6. Conclusion de la Première Partie

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Et toi, fils d’homme, prends un morceau de bois et écris dessus : Juda et les Israélites qui sont avec lui. Prends un morceau de bois et écris dessus : Joseph, bois d’Ephraïm, et toute la maison d’Israël qui est avec lui. Rapproche-les l’un de l’autre pour faire un seul morceau de bois ; qu’ils ne fassent qu’un dans ta main [...]. Voici que je vais prendre les Israélites parmi les nations où ils sont allés. Je vais les rassembler de tous côtés et les ramener sur leur sol. J’en ferai une seule nation dans le pays, dans les montagnes d’Israël, et un seul roi sera leur roi à eux tous. (Ez 37, 16 s.)


Rappelez-vous qu’en ce temps-là vous étiez sans Christ, exclus de la cité d’Israël, étrangers aux alliances de la Promesse, n’ayant ni espérance ni Dieu en ce monde. Or voici qu’à présent, dans le Christ Jésus, vous qui jadis étiez loin, vous êtes devenus proches, grâce au sang du Christ. Car c’est lui qui est notre paix, lui qui des deux n’a fait qu’un. (Ep 2, 12 s.).

Il faut souhaiter que des chercheurs, juifs et chrétiens, ayant les compétences voulues pour ce faire, entreprennent des études théologiques comparées sur un thème trop négligé, alors qu’il est capital pour le rapprochement entre les deux communautés de foi : je veux parler de l’eschatologie, ou plus exactement des conceptions juives et chrétiennes afférentes à la consommation du dessein de Dieu par l’avènement des Temps du Messie (en hébreu, yemot hammashiah).

J’en esquissais l’esprit, au terme d’une étude antérieure [1], en citant un étrange midrash dans lequel deux Sages du Talmud reconnaissent que les chrétiens les ont supplantés, même si ce n’est que pour un temps, et où le «bœuf» représente Israël, tandis que le «cheval» et les «idolâtres» personnifient les chrétiens :

Que signifie : Toute face est devenue livide (Jr 30, 6) ? – Rabbi Yohanan a dit : Il s’agit de la famille divine d’en haut [les anges] et de la famille divine d’en bas [Israël]. Et cela aura lieu [aux temps messianiques] lorsque le Saint, béni soit-Il, se dira : les uns [idolâtres = chrétiens] et les autres [Israël] sont l’œuvre de mes mains. Comment pourrais-je perdre les premiers pour ne laisser subsister que les derniers ? Rav Pappa a dit : c’est comme le dicton populaire : quand le bœuf a couru et est tombé, on le remplace par le cheval à l’étable. (Talmud de Babylone, Sanhedrin 98 b).

Rachi commente ainsi ce passage :

Ce que ne voulait pas faire [son maître, Dieu], avant la chute du bœuf [Israël], parce qu’il lui était extrêmement cher. Et lorsque, un jour ou l’autre, le bœuf est guéri de sa chute, il est difficile [au maître] d’évincer le cheval [idolâtres = chrétiens] au profit du bœuf, alors que Lui-même l’a mis [en place]. De même, le Saint – béni soit-Il ! – voyant la chute d’Israël, a donné sa grandeur aux idolâtres [chrétiens]. Et lorsque Israël se convertit et est racheté, il Lui est difficile de perdre les idolâtres au profit d’Israël [2].

Si, comme je l’espère avec d’autres, « les deux », d’Ézéchiel et de Paul (cités ci-dessus en exergue de ma conclusion), prennent graduellement conscience de ce qu’ils sont un dans le dessein divin, alors, au temps connu de Dieu seul, prendra tout son sens cette prophétie d’Isaïe :

Ils diront de nouveau à tes oreilles, les fils dont tu étais privée : « L’endroit est trop étroit pour moi, fais-moi une place pour que je m’installe. » Et tu diras dans ton cœur : « Qui m’a enfanté ceux-ci ? J’étais privée d’enfants et stérile, exilée et rejetée, et ceux-ci, qui les a élevés ? Pendant que moi j’étais laissée seule, ceux-ci, où étaient-ils ? » (Is 49, 20-21).

« Ceux-ci », ce sont les païens qui ont cru à la messianité du rabbi juif de Galilée, nommé Jésus, eux qui jadis n’étaient pas un peuple et qui sont devenus peuple de Dieu (voir 1 P 2, 10). Mais ensuite, oubliant que ce n’est pas eux qui portent la racine, mais la racine qui les porte, ils se sont enorgueillis (voir Rm 11, 18 s.), puis ont fait sécession, comme l’Israël du Nord, qui s’est jadis séparé de Juda, par permission divine (voir 1 R 12, 24).

Dieu sait combien les juifs ont critiqué – souvent à juste titre – l’interprétation « typologique » de l’Écriture [3], que les chrétiens ont si massivement utilisée jadis pour affirmer que la foi, les pratiques, voire les Écritures juives, n’étaient que l’ombre de la « plénitude de sens chrétienne », et la conception selon laquelle l’Alliance divine avec l’Israël « selon la chair » était « vieillie et vétuste et près de disparaître » (He 8, 13). Il est temps que des chrétiens à qui Dieu a ouvert l’oreille (cf. Ps 40, 7) en appellent, eux aussi, à la typologie, pour dire leur foi en l’accomplissement inéluctable des promesses prophétiques d’une réunion de Juda et d’Israël (voir, entre autres, Os 2, 2), où Juda est le type des juifs, et Israël celui des chrétiens.

Piste féconde et prophétique, me semble-t-il, pour une recherche et une espérance communes aux juifs et aux chrétiens.



[2] M. R. Macina, « Caducité ou irrévocabilité... », in Op. cit., p. 398-399.

[3] Voir, à ce propos, SIDIC, 21/3, (1988), édition consacrée à « La typologie et ses problèmes ».

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Date de dernière mise à jour : 14/05/2014