16. Croire au rétablissement du peuple juif, de nos jours?

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L’Église ne pourra pas, me semble-t-il, persister à éluder, dans son enseignement, la contradiction sérieuse de la compréhension ecclésiologique spiritualisante héritée d’Augustin et enseignée par le Magistère catholique à ses fidèles, que constitue la vénérable croyance apostolique et patristique en un long Royaume du Christ et de ses élus sur la terre. Il lui faudra dire clairement et sans ambiguïté si « les temps du Royaume », comme les appelle Irénée – dont l’avènement a été proclamé par les prophètes, prêché par Jésus, puis par les apôtres et les Presbytres leurs disciples, et attendu jusqu’à ce jour par les juifs – qui les appellent « jours du Messie » –, adviendront bien sur la terre, ou s’il faut en considérer l’expression comme une métaphore spirituelle d’un règne des élus avec le Christ dans le ciel, après la fin du monde.

Car, de fait, la conception originelle du Royaume de Dieu sur la terre

- s’est en quelque sorte « dématérialisée », au fil des siècles, sous la forme d’un royaume dans le ciel, et non plus d’une royauté du ciel sur la terre, comme celle dont Jésus, enjoignait à ses disciples de demander l’avènement, dans la prière qu’il leur a apprise (cf. Mt 6, 10) ;

- en outre, elle s’est dénaturée, sous le vêtement sémantique rationaliste d’un « au-delà », voire d’un « autre monde » [1].

Il est patent que les chrétiens, et surtout les spécialistes versés dans l’étude de l’enseignement traditionnel de l’Église, sont convaincus que la manière dont est transmise et exposée la croyance en l’avènement de ce Royaume (au ciel, selon eux) est conforme à ce que l’Esprit inspire aux successeurs des Apôtres, et que le Magistère a le droit et même le devoir de l’imposer aux fidèles. Si c’est le cas, il s’agit d’une conception autoritaire et hiérarchique du sensus fidei, lequel doit être aussi un sensus fidelium, et donc s’exercer avec douceur et consensus, et non de manière dogmatique, sous peine de « contrister l’Esprit » (cf. Ep 4, 30), voire de faire obstacle au dessein de Dieu, dont tant les Pasteurs que les fidèles sont encore loin de connaître la nature, ainsi que « les temps et les moments » de son accomplissement plénier.

Le théologien réformé Jürgen Moltmann a fait une critique énergique de cette conception hiérarchique de l’enseignement de l’Église. Les prélats et les théologiens catholiques feraient bien de méditer humblement ces lignes sévères :

La théologie catholique comme la théologie orthodoxe mettent en œuvre l’ecclésiologie du totus Christus dans leur compréhension hiérarchique de l’Église : le Christ crucifié et ressuscité est le Christ désindividualisé devenu une personne corporative. La tête et le corps forment le totus Christus. Il s’agit là d’une doctrine millénariste de l’Église. Mais elle n’est pas encore le totus Christus, car elle n’est pas encore le royaume du Christ. Elle est seulement l’« Épouse du Christ » qui attend la venue de son époux (Ap 22, 17), et qui attend avec impatience les noces eschatologiques. Elle n’est pas « la femme du Christ ». L’ecclésiologie du totus Christus est une overrealized eschatology [2], c’est- à-dire une doctrine millénariste de l’Église, une ecclésiologie triomphaliste habitée par l’illusion et prétentieuse. Avant le règne de mille ans, il n’y a pas de « pouvoir saint ». C’est dans le règne de mille ans seulement que les martyrs régneront avec le Christ et jugeront les peuples. Avant le règne de mille ans, l’Église est la communauté des frères et sœurs, charismatique, sans violence, composée de ceux qui attendent la venue du Seigneur, qui s’engagent dans le combat du Christ, dans la force de l’Esprit, et qui portent la croix en marchant à sa suite [3].

Les propos du pape Benoît XVI, analysés plus haut, ne laissent guère d’espoir, à vue humaine, d’une prise en compte, autre que spirituelle, voire allégorique, par le Magistère, de la littéralité dérangeante des exposés approfondis consacrés par Irénée de Lyon, à la description anticipée de la manière dont s’établira la royauté du Christ sur la terre, avec ses élus. Ils révèlent aussi l’écart conceptuel considérable qui perdure entre les tenants – majoritairement protestants évangéliques ou apparentés – d’un Royaume du Christ, dont les assises auront lieu sur la terre, et celui dont la hiérarchie religieuse catholique enseigne qu’il aura lieu au ciel, après la Parousie et la dissolution de l’univers matériel.

Le problème est que, contrairement à ce qu’on entend fréquemment dire, ou qu’on peut lire çà et là, il ne s’agit ni d’une question d’école, ni d’un débat entre spécialistes sur un sujet marginal sans rapport direct avec la vie et l’engagement des chrétiens ici-bas. Tant les prophéties du Premier Testament, que les avertissements réitérés et solennels du Christ à ceux qui croient en lui, d’avoir à se tenir prêts – « car c’est à l’heure que vous ne pensez pas que le Fils de l’homme va venir » (Mt 24, 44) [4] –, ne permettent pas d’éluder cette problématique, ou d’en émousser le réalisme en la soumettant à un traitement homilétique qui se veut édifiant, mais en édulcore de fait la portée prophétique.

Malheureusement, comme l’a dit Jésus dans un autre contexte,

 [...] tous ne comprennent pas ce langage, mais ceux-là à qui c’est donné […] à cause du Royaume des Cieux. Qui peut comprendre, qu’il comprenne ! (Mt 19, 11.12).


[1] Selon la traduction, erronée, par la Bible de Jérusalem, de Mt 12, 32 : « ni en ce monde ni dans l’autre », alors que le texte grec parle du « monde à venir » (mellôn).

[2] Littéralement, « une théologie suraccomplie ». Un auteur la définit ainsi : « Il s’agit de ce que Luther définissait comme la "théologie de la gloire" (à l’opposé de sa "théologie de la croix"). Fondamentalement, une eschatologie suraccomplie croit que l’on peut, en un certain sens, avoir le Paradis sur la Terre avant le retour du Christ et la consommation de toutes choses. » L’auteur ironise ensuite sur le fait de n’avoir pas, « auparavant, établi de rapport entre le Libéralisme et une eschatologie suraccomplie ». Mais, ajoute-t-il, « cela ne peut se comprendre que si l’on croit l’utopie possible sur la terre, et si l’on considère que la mission de l’Église est de promouvoir la justice sociale plutôt que d’annoncer l’Évangile. En fait, en combinant la soi-disant "théologie de l’amour" avec une "eschatologie suraccomplie", sauver de l’enfer [...] les âmes des gens s’avère insignifiant comparé au salut des arbres et des baleines. » D’après David N., “The Over-Realized Eschatology of American Religion”.

[3] Jürgen Moltmann, La venue de Dieu. Eschatologie chrétienne, Cerf, Paris, 2000, p. 229.

[4] Voir aussi, entre autres : Mt 24, 36 ; 25, 13 ; Mc 13, 33.35 ; Lc 12, 40 ; et cf. 1 Th 5, 2.4 ; Ap 2, 3 ; 16, 15 ; etc.

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Date de dernière mise à jour : 14/05/2014