3. Jésus peut-il être le Messie promis aux juifs, alors que tant de prophéties ne sont pas accomplies et qu’Élie n’est pas venu?

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L’Apocatastase

 

La question de l’accomplissement et/ou du non-accomplissement des prophéties est cruciale. Ce thème ne ressortit pas davantage que le précédent à la pure spéculation ni à quelque tendance mystique débridée. Pourtant, du fait de la carence de la réflexion théologique à ce propos, j’ai dû développer, avec mes moyens spéculatifs et théologiques limités, une approche nouvelle, qui ne manquera pas d’apparaître comme audacieuse et dérangeante, de ce que certains appellent, de manière insatisfaisante à mon gré, l’« eschatologie déjà réalisée ». Il s’agit d’une théorie qui s’efforce de rendre compte de l’étrangeté apparente de la croyance chrétienne en un Christ qui échoue, alors qu’il s’est proclamé lui-même Messie, et dont l’Église proclame, dans son Credo, qu’« il est ressuscité d’entre les morts », qu’il « viendra juger les vivants et les morts » et que « son règne n’aura pas de fin » [1]. Je suis parvenu à la conclusion que, pour résoudre toutes les apories qui découlent de l’interprétation traditionnelle du Nouveau Testament, il faut recourir à une notion, dont l’extraordinaire fécondité pour la compréhension de l’histoire du salut est passée inaperçue depuis des siècles, et qui est totalement absente de la théologie actuelle : l’apokatastasis (« apocatastase »).

Il serait trop long d’exposer ici le sens de cette notion et ses implications en matière d’eschatologie, tant chrétienne que juive. Pour faire simple, je dirai que le terme – qui figure une seule fois (hapax) dans le Nouveau Testament (Ac 3, 21) – ne connote pas uniquement le « rétablissement », comme le comprennent la quasi-totalité des traducteurs du Nouveau Testament, que j’ai critiqués dans un autre de mes écrits [2]. Cette traduction déficiente escamote involontairement la portée prophétique et eschatologique de ce passage capital des Actes des Apôtres. La notion grecque d’apocatastase, n’a pas ici la connotation, chère aux anciens Grecs, d’une « restauration de la création dans son état primordial », après une catastrophe ultime, selon la conception d’un retour des astres à leur point de départ (restauration cyclique), ainsi que pourrait le laisser croire la traduction courante (Bible de Jérusalem) : « jusqu’au temps de la restauration universelle dont Dieu a parlé par la bouche de ses saints prophète». Elle n’a rien à voir non plus avec la doctrine origénienne – condamnée par l’Église – d’un salut de tous, y compris des damnés. Le terme « apocatastase », dans ce verset, a le sens de règlement définitif de la situation d’incapacité où se trouvait son peuple de bénéficier de l’accomplissement plénier des promesses divines. Et plutôt que de traduire mot à mot le terme apokatastasis, aux connotations aussi riches que peu familières à nos mentalités, avec pour résultat d’en obscurcir le sens, j’en propose la paraphrase suivante : « jusqu’aux temps de la restauration [ou : remise en vigueur] définitive de tout ce que Dieu a énoncé par la bouche de ses saints prophètes de toujours. »

D’un point de vue chrétien, grâce à ce concept d’« apocatastase », il semblerait donc qu’il y ait place pour une christologie qui admette la possibilité d’un accomplissement des Écritures, que, faute d’un vocabulaire adéquat, je propose d’appeler « germinal » [3]. J’ai insisté, dans mes écrits antérieurs, sur l’évidence d’un non-accomplissement de toutes les prophéties. Or, l’accomplissement des Écritures, et la prédication du Royaume des cieux qui en est le corollaire, constituent à la fois le point commun et la pomme de discorde entre le judaïsme et l’Église, voire entre les chrétiens eux-mêmes. Pour ces derniers, le Christ est l’aboutissement des Écritures. Ils se basent sur des passages comme celui-ci : « Si vous croyiez Moïse, vous me croiriez aussi, car il a écrit de moi » (Jn 5, 46). Mais Moïse n’a pas écrit que du Christ. Maints autres textes, sans contredire le christocentrisme du Nouveau Testament, en étendent, au contraire, la perspective. À preuve : « Et, commençant par Moïse et parcourant tous les Prophètes, [Jésus] leur interpréta, dans toutes les Écritures, ce qui le concernait ». Et encore : « Puis il leur dit : Telles sont bien les paroles que je vous ai dites, quand j’étais encore avec vous : il faut que s’accomplisse tout ce qui est écrit de moi dans la Loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes. » Et enfin : « Car, je vous le dis, il faut que s’accomplisse en moi ceci qui est écrit : Il a été compté parmi les scélérats. Aussi bien, ce qui me concerne touche à sa fin. » (Lc 24, 27.44; Lc 22, 37).

Il y a donc, dans les Écritures, ce qui concerne le Christ seul, et dont l’essentiel est déjà accompli, et ce qui concerne le Peuple de Dieu, les nations, le devenir des individus et de la création tout entière, qui reste à accomplir. Jésus lui-même en témoigne, lorsqu’il dit :

« Ne croyez pas que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes. Je ne suis pas venu abolir mais accomplir. Car je vous le dis, en vérité : avant que ne passent le ciel et la terre, pas un i, pas un point sur l’i, ne passera de la Loi, que tout ne soit réalisé.»

Et ailleurs, en d’autres termes:

« J’aurais encore beaucoup à vous dire, mais vous ne pouvez pas le porter à présent. Mais quand il viendra, lui, l’Esprit de vérité, il vous introduira dans la vérité tout entière, car il ne parlera pas de lui-même, mais ce qu’il entendra, il le dira et il vous dévoilera les choses à venir. » (Mt 5, 17-18 ; Jn 16, 12-13) [4].

D’ailleurs, les prophéties des tribulations de la fin des temps, émises par Jésus lui-même (surtout en Mt 24 = Mc 13 = Lc 21), attestent éloquemment qu’il ne peut avoir accompli ce qu’il annonce lui-même pour un futur lointain, et qui, à ce jour, ne s’est pas encore réalisé.

 

Apocatastase et venue d’Élie

Une autre illustration de la vraisemblance d’un « accomplissement germinal » des Écritures, est fournie par le rapprochement qu’opèrent les Évangiles (en l’attribuant à Jésus lui-même) entre Jean le Baptiste et Élie. On sait que, pour le judaïsme, la venue du Messie doit être précédée par le retour de ce prophète, jadis enlevé au ciel (2 R 2). Il s’agit d’un dogme fondamental de la foi juive, puisque l’annonce en figure dans un oracle du prophète Malachie :

« Voici que je vais vous envoyer Élie le prophète, avant que n’arrive le Jour de L’Éternel, grand et redoutable. Il ramènera le cœur des pères vers leurs fils et le cœur des fils vers leurs pères, de peur que je ne vienne frapper le pays d’anathème. » (Ml 3, 23-24)

L’un des passages les plus mystérieux pour certains, et irritants pour d’autres, est l’affirmation abrupte de Jésus concernant le retour d’Élie :

Et les disciples lui posèrent cette question: « Que disent donc les scribes, qu’Élie doit venir d’abord ? » Il répondit: « Oui, Élie doit venir et tout réaliser [ou “remettre en état”, verbe grec : apokathistanai], mais je vous le dis, Élie est déjà venu, et ils ne l’ont pas reconnu, mais l’ont traité à leur guise. De même le Fils de l’homme aura, lui aussi, à souffrir d’eux ». Alors les disciples comprirent que ses paroles concernaient Jean le Baptiste. (Mt 17, 10-13).

On notera le parallèle que fait Jésus entre le sort de Jean le Baptiste et le sien. Le propos n’est pas anodin, mais ce n’est pas le lieu de l’approfondir [5].

Dans un autre passage évangélique, l’affirmation de l’identité Élie/Jean le Baptiste est nuancée d’un cum grano salis significatif, d’autant qu’elle se conclut par un leitmotiv qu’on ne trouve que dans les paraboles :

« Et lui, si vous voulez bien l’admettre [ei thelete dexasthai], il est cet Élie qui doit venir. Que celui qui a des oreilles entende ! » (Mt 11, 14-15).

Mais la plus sérieuse objection contre le bien-fondé de cette équivalence entre Élie et Jean le Baptiste est la dénégation de ce dernier. L’Évangile la relate en ces termes :

« “Qu’es- tu donc?”, lui demandèrent-ils. “Es-tu Élie?” Il dit : “Je ne le suis pas”. » (Jn 1, 21).

Pourtant, aujourd’hui encore, une grande majorité de chrétiens croient, contre toute évidence, que Jean le Baptiste était Élie [6] et qu’il n’y a donc pas à attendre la venue eschatologique du prophète de l’Horeb, pourtant annoncée explicitement par Malachie (Ml 3, 23), et entérinée par Jésus lui-même (Mt 17, 11 et par.).

La position du judaïsme concernant le rôle eschatologique d’Élie est claire et sans problème. Le Messie étant encore à venir, son précurseur et coadjuteur, Élie, l’est aussi. C’est pourquoi la coutume juive veut qu’on laisse la porte ouverte lors de la célébration du Séder de Pesah [Pâque], au cours duquel on remplit même un verre pour Élie (kos eliahou), ce dernier étant susceptible de venir à l’improviste. Et au terme du Shabbat, on chante pour hâter sa venue :

« De mémoire bénie et de bon augure, qu’Elie le prophète (ter) vienne à nous promptement avec le Messie, fils de David [7].

Je précise enfin, sans pouvoir m’étendre ici sur ce point, qui mériterait une recherche académique ad hoc, qu’un nombre considérable de Pères de l’Église, ont exprimé leur foi en un retour d’Élie, avec cette nuance apologétique de taille, toutefois, que, selon plusieurs d’entre eux, le prophète aura pour mission de convertir le peuple juif à la foi au Christ avant que ce dernier ne vienne sur les nuées du ciel [8].



[1] Cette formule apparaît pour la première fois dans la « Profession de foi » du 1er Concile de Constantinople (2e Concile œcuménique) qui se tint de mai à juillet 381 ; voir H. Denzinger, Symboles et définitions de la foi catholique / trad. par les Éditions du Cerf, Paris, Cerf, 1996 (original allemand 1991), p. 150. Cette formulation est encore aujourd’hui celle de la forme longue du Credo, récité au cours de la messe dans le culte catholique. On remarquera que ce paragraphe du Credo est une reprise littérale d’un passage de l’Évangile de Luc, relatant l’épisode de « l’Annonce » faite à Marie, attribuée à l’ange Gabriel (Lc 1, 33), sous la forme: « tès basileias autou ouk estai telos » (litt. : de son royaume il n’y aura pas de fin), que l’on retrouve dans le stique suivant du Credo du Concile de Constantinople : hou tès basileias ouk estai telos. Bel exemple de citation implicite, fréquent dans les textes religieux anciens, tant juifs que chrétiens, notamment dans la liturgie.

[2] Ce développement suit de près ce que j’écrivais dans « Une œuvre que vous ne croiriez pas si on venait vous la raconter ». Les traductions des passages du Nouveau Testament qui figurent dans ce paragraphe sont miennes ; elles ont été faites à partir de l’original grec et diffèrent notablement des versions habituelles (d’où les italiques), en raison de ma saisie particulière du sens du verbe apokathistanai et du substantif apokatastasis, habituellement compris comme signifiant « rétablir », « rétablissement », et autres variantes et synonymes de cette acception.

[3] Par analogie avec la végétation créée par Dieu à l’origine, dont le livre de la Genèse nous dit qu’elle « a sa semence en elle » (cf. Gn 1, 11.12).

[4] Cf. M. Macina, « La “génétique” divine ».

[5] J’ai traité en détail de cette question dans M. Macina, « Jean le Baptiste était-il Élie ? Examen de la tradition néotestamentaire », Proche-Orient Chrétien, 34 (1984) p. 209-232 ; en ligne sur le site rivtsion.org. [Remarquable est le fait qu’immédiatement après avoir été admis dans l’intimité surnaturelle de la « transfiguration » de Jésus, au Tabor, les disciples se réfèrent à leurs scribes pour vérifier si Jésus est bien le Messie (voir Mt 17, 10), puisque le retour d’Élie – qui, selon la tradition juive, doit précéder l’avènement du Messie – n’a pas encore eu lieu.

[6] Témoin cette répartie d’un prêtre, lors d’une conférence publique, à mon rappel que Jean lui-même niait être Élie : « Il l’était, mais il l’ignorait » !

[7] « Zakhur leTov, beSiman tov Eliyahu Hanavi, Eliyahu Hanavi - Eliyahu Hanavi bimhera yavo’ ‘eleinu ‘im mashiah ben-David. » Cantique qui, selon certains rituels, ouvre les prières de la havdalah, ou séparation entre le temps sacré du Shabbat et celui des jours ordinaires de la semaine. Je suis ici J.-E. Charbit, dir., Rituel de Prières, rite sépharade, éd. bilingue, Patah Eliyahou, ouvrage publié avec le concours du Centre Rambam, etc., Paris, Colbo, 1997, p. 285, 289 s.

[8] Voir M. R. Macina, « Le rôle eschatologique d’Élie le Prophète dans la conversion finale du peuple Juif », Proche- Orient Chrétien, 31 (1981) p. 71-99, ainsi que le bref florilège de citations des Pères, que j’en ai fait à propos du retour eschatologique d’Élie. Sur Élie, en général, chez les Pères, voir l’ouvrage de référence de Sœur Éliane Poirot, Les prophètes Élie et Élisée dans la littérature chrétienne ancienne, Paris, Brepols, 1997.

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Date de dernière mise à jour : 14/05/2014