9. « Royaume de Dieu » et « Monde à venir »

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État de la question


Dans le Credo, les chrétiens proclament : « J’attends la résurrection des morts et la vie du monde à venir […] ». Selon la foi de l’Église, cette attente ne doit pas être passive, mais ardente, témoin ce passage paulinien :

Nous le savons, en effet, toute la création, jusqu’à ce jour, gémit en travail d’enfantement. Et non pas elle seule: nous-mêmes, qui possédons les prémices de l’Esprit, nous gémissons, nous aussi, intérieurement, dans l’attente de la rédemption de notre corps (cf. Rm 8, 22-23).

Mais qu’est donc ce « Monde à venir » dont parle le Credo ? S’agit-il, comme le croient beaucoup de chrétiens, de la vie qui attend le croyant, après la mort, dans le ciel ? Si c’était le cas, comment s’accompliraient les annonces scripturaires d’une rétribution messianique, sur cette terre (rénovée, mais la même), des élus ressuscités, pour y exercer, sous l’égide du Messie et avec lui (cf. 2 Tm 2, 12 ; Ap 20, 6 ; Ap 22, 5), la Royauté de Dieu sur les nations de la terre ?

Cette mystérieuse réalité à venir est exprimée dans le Nouveau Testament par différentes expressions grecques (Mt 12, 32 ; Mc 10, 30 ; Lc 18, 30 ; 20, 34.35 ; He 6, 5) : ho aiôn ho mellôn, ou ho aiôn ho erchomenos : « le monde [litt., le siècle ou l’ère] qui vient », ou encore aiôn ekeinos : « ce monde-là » (celui de la résurrection), par opposition à aiôn houtos : « ce monde-ci » (celui de notre temps). Ces formules rendent l’expression hébraïque ha’olam haba’ : « le monde qui vient », utilisée par la littérature rabbinique pour désigner le monde entièrement investi de la gloire de Dieu et le distinguer de son contraire : ha’olam hazeh : « ce monde-ci ».

Comme c’est souvent le cas, le Nouveau Testament est ici tributaire de la tradition juive. Voici ce que dit Maïmonide, fidèle transmetteur de la tradition ancienne :

Si les Maîtres l’appellent « le monde à venir », ce n’est pas parce qu’il n’existe pas maintenant, ni que, après la destruction du monde présent, ce monde-là adviendrait. Telle n’est pas la réalité. Car, de fait, il existe et subsiste, ainsi qu’il est dit : « Qu’ils sont grands les bienfaits que tu réserves à ceux qui te craignent, que tu accordes à ceux qui espèrent en toi ! » (Is 66, 22 ; Ps 31, 20) On ne l’appelle « monde à venir » que parce que cette vie [éternelle] n’échoit à l’homme qu’après la vie de ce monde, dans lequel nous existons avec un corps et une âme, conformément à l’existence première de tout homme. » [1].

Le même Maïmonide écrit encore :

Déjà le prophète [Isaïe], que la paix soit sur lui, a expliqué que le monde à venir n’est pas atteint par les sens corporels. C’est ce qui est écrit : « Jamais œil humain n’avait vu un autre Dieu que toi, agir de la sorte en faveur de ses fidèles » (cf. Is 64, 3) ; et les maîtres commentent cela [en ces termes] : « Tous les prophètes n’ont prophétisé que pour les jours du Messie ; mais le monde à venir, aucun œil ne l’a vu, sauf toi, Dieu » [2].

Ces textes trouvent leur écho dans trois passages de saint Paul :

- J’estime en effet que les souffrances du temps présent sont sans commune mesure avec la gloire qui doit se révéler en nous. Car la création en attente aspire à la révélation des fils de Dieu […] avec l’espérance d’être, elle aussi, libérée de la servitude de la corruption pour entrer dans la liberté de la gloire des enfants de Dieu. (Rm 8, 18-21).

- Selon qu’il est écrit : «nous annonçons ce que l’œil n’a pas vu, ce que l’oreille n’a pas entendu, ce qui n’est pas monté au cœur de l’homme, tout ce que Dieu a préparé pour ceux qui l’aiment.» (Is 64, 3 ; 1 Co 2, 9).

- Je l’affirme, frères : la chair et le sang ne peuvent hériter du Royaume de Dieu, ni la corruption hériter de l’incorruptibilité. (1 Co 15, 50).

Mais les tenants irréductibles de la conception d’un Royaume « spirituel », dont les assises ne seraient qu’aux cieux, arguent de la phrase de Jésus (Jn 18, 36) : « Mon royaume n’est pas de ce monde » (ek tou kosmou toutou). Pour eux, en rigueur de termes, le Royaume adviendrait uniquement dans un monde autre que l’actuel et entièrement spiritualisé, ce qui revient, ipso facto, à éliminer la perspective d’un Règne de Dieu sur la terre. Leur erreur vient de ce qu’ils comprennent « de ce monde », comme signifiant « appartenant à ce monde », alors que, dans l’expression grecque utilisée par ce passage du Nouveau Testament, le ek (‘de’) connote uniquement l’origine, la provenance [3]. En répondant ainsi à Pilate, Jésus atteste que sa royauté vient d’en haut – car elle ne lui a pas été conférée par des hommes –, et non qu’il ne l’exercera qu’au ciel.

Nombreux également sont les chrétiens qui s’appuient sur ces paroles mises dans la bouche de Jésus par l’évangile de Jean : « Vous, vous êtes d’en bas (ek tôn katô), moi, je suis d’en haut (ek tôn anô). Vous, vous êtes de ce monde (kosmos), moi, je ne suis pas de ce monde. » (Jn 8, 23). Pourtant, nous allons le voir, non seulement cette affirmation n’écarte pas la perspective d’un Royaume terrestre, mais elle la confirme au contraire. Par ces paroles, en effet, Jésus n’entend pas nous enseigner son appartenance exclusive au monde rénové, encore à venir. Son but est de souligner que lui, Jésus, appartient au monde d’en haut, lequel existe de toute éternité et transcende le nôtre qui, lui, est en attente d’une transfiguration à venir, lors de la consommation des siècles.

Le Nouveau Testament n’est guère explicite sur la nature exacte du « monde à venir ». Toutefois, la manière dont Jésus répond à l’apologue des sept femmes ayant appartenu à un seul homme – qu’avaient forgé les Sadducéens pour battre en brèche la croyance pharisienne en la résurrection des corps –, jette une certaine lumière sur cette réalité mystérieuse. Jésus leur dit :

Lc 20, 34-36 : Les fils [= ceux qui font partie] de ce monde-ci prennent femme ou mari, mais ceux qui auront été jugés dignes d’avoir part à ce monde-là et à la résurrection d’entre les morts ne prennent ni femme ni mari ; aussi bien, ne peuvent-ils plus mourir, car ils sont pareils aux anges, et ils sont fils de Dieu, étant fils de la résurrection [= de ceux qui ont eu part à la résurrection] [4] (4).

Ces versets enseignent donc que seuls ceux qui seront au nombre des ressuscités auront part à ce « monde à venir ». Mais ce dernier n’est pas une métaphore du ciel, comme tend à nous le faire croire une phraséologie religieuse piétiste qui s’est approprié la notion, sous la forme de l’expression – non scripturaire –, « l’autre monde ». Voici, entre beaucoup d’autres, deux exemples de traductions serviles de ce sémitisme, que l’on trouve encore aujourd’hui dans certaines bibles en langues modernes: « les fils de ce monde-ci » (Lc 16, 8 ; Lc 20, 34-36) ; « les fils de la désobéissance » (Col 3, 6, etc.). Sans parler de la formule ridicule, qui fut longtemps en usage dans les traductions en langue française de Mt 9, 15 et parall. : « les fils de la chambre nuptiale » – littéralement, « les participants à la noce », qui, de ce fait, sont dans la « salle des noces » –, c’est-à-dire les « garçons d’honneur », ou plus largement, les invités aux noces.

Certes, ce « monde à venir » est entièrement transfiguré, glorifié, mais il ne s’agit pas d’un monde spirituel, ni même "conceptuel", au sens platonicien du terme, ce qui impliquerait que l’âme seule ressuscite, et non ce corps de chair. D’ailleurs, le Nouveau Testament nous fournit un paradigme incontournable des propriétés d’un corps ressuscité, en la personne de Jésus lui-même,

Lc 24, 36-43 : Tandis qu’ils disaient cela, lui se tint au milieu d’eux et leur dit : Paix à vous ! Saisis de frayeur et de crainte, ils pensaient voir un esprit. Mais il leur dit : Pourquoi tout ce trouble, et pourquoi des doutes montent- ils en votre cœur ? Voyez mes mains et mes pieds : c’est bien moi ! Touchez-moi et rendez-vous compte qu’un esprit n’a ni chair ni os comme vous voyez que j’en ai. Ayant dit cela, il leur montra ses mains et ses pieds. Et comme, dans leur joie, ils ne croyaient pas encore et demeuraient saisis d’étonnement, il leur dit: Avez-vous ici quelque chose à manger ? Ils lui présentèrent un morceau de poisson grillé. Il le prit et le mangea devant eux.

Ainsi deviennent plus crédibles ces passages, que si peu de chrétiens acceptent de prendre à la lettre :

Mt 26, 29: Je vous le dis, je ne boirai plus désormais de ce produit de la vigne jusqu’au jour où j’en boirai du nouveau avec vous, dans le Royaume de mon Père.

Lc 22, 29-30: Moi je dispose pour vous du Royaume, comme mon Père en a disposé pour moi. Vous mangerez et boirez à ma table en mon Royaume, et vous siégerez sur des trônes pour juger les douze tribus d’Israël […].

Mais une sérieuse difficulté subsiste. Elle tient à la connaissance chrétienne encore très déficiente en matière d’eschatologie. Pour une majorité de chrétiens, en effet, « monde à venir » et « Royaume de Dieu » sont une seule et même réalité. Et la confusion s’aggrave encore davantage lorsque l’on considère comme identiques des notions telles que « Temps messianiques » et « Royaume céleste », ce qui est fréquemment le cas. Dès lors, comme nous le verrons en détail plus loin, l’établissement glorieux du Règne du Christ sur la terre est escamoté au profit d’une “fin du monde” et de l’avènement concomitant de la Royauté de Dieu sur une nouvelle création devenue entièrement spirituelle [5].

Il est vrai qu’une lecture rapide de certains textes néotestamentaires semble accréditer ces conceptions. C’est le cas, par exemple, de cette phrase de saint Paul : « Je l’affirme, frères : la chair et le sang ne peuvent hériter du Royaume de Dieu, ni la corruption hériter de l’incorruptibilité » (1 Co 15, 50). Conjuguée avec la réponse de Jésus aux Sadducéens, citée plus haut (ceux qui ont été jugés dignes de ce monde à venir sont les ressuscités), cette phrase de Paul semble trancher la question. Le Royaume de Dieu coïncide avec la résurrection, donc le Royaume est la résurrection. Et comme il paraît évident que les ressuscités ne peuvent résider dans un monde matériel, on en déduit que résurrection et Royaume de Dieu = royaume céleste [6].

L’équation ci-dessus semble inattaquable, pourtant, nous allons voir, à la lumière de l’Écriture elle-même, mais également à celle des Traditions juive et chrétienne, qu’elle procède d’une compréhension superficielle, voire rationaliste, de la Révélation. La clé du sens des textes qui nous décrivent ces réalités futures, encore si mystérieuses, se trouve dans l’Apocalypse. Celle-ci, en effet, nous parle d’une « première résurrection » (Ap 20, 5), ce qui implique qu’il y en a deux. La chose peut sembler incroyable, pourtant elle est écrite dans ce livre inspiré et ne peut être mise en doute. Il ne s’agit pas, bien entendu, d’une double résurrection individuelle. L’auteur de l’Épître aux Hébreux est bien clair là-dessus : « Les hommes ne meurent qu’une fois, après quoi il y a un jugement » (He 9, 27).

Ces premiers ressuscités sont ceux qui ont été jugés dignes du Royaume messianique. L’Apocalypse nous décrit leur résurrection en ces termes (Ap 20, 4-6) :

Et je vis des trônes. À ceux qui vinrent y siéger, il fut donné d’exercer le jugement. Je vis aussi les âmes de ceux qui avaient été décapités à cause du témoignage de Jésus et de la parole de Dieu […] Ils reprirent vie et régnèrent avec le Christ pendant mille ans. Les autres morts ne purent reprendre vie avant l’accomplissement des mille ans. C’est la première résurrection. Heureux et saints ceux qui ont part à la première résurrection. La seconde mort n’aura pas de prise sur eux ; ils seront prêtres de Dieu et du Christ, et ils régneront avec lui pendant mille ans.

À moins d’allégoriser, ou de réputer uniquement symbolique tout le Livre de l’Apocalypse – ce que ne se sont pas privés de faire, jadis, certains Pères de l’Église et écrivains ecclésiastiques et, depuis, un grand nombre de biblistes et de théologiens –, force est d’admettre la réalité d’un règne à venir du Christ sur la terre, qu’exerceront avec lui ceux et celles qu’Il aura ressuscités ou « transformés », comme le dit saint Paul. (Cf. 1 Co 15, 51).

Je rappelle, ci-après, in extenso, ce que dit l’Apôtre à ce sujet, car il semble qu’il décrive ce qui se produira lors de la Parousie.

1 Co 15, 50-52: Je l’affirme, frères : la chair et le sang ne peuvent hériter du Royaume de Dieu, ni la corruption hériter de l’incorruptibilité. Oui, je vais vous dire un mystère : nous ne mourrons pas tous, mais tous nous serons transformés. En un instant, en un clin d’œil, au son de la trompette finale – car elle sonnera, la trompette –, et les morts ressusciteront incorruptibles, et nous, nous serons transformés.

Le Livre de Daniel, lui aussi, semble bien décrire une première résurrection, dans le texte suivant:

Dn 12, 2-3: Un grand nombre [donc pas tous] de ceux qui dorment au pays de la poussière s’éveilleront, les uns pour la vie éternelle, les autres pour l’opprobre, pour l’horreur éternelle. Les doctes resplendiront comme la splendeur du firmament, et ceux qui ont enseigné la justice à un grand nombre, comme les étoiles, pour toute l’éternité.

Ce passage de Paul semble corroborer mon intuition :

1 Co 15, 22-28: De même, en effet, que tous meurent en Adam, ainsi, tous revivront dans le Christ. Mais chacun à son rang : comme prémices, le Christ, ensuite, ceux qui seront au Christ lors de son Avènement. Puis ce sera la fin, lorsqu’il remettra la royauté à Dieu le Père, après avoir détruit toute Principauté, Domination et Puissance. Car il faut qu’il règne jusqu’à ce qu’il ait placé tous ses ennemis sous ses pieds. Le dernier ennemi détruit, c’est la Mort, car il a tout mis sous ses pieds. Mais lorsqu’il dira: Tout est soumis désormais, c’est évidemment à l’exclusion de Celui qui lui a soumis toutes choses. Et lorsque toutes choses lui auront été soumises, alors le Fils lui-même se soumettra à Celui qui lui a tout soumis afin que Dieu soit tout en tous.

On distingue dans ce texte les trois étapes de la consommation du dessein de Dieu. Tout d’abord, la résurrection du Christ, lors de sa première venue dans la chair. Ensuite, la résurrection des élus pour régner, sur la terre, avec le Christ, lors de sa Parousie. Enfin, l’avènement du monde à venir, tel que nous le décrivent les textes ci-après. On lit dans la deuxième Épître de saint Pierre :

2 P 3, 10-13: Il viendra, le Jour du Seigneur, comme un voleur. En ce jour, les cieux se dissiperont avec fracas, les éléments embrasés se dissoudront, la terre, avec les œuvres qu’elle renferme, sera consumée. Puisque toutes ces choses se dissolvent ainsi, quels ne devez-vous pas être par une sainte conduite et par les prières, attendant et hâtant l’avènement du Jour de Dieu, où les cieux enflammés se dissoudront et où les éléments embrasés se fondront. Ce sont des cieux nouveaux et une terre nouvelle que nous attendons, selon sa promesse, où la justice habitera.

Et voici la description qui figure dans le livre de l’Apocalypse :

Ap 21, 1-5: Puis je vis un ciel nouveau une terre nouvelle, car le premier ciel et la première terre ont disparu, et de mer, il n’y en a plus. Et je vis la Cité sainte, Jérusalem nouvelle, qui descendait du ciel, de chez Dieu, apprêtée comme une jeune mariée parée pour son époux. J’entendis alors une voix clamer, du trône : Voici la demeure de Dieu avec les hommes. Il aura sa demeure avec eux ; ils seront son peuple, et lui, Dieu-avec-eux, sera leur Dieu. Il essuiera toute larme de leurs yeux : de mort, il n’y en aura plus ; de pleur, de cri et de peine, il n’y en aura plus, car l’ancien monde s’en est allé. Alors, Celui qui siège sur le trône déclara : Voici, je fais l’univers nouveau. Puis il ajouta : Écris : Ces paroles sont certaines et vraies.

La difficulté de ces textes, pour qui les lit aujourd’hui, c’est qu’il n’est pas toujours aisé d’en percevoir la perspective exacte. Parlent-ils de la Parousie et des Temps messianiques que cette dernière inaugurera sur la terre, ou bien concernent- ils le « monde à venir », après la destruction du monde actuel par le feu (cf. 2 P 3, 7) ?

On l’a vu plus haut, la Tradition juive, elle, a tranché radicalement :

« Tous les prophètes n’ont prophétisé que pour les jours du Messie, mais le monde à venir, aucun œil n’a vu […] ».

Pour le judaïsme, la période du Règne Messianique n’est qu’une longue préparation à la vie du « monde à venir ». Voici en quels termes Maïmonide résume, de manière succincte et fiable, la Tradition juive concernant les Temps messianiques, qu’il appelle, selon la formule traditionnelle, « jours du Messie », et qu’il distingue soigneusement du « monde à venir » :

Dans le monde à venir, il n’y a pas de nourriture, de boisson, ni d’ablutions, pas d’onction, pas de rapports sexuels, mais les justes siégeront, la tête couronnée et jouiront de la splendeur de la Shekhinah [la gloire de Dieu, telle qu’elle se rend présente aux hommes]. (Cf. Maïmonide, Heleq, p. 177).

Il y a un parallèle remarquable entre ce texte et deux passages néotestamentaires. À l’abstention de rapports sexuels correspond l’affirmation de Jésus – déjà citée – dans l’évangile de Luc :

Lc 20, 35: Ceux qui auront été jugés dignes d’avoir part à ce monde-là ne prennent ni femme ni mari [7].

Aux justes à la tête couronnée correspond cette description de l’Apocalypse:

Ap 4, 4: Vingt-quatre sièges entourent le trône, sur lesquels sont assis vingt-quatre Vieillards vêtus de blanc, avec des couronnes d’or sur leurs têtes.

Il faut savoir que le thème de la « couronne » est très prégnant dans le Nouveau Testament. Elle est « impérissable » (1 Co 9, 25). C’est une « couronne de justice », que l’on reçoit lors de la Parousie (2 Tm 4, 8). C’est une « couronne de vie », promise par Dieu à ceux qui l’aiment (Jc 1, 12). C’est une « couronne de gloire », que l’on reçoit du « Chef des Pasteurs » (Ap 2, 10) et elle « ne se flétrit pas » (1 P 5, 4). En résumé, c’est le symbole de la vie éternelle et de la royauté partagée avec celle du Christ qui, lors de sa session glorieuse sur une nuée, arbore Lui-même une « couronne d’or » (Ap 14, 14).

Il convient de souligner encore une particularité de la Tradition juive, qui n’est pas – c’est le moins qu’on puisse en dire – très acclimatée en christianisme. Selon les anciens Rabbins, à l’époque messianique, l’ordre du monde ne change pas :

TB Berakhot 34 b: Rabbi Samuel a dit : Entre ce monde-ci et les jours du Messie, il n’y a pas d’autre différence que l’asservissement aux royaumes. [C’est-à-dire, aux temps messianiques, Israël sera indépendant]. Il est écrit, en effet : « Il ne cessera pas d’y avoir des pauvres dans le pays » [cf. Dt 15, 11].

On songe, à propos de cette dernière citation, à la parole de Jésus, déjà citée :

Mt 26, 11: Des pauvres, vous en aurez toujours parmi vous.

Quant à Maïmonide, voici comment il résume l’enseignement des Maîtres du passé sur les Temps messianiques:

Heleq, p. 177: En vérité, les jours du Messie sont l’époque où la royauté reviendra à Israël, et elle sera en terre d’Israël [8]. Et ce roi sera très grand, et le siège de son royaume à Sion fera grandir son nom, et sa réputation atteindra toutes les nations, plus que le roi Salomon. Toutes les nations se réconcilieront avec lui [le Messie], et tous les pays le serviront, à cause de sa grande droiture et des prodiges dont il disposera. Quiconque se lèverait contre lui, le Nom – qu’Il soit exalté ! – le perdrait et le livrerait entre ses mains. Tous les versets de l’Écriture témoignent de son succès et de notre succès avec lui.

Maïmonide écrit encore :

Heleq, p. 177-178, et cf. TB Shabbat, 30 b: En ces jours-là, il sera très facile à l’homme de trouver sa subsistance, car en travaillant peu, il obtiendra de grands résultats. Les Maîtres disaient : « La terre d’Israël produira à l’avenir des galettes et des vêtements de laine fine » – puisque les hommes diront, lorsque quelqu’un trouvera les choses prêtes et toutes préparées : « un tel a trouvé un pain cuit et des mets préparés » ; et la preuve est tirée de ce qui est dit : “Des fils d’étrangers seront vos laboureurs et vos vignerons” [Is 61, 5], pour nous faire savoir qu’il y aura là semailles et moissons ».

C’est une tradition identique que transmet Irénée de Lyon (IIe s.), déjà cité. Fidèle à la tradition des Presbytres (Anciens), il cite Papias, Père apostolique (seconde moitié du Ier s.), qui rapportait lui-même les propos suivants attribués à Jésus :

Adv. Haer., V, 33, 3: Il viendra des jours où des vignes croîtront, qui auront chacune dix mille ceps […] De même le grain de blé produira dix mille épis, chaque épi aura dix mille grains […] Et tous les animaux usant de cette nourriture qu’ils recevront de la terre vivront en paix et en harmonie les uns avec les autres et seront pleinement soumis aux hommes.

Et de décrire les ressuscités comme devant « s’exercer à l’incorruptibilité » de manière progressive. Pour Irénée, le Royaume messianique est le « prélude à l’incorruptibilité », et c’est en lui que « ceux qui en auront été jugés dignes s’accoutumeront peu à peu à saisir Dieu» (Adv. Haer., V, 32, 1).

 

Conclusion

Le fait d’avoir exposé – et même « plaidé » – la cause de l’orthodoxie du Royaume millénaire, en l’étayant de nombreuses citations et en en montrant l’origine apostolique indiscutable et la conformité avec les Écritures saintes, n’est évidemment pas suffisant pour convaincre la vénérable institution chrétienne de modifier sa discipline en la matière. Nul doute qu’une telle éventualité donnerait lieu à une levée de boucliers dans tous les secteurs de la théologie. Les plus traditionalistes objecteront probablement que l’Église ne saurait revenir sur sa position prudentielle. Les pragmatiques feront sans doute remarquer qu’une telle doctrine n’est plus de saison, et qu’il vaut mieux affronter les réalités de la vie et de l’histoire des hommes que tenter d’expliciter des perspectives eschatologiques déduites de passages scripturaires obscurs et problématiques. Enfin, tous ou presque affirmeront que rien de tout cela n’est nécessaire au salut et que spéculer là-dessus aura pour seul résultat de jeter la confusion dans l’esprit des fidèles.

Mais ce sont là des « objections » subjectives et non des « arguments » théologiques. La véritable question n’est pas ce que les chrétiens – clercs ou laïcs, spécialistes ou simples fidèles – pensent des textes scripturaires et patristiques évoqués, mais la foi qu’il convient d’accorder ou de refuser à la doctrine qu’en ont tirée Jésus et les Apôtres, s’il faut en croire plusieurs Pères vénérables, qui affirment l’avoir reçue de ces derniers par la tradition des presbytres.

La mise au point suivante de l’un des meilleurs spécialistes du NT, bien que traitant exclusivement de l’inspiration de l’Écriture, peut s’appliquer, mutatis mutandis, à notre problématique :

Deux critères proposés pour déterminer ce que l’Église enseigne avec autorité reflètent les divisions de la chrétienté occidentale depuis la Réforme : a) L’Esprit guide chaque lecteur de la Bible vers la vérité religieuse ou théologique : c’est « l’interprétation privée » de la Bible ; b) l’Esprit nous guide à travers l’enseignement de l’Église. Chacun de ces critères a ses limites. En bonne logique, l’interprétation privée se trouve paralysée quand deux personnes qui prétendent avoir l’Esprit sont en désaccord […] Les catholiques romains qui évoquent explicitement un enseignement ecclésial guidé par l’Esprit, n’ont pas toujours conscience que leur Église s’est rarement, voire jamais prononcée définitivement sur le sens littéral d’un passage d’Écriture, c’est-à-dire sur ce qu’un auteur voulait dire quand il l’écrivit. La plupart du temps, l’Église a commenté le sens de l’Écriture en résistant aux prétentions de ceux qui voulaient rejeter certaines pratiques ou croyances établies comme non bibliques. De plus, les interprétations ecclésiales de l’Écriture dans le catholicisme sont affectées par certaines données de l’enseignement général de l’Église, qui ont pour effet de reconnaître leur conditionnement historique [9].

Et l’auteur de rappeler :

Mysterium Ecclesiae, publié le 24 juin 1973 par la Congrégation pour la doctrine de la Foi […], établit que le sens contenu dans les énoncés de la foi (a) « dépend pour une part de la portée sémantique de la langue employée à une certaine époque et dans certaines circonstances » ; (b) qu’il « arrive en outre que la vérité dogmatique soit d’abord exprimée d’une manière incomplète – pas fausse cependant – et que, plus tard, […] elle soit signifiée plus intégralement et plus complètement » ; (c) que ces énoncés ont une intention limitée à « certaines questions à résoudre ou certaines erreurs à rejeter […] » ; (d) que les vérités à enseigner doivent être énoncées « en des termes qui portent les traces des conceptions d’une époque donnée » et doivent être reformulées par l’Église de manière à présenter plus clairement et plus complètement la même signification [10].

Quant à l’objection selon laquelle l’eschatologie n’est qu’une pure spéculation, voire une fuite de l’implication chrétienne dans la vie de l’humanité, elle jette, comme on dit, l’enfant avec l’eau du bain. S’il est vrai qu’il faut se garder des excès de la spéculation aux dépens de l’engagement dans la pâte humaine, il reste qu’on ne peut faire fi des appels solennels du Nouveau Testament à veiller et à se préparer à l’irruption du Royaume, qui constituent le terreau sur lequel s’est développée la doctrine étudiée dans le présent travail. Comme le dit Jésus lui-même, dans un autre contexte : « Il faut faire ceci sans omettre cela » (Mt 23, 23).

Enfin, comme j’espère l’avoir montré dans mon Avant-propos et par les nombreux parallèles entre les doctrines rabbinique, néotestamentaire et patristique, concernant l’avènement en gloire du Royaume de Dieu sur la terre – que j’ai cités dans les pages précédentes - une réhabilitation et une prise au sérieux ecclésiales de ces doctrines, trop vite réputées fabuleuses, voire hétérodoxes, serait de nature à ouvrir la voie à un dialogue théologique entre juifs et chrétiens sur un thème commun, à propos duquel ni la messianité ni la divinité de Jésus ne constituent directement une pierre d’achoppement.

Si mon étude peut contribuer à cette reconsidération, déjà entreprise par d’autres [11] – sur des bases différentes, certes, mais ayant l’avantage d’être plus historiques et théologiques qu’apologétiques –, ces réflexions n’auront pas été inutiles.



[1] Maïmonide, Mishneh Torah, Sefer hamada‘, Hilkhot Teshouvah, VIII, 8, p. 250 de l’édit. du Mosad harav Kook, Jérusalem. Les italiques sont miens.

[2] Maïmonide, Introduction au Chapitre Heleq, ch. 10 du traité TB Sanhedrin), dans Haqdamot lepheroush harambam, p. 127 de l’édition du Mosad harav Kook, Jérusalem 1976. Texte français dans Maïmonide, Heleq, p. 174.

[3] Ce glissement de sens est universel : on le trouve dans maintes versions de la bible en langues vernaculaires. Il illustre, une fois de plus, que les conceptions théologiques et exégétiques prennent le pas sur le sens obvie du texte.

[4] Le sémitisme « fils de » signifie, dans ces contextes, « qui appartient à », « fait partie de », « a part à », voire « est de ».

[5] L’expression « monde à venir » ne figure que dans les passages néotestamentaires suivants : Mt 12, 32 ; Mc 10,30 ; Lc 18, 30 ; Lc 20, 35 ; Ep 1, 21; He 6, 5.

[6] Cf. 1 Co 15, 50 ; Lc 20, 34-36.

[7] Littéralement: ‘n’épousent, ni ne sont épousés’.

[8] Cf. la question des Apôtres à Jésus, après la résurrection de ce dernier (Ac 1, 6): « Est-ce en ce temps-ci, que tu vas restituer la royauté à Israël ? (ou restaurer la royauté au bénéfice d’Israël) ».

[9] Raymond E. Brown, Que sait-on du Nouveau Testament ?, Bayard, Paris, 2000, p. 68-69.

[10] Id., Ibid., p. 69, note 25. Quiconque veut approfondir ces points ne peut faire l’économie des vues de Newman sur le développement de la doctrine ; je me limiterai aux références suivantes : Essai sur le développement de la doctrine chrétienne, vol. IV des Textes Newmaniens, publiés par L. Bouyer et M. Nédoncelle, Desclée de Brouwer, Paris, 1964 ; Jean Stern, Bible et tradition chez Newman. Aux origines de la théorie du développement, Aubier-Montaigne, Paris, 1966 ; Jérôme Levie, « L’essai sur le développement, de J. H. Newman ».

[11] Voir, par exemple : Stefan Heid, Chiliasmus und Antichrist-Mythos. Eine frühchristliche Kontroverse um das Heilige Land, Borengässer, Bonn, 1993 ; et surtout Jürgen Moltmann, La venue de Dieu. Eschatologie chrétienne, Cerf, Paris, 2000 ; etc.

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Date de dernière mise à jour : 18/05/2014