«Étranger, qui es-tu ? Étranger, qui suis-je ?», Transcription et commentaire critique de Menahem Macina

 

Deux exposés extraits d’un Cycle de conférences proposé par le département de recherche Société, Liberté et Paix Droit Liberté et Foi, au collège des Bernardins, en partenariat avec l'école de Formation Professionnelle des barreaux de la Cour d'Appel de Paris et l'Ordre des Avocats de Paris. Présidence: Pierre-Olivier Sur, bâtonnier. Avec notamment Jean-Philippe Fabre, théologien ; Julia Kristeva, philosophe et psychanalyste. (Podcast de KTO, sur Youtube).

[Attention, le fait que j'aie usé de ma liberté de critique en reproduisant verbatim les textes critiqués, afin de n'être pas accusé de les citer hors contexte, n'équivaut pas à un blanc-seing permettant à quiconque de reproduire, et encore moins de diffuser le présent matériau. Il se peut que le Collège des Bernardins s'oppose à cette diffusion. Je ne l'ai faite moi-même que parce que le site KTO a publié le podcast, sans mention de Copyright, sur Youtube, qui est un site public.  Par ailleurs, l’internaute pressé pourra lire une version journalistique de mon propos, parue sur le site du Times of Israel, du 29 octobre 2014 [1].]

 

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Le Bâtonnier

 

Après une brève adresse d’introduction de Mgr Jérôme Beau, Maître Pierre-Olivier Sur, Bâtonnier de l’Ordre des avocats de Paris, prend la parole, en ces termes :

 

Merci, Excellence [Mgr Beau]. Mesdames et Messieurs, mes chers Confrères, Quand on pense au mot étranger, on a, je crois, plusieurs étoiles qui s’allument – Quand je dis des étoiles, c’est parce que, en ce qui me concerne, c’est d’abord des mots poétiques. C’est d’abord un mot qui est repris par des chansons. C’est un mot, l’étranger, qui marque certains titres de la plus belle des littératures. Et quand je dis des étoiles, c’est aussi la trace de fusée dans la nuit qu’est un missile. L‘étranger, c’est aussi cela. C’est aussi, et vous l’avez dit, Monseigneur, il y a un instant, la cause des guerres, des déplacements de populations, des difficultés terribles, j’allais dire à nos frontières. Vous avez dit la ‘Méditerranée’, mais dans nos villes.

L’Étranger, c’est tout ça, et l’étranger c’est une étymologie […]. L’étranger a la même étymologie que le mot « extra ». Étranger c’est extra. À nouveau quelque chose qui nous permet, par un jeu de mots qui est une même racine étymologique – de rappeler l’ambivalence à la fois de l’étranger qui apporte, de l’étranger qui permet de s’enrichir, de l’étranger qui permet que nous sommes [sic] ce que nous sommes. Nous sommes tous des étrangers. Mais est-ce hors de la racine latine, de l’exclusion, bien sûr, et de son risque ?

Voilà ce que étranger veut dire lorsque on réfléchit très vite à ce mot. Étrange…

Alors, ce soir, pour nous aider dans cette réflexion, nous avons deux personnes exceptionnelles. Nous avons Julia Kristeva, qui va nous expliquer et essayer de nous faire approcher ce qu’il y a hors de soi et en soi, à travers cette étymologie de l’étranger, à travers toutes les études qu’elle a faites. J’ai retenu deux axes de ses réflexions. Elle a beaucoup travaillé sur Hannah Arendt. Hannah Arendt a beaucoup travaillé sur les camps de la mort.

L’étranger, l’étranger qu’on met dans un camp de la mort [2], et Hannah Arendt a travaillé sur celui qui dirige le camp de la mort. Eichman [3]. Et Hannah Arendt est venue nous montrer qu’Eichman, comme d’autres qui ont dirigé des camps de la mort, sont monstrueux, évidemment, mais sont surtout des gens normaux [4].

Et Julia Kristeva a travaillé sur le pardon, et le pardon, c’est évidemment ce qui, dans l’approche répulsive du risque de l’étranger, nous rassemble.

C’est la limite aussi du pardon, comme s’il y avait un crime qui peut-être est absolument impardonnable : [en s’adressant au jeune prêtre conférencier] Pardon, mon Père !

Ce crime impardonnable serait pour Jankélévitch, le crime des camps de la mort. Il l’a dit, il l’a écrit : « le pardon est mort dans les camps de la mort ». Comme si cette négation de l’étranger consistait [sic] [5], pour Jankélévitch et pour certains, la seule chose qui ne soit pas pardonnable [6].

Mais nous avons autour de la table, un prêtre, Jean-Philippe Fabre, qui va nous dire que le pardon est consubstantiel évidemment à son engagement et au choix de croire. Choisir de croire, c’est aussi le thème d’un des livres de Julia Kristeva. Y-a-t-il un choix, pourquoi un choix de croire ? Ou est-ce dans la nature humaine ? Vous avez donc l’étranger dans la Bible qui vous sera présenté par le Père Jean-Philippe Fabre, et vous avez l’étranger dans l’esprit, dont les contours seront dessinés par Julia Kristeva.

Et moi, je ne peux ne pas [sic] vous dire un mot de l’étranger dans la justice, de l’étranger au Palais de justice [7]. De l’étranger qui est amené alors qu’il n’a commis aucune infraction, dans les cellules d’attente, dans les sous-sols moyenâgeux de notre Palais de Justice de la Cité. De cet étranger qu’on présente au jeune avocat d’office qui, comme le médecin de garde, l’interne, va devoir, en un instant, comprendre d’où il vient, réfléchir à où [sic] il peut aller et cristalliser [8] l’État de droit dans lequel il se trouve pour son [???] [9] des heures prochaines.

Cet exercice de défense est sans doute le plus noble, le plus grand, parce qu’il est le plus difficile, parce qu’il est rendu [sic], il est mis en place par de très jeunes avocats qui ne sont absolument pas payés pour cela. Parce qu’il est l’expression d’une valeur commune que nous avons, mon Père [10], qui est cette main tendue de l’avocat. Avocat, ça veut dire advocare, parler pour. Si Jésus est l’avocat de Dieu, les avocats sont les avocats de l’étranger et c’est comme cela que tous les avocats pénalistes commencent leur exercice professionnel [11].

Alors, en ce qui nous concerne, à l’école des avocats, je veux adresser une invitation. Nous nous rendons dans deux mois à Jérusalem. C’est un voyage difficile. […] Nous avons déjà 300 inscrits, car nous allons y emmener, la communauté juive, la communauté chrétienne et la communauté musulmane du palais sous une bannière : « L’ordre des avocats montre l’exemple ».


Le premier soir, le jeudi, nous sommes reçus par les autorités politiques, le deuxième soir, le vendredi, ce sont nos confrères de la communauté juive qui vont conduire la visite et la soirée évidemment du vendredi [12] et le temps de réflexion. Le samedi, ce sont nos confrères de la communauté chrétienne qui vont effectuer, par un effet de miroir, la même démarche que celle de la veille, tandis qu’on ira évidemment au Jardin des Oliviers. Et le dimanche matin, nous aurons un moment de recueillement tous ensemble, sur l’esplanade des mosquées.

Voilà comment, Mesdames et Messieurs, au Barreau de Paris, on essaie de résoudre – non, de poser - la question de l’étranger. Et voilà comment nous vous appelons, de la part de nos confrères, de [sic] rejoindre cette démarche qui - je le disais – est difficile, mais pas plus difficile qu’il y a quinze jours, lorsque j’étais au Mali avec 250 confrères, tandis qu’on m’avait dit : au Mali personne n’ira, c’est la guerre, et le Mali, c’est Ebola aux frontières […].

 

 

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Mon commentaire


Outre l’emphase du style (qui ne craint pas de maltraiter la langue française), on aura remarqué au passage l’expression : L’esplanade des mosquées Lieu commun du « narratif » palestinien servilement intériorisé par tout ce que l’Occident, croyant ou agnostique, compte de partisans compassionnels de "L’Opprimé", réel ou fantasmé.

Monsieur le Bâtonnier croit-il sérieusement, que Jésus a déambulé sur « l’esplanade des mosquées » ? À en croire l’évangile de Jean, c’est « sous le Portique de Salomon » qu’il « allait et venait » (cf. Jean, 10, 23).

À l’époque, il s’agissait du « lieu du Temple », plus précisément, du « Mont du Temple ». Et il allait s’écouler de longs siècles avant que l’Islam n’émette en ce lieu ses premiers vagissements coraniques…

 

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Le prêtre théologien (P. Jean-Philippe Fabre)

 

[Mes commentaires figurent dans les notes.]


Voilà, j’ai la lourde [sic] qui me revient [sic] de vous introduire sur [sic[13] l’étranger dans la Bible […] Il m’a semblé qu’il [sic] fallait [14] m’arrêter peut-être sur deux conceptions de l’étranger qui vont se croiser dans la Bible.

D’abord, dans la Bible, il y a une première conception qui n’est guère originale et qui n’est sans doute pas très propre [15] à la Bible elle-même. L’étranger, c’est celui qui n’a pas de famille [16], c’est celui qui n’a pas de clan [17], qui n’est pas de la région, qui n’est pas du peuple [18], une distinction qui est assez habituelle, avec ces mots-là qui se croisent, hein [19]… Il n’est pas de la famille, ni du clan, ni de la région, ni du peuple et, globalement, l’Ancien Testament promeut [20] vis-à-vis de cet étranger, une grande ouverture.

Mais, il me semble - et ce sera un peu le fondement de ce que j’ai envie de vous dire aujourd’hui -, qu’il y a un second sens qui est suggéré par la théologie biblique, et c’est nettement plus original, et qui vous permet de rentrer [sic[21] dans la situation de l’étranger de façon spécifiquement biblique, puis, ensuite, de voir comment elle éclaire vraiment l’ensemble de l’humanité. Et cette nouvelle conception de l’étranger tient à la conscience juive qu’Israël a d’être lui-même étranger !

Quand Israël va [22] s’appliquer le nom d’Hébreu, de Yvri, c’est un vocable que ses voisins vont utiliser pour désigner Israël, et qui signifie, l’homme d’au-delà de la frontière [23]. Et du coup [24], il me semble que la Bible fait rentrer [sic] dans la question de l’étranger par la question de l’élection.

L’élection d’un peuple qui est choisi parmi les autres. Paul Beauchamp notera avec beaucoup de justesse […] Israël est différent, mais puisqu’il en va ainsi de tous les peuples, est-ce qu’Israël a une manière différente de différer [25] et, du coup, voilà que la spécificité du mystère d’Israël trouvera son accomplissement en Jésus-Christ, est-ce que justement sa spécificité n’est pas d’être mis à part. L’élection met à part, donc rend étranger [26].

Nation juive d’entre les nations, nation séparée des nations, Israël se singularise par l’affirmation justement qu’elle [sic] est l’étranger par excellence… euh… de sa propre… je dirais le terme [27] d’extranéité, que j’ai retrouvé dans le Littré, et qui existe bien, plutôt que d’étranger, qui est un terme qui peut servir aussi pour parler de l’étrange [28]. - Et du coup, voilà : quelle est l’extranéité – ce sentiment d’être étranger – d’Israël ? Et, du coup, vous le voyez, c’est étonnant, parce qu’un peuple ne va plus se juger à partir de lui, finalement, mais à partir des autres, parce que, du fait qu’il est différent des autres… [sic] et c’est cette notion-là, de l’élection, en tant qu’elle fait d’Israël un peuple à part, c’est cette notion-là qui va comme induire toute la réflexion biblique sur ce qu’est l’étranger.


Je déroulerai [29] mon propos en trois temps.

 

  • D’abord, je vais vous parler de l’extranéité comme d’une condition partagée.
  • Ensuite, mon deuxième point sera de voir comment la reconnaissance de la différence réciproque est nécessaire.
  • Et enfin, je vous parlerai de l’hospitalité comme éthique universelle de communion.

 

Alors je commence par cette extranéité comme condition partagée.

Israël, je vous l’ai déjà dit, est foncièrement étranger, dans ses sources [30] mêmes. De fait, Abraham, c’est l’étranger par excellence. Moïse lui-même naît en terre étrangère, et la constitution du peuple d’Israël se fait à l’étranger, se fait en Égypte.

C’est en Égypte, au tout départ, qu’on va passer d’une tribu à un peuple, qu’on va passer de 70 personnes autour des fils de Jacob à un peuple à ses débuts, de l’Exode, et tout cela. Et, au fond [31], il s’agira, pour ce peuple, de recevoir sa terre. Mais elle [sic[32] ne recevra pas sa terre, tant qu’elle n’aura pas reçu la Loi qui va avec cette terre, c’est-à-dire le mode d’emploi de cette terre. – Là, le don de la Loi précédant le don de la terre, et la promesse faite à Abraham, dans un premier temps, précédant le don de la terre, de même pour Moïse et pour l’ensemble de ce peuple, c’est qu’alors qu’elle [sic] est encore au désert qu’Israël reçoit une Loi qui est une Loi en fonction de la terre dans laquelle elle va pouvoir rentrer [sic].

Et du coup, la carte d’identité d’Israël, que l’on va trouver notamment dans le Livre du Deutéronome, au chapitre 26 – je vais vous lire cela maintenant -, cette carte d’Israël, cette carte d’identité, se fonde sur le fait que, dès le départ, le père du peuple, Abraham, était un araméen, qui était un homme errant descendu en Égypte - Je le prends ici, dans le Livre du Deutéronome, au chapitre 26, et je vais lire cela à partir du verset 5 :


« Mon Père était un araméen errant qui descendit en Égypte. Et c’est en petit nombre qu’il y séjourna avant d’y devenir une nation grande, puissante et nombreuse. Les Égyptiens nous maltraitèrent, nous brimèrent et nous imposèrent une dure servitude. Nous avons fait appel au Seigneur, le Dieu de nos Pères. Le Seigneur entendit notre voix, il a vu notre misère, notre peine et notre oppression, et le Seigneur nous fit sortir d’Égypte à main forte et à bras étendu, par une grande terreur, des signes et des prodiges, et il nous a conduits ici et nous a donné cette terre, terre qui ruisselle de lait et de miel. Voici que j’apporte les prémices des produits du sol que tu m’as donné, Seigneur. »


Voyez-vous, cet exemple fondamental de l’étranger... Israël a été à l’étranger, et Israël a été brimé. Israël a été opprimé. L’expérience d’être à l’étranger, c’est l’expérience de celui qui a connu l’inimitié, la haine, la brimade, la persécution [33]. Et ça, ça fait partie de la carte d’identité d’Israël. Et Israël a vu, en appelant le Dieu juste, qu’il y avait [s’adressant au bâtonnier] – vous parliez de justice tout à l’heure – qu’il y avait la possibilité d’une justice de la part de Dieu ; que Dieu ne supportait pas l’injustice, et que, dans cette justice de Dieu, il allait donner cette terre.

On reviendra quelque peu là-dessus, mais du coup, vous voyez comme [sic], en quoi cette élection d’Israël va être très rapidement au [sic] besoin de justice […], mais aussi à l’accueil d’une terre. Cette terre sera donnée, on le sait. C’est étonnant que cette terre soit donnée, parce que, sur cette terre de Canaan, il y a déjà du monde. Quand Israël arrive sur sa terre, après le passage du Jourdain, il y a déjà du monde. C’est déjà une terre qui appartient à d’autres, et la grande question, ça va être la question de la cohabitation.

Est-ce possible ou non ? Faut-il faire partir tous ceux qui sont sur cette terre ? Comment cohabiter avec ceux qui sont déjà là ?

Même en arrivant sur sa terre, la terre promise par Dieu, Israël est encore à l’étranger. Et ça va être constitutif, tout cela, de, bien évidemment, de sa réflexion [sic] sur la cohabitation avec celui qui n’est pas du même peuple, qui n’est pas de la même élection.

 Deuxième point dans cette condition partagée de l’extranéité, je reprendrai en exergue cette phrase du Lévitique, au chapitre 25, verset 23. C’est Dieu qui parle : « La terre m’appartient et vous n’êtes que des étrangers et des hôtes » [34]. Israël, sur sa propre terre, va faire l’expérience que, certes, la terre lui a été donnée dans une promesse [35], mais Dieu lui rappelle que ce pays ne lui appartient pas. Qu’il ne lui a été donné, en quelque sorte, que comme résidence provisoire. Qu’il n’a pas sur terre de demeure définitive [36]. Ça fait partie de cette expérience-là, profonde, d’Israël : la terre est à Dieu. La terre est à Dieu [la répétition est du conférencier]. Et derrière ça, il y a bien sûr toute la question, que l’on pourra, sur laquelle on pourra réfléchir – la question de l’appartenance de la terre. Est-ce que celui qui est sur la terre depuis longtemps a un droit de propriété sur cette terre et si oui, en admettant qu’il l’ait, quelles sont les implications que cela a pour sa propre, pour… [sic] la façon dont il va gérer la terre, notamment la cohabitation avec l’étranger.

 Et du coup, ce qui distingue Israël, ce n’est pas la propriété d’une terre promise, mais la modalité éthique de l’habiter. C’est cela qui fait le lien à la terre. Comment je vais habiter cette terre ? Et de fait, dès le départ, Israël est appelé à être un peuple saint par la façon dont il va déployer la justice divine sur la terre qui lui a été donnée [37].

 Voyez-vous, finalement, ce qui fait la vraie différence d’Israël, ce n’est pas d’avoir été mis à part sur une terre, c’est d’avoir été mis à part dans une pratique de la volonté de Dieu.

 Cette conception, hein, d’un… [sic] qui est fondée finalement sur un nomadisme originel, et qui est fondamentale, en Israël, qu’au fond Israël, même sur sa terre, restera migrant dans un pays qui, au fond, n’est pas le sien, en terre de Canaan, Israël n’est pas chez lui, il est comme un résident accueilli par un propriétaire qui, au fond, lui accorde le droit d’asile. Même sur sa terre Israël est à l’étranger. C’est ça, c’est une chose qui est absolument importante pour comprendre finalement le lien de toute relation à sa propre terre. Est-ce que c’est vécu, parce que le lien à la terre est vécu dans la convoitise ? Est-ce que le lien à la terre est vécu dans l’accaparement ? Est-ce que le lien à la terre est vécu comme la réception d’un don qui nous a été fait ? Mais d’un don qui va avec le mode d’emploi du don, c’est-à-dire la justice. La terre n’est pas donnée sans la justice et c’est là un point capital de la conception biblique [38].

 Israël va faire encore une grande expérience qui va la [sic] faire avancer là-dedans, bien évidemment, et qui va la […] [sic[39] à découvrir son extranéité intérieure. Il s’agit de cette grande expérience de l’Exil. Israël va partir en exil, et la théologie biblique est claire là-dessus – je n’ai pas le temps de tout déployer, bien évidemment. Mais la terre lui est retirée [40] parce qu’Israël n’a pas été juste sur cette terre et n’a pas appliqué ce que Moïse lui avait  commandé d’appliquer, notamment sur l’accueil de l’étranger [41].

Et au fond, Israël va partir à son tour en exil, donc à nouveau à l’étranger et étant au cœur du creuset de l’exil, au VIe siècle avant J.–C, au cœur de l’exil, Israël va apprendre à être étranger autrement, donc apprendre à recevoir à nouveau la terre parce qu’il y aura un retour d’exil avec cette expérience forte que la terre n’est pas tant un droit, n’est pas tant un dû que c’est un devoir et le devoir de l’accueil. Et au cœur de ce creuset de l’exil, l’expérience va rappeler à Israël qu’il n’est légitimement l’élu de Dieuque s’il va cultiver en lui-même ce qu’il a toujours été, c’est-à-dite l’extranéité. Et ça, c’est aussi extrêmement important [42].

Quand on est sur une terre qui est légitimement la terre que l’on habite [43], il faut se rappeler que l’on est tout de même et toujours étranger sur cette terre. Et c’est la lourde expérience que va faire Israël en passant par le creuset de l’exil. Que [sic], au fond, on retrouvera des expériences très belles dans le NT, dans la 1ère épître de Pierre notamment, « étranger et pèlerin » [44]. « Être du monde sans être du monde », dira Jésus à ses disciples [45] ; voilà, c’est-à-dire vraiment être toujours étranger. Le Christ est toujours un migrant de cette sorte [46] et la Lettre aux Hébreux le soulignera de cette sorte en disant : « Nous n’avons pas ici de cité permanente, mais nous sommes à la recherche de la Cité à venir » [47]. Et cette orientation qui consiste à dire : On est déjà orienté vers la Cité à venir et la Cité permanente n’est pas ici-bas, invite bien évidemment à vivre dès ici-bas de la justice qui est celle de la Cité de Dieu et qui est fondée sur la charité et la justice et l’accueil de l’autre.

 

Du coup, et je passe à ma Deuxième Partie, il s’agit vraiment de considérer à présent que la façon dont concrètement Israël va pouvoir vivre cette justice avec l’étranger, notamment comme dira le Deutéronome « l’étranger qui est dans tes portes ». Et nous savons très bien, nous en avons parlé déjà, Mgr Beau nous en a parlé, notre Bâtonnier nous en a parlé également, indiscutablement la question de la cohabitation avec l’étranger, c’est une question grave, et c’est une question qui n’est pas résolvable [sic] [48] facilement. Comment est-ce que la cohabitation est possible ? Comment est-ce qu’il y a un inévitable respect qui n’est justement pas que de l’ordre de la cohabitation, mais qui va plus loin [49].

Alors, je voudrais vous lire à nouveau un tout petit passage du Deutéronome, et cette fois-ci au cœur du… [sic], puisque nous sommes au chapitre V, c’est-à-dire à l’intérieur même du Décalogue. Et, dans le Décalogue, il y a - on retrouve ça ailleurs dans le Deutéronome -, mais il y a la loi du sabbat qui va être donnée et, au cœur de ce sabbat, voilà ce qui est demandé à l’homme :

« Tu ne feras aucun ouvrage, ni toi, ni ton fils, ni ta fille, ni ton serviteur, ni ta servante, ni ton bœuf, ni ton âne, ni aucun de tes hôtes, ni l’étranger qui est dans tes portes » [50].

Et à plusieurs reprises, dans le Deutéronome, ce qui est de l’ordre de la Loi pour Israël, va s’élargir à l’étranger qui est dans ses portes. Et il y a une vraie réflexion là-dessus, qui me semble double : Israël n’est le peuple de l’Alliance qu’en tant qu’il reconnaît l’étranger qui est dans ses portes [51]. Mais on va avoir tout de suite après l’idée que l’étranger qui est dans les portes ne rentrera [sic] dans l’Alliance que s’il reconnaît Israël comme peuple de l’Alliance. Et c’est là qu’il y a une reconnaissance réciproque. Il y a vraiment cette reconnaissance nécessaire : l’étranger qui est dans les portes rentre dans l’Alliance par Israël, et Israël a le devoir de faire rentrer l’étranger qui est dans ses portes dans cette Alliance [52].

Je vous laisse tout seuls élargir ça à la réflexion contemporaine, où l’on estime que le droit que nous avons sur notre pays est de l’ordre d’une élection reçue, et nous comprenons que nous ne sommes pleinement le peuple habitant ce pays que si nous avons considération pour l’étranger qui est dans les portes. Mais c’est réciproque également, probablement : l’étranger qui est dans les portes est amené à considérer le peuple déjà présent comme le peuple auquel il va être rattaché. C’est pour ça que je voudrais […] du coup, vous parler rapidement de l’épisode de la femme cananéenne, que Jésus va rencontrer. Cette femme qui habitait à l’étranger, elle venait de Tyr et de Sidon, vous trouverez cela en Mc 7, 25-30, cette femme étrangère cananéenne va s’approcher de Jésus parce que sa petite fille est malade. Et Jésus, par trois fois, va écarter cette femme. Par trois fois. D’abord, il l’ignore. Ensuite, il va éconduire les disciples qui interviennent comme d‘habitude pour être un peu tranquilles parce que cette femme les poursuit de ses cris. Et enfin, et c’est bien le comble : il va traiter cette femme de « petit chien qui ne doit pas prendre le pain des enfants ». La très grande dureté de Jésus par rapport à cette femme, par rapport à cette étrangère ! Ce qui pose vraiment problème. Qu’est-ce que Jésus nous apprend là-dessus [sic]… Là-dessus, je voudrais rapidement essayer de voir la pointe de ce texte-là, et en commençant par la fin. Au fond, Jésus finit par accorder à cette femme ce qu’elle lui demande. Il ne le lui accorde pas par pitié, c’est pas son type [53]. C’est pas par sentimentalisme non plus, ni par exaspération… Pourquoi est-ce qu’il accorde à cette femme [sic[54]. Simplement parce qu’il reconnaît qu’à la fin, cette femme a été capable de formuler, vraiment, profondément, le sens de sa requête. En tant qu’étrangère qu’est-ce qu’elle demandait à Jésus ? La Cananéenne finit par dire : « Mais justement, les petits chiens mangent les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres ». Elle reconnaît qu’en tant qu’étrangère, elle dépend du peuple qu’elle a sollicité. Pas seulement de Jésus en tant qu’un individu, elle reconnaît en Jésus le porteur de l’élection. Elle reconnaît Jésus en tant qu’Israélite, pour celui qui est à la table [des maîtres] [55]. Et là, elle reconnaît du coup qu’en tant qu’étrangère, elle ne jouit pas d’un droit inconditionnel, mais qu’elle n’est reçue qu’à condition de reconnaître le caractère propre du peuple qui l’accueille. Et Jésus, en retour, va dire à cette femme : « Femme, ta foi est grande », donc reconnaître que la requête de l’étrangère est légitime [56]. Il va non seulement reconnaître que la requête de l’étrangère est légitime, mais il va céder sans limite par un don sans restriction au don des mêmes privilèges qu’à son propre peuple. Il va jusque-là. Face à l’étranger, il est prêt à lui donner les mêmes privilèges que son peuple [sic],

Je lance [sic] des pistes. Je ne tire aucune conclusion […] Je vais continuer à avancer en abordant mon troisième point, à présent, après avoir parlé de cette reconnaissance mutuelle réciproque à laquelle Jésus nous invite. Je voudrais terminer cette troisième partie sur l’hospitalité comme éthique universelle de Communion, comme attitude universelle de Communion.

Il y a un premier point, qui nous est donné à nouveau par le Lévitique et qui est un commandement : Tu aimeras l’étranger comme toi-même, et on retrouve dans l’Exode au chapitre 22 :

« Tu ne molesteras pas l’étranger ni ne l’opprimeras, car vous-mêmes avez été étrangers dans le pays d’Egypte ».

Voyez-vous, il me semble, et c’est là une vraie question que j’ai beaucoup méditée depuis que je sais que j’ai à vous parler ce soir, la vraie question n’est pas tant la question de la présence de l’étranger. La vraie question, c’est la question de la haine et de l’inimitié que l’étranger suscite. C’est pas le fait qu’il soit là ou pas là, c’est que le fait qu’il soit là suscite une haine ou une inimitié. Et Israël va recevoir, mais comme un commandement - ce qui prouve bien que les choses ne sont pas spontanées – le commandement d’aimer l’étranger « comme toi-même ». Qu’est-ce qu’Israël doit faire de cette haine ? Qu’est-ce qu’Israël doit faire de ce rejet spontané de l’étranger ? Eh bien, justement, l’identité d’Israël dans la Bible, telle que Dieu le [sic] le veut, c’est de faire taire ce qui entraîne la violence et la destruction, les voies qui entraînent l’inimitié et la haine ; mais cela implique forcément qu’Israël accepte sa propre limite : il n’a pas tout pouvoir sur sa terre. Il n’a pas tout avoir [???]. Il n’est pas tout-puissant. Il doit se rappeler qu’il a été lui-même étranger sur cette terre ; c’est exactement ce que dit Ex 22 : « Tu ne molesteras pas l’étranger ni ne l’opprimeras, car vous-mêmes avez été des étrangers, dans le pays d’Egypte. » Et du coup, voyez, c’est l’alliance avec Dieu qui va permettre à Israël d’être capable d’une alliance avec les hommes. [57] L’alliance avec Dieu, c’est le mode de vie qui fait échec à la tentation de la haine, à la tentation de l’inimitié.

Se prépare ici le texte que je vous prépare en conclusion, Ephésiens 2, qui m’a été suggéré de façon très forte. Du coup on arrive, on parvient, voyez-vous, ici en ayant cette phrase en tête : « Tu aimeras l’étranger comme toi-même », à une phrase suivante qui fait encore passer un pas [???] que l’on trouve dans l’Épître aux Hébreux. « N’oubliez pas l’hospitalité ». Dans l’Épître aux Hébreux, l’auteur de l’Épître aux Hébreux [sic] nous fait cette exhortation ; « N’oubliez pas l’hospitalité, car c’est grâce à elle que quelques-uns, à leur insu, hébergèrent des Anges » [58] – C’est beau, ça ! Magnifique ! Bien évidemment l’auteur de l’Épître aux Hébreux fait appel, dans un premier temps au moins, à Abraham et à Mambré [sic], et on revient à nouveau à l’hospitalité d’Abraham quand il était au chêne de Mambré, et de fait, Abraham est vraiment capable d’être ami de Dieu parce qu’il est ami des hommes [59]. Et au fond, voyez-vous, l’hospitalité offerte à ces trois hommes, ce sera l’hospitalité offerte par Abraham – et la boucle est pratiquement bouclée - qui est offerte à Dieu lui-même. L’hospitalité de la Bible, c’est estimer que quand je reçois, je reçois la Shekinah, c’est-à-dire la présence même de Dieu. Et on a là, je crois, de quoi réfléchir sur l’éthique biblique de l’hospitalité. C’est parce que je reçois dans l’autre la présence de Dieu, et pas simplement la présence d’un autre être humain, donc, que l’autre est Frère, que je dois avancer dans cette hospitalité. « Celui qui n’aime pas son frère qu’il voit, ne saurait aimer Dieu qu’il ne voit pas. » [60]

Donc, c’est un texte qui va trouver bien évidemment son accomplissement dans ce qu’on appelle – à tort d’ailleurs – la parabole du jugement dernier dans l’évangile de Matthieu au chapitre 22, qui est ce grand jour du jugement final où ceux qui auront mis en pratique dans leur vie, l’hospitalité et l’accueil de l’étranger, recevront l’invitation de participer au Royaume de Dieu.[61] Pourquoi ? Eh bien tout simplement Matthieu nous dit, hein, enfin, c’est Jésus qui nous dit, dans Matthieu : Ce que vous avez fait au plus petit entre mes frères c’est à moi que vous l’avez fait ; hein, c’est l’aboutissement, l’accomplissement de l’hospitalité d’Abraham. Cette fois, si j’accueille l’étranger, c’est le Christ que j’accueille. – Hein – c’est le Christ que j’accueille.

Donc on va plus loin, voyez-vous, dans cette science chrétienne de l’étranger. Je voudrais, du coup, avancer là-dessus, parce que c’est là précisément - et qu’on y est arrivé – que se trouve la dimension prophétique et universelle du chrétien. De fait, l’idée chrétienne, c’est que l’homme, certes, comme nous l’avons vu tout à l’heure est partout un étranger, mais du coup, il est partout toujours chez lui [62]. C’est parce qu’il est partout étranger, qu’il est partout chez lui. Cela est rendu possible, parce que le Christ est partout chez lui. De même qu’il est un étranger, il est partout chez lui.

Il me semble qu’il y a là, voyez-vous, une invitation à comprendre que de deux peuples, celui qui est étranger et celui qui vit sur place, pour reprendre Ephésiens 2 qui parle du peuple élu et des nations, je le lirai tout à l’heure, Jésus ne fait qu’un peuple parce qu’il a détruit la barrière qui sépare les hommes [63]. Et en Christ, il y a cette identité, cette fraternité universelle qui est rendue possible, et qui – voilà – qui permet d’avancer là-dessus.

Du coup, vous le voyez, l’idée de l’hospitalité, c’est précisément de fournir à l’étranger un endroit où il est vraiment chez lui. Dans la société humaine, il faut bien que les étrangers trouvent un endroit où ils sont vraiment chez eux.

Et le cardinal Vingt-Trois, quand il nous a invités à méditer ensemble sur cette soirée, nous a bien dit la chose : « Il faut bien qu’il y ait des endroits où les étrangers sont chez eux. » Et ça fonde véritablement cette éthique de la communion : si l’extranéité est vraiment le lot de tous, le fait d’être chez soi doit également être le lot de tous. Et c’est vers ça que l’on doit tendre.

Et bien sûr, on en arrive à ce dernier petit [!] [64] point qui est le rassemblement de tous les peuples (je suis dans une vision très prophétique en Isaïe, chapitre 56), vous le voyez bien : ce à quoi nous devons tendre vraiment et à laquelle [sic] la Bible tend, c’est que l’ensemble des peuples se rassemblera.

Alors, je prends le temps de vous lire quand même ce texte-là :

« Ainsi parle le Seigneur : gardez le droit, pratiquez la justice car mon salut est près d’arriver, ma justice de se révéler. Heureux l’homme qui fait cela, le fils d’Adam qui s’y attache – le fils d’Adam, tout homme – gardant le sabbat sans le profaner et gardant sa main de faire aucun mal. Qu’il ne dise pas le fils d’étranger qui s’est attaché au Seigneur : le Seigneur va sûrement me séparer de son peuple. Les fils de l’étranger qui s’attachent au Seigneur pour le servir et devenir ses serviteurs, tous ceux qui gardent le sabbat sans le profaner et qui se tiennent dans son Alliance, je les ferai venir à ma montagne sainte... »


Voyez-vous, il y a un attachement de l’étranger au peuple élu, et quand on regarde les choses – je vais aller un peu rapidement pour terminer –, quand on regarde les choses, on s’aperçoit que seuls quelques préceptes sont requis de l’étranger, pour arriver auprès du peuple, il s’agit de vivre dans la justice, de ne pas mal agir, d’aimer le Seigneur et de le servir. Il n’est pas demandé plus de choses un peu comme en Michée 6, au verset 8, il n’y a pas plus de choses qui sont demandées à l’étranger que de vivre dans la justice, et alors le rassemblement est un rassemblement possible.


Voilà. Notre réflexion nous a menés alors, de façon quelque peu prophétique, et j’ai bien conscience que dans la réalité, on en est encore bien loin, puisque nous avons besoin de nous convertir chacun, mais nous sommes partis de l’élection et nous sommes arrivés à l’universalité. L’élection en… l’universalité. La nation peut-être qui accueille en vue d’un accueil universel [65]. Alors est-ce qu’on est dans une utopie ? Non : on est dans un parcours qui est coûteux. Et c’est ce que nous rappelle Ephésiens 2. C’est un chemin de conversion. C’est le chemin de conversion de notre extranéité intérieure. Il faut rappeler que nous sommes étrangers. Chemin qui ne peut que passer par la logique de la Croix. C’est vrai parce qu’il nous faut abattre les barrières de la haine.

Et du coup, je termine vraiment, et je terminerai par ce texte-là. Je ne le commenterai pas, mais vous verrez comment il saisit l’essentiel de notre parcours, par le chapitre 2 de l’Épître aux Ephésiens, les versets 11 à 16 :

« Rappelez-vous donc, vous les païens, qui étiez tels dans la chair, vous qui étiez appelés "prépuce", par ceux qui s’appellent circoncision, d’une opération pratiquée dans la chair, rappelez-vous qu’en ce temps-là vous étiez sans Christ, exclus de la Cité d’Israël, étrangers aux alliances de la promesse, n’ayant ni espérance, ni dieu en ce monde. Or, voici qu’à présent, dans le Christ Jésus, vous qui jadis étiez loin, vous êtes devenus proches grâce au sang du Christ. Car c’est lui qui est notre paix. Lui qui des deux peuples [sic] n’en a fait qu’un, détruisant la barrière qui les séparait, supprimant en sa chair la Loi avec ses ordonnances pour créer en sa personne les deux en un seul homme, faire la paix et les réconcilier avec Dieu, tous deux en un seul corps par la Croix" – En sa personne, il a tué la haine. »



[1] Cf. Menahem Macina « Un usage théologique désastreux de la condition de l’étranger dans la Bible », sous-titré : Ou comment, dans le cadre prestigieux du Collège des Bernardins, un bâtonnier et un théologien, ont, consciemment ou non, réédité l’hérésie docète, en vidant de sa réalité le don de la terre fait par Dieu à Israël.

[2] On aimerait faire remarquer à M. le Bâtonnier que ce n’est pas parce qu’ils étaient étrangers que les victimes du régime nazi sont mortes dans les camps, mais, majoritairement, parce qu’elles étaient juives et constituaient, selon les critères de cette idéologie raciale meurtrière, une race souillée et génératrice de souillure.

[3] L’orateur est emporté par son lyrisme. Il est clair, en effet, qu’Eichman n’a jamais dirigé un camp de la mort, même s’il est entré dans l’histoire comme l’organisateur de la « Solution finale ».

[4] A l’évidence, l’orateur veut dire « ordinaires ».

[5] Il semble qu’il faille comprendre ‘constituait’.

[6] Allusion à Vladimir Jankélévitch, L’imprescriptible. Pardonner ? Dans l’honneur et dans la dignité, éditions du Seuil, 1986, p. 18-19.

[7] Jeu de mots ridicule et de mauvais goût.

[8] Probablement faut-il comprendre ‘concrétiser’.

[9] Mot inaudible : peut-être ‘dossier’.

[10] Je ne puis m’empêcher de trouver incongru, et vaguement ridicule, ce besoin qu’a le bâtonnier de prendre à témoin le théologien-orateur de service. Tic catholique ? Révérence laïque emphatique envers un ministre de l’Église qu’il a peut-être voulu être lui-même, à l’époque de sa première communion ?...

[11] Plutôt ‘activité professionnelle’.

[12] Il ne s’agira donc pas de juifs observants, car le vendredi soir, c’est Shabbat.

[13] Phrase calamiteuse. Il faut comprendre : ‘Il me revient la lourde tâche de vous introduire à la problématique de l’étranger dans la Bible’.

[14] Lire : qu’il me fallait m’arrêter.

[15] ‘Propre’, sans le ‘très’ eût été suffisant et surtout moins risible.

[16] Je connais beaucoup d’étrangers qui ont de la famille. Le fait de ne pas avoir de famille n’est pas une spécificité de l’étranger.

[17] Même remarque que ci-dessus.

[18] Le conférencier veut sans doute dire que l’étranger n’est pas un ‘national’, mais c’est un truisme.

[19] J’épingle au passage cette interjection qui est commune dans l’expression orale populaire, mais qui ne convient sûrement pas à un discours d’apparat tel que celui-ci.

[20] ‘Préconise’ eût été plus heureux… et plus juste.

[21] ‘Entrer’ serait plus conforme au génie de la langue française. Mais le théologien n’est pas le seul à faire cette faute, elle est hélas devenue commune.

[22] J’avoue que l’usage, hélas désormais courant et massif, du verbe ‘aller’, en lieu et place du futur, m’insupporte terriblement. Par exemple, on vous vante à l’envi, dans des publicités ou des émissions, tel produit (ou telle technique) « qui va » produire tel effet, etc.

[23] Tout d’abord, la phrase est mal construite et l’on comprend mal si c’est Israël lui-même qui se donne ce nom, ou si ce sont ‘ses voisins’ qui le nomment ainsi. Il s’agit sans doute d’une réminiscence, chez le conférencier, d’un de ses cours bibliques. Voici le contexte. La Tradition aggadique juive a multiplié paraboles et exégèses pour battre en brèche la tendance du peuple à s’assimiler, jugée néfaste et contraire au dessein de Dieu sur Son peuple. C'est ainsi que, commentant le passage de la Genèse (14, 13) : « et l'on vint le dire à Abram l'Hébreu [le’avram ha ‘ivri] », Rabbi Judah déclare : « Le monde entier est d'un côté [me‘ever ehad] et lui [Avram] de l'autre ». Tandis que Rabbi Nehemiah affirme, pour sa part : « Il vient d'au-delà [me‘ever]... ». La question est donc : où le conférencier voit-il une « frontière ».

[24] Cette locution n’apporte rien au texte. Pourtant le conférencier en use et en abuse – elle revient 17 fois dans son exposé ! – Je la souligne systématiquement.

[25] Boutade un peu forcée et, à mon avis, de mauvais goût. Le conférencier ne précise pas si elle de lui ou de Beauchamp.

[26] Le « donc » utilisé ici semble indiquer une relation de nécessité. Si je comprends bien le théologien, l’élection d’Israël le rend « étranger ». Affirmation bizarre, même s’il faut la comprendre au second degré. Pour autant que je me souvienne, ce que tient la théologie biblique, tant juive que chrétienne, c’est que l’élection, par définition, ‘met à part’ ; mais elle ne rend pas ‘étranger’.

[27] Phrase calamiteuse, dans un style négligé, balbutiant, qui n’est que trop courant hélas, et dont j’ai entendu maints échantillons ; mais c’était au cours de causeries familières, informelles, de cercles d’étude, particulièrement à l’intention de petits groupes. Mais ce qui serait tolérable dans les contextes susdits ne l’est absolument pas dans un tel lieu d’excellence et devant un tel public.

[28] Quiconque maîtrise, même moyennement, la langue française sait faire la distinction entre « étranger » et « étrange ». Seuls des intellectuels peuvent abuser de l’homophonie de ce terme pour les besoins de leurs discours. Pour ma part, et je ne suis certainement pas le seul dans ce cas, j’ai croisé, dans mon existence, beaucoup d’étrangers qui, loin d’être « étranges » étaient furieusement banals. Leur allure était celle de Monsieur ou Madame tout le monde, avec la lassitude et la tristesse en plus, souvent, mais ils n’étaient pas ‘étranges’.

[29] On eût préféré : ‘je déploierai, ou ‘j’exposerai’.

[30] Il faut comprendre : ‘dans ses origines mêmes’.

[31] Locution aussi vague et inutile que la précédente (‘du coup’) épinglée ci-dessus. Moins fréquente, elle revient tout de même huit fois.

[32] Il s’agit d’Israël. Cette féminisation du peuple juif en tant que collectivité est étrange. Je ne me l’explique pas. Elle n’est pas l’apanage des chrétiens. Maints auteurs juifs d’articles en font autant, y compris lorsqu’ils parlent de l’État d’Israël.

[33] Propos excessif et abusivement généralisateur. Dieu merci, tous les étrangers ne subissent pas de tels traitements.

[34] En fait ce passage du Lévitique, dit textuellement : « La terre ne sera pas vendue définitivement, car la terre est à moi et vous êtes chez moi des résidents et des habitants. En escamotant la première partie de cette directive de la Tora, celles et ceux qui, même de bonne foi, entendent relativiser le don de la terre par Dieu au peuple juif, prêtent à ce texte une intention qu’il n’a pas. Pour comprendre son véritable sens, il est recommandé de consulter le document suivant, mis en ligne par le Conseil Pontifical Justice et Paix. Pour une meilleure répartition de la terre. Intratext. Chapitre II. Le message biblique et ecclésial sur la propriété de la terre et le développement agricole (La terre est à Dieu qui la donne à tous ses enfants).

[35] Cette expression est obscure et vague. Que veut dire le théologien ? Que la terre n’a été que promise, ou que le don qui lui en est fait est conditionnel. Seul l’ensemble du propos permettra peut-être de cerner le sens de ces réflexions et leur arrière-fond théologique, voire idéologique.

[36] Allusion subliminale à une conception néotestamentaire (anachroniquement et abusivement appliquée à Israël) : « Car nous n'avons pas ici-bas de cité permanente, mais nous recherchons celle qui vient. » (He 13, 14).

[37] Il faudrait un article approfondi pour montrer, entre autres, à quel point sont erronées la conception du don de la terre à Israël, et celle de la sainteté que le prêtre conférencier exige de ce peuple. Il est facile de déduire que la non-conformité d’Israël à cette perfection inaccessible, lui vaudra la sanction prévisible: la privation de la terre, ou au moins la délégitimation de l’autorité nationale qu’il y exerce, ainsi que son corollaire: pas de règne messianique pour le peuple juif – chose inimaginable d’ailleurs, pour les chrétiens, puisque, selon ce qu’il comprennent de leur foi, le royaume est spirituel et  a déjà été instauré par la venue de Jésus-Christ.

[38] Le conférencier enfonce le clou. Il s’agit d’affirmer sans la moindre ambiguïté que le maintien du don de la terre à Israël est conditionné à la manière dont il l’exerce, entendez : avec justice à l’égard de l’étranger – allusion subliminale, consciente ou non, au peuple palestinien.

[39] Ici, comme en plusieurs endroits de cette transcription, les points de suspension ne signalent pas une excision volontaire de ma part d’un passage du discours, mais un ‘blanc’ dans l’exposé, dont le conférencier est seul responsable et qui a l’inconvénient, au mieux de conférer à son exposé un caractère ambigu, au pire de le rendre incompréhensible.

[40] Le conférencier confond l’exil avec la perte de la terre. C’est d’autant plus choquant qu’il est théologien et spécialisé en théologie biblique. Nulle part dans la Bible il n’est dit qu’en partant en exil Israël perd la propriété de sa terre. Il en est chassé, certes (temporairement d’ailleurs), au maximum il en perd l’usage et le bénéfice, mais l’orateur serait bien en peine de citer un seul passage scripturaire qui accrédite son affirmation.

[41] Nouvel enfoncement du clou, évoqué plus haut. Désormais, la conception théologique ‘punitive' du conférencier est claire et sans ambiguïté : Israël est déchu de la propriété de sa terre parce qu’il n’a pas correspondu à ce « nouvel évangile ». Pourtant, Paul a averti les chrétiens : « si un ange venu du ciel vous prêchait un évangile différent de celui que nous avons prêché, qu'il soit anathème! » (Ga 1, 8). Or, ni Jésus ni Paul n’ont prêché un tel évangile ‘punitif’.

[42] Nouvel enfoncement du clou, tel qu’évoqué plus haut. Nous avons là la quintessence de ce « nouvel évangile ». Selon le théologien conférencier, le don de la terre, tout comme l’élection, n’est effectif que s’il respecte le « mode d’emploi » exposé par le conférencier, à savoir la conformité à sa ‘théologie de l’étranger’, déduite, à grand renfort de citations scripturaires hors contexte ou allégorisées pour la rendre assimilable par des esprits chrétiens dépourvus de connaissances, même élémentaires, de l’Écriture, de la tradition patristique et de l’histoire d’Israël.

[43] « Que l’on habite en toute légitimité », eût été à la fois plus simple et plus conforme à la langue française.

[44] Cf. 1 Pi 2, 11.

[45] Le conférencier n’indique pas la référence. Sauf erreur, l’expression n’existe pas en ces termes. Il semble qu’il s’agisse plutôt une glose courante des discours de Jésus, entre autres dans l’évangile de Jean.

[46] Cette affirmation, totalement gratuite et sans la moindre référence, est un exemple caricatural, entre cent autres, de ce que j’appelle la « sociothéologie ». En effet, les prédicateurs et zélateurs de ce courant très en vogue font dans le social, l’antiracisme, le compassionnel, voire le misérabilisme. Ne sont dignes de considération, selon eux, que les colonisés, les exploités, les vaincus, même si la défaite de ces derniers est le fruit amer de leur propre violence. Telle n’est pas la doctrine de l’Évangile ni celle de l’Église du Christ.

[47] Cf. He 13, 14, que j’ai évoqué plus haut.

[48] « Résolvable » est un anglicisme. En français, il existe « soluble », ou la paraphrase « qui peut se résoudre ».

[49] Phrase calamiteuse qui trahit, au mieux, la négligence littéraire, au pire, une piètre maîtrise de la langue française.

[50] J’ai mis le mot ‘étranger’ en italiques parce que le théologien l’a lourdement accentué, comme pour dire au public : « Vous voyez, il est question de l’étranger dans ce passage du Pentateuque » et conforter ainsi la théologie de « l’extranéité » qui semble tant le passionner. Mais, dans ce passage scripturaire, il est aussi question de fils et de fille, de serviteur et de servante, et même de bœuf et d’âne… À ce compte, pourquoi ne pas élaborer une théologie des serviteurs et des animaux domestiques ? Qu’on veuille pardonner mon ironie. Elle n’a pas pour but de manquer de respect envers l’orateur. Elle veut seulement, par un raisonnement ad absurdum, illustrer la fragilité, voire l’ineptie d’une conception du rapport à l’étranger, dont on a entendu, à satiété, ce qu’il en aura coûté – et en coûte encore aujourd’hui –, à Israël de n’avoir pas été à la hauteur de la pratique parfaite et même héroïque qu’on prétend exiger de lui.

[51] Nouvel enfonçage de clou dogmatique. Commentaire (subliminal !) : Qu’Israël ne se targue pas de l’Alliance que Dieu a conclue avec lui. Il ne sera VRAIMENT le peuple de l’Alliance qu’il croit être, que si son comportement envers l’étranger est conforme à la théologie qu’en ont élaborée ces « archiapôtres » (cf. 2 Co 11, 15).

[52] Étrange conception, surtout pour un chrétien, théologien de surcroît. Si je comprends bien son propos, ce n’est ni le Christ ni la nouvelle Alliance en son sang qui font entrer l’étranger (= le non-juif) dans l’Alliance de Dieu avec Israël, mais c’est à Israël lui-même qu’incombe cette tâche ! Jamais vu cela, ni dans l’Écriture, ni dans la Tradition patristique, ni dans la doctrine de l’Église !

[53] Je transcris comme j’ai entendu. (Il se peut que j’aie mal compris), il semble que le conférencier ait voulu dire : « ce n’est pas son genre ».

[54] Phrase laissée inachevée par le conférencier. Il semble qu’il ait voulu dire : « pourquoi il exauce cette femme ».

[55] C’est moi qui supplée ces mots, qui ne sont pas audibles dans l’enregistrement. Mais, malgré la confusion générale de la phraséologie de l’orateur, les conclusions « chrétiennes » qu'il tire de l’épisode illustrent le mode opératoire homilétique caractéristique de moult prédications qui se targuent de constituer une lectio divina, alors qu’elles ne sont que de pieuses considérations personnelles, souvent médiocres, déconnectées de l’ensemble des Écritures et même de la tradition chrétienne.

[56] On aimerait que l’orateur nous explique en quoi et sur quelles bases la requête de la cananéenne est « légitime ». À en croire l’Évangile, Jésus n’accède jamais à une demande de miracle parce qu’elle est "légitime", mais parce qu’il plaît à Dieu d’exercer sa miséricorde souveraine. À vouloir trop prouver, on ne prouve rien.

[57] Formule audacieuse, qui demanderait à être approfondie et surtout étayée par l’Écriture et la Tradition. Sans entrer dans toutes les nuances complexes de la théologie biblique de l’Alliance, je ne crois pas tenir un propos réducteur en précisant que ce n’est pas l’homme qui prend l’initiative d’entrer dans une Alliance avec Dieu, mais que c’est Dieu lui-même qui, dans sa souveraine liberté, fait alliance avec le peuple qu’il s’est choisi. C’est donc abuser des mots que de déduire de ce privilège divin qu’Israël, en tant que bénéficiaire de l’Alliance, devient « capable d’une alliance avec les hommes ».

[58] Allusion à He 13, 2.

[59] Le conférencier fait dire à  l’Écriture ce qui n’y figure nulle part. D’Abraham elle ne dit pas qu’il fut « ami des hommes », et encore moins que c’est parce qu’il était tel qu’il est devenu « ami de Dieu ». L’épître de Jacques témoigne du contraire : « Abraham crut à Dieu, cela lui fut compté comme justice et il fut appelé ami de Dieu » (Jc 2, 23). C’est donc sa foi qui valut à Abraham d’être appelé ami de Dieu et non la qualité de son accueil de l’étranger.

[60] Allusion à la Première épître de Jean, 4, 20.

[61] C’est profiter de l’ignorance générale de l’Écriture que de déduire de ce récit prophétique (et non parabole) des assises du jugement dernier, que d’affirmer que « ceux qui auront mis en pratique dans leur vie, l’hospitalité et l’accueil de l’étranger, recevront l’invitation de participer au Royaume de Dieu ». En réalité, une simple lecture de l’épisode illustre le fait patent que l’hospitalité et l’accueil de l’étranger sont loin d’être la seule bonne œuvre qui vaudra l’accès au Royaume à ceux qui l’ont pratiquée. Il faut y ajouter : donner à manger à ceux qui ont faim et à boire à ceux qui ont soif (Mt 25, v. 35) ; vêtir ceux qui sont nus, et visiter les malades et les prisonniers (v. 36). Alors pourquoi donner l’impression que tout l’enseignement évangélique se résume à l’amour de l’étranger ? Les deux commandements dans lequel se résument la Loi et les prophètes, et qui n’en font qu’un, sont, selon Jésus lui-même, l’amour de Dieu et l’amour du prochain (cf. Mt 22, 37-40 et parallèles).

[62] C’est là un maniement abusif de l’art du paradoxe, et les répétitions qui suivent ne font que délayer un concept arbitraire et mal assuré. L’usage du « parce que » semble  induire une relation de cause à effet qui, dans ce cas d’espèce, n’existe pas. Il s’agit d’une projection idéalisée et comme sacralisée, de la condition d’étranger, exemplifiée par le Christ, et selon laquelle, à en croire notre conférencier, l’étranger serait partout chez lui, à l’instar de Jésus. Hélas, une simple observation de la situation concrète des étrangers oblige à conclure qu’au contraire, sauf illustres exceptions, l’étranger n’est nulle part chez lui.

[63] C’est là un saut indu d’un contexte à un autre, sur la base d’un texte qui n’a pas vocation à jeter sur la condition de l’étranger l’éclairage biblique que veut y voir le conférencier. Le texte, difficile et longtemps méconnu, de l’Épître aux Ephésiens (2, 14) a acquis ses lettres de noblesse dans la théologie chrétienne, grâce au progrès de l’intériorisation, par les chrétiens, de la méditation scripturaire de l’Apôtre sur la consubstantialité mystérieuse qui subsiste, dans le dessein de Dieu, entre Israël et l’Église (cf. surtout l’épître aux Romains, chapitre 11). Mais il n’a rien à voir avec le comportement envers l’étranger que prône la Bible.

[64] « Pas si petit que ça ! », comme disait le Petit Prince…

[65] Quiconque visionnera le podcast constatera qu’à ce stade, l’orateur, perçoit qu’il a déjà dépassé le temps qui lui était alloué, et perd quelque peu ses moyens, ce dont son style se ressent.

Commentaires (1)

marie-therese
  • 1. marie-therese | 31/10/2014
J'ai apprécié la clarté des remarques sur ces deux textes, qui donnent l'impression qu'on cherche davantage à avoir des idées, plutôt que de respecter les textes bibliques, et qui ont tendance à leur faire dire ce qu'ils ne disent pas. Merci d'avoir fait ce travail d'analyse qui enrichit notre lecture sur le don de la terre dans le bon sens dans le respect aussi d'Israël.
cordialement
marie-therese

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Date de dernière mise à jour : 29/12/2014