18. Conclusion : «Un voile sur leur cœur»

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Je confesse que l’idée d’acheminer les juifs en Palestine, justement par l’intermédiaire du Saint-Siège, quasiment pour reconstruire le royaume juif [...] suscite en moi quelque inquiétude. Il est compréhensible que leurs compatriotes et leurs amis politiques s’impliquent. Mais il ne me paraît pas de bon goût que l’exercice simple et élevé de la charité du Saint-Siège offre précisément l’occasion et le signe permettant de reconnaître une sorte de coopération, ne serait-ce qu’initiale et indirecte, à la réalisation du rêve messianique. [...] Ce qui est absolument certain, c’est que la reconstruction du royaume de Juda et d’Israël n’est qu’une utopie [1].

Giovanni Roncalli (futur pape Jean XXIII, 1943).

[Le peuple juif] n’est plus le peuple de Dieu au sens d’une institution pour le salut de l’humanité […] Sa fonction de préparer le royaume de Dieu a pris fin avec l’avènement du Christ et la fondation de l’Église [2].

Cardinal Bea, 1967.

 

Les deux citations mises en exergue ci-dessus corroborent les déclarations des papes Jean-Paul II et Benoît XVI, évoquées plus haut. Elles expriment la tranquille certitude qui habite la hiérarchie de l’Église catholique : le peuple juif, si respectables que soient son histoire et sa religion, n’a plus de rôle spécifique dans le dessein de salut de Dieu. Certes, le ton et les attitudes ont considérablement changé depuis les premiers siècles de l’Église : le respect et le dialogue ont heureusement pris la place des invectives et du mépris. Mais, sur le fond, il n’y a aucune place, dans le corps de la doctrine chrétienne, pour les perspectives que je développe de livre en livre, à savoir que la restauration nationale du peuple juif et son rassemblement progressif sur le sol de son antique patrie, sous les protestations et les menaces internationales, sont conformes à la prescience et à la volonté divines.

Au risque de scandaliser, je ne puis taire l’inquiétude que me cause le scepticisme de la majeure partie des chrétiens à propos d’une restauration historique de leurs « frères aînés » [3]. Mon malaise est d’autant plus grand que les mêmes hauts dignitaires de l’Église, dont certaines attitudes et paroles ont été extrêmement positives envers le peuple juif, font preuve – on l’a vu , dans leur enseignement, de sentiments qui ressemblent à s’y méprendre à de l’allergie quand il est question des attentes messianiques juives, et a fortiori, quand l’État d’Israël est considéré par certains comme le début du rassemblement eschatologique qu’attendent les croyants juifs, sur la foi des oracles de leurs prophètes. Les propos que j’ai analysés plus haut, en particulier ceux du pape Benoît XVI, donnent l’impression que ces hauts responsables religieux ont peur de ce qu’ils considèrent comme la résurgence d’un messianisme politique juif. Et leur embarras s’accroît lorsqu’ils constatent la contradiction violente que suscite la présence sur des terres considérées comme exclusivement islamiques, de plus des deux tiers du peuple juif, sous la forme d’une nation que le monde musulman s’efforce d’éradiquer de manière de plus en plus déterminée et violente.

Peut-être la haute hiérarchie catholique pressent-elle qu’il lui faudra un jour, même à son corps défendant, prendre parti dans ce conflit inexpiable, dont les apparences géopolitiques cachent de plus en plus mal la véritable nature: celle d’une guerre de religions. Car la théologie chrétienne – surtout celle qui a trait à l’eschatologie – est concernée par les proportions invraisemblables qu’a prises la contestation mondiale de ce peuple énigmatique, inassimilable, inclassable, toujours haï et menacé jusque dans son existence même, mais qui marche inexorablement vers un destin dont les nations, en général, et les chrétiennes, en particulier, ne discernent pas le caractère messianique, ou ne parviennent pas à s’en convaincre. Dès lors, la Chrétienté est confrontée à un dilemme : ou bien tout ceci n’est qu’un conflit territorial et politique régional que la communauté des nations se doit de régler, par la persuasion ou par la contrainte, pour éviter qu’il ne mette le feu à la planète – c’est à peu près la position de la hiérarchie catholique –, ou bien il s’agit de l’émergence d’une des phases ultimes du dessein éternel de Dieu, inattendue mais pourtant perceptible à la lecture des Écritures juives et chrétiennes. A tort ou à raison, je pense que c’est cet arrière-fond, conscient ou non, qui donne aux divers propos, évoqués plus haut, de membres éminents de la hiérarchie catholique, leur tonalité anxieuse, voire apologétique. Et de fait, il s’agirait de rien moins qu’un tournant capital dans l’histoire de l’humanité, telle que Dieu l’a vue de toute éternité, et cela constituerait, pour l’Église, un « aiguillon » – tel celui dont parlait Paul – contre lequel il lui sera « dur de regimber » [4].

J’ai exprimé, dans un de mes livres, les circonstances dans lesquelles me fut jadis adressée en vision cette parole : « Dieu a rétabli son peuple » [5]. De par son caractère privé, cette révélation ne s’impose évidemment pas à l’Église. Ce qui ne m’a pas empêché de tenter d’y sensibiliser, discrètement, au fil des ans, des Pasteurs, des théologiens et des clercs : en vain.

J’ai longtemps attribué au souci de prudence doctrinale l’attitude négative des autorités ecclésiales et de leurs théologiens à l’égard de l’attente juive de la « restitution de la royauté à Israël » (cf. Ac 1, 6), et à l’égard de la dimension eschatologique universelle qu’elle a prise, sous la forme de la croyance en l’avènement d’un royaume terrestre millénaire du Christ, qui fut cautionnée par d’illustres Pères de l’Église. Jusqu’à ce que je comprenne enfin la raison de cette incrédulité incoercible, à savoir : une théologie défectueuse du rôle respectif des juifs et des chrétiens dans le dessein de salut de Dieu. Persuadée d’être le « nouvel Israël » et encore incapable d’accepter la perspective que puissent être restituées [6] aux juifs les prérogatives qui furent jadis les leurs, « car les dons et l’appel de Dieu sont irrévocables » (Rm 11, 29), la Chrétienté a du mal à se convaincre que cette forme du rétablissement d’Israël fasse partie du dessein de Dieu, et encore davantage que l’heure en soit venue. Aussi fait-elle flèche de tout bois apologétique et exégétique pour se convaincre de l’incongruité de cette perspective.

Progressivement s’est imposée à mon intelligence et à mon âme la conviction que, par un de ces détours inattendus de ce que les Pères appelaient « l’Économie [ou dispensation] divine », le « voile », dont Paul disait aux juifs qu’il est « posé sur leur coeur quand ils lisent Moïse » (cf. 2 Co 3, 15-16), recouvre aujourd’hui le coeur des chrétiens, dont j’ose dire, avec crainte et tremblement, mais espérant « avoir, moi aussi, l’esprit de Dieu » [7]:

[…] jusqu’à ce jour, lorsqu’ils lisent l’Écriture], un voile est posé sur leur cœur. C’est quand ils se tourneront vers le Seigneur que ce voile sera enlevé.

Ce n’est qu’en revenant à Dieu et à sa Parole, de tout leur cœur et de toute leur âme, que les chrétiens verront se déchirer le voile qui obscurcit leur entendement spirituel, et qu’ils comprendront ce texte du même apôtre Paul (Rm 11, 25) :

Je ne veux pas, frères, vous laisser ignorer ce mystère, de peur que vous ne vous complaisiez en votre sagesse: Un aveuglement partiel est advenu à Israël [ou: un aveuglement est advenu en partie à Israël] jusqu’à ce qu’entre la plénitude des nations, et ainsi tout Israël sera sauvé, comme il est écrit : De Sion viendra le Libérateur, il ôtera les impiétés du milieu de Jacob.

 

Je ne saurais mieux terminer cet essai qu’en invitant les fidèles catholiques et leurs Pasteurs à s’approprier l’exclamation brûlante qui clôt la longue méditation de l’Apôtre sur le dessein divin concernant les juifs et les nations (Rm 11, 32-36) :

Dieu a enfermé tous les hommes dans l’incrédulité, de manière à faire à tous miséricorde. Ô abîme de la richesse, de la sagesse et de la science de Dieu ! Que ses décrets sont insondables et ses voies incompréhensibles ! Qui en effet a jamais connu la pensée du Seigneur ? Qui en fut jamais le conseiller ? Ou bien qui l’a prévenu de ses dons pour devoir être payé de retour ? Car tout est de lui et par lui et pour lui. A lui soit la gloire éternellement! Amen.


© Menahem Macina

Fête de Hanoukah 2012



[1] Ce texte figure dans les Actes et documents du Saint-Siège relatifs à la Seconde Guerre mondiale, [A.D.S.S.], Pierre Blet, Robert A. Graham, Angelo Martini, Burkhart Schneider (éd.), 11 volumes, Cité du Vatican, 1965-1981, XVIII, Paris, 1942-1945.., T. 9, n° 324, p. 469 ; il est cité par M. Miccoli, Les dilemmes et les silences de Pie XII. Vatican, Seconde Guerre mondiale et Shoah, Éditions Complexe, Bruxelles, 2005, p. 91

[2] Augustin cardinal Bea, L’Église et le peuple juif, Paris, éd. du Cerf, 1967, p. 91.

[3] Pour mémoire, l’expression est du pape Jean-Paul II, dans son allocution à la Synagogue de Rome, le 13 avril 1986 ; texte en ligne sur le site de l’Église catholique à Paris.

[4] Cf. Ac 26, 14.

[5] Confession d’un fol en Dieu, éditions Docteur angélique, collection « Témoignage mystique », Avignon, 2012, p. 35-41.

[6] C’est le sens du verbe grec apokathistanai (qui signifie rétablir quelqu’un dans ses droits, ou lui restituer ce qui lui est dû ou lui est destiné), utilisé par Luc dans la question que les apôtres posent à Jésus ressuscité, et que je paraphrase ainsi : « est-ce maintenant que tu vas remettre à Israël le royaume [qui lui est destiné] ? » (Ac 1, 6).

[7] Allusion à 1 Co 15, 40.

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Date de dernière mise à jour : 17/05/2014