15. L’attribution, par la liturgie, de la «dignité israélite» aux chrétiens est-elle une conception substitutionniste?

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J’ai fait état, dans les pages qui précèdent, des attentes ecclésiales d’une accession des juifs à la foi en Jésus Christ, telles qu’elles s’expriment au plus haut échelon de l’Église catholique. J’estime qu’elles procèdent d’une connaissance limitée de la foi et de la théologie juives. Le principal inconvénient de cet état de choses est qu’il nourrit des préjugés qui, malgré tous les actes et les déclarations – dont il n’y a pas lieu de soupçonner la sincérité –, sapent dans leur fondement même une grande partie des efforts de dialogue et de connaissance mutuelle entre les deux confessions de foi. J’ai examiné plus haut des déclarations papales, ainsi que l’enseignement du Magistère, tel qu’il se reflète dans le Catéchisme de l’Église catholique, je crois utile d’y ajouter une réflexion sur un document qui présente les mêmes déficiences que celles déjà mentionnées et commentées précédemment. Un texte épiscopal affirme, en effet, que l’« israelitica dignitas » (la dignité israélite) est devenue l’apanage des nations chrétiennes.

Publié par les évêques français en 1997 [1], il reprend à son compte un extrait du Catéchisme de l’Église Catholique (CEC) à propos de la fête de l’Épiphanie :

[ …] L’Épiphanie manifeste que « la plénitude des païens entre dans la famille des patriarches » et acquiert la Israelitica dignitas. » [2] .

La force de conviction de cette assertion oblige, me semble-t-il, à se poser la question de savoir s’il s’agit là d’une interprétation des compilateurs du CEC. En mettant entre guillemets l’exclamation de S. Léon, « intret in patriarcharum familiam » – qui est une citation d’une lettre de ce pape [3] –, et en la faisant suivre de l’expression israelitica dignitas, forgée par des liturgistes de jadis [4], cet ouvrage confère, selon moi, à une conception ecclésiologique substitutionniste une prestigieuse référence d’autorité et une patine de tradition vénérable. C’est sur ce terreau qu’avait fleuri, jadis, le texte de l’oraison du Samedi-Saint, qui suit le récit du passage de la Mer Rouge, lors de la Vigile pascale, et dont voici une traduction française [5] :

Dieu – dont nous percevons les merveilles jusqu’en notre temps –, tandis que, par l’eau de régénération, tu opères, pour le salut des nations, ce que la puissance de ta droite a conféré à un seul peuple en le libérant de la persécution d’Égypte, fais que la totalité du monde accède [à la condition de] fils d’Abraham et à la dignité israélite.

Qu’on n’aille pas croire pour autant que l’expression « israelitica dignitas » soit une pure invention des liturgistes. Elle figure, en effet, sous une forme légèrement différente mais de sens identique – « dignité de la race élue » (electi generis dignitatem) –, dans ce texte du pape S. Léon :

Voici qu’« aîné », tu « sers le cadet » [cf. Gn 25, 23 = Rm 9, 12], et, tandis que « des étrangers » entrent dans ta « part d’héritage » [cf. Ps 79, 1 = Ac 26, 18 ; et Is 56, 3-8], tu lis, comme un serviteur, son testament [l’Écriture], dont tu ne connais que « la lettre » [cf. Rm 7, 6]. Qu’elle « entre », qu’elle « entre, la plénitude des nations » [cf. Rm 11, 25], dans la famille des patriarches [cf. Ga 3, 7] ; et que les « fils de la promesse » [cf. Rm 9, 8 ; Ga 4, 28 ; He 11, 17] reçoivent la bénédiction de la « race d’Abraham » [cf. Gn 18, 18 ; 22, 18 ; 26, 4 ; Ac 13, 26] que rejettent les « fils de la chair » [cf. Rm 9, 8]. Que par le truchement des trois mages, tous les peuples adorent le Créateur de l’univers [cf. Rm 15, 11], et que « Dieu » ne soit plus seulement « connu en Judée », mais dans le monde entier, afin que, partout, « son nom soit grand en Israël » [cf. Ps 76, 2]. Puisque cette dignité de la race élue, convaincue d’infidélité dans sa postérité, a dégénéré, la foi en fait le bien commun de tous [6].

On notera que ce passage pourvoit ses conceptions substitutionnistes et triomphalistes du renfort impressionnant de huit réminiscences scripturaires en dix lignes de texte. Je ne perdrai pas mon temps à démontrer l’arbitraire et la méchanceté de l’instrumentalisation blessante – bien dans la veine de « l’enseignement du mépris » – de passages, tel Rm 7, 6, appelé à la rescousse de l’accusation traditionnelle : de l’Écriture, les juifs « ne connaissent que la lettre » ; ou encore RM 9, 8 ; Ga 4, 28 ; He 11, 17, à l’appui de la captation par les « fils de la promesse » (entendez : les chrétiens), de la bénédiction qui était l’apanage de la « race d’Abraham », les juifs étant, au passage, assimilés à Ismaël, l’ancêtre des Arabes ! [7]

Notons encore que ce catalogue d’accusations se termine par une condamnation sans appel, dépourvue, elle, de tout fondement scripturaire :

« Puisque cette dignité de la race élue, convaincue d’infidélité dans sa postérité, a dégénéré, la foi en fait le bien commun de tous ».

Il se peut que les liturgistes d’alors aient forgé l’expression « Israelitica dignitas » (dignité israélite), en ayant dans l’esprit celle d’« electi generis dignita[s] » (dignité de la race élue), utilisée par S. Léon. Nourris de Lectio divina (lecture spirituelle de l’Écriture) et des œuvres des Pères de l’Église, ils exprimaient, dans leurs créations littéraires religieuses, l’inquiétude, voire le ressentiment de l’ensemble de la chrétienté, confrontée au refus “obstiné” des juifs de croire en la messianité de Jésus, pour ne rien dire de leur rejet horrifié de la confession de sa divinité, attitudes perçues par les chrétiens comme incompréhensibles et même révoltantes.

La semaine sainte était le “lieu” liturgique par excellence où cette frustration chrétienne, mitigée d’une espérance de la conversion d’Israël, se donnait libre cours. Les nombreuses invectives, menaces et condamnations, ainsi que les appels à la repentance, adressés aux juifs d’antan par les prophètes, constituaient un vivier idéologique inépuisable pour les liturgistes, qui y lisaient une confirmation divine de la certitude chrétienne que ces oracles visaient autant, sinon plus, les juifs de leur époque que ceux du passé [8].

En vertu même de l’adage traditionnel : lex orandi lex credendi (la norme de la prière est la norme de la foi), cette répétition multiséculaire incessante de stances liturgiques, dont certaines contenaient de graves accusations (déicide, perfidie, blasphème, etc.), ne pouvait manquer de causer les graves dommages collatéraux que furent la certitude de la déchéance juive, et son corollaire : la conviction que les chrétiens qui ont cru en Jésus ont pris la place des juifs qui, eux, l’ont rejeté.

Le rôle de la lettre de S. Léon le Grand dans l’élaboration de ces textes et dans le développement de la “théorie de la substitution”, selon laquelle sont passées à l’Église l’élection juive, la prophétie et les bénédictions divines, ne saurait être sous-estimé, même si l’impact des écrits polémiques d’Augustin (354-413, mort une trentaine d’années avant la naissance de S. Léon), surtout son Adversus Iudaeos, fut sans doute beaucoup plus considérable [9].

En reprenant à son compte et l’exclamation du pape S. Léon sur l’« entrée de la totalité des nations dans la famille des patriarches », et celle de l’oraison pascale demandant à Dieu qu’elles « acquièr[ent] la Israelitica dignitas », et en présentant l’une et l’autre comme un fait accompli, le Catéchisme de l’Église catholique témoigne involontairement de la pérennité de la conception substitutionniste qui est, pour ainsi dire connaturelle, voire congénitale au christianisme.

On peut en lire des signes avant-coureurs chez certains Pères apostoliques. Elle chemine, discrètement mais tenacement, durant les quatre premiers siècles, et trouve son théoricien le plus redoutable en la personne impressionnante de S. Augustin, dont les écrits sont comme hantés par le besoin incoercible de poser la foi chrétienne en accomplissement indiscutable et irrévocable de la foi juive, reléguée, dès lors, au niveau de l’ombre, contrainte de disparaître devant l’éblouissante lumière de la révélation chrétienne. Témoin, parmi des dizaines d’autres, cette charge du docteur africain:

Ils [les juifs] sont les dépositaires des livres où le chrétien trouve le fondement le plus solide de sa foi. Ils sont nos libraires: ils ressemblent à ces serviteurs qui portent des livres derrière leurs maîtres: ceux-ci les lisent à leur profit: ceux-là les portent sans autre bénéfice que d’en être chargés [10].

Pour clore ces réflexions en mettant un peu de baume au cœur des chrétiens opposés à la théorie de la substitution, je voudrais souligner l’apport spécifique du Catéchisme de l’Église Catholique – qui me semble novateur et même étonnant – à l’estime chrétienne des juifs. On y lit en effet, ad locum (§ 528) :

Leur venue [celle des Mages] signifie que les païens ne peuvent découvrir Jésus et l’adorer comme Fils de Dieu et Sauveur du monde qu’en se tournant vers les juifs (cf. Jn 4, 22) et en recevant d’eux leur promesse messianique telle qu’elle est contenue dans l’Ancien Testament.

On ne peut souhaiter plus empathique profession de foi chrétienne envers les juifs. Toutefois, je doute qu’en la formulant, le ou les rédacteurs en aient perçu la charge prophétique. Et je doute encore davantage que, parmi ceux qui la lisent depuis – qu’ils soient prélats, clercs, ou simples fidèles –, nombreux soient ceux qui en comprennent le mystère et les implications dans le dessein divin. Seul le Seigneur peut, comme il le fit pour ses disciples après la résurrection, leur « ouvrir l’esprit pour qu’ils comprennent les Écritures » (cf. Lc 24, 45), et particulièrement les passages suivants :

Jr 31, 31 : Voici que des jours viennent – oracle de l’Éternel – où je conclurai avec la maison d’Israël et la maison de Juda une alliance nouvelle [...]

Rm 11, 18 : Ce n’est pas toi qui portes la racine, mais la racine qui te porte [...] Jn 4, 22: [...] le salut vient des juifs [...] ;

Ep 2, 18 : [...] par lui nous avons, tous deux en un seul Esprit, accès auprès du Père [...].



[1] « Lire l’Ancien Testament. Contribution à une relecture catholique de l’Ancien Testament pour permettre le dialogue entre juifs et chrétiens », in Bulletin n° 9 du Secrétariat de la Conférence des Évêques de France, juin 1997. Le texte cité ici figure en note 17 du Ch. V. 2, « L’alliance avec Israël », de ce document.

[2] Catéchisme de l’Église Catholique. Édition définitive avec guide de Lecture (Texte typique latin, Libreria Editrice Vaticana, Citta del Vaticano, 1997). Centurion/Fleurus-Mame, Librairie editrice Vaticane, Paris 1998, § 528, p. 116.

[3] Cf. Ibid., n. 11, qui réfère à S. Léon le Grand, Sermo 33, 3.

[4] Cf. Ibid., n. 12, qui cite le Missale Romanum, Vigile pascale 26 : prière après la troisième lecture.

[5] IVe prophétie. Original latin : « Deus cuius antiqua miracula etiam nostris saeculis coruscare sentimus dum quod uni populo a persecutione Aegyptiaca liberando dexterae tuae potentia contulisti id in salutem gentium per aquam regenerationis operaris praesta ut in Abrahae filios et in Israeliticam dignitatem totius mundi transeat plenitudo per Dominum. » La traduction française est due à Sœur M.-M. Kraentzel.

[6] Léon le Grand, Sermons, SC 22, 1947, p. 206. Original latin : « Ecce major servis minori et alienigenis in sortem haereditatis tuae intrantibus, ejus testamenti, quod in sola littera tenes, recitatione famularis. Intret, intret in patriarcharum familiam gentium plenitudo, et benedictionem in semine Abrahae, qua se filii carnis abdicant, filii promissionis accipiant. Adorent in tribus magis omnes populi universitatis auctorem ; et non in Judaea tantum Deus, sed in toto orbe sit notus, ut ubique in Israel sit magnum nomen ejus. Quoniam hanc electi generis dignitatem sicut infidelitas in suis posteris convincit esse degenerem, ita fides omnibus facit esse communem. » La traduction française est mienne.

[7] On arguera sans doute que c’est ce qu’a fait S. Paul, mais chez l’Apôtre, la pensée est plus générale, et veut montrer qu’on n’est sauvé que par la foi et non par l’hérédité.

[8] J’en ai constitué un florilège commenté atterrant dans un de mes livres : Les frères retrouvés, op. cit., 1ère Partie, « Vos frères qui vous haïssent ». La réprobation chrétienne du peuple juif, p. 23-52 ; et j’ai étendu mon enquête à la presse catholique, dans le chapitre intitulé « Thématique antijuive et antisémite dans La Croix et Le Pèlerin », p. 57-92 (texte en ligne).

[9] Témoin, entre autres textes, ce passage de l’ouvrage d’Augustin, Contre les juifs, Chapitre IX, 13 : « Ensuite, de ce que vous n’offrez à Dieu aucun sacrifice, et de ce qu’il n’en reçoit pas de votre main, il ne suit nullement qu’on ne lui en offre aucun. Celui qui n’a besoin d’aucun de nos biens, n’a pas, à la vérité, plus besoin de nos offrandes; elles lui sont inutiles, mais elles nous procurent de grands avantages. Cependant, comme on lui fait de ces offrandes, le Seigneur ajoute ces paroles : "Parce que, depuis le lever du soleil jusqu’à son couchant, mon nom est devenu grand parmi les nations, et l’on me sacrifie en tous lieux, et l’on offre à mon nom une oblation toute pure, car mon nom est grand parmi les nations, dit le Seigneur tout-puissant". À cela, que répondrez-vous ? Ouvrez donc enfin les yeux et voyez : on offre le sacrifice des chrétiens partout, et non pas en un seul endroit, comme on vous l’avait commandé ; on l’offre, non à un Dieu quelconque, mais à Celui qui a fait cette prédiction, au Dieu d’Israël. » (Les italiques sont miens).

[10] Augustin, Discours sur les psaumes, I, du psaume 1 au psaume 80, Cerf, coll. « Sagesses chrétiennes », Paris, 2007, p. 969.

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Date de dernière mise à jour : 14/05/2014