Avant-propos

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Je précise d’emblée que le millénarisme dont je traite dans cet essai est celui que l’on désigne sous le nom de «pré-millénarisme». À ce propos, je cite ici un spécialiste :

Les pré-millénaristes professent que quand le Christ reviendra il y aura un réel royaume de mille années du Christ en tant que roi sur la terre. Pour les a-millénaristes, le règne millénaire du Christ est une réalité actuelle, le nombre “mille” est interprété comme une figure de style en forme de synecdoque. En d’autres termes, le chiffre limité de mille véhicule la totalité […] [1].

Il est notoire que la croyance en un règne millénaire du Christ sur la terre, surtout sous sa forme pré-millénariste, n’est pas, loin s’en faut, en odeur de sainteté dans l’Église catholique, malgré le fait qu’elle a été longtemps et largement considérée comme orthodoxe, au moins durant les quatre premiers siècles de l’ère commune, outre que des Pères de l’Église totalement indemnes de soupçon de déviance doctrinale, tel, entre autres, Irénée de Lyon (IIe s.), non seulement l’ont soutenue, mais ont réputé hérétiques ceux qui s’y opposaient. Ce que confirme l’auteur cité ci- dessus:

Alors que le champ d’action du débat entre les pré-millénaristes et leurs opposants est la Sainte Écriture, les savants semblent recourir de plus en plus à l’histoire du christianisme dans leurs polémiques […]. Par exemple, K. Neill Foster et David E. Fessenden ont échelonné leurs publications de 2002, Essays on Premillennialism [Essais sur le Pré-millénarisme], de telle sorte que leurs quatre premiers essais soient des considérations historiques sur la position pré-millénariste. Présenté comme «une expression moderne d’une doctrine ancienne», le livre commence par une étude de Paul L. King sur l’antiquité du pré-millénarisme, dans un article intitulé «Le pré- millénarisme dans l’Église primitive». King cite au moins quatorze anciens Pères de l’Église des quatre premiers siècles de l’histoire chrétienne, qui adhéraient au chiliasme, terme désignant la croyance littérale en un millénaire terrestre […]. Il conclut que «l’Église primitive a gardé massivement un point de vue pré-millénariste» […]. Dans son estimation que le pré-millénarisme était le point de vue dominant parmi les premiers chrétiens, King fait écho à une légion d’auteurs pré-millénaristes contemporains, populaires autant qu’universitaires […] [2].

La présente étude n’ambitionne nullement d’apporter quoi que ce soit de nouveau à l’histoire – largement documentée – du Millénarisme. Elle se propose plutôt d’essayer de comprendre les raisons – culturelles, théologiques, voire psychologiques – de la réticence, et même de l’hostilité déclarée du Magistère catholique envers cette croyance vénérable, aux dépens des Écritures [3], et de la Tradition des Pères [4].

Je précise également que j’ai volontairement circonscrit mon examen de ce phénomène à deux types de textes spécifiques : ceux du Catéchisme de l’Église catholique ayant trait à l’eschatologie, et ceux de quelques déclarations papales.

L’imperfection, voire l’inadéquation avec le donné de la Révélation, de certaines prises de position officielles en cette matière, m’ont paru nécessiter une mise au point et un approfondissement. Au risque d’être taxé de polémiste et de fauteur de contestation de l’institution ecclésiale, l’honnêteté intellectuelle et spirituelle m’a obligé à faire état de plusieurs cas de mauvaise foi flagrante, présents dans certains textes d’Église et dans leurs commentaires théologiques subséquents, dont le but est visiblement de donner raison, coûte que coûte, à l’autorité. À quoi s’ajoute la difficulté supplémentaire que constitue l’antagonisme multiséculaire entre catholiques et réformés, rendu plus aigu encore par le fait que la croyance en un règne du Christ sur la terre avant la fin du monde est assez largement répandue en milieu évangélique et pentecôtiste, sous sa forme la plus honnie en catholicité : le pré-millénarisme [5].

Même en tenant compte du fait que les controverses théologiques ont toujours existé dans l’Église et qu’il n’y a pas lieu de s’en inquiéter outre mesure et encore moins de les envenimer, mais qu’il faut laisser le temps et la réflexion faire leur œuvre, il reste que l’hostilité, voire la dureté flagrantes des arguments de l’autorité magistérielle laissent une impression de malaise et donnent à penser que quelque chose de plus fondamental et de non dit est en jeu.

C’est à tenter de donner une réponse équilibrée à cette question difficile que sont consacrées les pages qui suivent. J’espère seulement qu’elles contribueront de manière positive et bénéfique à une meilleure compréhension du mystère que recèle cette croyance, à nouveau si décriée de nos jours.



[1] D’après Francis X. Gumerlock, «Le Millénarisme et les Conciles de l’Église primitive: Le Chiliasme a-t-il été condamné à Constantinople ?», cité, ci-après, en Appendice 1.

[2] Id., op. cit.

[3] Voir surtout Ap 20, 2-7, et cf. Ps 90,4, et 2 P 3, 8.

[4] Au témoignage de deux Pères millénaristes du IIe siècle, cette croyance ne faisait pas l’unanimité. Justin (Dialogue, 80) : « Pour moi et les chrétiens d’orthodoxie intégrale, tant qu’ils sont, nous savons qu’une résurrection de la chair adviendra, pendant mille ans, dans Jérusalem rebâtie et agrandie », tout en reconnaissant que « beaucoup […] même chrétiens de doctrine pure, ne le reconnaissent pas ». Irénée Adv. Haer., V, 31, 1 ; 32, 1: « Mais certains, qui passent pour croire avec rectitude, négligent l’ordre suivant lequel devront progresser les justes et méconnaissent le rythme selon lequel ils s’exerceront à l’incorruptibilité. Ils ont ainsi en eux des pensées [...] Ainsi donc, certains se laissent induire en erreur par les discours hérétiques au point de méconnaître les ‘économies’ de Dieu et le mystère de la résurrection des justes et du royaume qui sera le prélude de l’incorruptibilité… »

[5] Id., op. cit.

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Date de dernière mise à jour : 14/05/2014