitable, voire rancunier, à en croire le témoignage de Rabbi Yossi, relaté dans le Talmud [5] :

Rabbi Yossi a fait, à Sepphoris, la réflexion suivante: « Le père Élie est bien coléreux ! ». Élie, qui avait coutume de lui rendre visite, disparut pendant trois jours. « Pourquoi n’es-tu pas venu ? », lui demanda R. Yossi quand il apparut. « Tu m’as traité de coléreux ». – « Voilà qui prouve bien que tu l’es », répliqua R. Yossi.

Le mot hébreu qapdan, employé par le Talmud, peut aussi se traduire par « strict », voire « intraitable » ; il connote alors l’attitude de celui qui ne laisse rien passer. Et, en effet, la suite des événements, telle que nous la relate la aggadah, confirme le verdict sévère de ce rabbin. On nous explique que Dieu, qui est miséricordieux, a pitié des souffrances qu’occasionne la famine à son peuple et aux nations limitrophes. Toutefois, comme il s’est lié à la décision d’Élie, il tente de l’amener à plus de compréhension, en permettant que se dessèche letorrent de Karith auquel le prophète s’abreuvait.

Voyant qu’Élie reste inflexible, malgré ses propres tribulations consécutives à la sécheresse qu’il a décrétée, Dieu l’envoie alors à Sarepta pour y être nourri par une veuve. On nous explique que le but du Seigneur était d’amener son bouillant et sévère messager à rendre ce qui est appelé « la clef des pluies », à lui confiée. Quelque temps après, le fils de la veuve, sa bienfaitrice, meurt, et Élie supplie Dieu de lui confier, à présent, la clef de la résurrection des morts. D’accord, dit Dieu, mais il te faut me rendre d’abord la clef des pluies. Élie doit s’exécuter ; c’est alors que Dieu exauce sa supplication et que le prophète ressuscite l’enfant de cette femme.

C’est à la lumière de sa propre compassion pour la cruelle douleur de la veuve que le prophète a compris à quel point son zèle amer et son inflexibilité, qui correspondent à la Justice divine, contrariaient l’autre aspect inséparable de l’essence de Dieu: la Miséricorde infinie du Créateur pour ses créatures [6].



[1] Cf. 1 R 17, 1.

[2] 1 R 16, 34.

[3] Jos 6, 26.

[4] Voir la contribution de M.-J. Stiassny à la physionomie d’Élie dans le judaïsme, parue dans Études carmélitaines. Élie et le Prophète, vol. II, p. 202, Paris, 1956. Ce que je cite ci-après des sources aggadiques suit à peu près son exposé des faits. Le résumé des textes, que je donne, repose sur le Talmud de Babylone, traité Sanhédrin, page 113a, et sur plusieurs passages parallèles tirés du Talmud de Jérusalem et de divers Midrashim.

[5] Sanhédrin, 113a.

[6] Ces deux aspects dialectiques de la Justice implacable de Dieu et de sa Miséricorde infinie sont appelés, dans le langage des rabbins: midat hadin et midat harahamim, c’est-à-dire: « mesure du jugement » et « mesure de la miséricorde », et Dieu est représenté comme oscillant souvent de l’une à l’autre, jusqu’à ce que finalement, celle de la miséricorde l’emporte.

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Date de dernière mise à jour : 11/05/2014