7. Patrimoine commun aux juifs et aux chrétiens, ou hérésie millénariste?

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Avertissement [1]


Les avancées considérables du dialogue entre chrétiens et juifs, initiées par le chapitre 4 de la Déclaration conciliaire Nostra Ætate (1965), puis développées de manière très positive par de nombreux documents subséquents, ont suscité une riche recherche théologique chrétienne. L’une des difficultés majeures, que cette dernière s’efforce de surmonter, touche à la racine même de la foi chrétienne : le fait d’avoir reconnu solennellement que la vocation du peuple juif n’a pas été récusée par Dieu, et même que l’alliance du Sinaï est toujours en vigueur en ce qui le concerne, entraîne-t-il automatiquement la reconnaissance d’une voie de salut propre aux juifs et qui ne nécessiterait ni la foi en Jésus-Christ ni l’adhésion visible à son Église ? Si tel était le cas, l’incarnation et la mort rédemptrice de Jésus perdraient leur caractère unique et universel et constitueraient tout au plus une christianisation du judaïsme ancien à l’usage des non-juifs venus du paganisme.

Posée en ces termes, l’alternative est inacceptable pour la foi chrétienne. Aussi, certains théologiens se sont-ils efforcés d’élaborer des formulations qui sauvegardent le caractère unique et universel du salut en Jésus-Christ, tout en ménageant au peuple juif un “espace” théologique qui respecte la spécificité de leur appel et de leur rôle dans le dessein de Dieu. Parmi les ‘modèles’ de théologie chrétienne du judaïsme, émergent deux catégories principales de theories [2]:


Théorie d’une unique alliance

qui considère l’événement du Christ comme une extension au monde non-juif de la seule alliance fondamentale conclue à l’origine avec le peuple juif et encore en leur possession. Judaïsme et christianisme participent simultanément et complémentairement à la même alliance. Ils appartiennent finalement à une seule tradition d’alliance qui a commencé au Mont Sinaï. L’événement du Christ est moins l’anticipation des prophéties messianiques que la possibilité pour les gentils d’être incorporés à l’alliance de Dieu avec Abraham, Isaac et Jacob.

Théorie des deux alliances

qui préfère voir judaïsme et christianisme comme deux religions d’alliance distinctes qui […] reconnaissent le lien persistant entre judaïsme et christianisme, mais ensuite se penche sur les différences entre les deux traditions et communautés et montre comment le service, l’enseignement et la personne de Jésus transmettent une image de Dieu qui est sans doute nouvelle.

Utiles et même précieuses pour jeter les bases d’une réflexion théologique positive sur la spécificité et la complémentarité des communautés de foi juive et chrétienne, ces théories gagneraient en force si elles pouvaient s’appuyer sur une croyance qui soit commune aux deux religions, sans pour autant générer le phénomène bien connu de rejet juif que suscite, par exemple, la relecture christologique chrétienne des prophéties.

Or, cette croyance existe, même si elle est trop longtemps passée inaperçue. Il suffit, pour s’en convaincre, de lire intégralement le Livre V de l’un des chefs-d’œuvre de la littérature des Pères postapostoliques : l’Adversus Haereses, d’Irénée de Lyon (IIe s.) [3]. On y trouvera une tradition, qui fut jadis commune aux juifs et aux chrétiens : l’attente et la préparation de l’avènement d’un Royaume de Dieu, annoncé comme devant s’établir sur la terre. J’y fais substantiellement référence dans le présent essai.

C’est un lieu commun de rappeler que les juifs attendent le Messie, alors que les chrétiens, persuadés qu’il est déjà venu en la personne de Jésus, attendent sa Parousie, ou retour ultime, « sur les nuées du ciel ». Le problème est que, pour la grande majorité des chrétiens, et pour la quasi-totalité des théologiens et exégètes catholiques, ce qu’on appelle généralement la « Fin des Temps » est perçu comme la « fin de ce monde », tandis que l’avènement en gloire du Royaume de Dieu, annoncé et mystérieusement inauguré par Jésus, est censé advenir « au ciel ».

Ainsi, selon cette conception, lors de la Parousie du Christ, les êtres humains passeront, sans transition, de la vie terrestre à celle du ciel (ou de l’enfer !). Il va de soi que, dans une telle perspective, il n’y a aucune place pour l’attente juive des Temps messianiques, c’est-à-dire la longue période de temps où Dieu régnera sur toutes les nations par la médiation de son Messie. Pour le judaïsme, il est clair que ce règne aura lieu sur la terre. Certains rabbins anciens admettent que cette dernière sera quelque peu modifiée, voire partiellement rendue à l’état paradisiaque, mais ils récusent qu’il s’agisse d’une nouvelle création, et plus encore que ces événements aient lieu « au ciel ».

C’est exactement la position d’Irénée, comme on le verra plus avant. Et nul doute que soit grande la surprise de bien des lecteurs chrétiens de son œuvre, lorsqu’ils découvriront l’insistance de ce Père sur la réalité et le réalisme du Royaume que le Christ instaurera sur la terre. Disons-le d’emblée, les descriptions – fort consonantes avec celles de la tradition aggadique juive – qu’en donne Irénée, dans le Cinquième livre de son «Traité des Hérésies» –, peuvent difficilement être mises sur le compte de « billevesées millénaristes », quoi qu’en ait dit l'évêque et historien de l’Église, l'Eusèbe de Césarée (265-339). Quant aux nombreux parallèles entre les considérations irénéennes et celles des anciens rabbins, il n’est pas question de les éluder ni de les attribuer à la dépendance littéraire d’une tradition par rapport à l’autre. Il semble donc qu’il faille croire Irénée sur parole lorsqu’il affirme que ces croyances en un règne messianique du Christ sur la terre remontent au Jésus de l’Évangile lui-même, par la chaîne des traditions transmises par les presbytres, qu'il appelle « disciples des Apôtres ».

Reste une question capitale, qu’il faudra bien résoudre avant même d’envisager une réflexion commune de juifs et de catholiques sur une eschatologie qui, dès lors que l’on aurait pris au sérieux la canonicité éventuelle des vues d’Irénée et la légitimité théologique de l’attente juive d’un royaume messianique sur la terre, pourrait devenir une base de réflexion et d’espérance interreligieuses, dont je propose la formulation suivante, sous forme de question :

L’Église est-elle prête à admettre que la doctrine justinienne et irénéenne d’un royaume de Dieu sur la terre est apostolique et, par conséquent, orthodoxe ? Et si oui, acceptera-t-elle (au moins ad experimentum) de lever la mise en garde du Saint-Office (1941) à l’égard du millénarisme dit « mitigé » (« on ne peut l’enseigner en toute sécurité ») [4], laissant ainsi aux théologiens (surtout spécialistes de l’ecclésiologie et patrologues) toute latitude d’examiner cette doctrine avec les ressources de la recherche moderne, étant sauve la « doctrine de vérité », telle qu’elle est reçue dans l’Église ?

Il me semble que non seulement le dialogue entre juifs et chrétiens en serait vivifié, mais que la foi chrétienne elle-même y trouverait son compte, régénérée qu’elle serait par la prise au sérieux des avertissements néotestamentaires concernant l’imminence toujours actuelle de l’avènement de la Parousie, qui sont de nature à remettre radicalement en question une foi et une pratique religieuses dont l’incarnation excessive est plus proche de la compromission avec le monde que de l’attente ardente de Jean le Baptiste et des invitations de Jésus à veiller pour ne pas être surpris par l’irruption soudaine du Royaume [5].


La doctrine « millénariste » d’Irénée et ses parallèles dans la tradition juive

L’étude de l’Adversus Haereses révèle un aspect de la doctrine chrétienne antique qui n’a pas fait l’objet d’études suffisamment approfondies. En effet, unanimement considéré, tant par la tradition ecclésiastique que par la majorité des spécialistes contemporains, comme un parangon de l’orthodoxie doctrinale et de la succession apostolique, Irénée n’en est pas moins le transmetteur et l’ardent promoteur d’une conception eschatologique qui, jusqu’à ce jour, n’a pas encore acquis droit de cité dans toute l’Église: l’établissement d’un règne millénaire du Christ sur la terre, après une première résurrection des élus appelés à partager sa royauté à Jérusalem.

Or, cette doctrine – qui, depuis le IVe siècle, a été l’objet, de la part de l’Église, sinon d’une condamnation, du moins d’une réprobation et d’une marginalisation qui ne se sont jamais démenties jusqu’à ce jour –, Irénée affirme qu’elle remonte en droite ligne, par la succession apostolique, à l’enseignement de Jésus lui-même, et il s’appuie, pour l’exposer, sur la tradition transmise par les presbytres (littéralement : Anciens).

Pour illustrer le charisme d’exposition des Écritures dont il crédite ces derniers, Irénée rapporte longuement [6] les exégèses de l’un d’entre eux qu’il ne nomme pas, mais dont il précise qu’ «il tenait [la dite exégèse] des apôtres, qu’il avait vus, et de leurs disciples [7] ». Et de conclure:

C’est de cette manière que le presbytre [8], disciple des Apôtres, discourait sur les deux Testaments, montrant qu’ils proviennent d’un seul et même Dieu […] Si quelqu’un croit au seul Dieu qui a fait toutes choses par son Verbe […] tout d’abord celui-là sera « attaché à la tête… » (cf. Ep 4, 16, et cf. Col 2, 19) ; ensuite, toute parole des Écritures aura pour lui une signification pleinement assurée, pourvu qu’il lise ces Écritures d’une manière attentive auprès de ceux qui, dans l’Église, sont presbytres, puisque c’est auprès d’eux que se trouve la doctrine des Apôtres, comme nous l’avons montré [9].

On aura remarqué que ce qui est en cause ici, c’est l’interprétation des Écritures, qui n’est orthodoxe que lorsque ces dernières sont lues « auprès des presbytres », considérés par Irénée comme les dépositaires de « la doctrine des Apôtres ». Il est donc clair qu’en se référant à la tradition des presbytres, Irénée entend démontrer l’origine apostolique des conceptions d’un royaume terrestre et millénaire du Christ, dont il se fait le théoricien et le champion. Il n’empêche: il doit défendre ces presbytres contre les critiques dont ils sont l’objet, du fait, entre autres, de leur peu d’instruction, à en juger par l’apologie qu’Irénée est contraint de faire de ces pieux transmetteurs de la tradition apostolique. Il en profite d’ailleurs pour classer leurs opposants parmi ceux qui se séparent de l’Église :

Ceux donc qui délaissent le message de l’Église font grief aux presbytres de leur simplicité, ne voyant pas qu’un homme du commun, mais religieux, l’emporte sur un sophiste blasphémateur et impudent [10].

Il est alors à cent lieues d’imaginer que, moins de deux siècles plus tard, la conception, qu’il considère comme apostolique, d’un royaume terrestre du Christ, apparaîtra tellement irrecevable à l’évêque et historiographe de l’Église, Eusèbe de Césarée, qu’il l’englobera dans sa condamnation du millénarisme, non sans faire retomber la responsabilité de ce qu’il considère comme une incongruité doctrinale, sur le presbytre Papias (fin du Ier – début du IIe s.) :

Le même Papias ajoute d’autres choses qui seraient parvenues jusqu’à lui par une tradition orale, certaines paraboles étranges du Sauveur et certains enseignements bizarres et d’autres choses tout à fait fabuleuses. Par exemple, il dit qu’il y a aura [= s’écoulera] mille ans après la résurrection des morts et que le règne du Christ aura lieu corporellement sur la terre […] Il a été cause qu’un très grand nombre d’écrivains ecclésiastiques après lui ont adopté les mêmes opinions que lui, confiants dans son antiquité : c’est là ce qui s’est produit pour Irénée et pour d’autres qui ont pensé la même chose que lui [11].

En tout état de cause, pour Irénée, c’est la seule vraie doctrine, et ceux qui, tout en se prétendant des chrétiens fidèles à la tradition de l’Église, n’y accordent pas foi, sont assimilés par lui aux « hérétiques » :

Mais certains, qui passent pour croire avec rectitude, négligent l’ordre suivant lequel devront progresser les justes et méconnaissent le rythme selon lequel ils s’exerceront à l’incorruptibilité. Ils ont ainsi en eux des pensées hérétiques [...] Ainsi donc, certains se laissent induire en erreur par les discours hérétiques au point de méconnaître les ‘économies’ de Dieu et le mystère de la résurrection des justes et du royaume qui sera le prélude de l’incorruptibilité [12].

Même propos chez Justin (début du IIe s.). Au Juif Tryphon qui l’interpelle en ces termes :

Mais dis-moi, professez-vous réellement que cet emplacement de Jérusalem sera rebâti ? Que votre peuple s’y réunira et s’y réjouira avec le Messie, et en même temps avec les patriarches, les prophètes, les saints de notre race ? […]

le philosophe chrétien répond sans ambiguïté :

Pour moi et les chrétiens d’orthodoxie intégrale, tant qu’ils sont, nous savons qu’une résurrection de la chair adviendra, pendant mille ans, dans Jérusalem rebâtie, décorée et agrandie, comme les prophètes Ézéchiel, Isaïe et les autres l’affirment [13].

 

Bref florilège commenté

On trouvera, ci-après, sous forme de citations, accompagnées ou non d’un commentaire, une anthologie sommaire de la doctrine eschatologique d’Irénée et de Justin.

— Après la condamnation et la défaite de l’Antichrist :

Le Seigneur viendra du haut du ciel, sur les nuées, dans la gloire de son Père, et il enverra dans l’étang de feu l’Antichrist avec ses fidèles ; il inaugurera en même temps pour les justes les temps du royaume, c’est-à-dire le repos du septième jour, qui fut sanctifié, et il donnera à Abraham l’héritage promis; c’est là le royaume en lequel, selon la parole du Seigneur, « beaucoup viendront du levant et du couchant pour prendre place à table avec Abraham, Isaac et Jacob » (cf. Mt 8, 1) [14].

— C’est dans ce monde-ci – même s’il est « rénové » – que, selon Irénée, s’exercera la royauté messianique du Christ et de ses élus ressuscités :

Aussi est-il nécessaire de déclarer à ce sujet que les justes doivent d’abord, dans ce monde rénové, après être ressuscités à la suite de l’Apparition du Seigneur, recevoir l’héritage promis par Dieu aux pères et y régner [15], ensuite seulement aura lieu le jugement de tous les hommes. Il est juste, en effet, que, dans ce monde même où ils ont peiné et où ils ont été éprouvés de toutes les manières par la patience, ils recueillent le fruit de cette patience ; que, dans le monde où ils ont été mis à mort à cause de leur amour pour Dieu, ils retrouvent la vie ; que, dans le monde où ils ont enduré la servitude, ils règnent […] Il convient donc que le monde lui-même, restauré en son état premier, soit, sans plus aucun obstacle, au service des justes [16].

— S’appuyant sur la phrase de Jésus : « Je ne boirai plus désormais du fruit de cette vigne, jusqu’au jour où j’en boirai du nouveau avec vous dans le royaume de mon Père » (Mc 14, 25), Irénée insiste sur le caractère terrestre de ce royaume, et sur le réalisme de la résurrection des élus :

Sans aucun doute, c’est dans l’héritage de la terre qu’il le boira, de cette terre que lui-même renouvellera et rétablira en son état premier pour le service de la gloire des enfants de Dieu, selon ce que dit David : « Il renouvellera la face de la terre » (cf. Ps 104, 30). En promettant d’y boire du fruit de la vigne avec ses disciples (cf. Mt 26, 29), il a fait connaître deux choses : l’héritage de la terre, en lequel sera bu le fruit nouveau de la vigne avec ses disciples, et la résurrection corporelle de ses disciples. Car la chair qui ressuscitera dans une condition nouvelle est aussi celle qui aura part à la coupe nouvelle. Ce n’est pas, en effet, alors qu’il serait dans un lieu supérieur et supra-céleste avec ses disciples, que le Seigneur peut être conçu comme buvant du fruit de la vigne, et ce ne sont pas davantage des êtres dépourvus de chair qui pourraient en boire, car la boisson tirée de la vigne a trait à la chair, non à l’esprit [17].

Bien qu’il n’y fasse pas allusion, il se peut qu’Irénée ait été influencé par un passage de l’évangile de Luc, dont la littéralité scandaleuse embarrasse tellement les commentateurs, que la quasi-totalité d’entre eux l’interprètent au sens spirituel : « Vous mangerez et boirez à ma table, dans mon Royaume… » (Lc 22, 30). Rappelons qu’au témoignage du NT, Jésus a mangé et bu avec ses disciples après sa résurrection (Lc 24, 41-43 ; Ac 10, 41, etc.).

— Pour Irénée, la rétribution du royaume messianique a lieu en « ce monde-ci », et non dans le « monde à venir » :

Il dit encore: « Quiconque aura quitté champs ou maisons, ou parents, ou frères, ou enfants, à cause de moi, recevra le centuple en ce monde et héritera de la vie éternelle dans le monde à venir » (Mc 10, 30). Quel est donc en effet le centuple que l’on recevra en ce monde (Lc 18, 9), et quels sont les dîners et les soupers qui auront été donnés aux pauvres et qui seront rendus ? Ce sont ceux qui auront lieu au temps du royaume (cf Lc 14, 12-14), c’est-à-dire en ce septième jour qui a été sanctifié et en lequel Dieu s’est reposé de toutes les œuvres qu’il avait faites : vrai sabbat des justes, en lequel ceux-ci, sans plus avoir à faire aucun travail pénible, auront devant eux une table préparée par Dieu et regorgeant de tous les mets [18]. »

Conception analogue dans la littérature rabbinique :

Les Maîtres disaient: […] à l’avenir […] les hommes diront, lorsque quelqu’un trouvera les choses prêtes et toutes préparées : « un tel a trouvé un pain cuit et des mets préparés » [19].

Et concernant le vin que Jésus boira, nouveau, avec ses disciples, dans le Royaume de son Père, il correspond sans doute à celui auquel le Talmud fait allusion en parlant du

vin qui est en réserve [pour les temps du Messie, et qui est] encore dans ses grappes depuis la création du monde. (TB Berakhot, 34 b).

— Dans son tableau eschatologique, Irénée n’omet pas de mentionner la restauration du peuple juif sur sa terre :

Ézéchiel dit de même : « Voici que je vais ouvrir vos tombeaux, et je vous introduirai dans la terre d’Israël. Et vous saurez que je suis le Seigneur, quand j’ouvrirai vos tombeaux, quand je vous ferai sortir des tombeaux, mon peuple. Je mettrai mon Esprit en vous, et vous vivrez, et je vous établirai sur votre terre, et vous saurez que je suis le Seigneur » (Ez 37, 12-14). Le même Prophète dit encore : « Voici ce que dit le Seigneur : Je rassemblerai Israël d’entre toutes les nations parmi lesquelles ils ont été dispersés, et je me sanctifierai en eux aux yeux des peuples des nations, et ils habiteront sur leur terre, que j’ai donnée à mon serviteur Jacob. Ils y habiteront en sécurité, ils bâtiront des maisons et planteront des vignes, ils habiteront en sécurité, quand j’exercerai un jugement sur tous ceux qui les ont méprisés. » (Ez 28, 25-26) [20].

— D’après Irénée, aux temps messianiques, Jérusalem sera rebâtie :

Isaïe dit encore au sujet de Jérusalem : « Voici ce que dit le Seigneur : Heureux celui qui a une postérité dans Sion et une parenté dans Jérusalem ! Voici qu’un roi juste régnera, et les princes gouverneront avec droiture. » (Is 32, 1). Et à propos des préparatifs de sa reconstruction, il dit : « Voici que je te prépare pour pierres de l’escarboucle et pour fondements du saphir ; je ferai tes créneaux de jaspe, tes portes de cristal et ton enceinte de pierres précieuses ; tous tes fils seront enseignés par le Seigneur, tes enfants seront dans une grande paix, et tu seras édifiée dans la justice. » (54, 11-14) [21].

— Contrairement à ceux qui voient, dans ce texte, la prophétie d’un monde céleste après la destruction de l’univers, Irénée nous apprend qu’il s’agit, en fait, de la reconstruction, sur terre, de la Jérusalem messianique :

Ces événements ne sauraient se situer dans les lieux supra-célestes, « car Dieu », vient de dire le prophète, « montrera ta splendeur à toute la terre qui est sous le ciel » (Ba 5, 3), mais ils se produiront au temps du royaume, lorsque la terre aura été renouvelée par le Christ et que Jérusalem aura été rebâtie sur le modèle de la Jérusalem d’en haut [22].

— Contrairement à nombre de théologiens et de fidèles d’aujourd’hui, Irénée n’est pas choqué par la perspective d’une coexistence, dans le Royaume messianique, de ressuscités et de non-ressuscités (« ceux qui ont été laissés », ou « gardés à cet effet », selon sa terminologie), et il refuse qu’on allégorise les textes scripturaires qui, selon lui, garantissent l’accomplissement réel de ces annonces prophétiques :

Le même prophète dit encore : « Voici que je crée Jérusalem pour l’allégresse, et mon peuple pour la joie. Je serai dans l’allégresse au sujet de Jérusalem et dans la joie au sujet de mon peuple. On n’y entendra plus désormais le bruit des lamentations ni le bruit des clameurs ; il n’y aura plus là d’homme frappé d’une mort prématurée, ni de vieillard qui n’accomplisse pas son temps : car le jeune homme aura cent ans, et le pécheur qui mourra aura cent ans et sera maudit. Ils bâtiront des maisons et eux-mêmes les habiteront […] Car les jours de mon peuple seront comme les jours de l’arbre de vie, ils useront les ouvrages de leurs mains. (Is 65, 18-22) […] Si certains essayent d’entendre de telles prophéties dans un sens allégorique, ils ne parviendront même pas à tomber d’accord entre eux sur tous les points. D’ailleurs, ils seront convaincus d’erreur par les textes eux-mêmes, qui disent : «Lorsque les villes des nations seront dépeuplées, faute d’habitants, ainsi que les maisons, faute d’hommes, et lorsque la terre sera laissée déserte… » (Is 6, 11) […] Il dit encore : « Que l’impie soit enlevé, pour ne point voir la gloire du Seigneur ! » (Is 13, 9). « Et après » que « cela » aura eu lieu, « Dieu, dit-il, éloignera les hommes, et ceux qui auront été laissés se multiplieront sur la terre » (Is 6, 12). « Ils bâtiront des maisons et eux-mêmes les habiteront » (Is 65, 21) […] Toutes les prophéties de ce genre se rapportent sans conteste à la résurrection des justes […] alors les justes régneront sur la terre […] Et tous ceux que le Seigneur trouvera en leur chair, l’attendant des cieux après avoir enduré la tribulation et avoir échappé aux mains de l’Impie, ce sont ceux dont le prophète a dit: « Et ceux qui auront été laissés se multiplieront sur la terre ». Ces derniers sont aussi tous ceux d’entre les païens que Dieu préparera d’avance pour que, après avoir été laissés, ils se multiplient sur la terre (Is 6, 12), soient gouvernés par les saints et servent à Jérusalem [23].

On trouve, chez Justin, un passage similaire :

Car voici comment Isaïe a parlé de cette période de mille années. [Justin cite alors intégralement Is 65, 17-25, avant de poursuivre] […] Or, ajoutai-je, l’expression qui dit en ce passage : « Car c’est comme les jours de l’arbre que sont les jours de mon peuple », nous l’entendons, « les œuvres de leurs peines » (Is 65, 22) : c’est mille années qu’elle indique en mystère. De fait, comme à Adam il avait été dit que « le jour où » il « mangerait de l’arbre », serait celui de sa « mort » (cf. Gn 2, 17), nous savons qu’il n’a pas atteint les mille années, et comprenons aussi que la parole « Un jour du Seigneur est comme mille ans » (Ps 90, 4) se rapporte à cela. D’ailleurs, chez nous, un homme du nom de Jean, l’un des apôtres du Christ, a prophétisé, dans l’Apocalypse qui lui fut [révélée], que ceux qui auront cru à notre Seigneur passeront « mille ans » à Jérusalem ; après quoi aura lieu la « résurrection » générale, et, en un mot, « éternelle » (cf. He 6, 2), unanime, de tous les hommes ensemble, ainsi que le « jugement » [24].

 

« Temps du Royaume » et « Monde à venir »

Tels sont, en substance, les propos d’Irénée concernant les « temps messianiques », appelés par lui « temps du Royaume ». Voyons maintenant ce qu’il dit du « monde à venir ». Notons qu’il distingue nettement les deux perspectives.

— Ce qu’il décrit ensuite – en citant principalement les chapitres 20 et 21 de l’Apocalypse – est expressément placé par lui « après les temps du royaume ». Et la Jérusalem qui descend du ciel n’est pas confondue avec celle qui a été rebâtie précédemment, lors de l’instauration, sur terre, du Royaume messianique :

C’est de cette Jérusalem-là que sera l’image la Jérusalem de la première terre, où les justes s’exerceront à l’incorruptibilité et se prépareront au salut ; comme c’est aussi de ce tabernacle-là que Moïse a reçu le modèle sur la montagne (cf. Ex 25, 40 = He 8, 5) [25].

— Pour Irénée, le « temps du Royaume » est la période où, dans une création partiellement renouvelée, les ressuscités franchiront graduellement les étapes qui les séparent de l’incorruptibilité parfaite. Ce schéma peut nous étonner ; pourtant, il ressort des propos mêmes de ce Père, comme en font foi les passages qui suivent :

Et de même que [l’homme] ressuscitera réellement […] c’est réellement aussi qu’il s’exercera à l’incorruptibilité, qu’il croîtra et qu’il parviendra à la plénitude de sa vigueur, aux temps du royaume, jusqu’à devenir capable de saisir la gloire du Père. Puis, quand toutes choses auront été renouvelées, c’est réellement qu’il habitera la cité de Dieu [26].

— À propos de ce processus, étrange à nos yeux, Irénée parle même de « transfert » de cette création à la nouvelle. Mais pour éviter qu’une fois de plus, quelque héritier de la philosophie platonicienne ne s’avise de s’imaginer une espèce d’angélisation de l’humanité, ou une spiritualisation de la matière, il précise :

Car ni la substance ni la matière de la création ne seront anéanties […] mais « la figure de ce monde passera » (cf. 1 Co 7, 31), c’est-à-dire les choses dans lesquelles la transgression a eu lieu : car l’homme a vieilli en elles [27].

— Et pour mieux faire partager aux lecteurs de son ouvrage sa connaissance de ce mystère, Irénée ajoute :

Mais lorsque cette « figure » aura passé, que l’homme aura été renouvelé, qu’il sera mûr pour l’incorruptibilité au point de ne plus pouvoir vieillir, ce sera alors « le ciel nouveau et la terre nouvelle » (cf. Is 65, 17 ; Ap 21, 1), en lesquels l’homme nouveau demeurera, conversant avec Dieu d’une manière toujours nouvelle [28].

— Irénée se réfère même à une vénérable tradition pour décrire ce que l’on pourrait appeler les « degrés proportionnels de gloire », qui seront l’apanage des participants de ce Royaume :

Et comme le disent les presbytres, c’est alors que « ceux qui auront été jugés dignes » (cf. Lc 20, 35) du séjour du ciel y pénétreront, tandis que d’autres jouiront des délices du Paradis et que d’autres encore posséderont la splendeur de la cité ; mais partout Dieu sera vu, dans la mesure où ceux qui le verront en seront dignes [29].

— Et de poursuivre sur le même thème:

Telle sera la différence d’habitation entre ceux qui auront produit « cent pour un, soixante pour un, trente pour un » (cf. Mt 13, 8) : les premiers seront enlevés aux cieux, les seconds « séjourneront dans le paradis » (cf. Lc 23, 43), les troisièmes habiteront « la cité » (cf. Ap 22, 14), c’est la raison pour laquelle le Seigneur a dit qu’« il y a de nombreuses demeures chez son Père » (Jn 14, 2). […] C’est là la « salle du festin » en laquelle prendront place et se régaleront « les invités aux noces » (cf. Mt 2 s.) [30].

— C’est alors qu’Irénée forge ce qui ressemble à une formule de « procession trinitaire » – au sens théologique du terme –, laquelle est parfaitement conforme, d’ailleurs, à l’expression de ce mystère par saint Paul lui-même :

Tels sont, aux dires des presbytres, disciples des apôtres, l’ordre et le rythme que suivront ceux qui sont sauvés, ainsi que les degrés par lesquels ils progresseront: par l’Esprit ils monteront au Fils, puis, par le Fils, ils monteront au Père, lorsque le Fils cédera son œuvre au Père, selon ce qui a été dit par l’Apôtre: «Il faut qu’il règne, jusqu’à ce que Dieu ait mis tous ses ennemis sous ses pieds : le dernier ennemi qui sera anéanti, c’est la mort» (cf. 1 Co 15, 25-26) [31].

Parvenu au terme de son œuvre, Irénée exprime, avec une rare densité d’expression, la quintessence de la consommation du mystère de Dieu, en une série d’affirmations, dont chacune devrait être analysée et méditée avec attention, car elles renferment une doctrine qui n’a malheureusement pas encore été prise en compte comme elle le mériterait par la théologie chrétienne.

— Tout d’abord – chose qui étonnera sans doute –, Irénée affirme, sans la moindre ambiguïté, que la première résurrection a lieu sur la terre et aux temps du Royaume :

Ainsi donc, de façon précise, Jean a vu par avance «la première résurrection» (cf. Ap 20, 5), qui est celle des justes, et l’héritage de la terre qui doit se réaliser dans le royaume [32].

— Immédiatement après cette affirmation, Irénée croit nécessaire de l’étayer par deux passages néotestamentaires qui, du coup, s’éclairent d’une lumière nouvelle :

C’est exactement cela que le Seigneur a enseigné, lui aussi, quand il a promis de « boire le mélange nouveau » de la coupe avec ses disciples « dans le Royaume » (Cf. Mt 26, 29), et encore lorsqu’il a dit : « Des jours viennent où les morts qui sont dans les tombeaux entendront la voix du Fils de l’Homme et ils ressusciteront, ceux qui auront fait le bien, pour une résurrection de vie, et ceux qui auront fait le mal, pour une résurrection de jugement » (Jn 5, 25. 28-29) [33].

— Irénée cite ensuite Mt 24, 39-41, et en donne une explication lapidaire qui semble avoir pour but d’aider ses lecteurs à parvenir à la compréhension de ces événements futurs, dont il est difficile de se représenter les modalités concrètes de réalisation :

Il dit par là que ceux qui auront fait le bien ressusciteront les premiers pour aller vers le repos et qu’ensuite ressusciteront ceux qui doivent être jugés [34].

On serait tenté de voir, dans ce texte, l’écho d’un verset néotestamentaire d’interprétation disputée: « Tel sera aussi l’avènement du Fils de l’homme. Alors deux hommes seront aux champs: l’un est pris, l’autre laissé ; deux femmes en train de moudre : l’une est prise, l’autre laissée. » (Mt 24, 39-41 = Lc 17, 35).

— Puis, Irénée glisse, sans transition, vers la justification de la doctrine – controversée, comme on l’a vu plus haut – de ce qu’on a appelé le millénarisme, c’est-à-dire la croyance en un royaume terrestre du Christ avec ses élus, durant une très longue période, fixée à « mille ans » par l’Apocalypse et d’autres courants de la tradition. Et, comme c’est souvent le cas chez ce Père, cette justification se fait sur base scripturaire:

C’est ce qu’on trouve déjà dans le livre de la Genèse (cf. Gn 1, 31 ; 2,1), d’après lequel « la consommation [= achèvement] de ce siècle » aura lieu « le sixième jour », c’est-à-dire la six millième année (cf. Ap 20, 4-6) ; puis ce sera le septième jour, jour du repos, au sujet duquel David a dit : « C’est là mon repos, les justes y entreront » (cf. Ps 132, 14) [35].

— Et toujours sur la foi des Écritures, Irénée conclut ainsi son argumentation en faveur de sa foi « millénariste » :

Ce septième jour est le septième millénaire, celui du royaume des justes, dans lequel ils s’exerceront à l’incorruptibilité, après qu’aura été renouvelée la création pour ceux qui auront été gardés dans ce but. C’est ce que confesse l’apôtre Paul lorsqu’il dit que « la création sera libérée de l’esclavage de la corruption pour avoir part à la liberté glorieuse des enfants de Dieu » (cf. Rm 8, 19-21) [36].

L’expression « ceux qui auront été gardés dans ce but » évoque plusieurs passages scripturaires:

Pour toi, va, prends ton repos et tu te lèveras pour ta part à la fin [ou : dans la suite] des jours. (Dn 12, 13).

Le reste laissé à Sion, ce qui survit à Jérusalem, sera appelé saint : tout ce qui est inscrit pour la vie à Jérusalem […] Le Seigneur créera partout sur la montagne de Sion et sur ceux qui s’y assemblent une nuée le jour, et une fumée avec l’éclat d’un feu flamboyant, la nuit. (Is 4, 3.5).

Tous ceux qui invoqueront le nom du Seigneur seront sauvés, car sur le mont Sion il y aura des rescapés… et à Jérusalem des survivants que le Seigneur appelle. (Jl 3, 5).

Ainsi parle le Seigneur. Je reviens à Sion et je veux habiter au milieu de Jérusalem. Jérusalem sera appelée Ville-de-Fidélité, et la montagne du Seigneur Sabaot, Montagne sainte. Ainsi parle le Seigneur Sabaot. Des vieux et des vieilles s’assiéront encore sur les places de Jérusalem : chacun aura son bâton à la main, à cause du nombre de ses jours. (Za 8, 3-4).

— Et voici une nouvelle précision concernant les ressuscités qui régneront avec le Christ sur la terre :

Toutes les prophéties de ce genre se rapportent sans conteste à la résurrection des justes qui aura lieu après l’avènement de l’Antichrist et l’anéantissement des nations soumises à son autorité : alors les justes régneront sur la terre, croissant à la suite de l’apparition du Seigneur, ils s’accoutumeront, grâce à lui, à saisir la gloire du Père et, dans ce Royaume, ces justes accéderont au commerce des saints anges ainsi qu’à la communion et à l’union avec les réalités spirituelles [37].

— Enfin, en une formulation qui n’a jamais été dépassée, Irénée récapitule les deux étapes de la consommation du mystère du salut : l’instauration du Royaume messianique terrestre, d’abord, puis la vie du monde à venir :

Et en tout cela et à travers tout cela apparaît un seul et même Dieu Père : c’est lui qui a modelé l’homme et promis l’héritage de la terre ; c’est lui qui le donnera, lors de la résurrection des justes, et réalisera ses promesses dans le Royaume de son Fils ; c’est lui enfin qui accordera, selon sa paternité, « ces biens que l’œil n’a pas vus, que l’oreille n’a pas entendus et qui ne sont pas montés au cœur de l’homme » (cf. 1 Co 2, 9 = Is 64, 3) [= la vie du monde à venir] [38].

La tradition juive est, sur ce point, étonnamment consonante avec ces vues irénéennes, comme l’illustrent les deux commentaires rabbiniques suivants :

Rabbi Hiya fils de Abba a dit, au nom de Rabbi Yohanan : Tous les prophètes n’ont prophétisé que pour les jours du Messie, mais pour ce qui est du monde à venir, aucun œil, ô Dieu, n’a vu, excepté toi, ce qu’il accomplira pour celui qui l’attend [Is 64, 3] [39].

Déjà le prophète [Isaïe] a expliqué que le monde à venir n’est pas atteint par les sens corporels. C’est ce qui est écrit: « Jamais œil humain n’avait vu un autre Dieu que toi, agir de la sorte en faveur de ses fidèles » [Is 64, 3], et les maîtres commentent cela : « Tous les prophètes n’ont prophétisé que pour les jours du Messie, mais le monde à venir, aucun œil ne l’a vu, sauf toi, Dieu » [40].

À l’évidence, cette dernière citation, dans le contexte où la place Irénée, comme on l’a vu ci- dessus, témoigne d’une prise au sérieux du schéma, trop souvent allégorisé, de l’Apocalypse. La victoire sur les impies conduits par l’Antichrist, la première résurrection, le royaume des justes avec le Christ, sur la terre des promesses, sont les biens des temps messianiques. Irénée le confirme : il s’agit des promesses que « Dieu […] réalisera dans le royaume de son Fils ». Et, comme dit plus haut, cette royauté s’exercera sur la terre. Par contre, la transfiguration définitive de la création et de l’humanité – le « monde à venir » – n’adviendra qu’après la destruction de l’univers matériel, la résurrection finale de toute chair, et le jugement général, dont les deux derniers chapitres de l’Apocalypse (21 et 22) décrivent les modalités, dans le style propre à cet écrit.

Je termine cette évocation des conceptions d’Irénée concernant l’avènement des « temps du royaume » (équivalent de l’expression juive « yemot hammashiah » = jours du Messie), qui, selon lui, doit se produire en Terre Sainte, autour du Temple reconstruit , par la citation de trois passages particulièrement frappants, tant par leur littéralisme scripturaire, que du fait qu’ils se réfèrent expressément à la tradition des presbytres, en général, et à celle de Papias, en particulier. On y retrouve les deux stades de la consommation du mystère, évoqués plus haut :

Quel est, en effet, le centuple que l’on recevra en ce siècle (cf. Mc 10, 30), et quels sont les dîners et les soupers qui auront été donnés aux pauvres et qui seront rendus (cf. Lc 14, 12-13) ? Ce sont ceux qui auront lieu au temps du royaume, c’est-à-dire en ce septième jour qui a été sanctifié et en lequel Dieu s’est reposé de toutes les œuvres qu’il avait faites : vrai sabbat des justes, en lequel ceux-ci, sans plus avoir à faire aucun travail pénible, auront devant eux une table préparée par Dieu et regorgeant de tous les mets […] C’est ce que les presbytres qui ont vu Jean, le disciple du Seigneur, se souviennent avoir entendu de lui, lorsqu’il évoquait l’enseignement du Seigneur relatif à ces temps-là. Voici donc les paroles du Seigneur : « Il viendra des jours où des vignes croîtront, qui auront chacune dix mille ceps, et sur chaque cep dix mille branches, et sur chaque branche dix mille bourgeons, et sur chaque bourgeon dix mille grains, et chaque grain pressé donnera vingt-cinq métrètes de vin. Et lorsque l’un des saints cueillera une grappe, une autre grappe lui criera : Je suis meilleure, cueille-moi et, par moi, bénis le Seigneur ! De même le grain de blé produira dix mille épis, chaque épi aura dix mille grains et chaque grain donnera cinq chénices de belle farine ; et il en sera de même, toute proportion gardée, pour les autres fruits, pour les semences et pour l’herbe. » […] Voilà ce que Papias, auditeur de Jean, familier de Polycarpe, homme vénérable, atteste, par écrit, dans le quatrième de ses livres - car il existe cinq livres composés par lui. Il ajoute : « Tout cela est croyable pour ceux qui ont la foi. Car, poursuit-il, comme Judas le traître demeurait incrédule et demandait : Comment Dieu pourra-t-il créer de tels fruits ? - le Seigneur lui répondit : Ceux-là le verront, qui vivront jusqu’alors » [41].

Perspectives analogues dans l’Apocalypse de Baruch, XXIX, 5-6 :

La terre aussi donnera des fruits, dix mille pour un. Chaque vigne portera mille sarments, chaque sarment portera mille grappes, chacune des grappes comptera mille raisins, et un raisin donnera un kor de vin. Et ceux qui ont eu faim se réjouiront et seront chaque jour spectateurs de prodiges [42].

On trouve, dans la tradition rabbinique, des conceptions identiques concernant les Temps messianiques :

En ces jours-là, il sera très facile à l’homme de trouver sa subsistance, car en travaillant peu, il obtiendra de grands résultats. Les Maîtres disaient : « La terre d’Israël produira à l’avenir des galettes et des vêtements de laine fine », puisque les hommes diront lorsque quelqu’un trouvera les choses prêtes et toutes préparées : "un tel a trouvé un pain cuit et des mets préparés" ; et la preuve est tirée de ce qui est dit : « Des fils d’étrangers seront vos laboureurs et vos vignerons » (cf. Is 61, 5), pour nous faire savoir qu’il y aura là semailles et moissons [43].

— Retour à Irénée :

Tels sont, au dire des presbytres, disciples des apôtres, l’ordre et le rythme que suivront ceux qui sont sauvés, ainsi que les degrés par lesquels ils progresseront […] le dernier ennemi qui sera anéanti, c’est la mort (cf. 1 Co 15, 26). Aux temps du royaume, en effet, l’homme, vivant en juste sur la terre, oubliera de mourir [44].

Autre parallèle rabbinique intéressant chez Maïmonide :

En ces jours-là, il y aura une grande perfection, qui fera mériter la vie du monde à venir […] Le royaume [du Messie] durera très longtemps et la vie des hommes se prolongera également, car lorsque les soucis et les chagrins sont écartés, les jours de l’homme s’allongent […] Ce sera un homme complet, et il est de la nature de l’homme complet de ne rencontrer aucun obstacle à la résurrection de son âme et à la réalisation de l’existence qui lui convient, qui est le monde à venir [45].

On ne peut s’empêcher de songer à l’expression de Paul :

« […] cet homme parfait, dans la force de l’âge, qui réalise la plénitude du Christ » (Ep 4, 13).

— Irénée à nouveau :

Mais lorsque cette «figure» aura passé, que l’homme aura été renouvelé, qu’il sera mûr pour l’incorruptibilité au point de ne plus pouvoir vieillir, ce sera alors « le ciel nouveau et la terre nouvelle » (cf. Is 65, 17) […] Et, comme le disent les presbytres, « c’est alors que ceux qui auront été jugés dignes du séjour du ciel y pénétreront, tandis que d’autres jouiront des délices du paradis, et que d’autres encore posséderont la splendeur de la cité ; mais partout Dieu sera vu, dans la mesure où ceux qui le verront en seront dignes » [46].

 

Synthèse

Qu’un Père de l’Église aussi vénérable qu’Irénée de Lyon en ait appelé à l’autorité des presbytres pour garantir l’orthodoxie de sa doctrine eschatologique – si proche, on l’a vu, des conceptions juives traditionnelles concernant les temps messianiques (= « les temps du royaume » chez Irénée) et le « monde à venir » (même expression chez Irénée) –, ne peut laisser la théologie indifférente. Il n’y aurait qu’incohérence, en effet, à créditer Irénée d’un rôle capital dans la régulation du dépôt de la foi et dans la transmission fidèle de la tradition apostolique, tout en le considérant, a posteriori, comme influencé par des conceptions peu dignes de foi, et ce au motif qu’il a prôné une doctrine, discréditée ensuite par l’Église durant de longs siècles et jusqu’à notre époque.

Concernant le « monde à venir », on notera la consonance des conceptions juives avec celles du Nouveau Testament. Voici en quels termes Maïmonide résume, de manière succincte et fiable, la tradition juive concernant les Temps messianiques, qu’il appelle « les jours du Messie », et qu’il distingue du « monde à venir » :

Dans le monde à venir, il n’y a pas de nourriture, pas de boisson, pas d’ablutions, pas d’onction, pas de rapports sexuels, mais les justes siégeront, la tête couronnée, et jouiront de la splendeur de la Shekhinah [la gloire de Dieu, telle qu’elle se rend présente aux hommes] [47].

De son côté, le Nouveau Testament rapporte ces paroles de Jésus :

Ceux qui auront été jugés dignes d’avoir part à ce monde-là [le monde à venir] ne prennent ni femme ni mari […] (Lc 20, 35).

Tandis que l’Apocalypse fait la description suivante :

Vingt-quatre sièges entourent le trône, sur lesquels sont assis vingt-quatre Vieillards vêtus de blanc, avec des couronnes d’or sur leur tête […] (Ap 4, 4).

Pourtant, deux siècles plus tard, l’évêque Eusèbe de Césarée osera écrire ce qui suit :

Je pense qu’il [Papias] suppose tout cela [un règne corporel du Christ sur la terre durant mille ans], après avoir mal compris les récits des apôtres, et qu’il n’a pas saisi les choses dites par eux en figures et de manière symbolique. D’ailleurs, il avait l’esprit très faible, comme on peut le constater en lisant ses écrits […] Il a été cause qu’un très grand nombre d’écrivains ecclésiastiques après lui ont adopté les mêmes opinions que lui, confiants dans son antiquité : c’est là ce qui s’est produit pour Irénée et pour d’autres qui ont pensé la même chose que lui [48].

En chargeant le presbytre pour mieux disculper Irénée, Eusèbe fait peu d’honneur au discernement de l’évêque de Lyon. On peut s’en étonner. D’autant que, dans les premières lignes du Livre V de son Histoire ecclésiastique, c’est sur Irénée qu’il fait fond, comme il l’écrit lui- même, pour

rapporter, au moment opportun, les paroles des antiques presbytres et écrivains ecclésiastiques, par lesquelles ils ont transmis par écrit les traditions venues jusqu’à eux au sujet des Écritures canoniques [49].

Et Eusèbe d’ajouter (Ibid.) :

 […] comme Irénée est l’un d’eux, nous allons donc citer ses paroles.

Enfin, il est vraisemblable que les « presbytres » auxquels se référait Irénée pour justifier l’origine apostolique de ses conceptions terrestres et millénaristes du royaume de Dieu, étaient les contemporains et les proches successeurs des Apôtres, même si, dans d’autres contextes, il arrive que l’évêque de Lyon utilise le même vocable pour désigner des responsables de communautés ecclésiales, appartenant à la hiérarchie de l’Église de son temps. Et s’il n’est pas toujours évident qu’ils aient été des épiscopes, il ne fait guère de doute qu’ils étaient réputés pour leur fidélité à la Tradition apostolique et la pureté de leur doctrine.



[1] Ici et dans les chapitres qui suivent, je reprends des matériaux déjà publiés antérieurement et, entre autres, dans Menahem R. Macina, « Le rôle des presbytres dans la transmission de la tradition, chez Irénée de Lyon », in C. Cannuyer, D. Frederik-Homes, F. Mawet, J. Ries et A. Van Tongerloo (dir.), Vieillesse, Sagesse et Tradition dans les civilisations orientales (Acta Orientalia Belgica, XIII), Antoon Schoors, in honorem, Bruxelles-Louvain-la- Neuve-Leuven, 2000, p. 63-94 ; M. R. Macina, « La croyance en un Règne du Messie sur la terre : patrimoine commun aux Juifs et aux Chrétiens ou hérésie millénariste ? », in Cedrus Libani, revue catholique maronite libanaise éditée par Cariscript, Vitry-sur-Seine, France), n° 64, 2001, p. 39-51.

[2] D’après D. Pollefeyt, « Église et Synagogue après la Shoah. De la substitution à la réconciliation et à la coopération », dans Revue d’Histoire Ecclésiastique, vol. XCV/3 (2000), Louvain, 2000, p. 580. Voir aussi J. T. Pawlikowski, « The search for a New Paradigm for the Christian-Jewish Relationship : A Response to Michael Signer », in J.T. Pawlikowski and H. Goren Perlemuter (Editors), Reinterpreting Revelation and Tradition. Jews and Christians in Conversation, Sheed and Ward, Franklin, Wisconsin, 2000, p. 25-48.

[3] Irénée de Lyon, Contre les Hérésies. Dénonciation et réfutation de la gnose au nom menteur, traduction française par Adelin Rousseau, éditions du Cerf, Paris, 1984.

[4] Je reviendrai plus loin sur ce décret.

[5] Cf. Mt 3, 2 ; 4, 17 ; 10, 7 ; 13, 44 sq. ; 22, 2 ss. ; 24, 44 = Lc 12, 40 ; 25, 1 sq. 34 ; Lc 21, 31 ; Ac 1, 6 ; etc.

[6] Adv. Haer., IV, 27-31 = Irénée, Contre les Hérésies, p. 495-514.

[7] Ibid., IV, 27, 1 = Id., Ibid., p. 495.

[8] Il s’agit sans doute de Papias.

[9] Ibid., IV, 32, 1 = Id., Ibid., p. 512-513.

[10] Ibid., V, 20, 2 = Id., Ibid., p. 628.

[11] Hist. Eccl., III, 39, 11-13 = Eusèbe, Sources Chrétiennes 31, p. 154.

[12] Adv. Haer., V, 31, 1 ; 32, 1 = Irénée, Contre les Hérésies, p. 660, 662.

[13] Dialogue, 80, 1-2. Texte cité ici d’après l’édition et la traduction de P. Bobichon : Justin Martyr, Dialogue avec Tryphon, Volume 1, édit. Paradosis 47/1, Fribourg, 2003, p. 405-407.

[14] Adv. Haer., V, 30, 4 = Irénée, Contre les Hérésies, p. 659.

[15] C’était la conception de Jésus, à en croire sa réponse à la question des apôtres, déjà évoquée : « Étant donc réunis, ils l’interrogeaient ainsi : Seigneur, est-ce maintenant le temps où tu vas manifester (ou "rendre") le royaume à Israël ? Il leur répondit : Il ne vous appartient pas de connaître les temps et moments que le Père a fixés de sa seule autorité. » (Ac 1, 6).

[16] Id., Ibid., V, 32, 1 = Id., Ibid., p. 662.

[17] Id., Ibid., V, 33, 1 = Id., Ibid., p. 665.

[18] Id., Ibid., V, 33, 2 = Id., Ibid., p. 665-666.

[19] Cf. Maïmonide, Introduction au chapitre Heleq, dans Moïse Maïmonide, Épîtres, Verdier, Lagrasse, 1983, p. 177 (ci-après : Maïmonide, Heleq).

[20] Adv. Haer., V, 34, 1 = Irénée, Contre les Hérésies, p. 669.

[21] Id., Ibid., V, 34, 4 = Id., Ibid., p. 671-672

[22] Id., Ibid., V, 35, 2 = Id., Ibid., p. 674.

[23] Id., Ibid., V, 34, 4 ; 35, 1 = Id., Ibid., p. 672-673.

[24] Justin, Dialogue, 81, 1-4, Op. cit., p. 407-411.

[25] Adv. Haer., V, 35, 2 = Irénée, Contre les Hérésies, p. 675.

[26] Id., Ibid., V, 35, 2 = Id., Ibid., p. 676). Sur le caractère progressif de la saisie de la gloire de Dieu par l’homme ressuscité, voir Ysabel de Andia, Homo Vivens. Incorruptibilité et divinisation de l’homme selon Irénée de Lyon, Études Augustiniennes, Paris, 1986, p. 299 sq.

[27] Id., Ibid., V, 36, 1 = Id., Ibid., p. 676.

[28] Id., Ibid., V, 36, 1 = Id., Ibid., p. 676.

[29] Id., Ibid., V, 36, 1 = Id., Ibid., p. 677.

[30] Id., Ibid., V, 36, 2 = Id., Ibid., p. 677.

[31] Id., Ibid., V, 36, 2 = Id., Ibid.

[32] Id., Ibid., V, 36, 3 = Id., Ibid., p. 678.

[33] Id., Ibid., V, 36, 3 = Id., Ibid.

[34] Id., Ibid., V, 36, 3 = Id., Ibid.

[35] Id., Ibid., V, 36, 3 = Id., Ibid.

[36] Id., Ibid., V, 36, 3 = Id., Ibid.

[37] Id., Ibid., V, 35, 1 = Irénée, Contre les Hérésies, p. 673.

[38] Id., Ibid., V, 36, 3 = Id., Ibid., p. 678-679.

[39] Talmud Baveli Sanhédrin, 99 a.

[40] Maïmonide, Heleq, p. 174.

[41] Adv. Haer., V, 33, 2-4 = Irénée, Contre les Hérésies, p. 665-667.

[42] Texte cité d’après : L’Apocalypse de Baruch. Introduction, traduction du syriaque et commentaire, par Pierre Bogaert, tome I, Sources Chrétiennes n° 144, Cerf, Paris, 1969, p. 483.

[43] Maïmonide, Épîtres, p. 177-178 ; et cf. Talmud Baveli Shabbat, 30 b).

[44] Adv. Haer., V, 36, 2 = Irénée, Contre les Hérésies, p. 677.

[45] Maïmonide, Épîtres, p. 178-179.

[46] Adv. Haer., V, 36,1 = Irénée, Contre les Hérésies, p. 676-677.

[47] Maïmonide, Épîtres, p. 172.

[48] Hist. Eccl., III, 39, 12-13 = Eusèbe, Sources Chrétiennes 31, p. 154, 156.

[49] Hist. Eccl., V, viii, 1 = Eusèbe, Sources Chrétiennes 41, p. 35.

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Date de dernière mise à jour : 14/05/2014