Un credo ad libitum ?


Une fois n’est pas coutume : j’emprunte à une revue catholique belge ce texte qui m’a paru pertinent. Un de ses lecteurs, retour de la messe dominicale à l’église Saint-Jean l’Évangéliste à Liège, lui a adressé ce petit billet d’humeur [1].


« Quand le Fils de l’homme viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ?

À cette question dramatique de Jésus (qui résonne aussi comme une mise en garde), nous pourrions répondre ceci : Oui, Seigneur, tu trouveras sans doute la foi… mais laquelle ?

Si le Retour glorieux avait eu lieu ce 1er dimanche de l’Avent, vers 18h 15, du côté de la place Saint-Jean à Liège, plus précisément dans l’église occupée par les dominicains, Jésus aurait pu entendre la "profession de foi" suivante proposée à ses disciples. Ce texte a été lu collectivement à la place du Credo.

Qu’en penser ?

D’abord le texte, puis le contexte.

 

Je crois en un Dieu au-delà de tout,

tellement grand qu’il a pris le visage d’un tout petit,

tellement Autre qu’il est devenu humain.

Je crois en un Dieu si différent de tous nos dieux

qu’il n’est reconnu que par des nomades.

Je crois en un Dieu si libre par rapport à nos religions

qu’il crèche, non dans le Temple, mais dans une mangeoire.

J’espère en l’humain au-delà de toute désespérance

tellement grand qu’il est invité à renaître,

tellement Autre qu’il devient Esprit.

J’espère en l’humain, différent de toutes ses contrefaçons,

accueilli et reconnu dans chaque visage.

J’espère en l’humain, libre par rapport à tous les esclavages

Parole vive de tendresse et de joie.

Je crois au Christ, le seul qui donne de croire en ce Dieu-là et espérer en cet humain-ci,

Christ qui se fait chair de vérité. Amen.

 

Cette "profession de foi", pourrait être une "profession de moi", car elle ne reflète la foi de l’Église que filtrée par des a priori personnels nourris de sociologie et de l’air du temps. Ce texte est l’expression d’un "Je" hypertrophié et non d’un "Nous" ecclésial : or, l’eucharistie doit être le moment privilégié du rassemblement autour de la même foi ; elle ne peut pas être l’occasion de diviser les fidèles ! Chaque mot du Credo est imbibé du sang des martyrs qui ont sacrifié leur vie pour affirmer et défendre que Jésus est Dieu, qu’il a pris chair par l’Esprit Saint dans le sein de la Vierge Marie, qu’il a été crucifié, est ressuscité, etc. Le mentionner à chaque messe dominicale n’est ni ennuyeux ni superflu, mais essentiel. La foi commune exprimée dans le credo est la cause de notre présence autour du prêtre pour la célébration ; si les raisons de croire disparaissent sous le vernis du temps ou de la fantaisie de tel ou tel quidam, à quoi bon encore célébrer ensemble ? Célébrer quoi ? Célébrer qui ? Pour quoi faire ?

La perversité de ce texte tient d’abord à son ambiguïté, au mélange subtil de vrai et de faux qui sert d’emballage à toutes les hérésies depuis 2000 ans.

Alors,

  • oui, Dieu est au-delà de tout ;
  • non il n’a pas pris visage humain par grandeur mais par humilité (un mot que déteste le démon),
  • oui il est différent des autres dieux (il est même le seul Dieu, faut-il le préciser ?) ;
  • non, il n’est pas nécessaire d’être nomade pour le reconnaître (quel lien entre ces deux propositions ?...) ;
  • oui, Dieu est libre par rapport à nos religions, tellement libre qu’il aime les paradoxes : crécher successivement dans une mangeoire et dans le Temple (pourquoi les opposer ?) ;
  • oui, moi aussi j’espère en l’humain (malgré son orgueil spirituel et théologique), mais le credo est l’expression de la foi catholique (est-ce un gros mot ?) et non de l’humanisme, fût-il chrétien, ou presque ;
  • oui, j’aime l’humour et les jeux de mots à la Lacan, mais "chair de vérité" a-t-il sa place dans une profession de foi ? Pourquoi pas les "non-dupes errent" tant qu’on y est ?… 

Il est évident que ce… que cette… - comment dire ? - "méditation" n’a aucunement sa place dans le déroulement de la messe. On pourrait, au mieux, proposer ces lignes à l’occasion d’un libre partage, autour d’un feu de bois lors d’une soirée de scouts, ou bien comme texte-martyr pour recréer le véritable credo, comme par induction. Sans plus. À l’évidence cette bafouille pseudo-théologique n’a pas sa place dans la sainte liturgie.

Elle constitue en outre une attaque frontale contre l’œcuménisme, tant prôné par le pape François : comment réunir les chrétiens autour d’un faux credo ? On comprend que nos frères orthodoxes puissent être horrifiés par de telles manipulations de la foi commune.

Paradoxalement, ce genre de contrefaçon imposée aux fidèles, exprime dramatiquement la domination sur le troupeau sans voix d’un cléricalisme déboussolé mais toujours fringant et pétroleur quand il s’agit de "choquer le bourgeois" ou de réveiller les endormis (les clercs étant les seuls éveillés, au sens bouddhique, bien entendu).

On conclura en citant tout simplement le Catéchisme de l’Église catholique : "Aucun rite sacramentel ne peut être modifié ni manipulé au gré du ministre ou de la communauté." (CEC 1125) ; et encore : "La communion dans la foi a besoin d’un langage commun de la foi, normatif pour tous et unissant dans la même confession de foi" (CEC 185)

Prions enfin pour ces malencontreux disciples de saint Dominique : Dieu a suscité cet ordre glorieux pour combattre les hérésies ; huit siècles plus tard quelques-uns d’entre eux sèment joyeusement l’ivraie dans le champ même de l’Église… »

Sabaoth (30 novembre 2014)


Commentaire de la Rédaction de la Revue


Quelles que soient les intentions du célébrant, il nous semble que le rite de la messe ne lui appartient pas. Selon l’«Institutio generalis» de la messe romaine (édition 2011) :

« N° 67. Le Symbole, ou profession de foi, vise à ce que tout le peuple rassemblé réponde à la parole de Dieu annoncée dans les lectures de la sainte Écriture et expliquée dans l’homélie, et, en professant la règle de la foi dans une formule approuvée pour l’usage liturgique, se rappelle et professe les grands mystères de la foi avant que ne commence leur célébration dans l’Eucharistie.

N° 68. Le Symbole doit être chanté ou dit par le prêtre avec le peuple, le dimanche et les jours de solennité ; on peut aussi le dire lors de célébrations particulières plus solennelles. »

 

JPS

 


[1] Texte publié dans Vérité et espérance (Magazine de ré-information chrétienne), N° 93, Liège, 4ème trimestre 2014, p. 22-23.

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