14. Pas de guerre avec Dieu, ni… avec l’Église

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Introduction

À la lumière de ce qui précède, il est évident que le statut théologique et dogmatique de la croyance en un Règne du Christ sur la terre, n’est pas près d’être débloqué. J’estime, pour ma part, qu’il mérite au moins d’être débattu, ne serait- ce qu’à des fins de clarification. Je n’ai, bien entendu, aucun titre à le faire, dépourvu que je suis de ministère ou de mandat ecclésial. C’est dire qu’il peut sembler qu’il s’agisse d’une action vouée à l’échec. Si je l’entreprends cependant, c’est que j’ai l’exemple de cohortes de témoins qui, au fil des siècles, se sont crus poussés par l’Esprit à exprimer leur désaccord avec les hautes instances religieuses de leur temps. Le plus souvent, ils ont été brisés par l’énorme machine dont les commandes sont, de génération en génération, aux mains d’un groupe restreint de clercs et de théologiens zélés en charge de « garder le dépôt », ou qui contribuent à cette fonction par leurs recherches et leurs travaux.

Je suis donc conscient du caractère dérisoire de ma protestation, exprimée dans ce livre, contre la mise en garde que, pour des raisons évidemment prudentielles, le Magistère de l’Église catholique a cru devoir publier officiellement, en 1942, à l’encontre de cette doctrine patristique. J’en ai parlé plus haut [1], je n’y reviendrai donc pas ici. L’expérience a montré que cette décision a eu pour effet – certes involontaire, mais indéniable – de détourner des théologiens du trésor de l’enseignement d’Irénée de Lyon concernant l’avènement du Royaume millénaire du Christ sur la terre avant la fin de toutes choses.

Après avoir écrit ce qui précède m’est revenue en mémoire la sage réflexion de Newman – mieux inspiré en cette matière que lorsqu’il spéculait sur la future adhésion du peuple juif à l’Antéchrist, comme je l’ai exposé plus haut :

En lisant l’histoire ecclésiastique alors que j’étais encore anglican, il m’avait bien fallu me rendre à l’évidence, que l’erreur initiale d’où naissait l’hérésie, était de promouvoir avec insistance certaines vérités, malgré les défenses de l’autorité, et hors de saison. Il y a un temps pour chaque chose ; plus d’un homme désire la réforme d’un abus, l’approfondissement d’une doctrine, ou l’adoption d’une discipline spéciale ; mais cet homme oublie de se demander si le temps est venu pour cela. Sachant que personne d’autre que lui ne s’occupera d’accomplir cette réforme, sa vie durant, cet homme, sans écouter l’avis des voix autorisées, n’hésite pas à le faire. Il gâche ainsi en son siècle, une œuvre utile qui aurait pu être entreprise et menée heureusement à bien, au siècle suivant, par quelqu’un d’autre qui, peut-être, n’est pas encore né [2].

Et je me suis demandé si je ne tombais pas moi-même sous le coup de cette mise en garde. À tort ou à raison, je ne pense pas que ce soit le cas, même si l’on peut m’appliquer la formule « plus d’un homme désire […] l’approfondissement d’une doctrine ». C’est qu’il y a une grande différence entre la démarche arrogante de celui qui choisit [3], parmi les vérités de la foi et des Écritures, celles auxquelles il reproche à l’autorité religieuse de contrevenir, et la mienne, telle qu’elle s’exprime dans mes écrits, dont le but est beaucoup plus modeste.

Le texte sévère de Newman m’a lontemps ligoté intérieurement, au point que j’ai agir contre ma conscience en m’efforçant d’oublier la conviction du rétablissement du peuple juif qu’une vision divine avait gravée dans ma conscience, ou en cessant d’en parler et d’en écrire. Jusqu’au jour où, au fil de mes lectures, mes yeux tombèrent sur ces lignes, beaucoup plus nuancées et dans l’esprit du Concile, de Mgr W. Levada, alors archevêque de Portland [4] :

 […]  de nombreux évêques demandèrent quel est le statut d’une personne qui estime, de bonne foi, qu’elle ne peut pas accepter l’un ou l’autre enseignement du magistère autorisé mais non infaillible.  La Commission théologique du Concile suggéra que ces évêques consultent des experts en la matière. Le point de vue de ces théologiens peut être synthétisé comme suit [...] Lorsque un enseignement non infaillible est proposé à notre assentiment, il nous est demandé une pleine soumission de l’esprit et de la volonté à une doctrine qui est proposée par ceux qui sont chargés d’enseigner de façon authentique dans l’Église, et qui sont assistés par le Saint-Esprit, de telle façon que l’Église puisse parvenir à la pleine connaissance de la vérité et soit guidée vers une juste conduite de nos vies chrétiennes. Puisque cet enseignement n’a pas été prononcé infailliblement, nous ne pouvons savoir, de façon absolue, que la possibilité d’erreur est exclue : nous pouvons cependant agir selon la prudence, en  donnant notre  assentiment  et  accepter  cette  doctrine, à  cause  de  la conviction que le Saint-Esprit guide les pasteurs de l’Église dans son expression. Mais parce que la proposition d’un enseignement certain, mais non infaillible, ne comporte pas la garantie absolue de sa vérité, il est possible de justifier la suspension de l’assentiment, de la part d’une personne qui est arrivée à des raisons vraiment convaincantes, libres de tout préjugé personnel, qui la portent à croire que l’enseignement en question n’est pas correct. Dans ce cas, cette personne (par exemple le théologien ou le savant dont nous avons parlé plus haut) devrait s’efforcer de clarifier les questions avec ceux qui ont la charge d’enseigner dans l’Église, dans l’intention d’aider au développement de la discussion sur le sujet et d’élaborer une position nouvelle ou révisée, et (ou bien) les soumettre au jugement de ses pairs, dont les commentaires et les points de vue aideraient à clarifier la question mise en doute […]

Quoique n’étant ni « théologien » ni « savant », je me suis conformé à cette recommandation. Sans trop d’illusions toutefois. En effet, lorsque la conviction du rétablissement, déjà réalisé,  du peuple juif s’était imposée à ma conscience et à mon intelligence de croyant, il y a plusieurs décennies, j’en avais référé – fréquemment au début, puis de loin en loin par la suite, enfin, très occasionnellement ces vingt dernières années – aux rares clercs et théologiens qui consentaient à m’écouter ou à me lire. Ils n’avaient formulé ni encour- agement ni condamnation, se contentant de formules évasives. Tout en comprenant leur embarras, je regrettais que la dérobade fût la règle, et le courage, l’exception. D’autant qu’après des mois de patience, quand j’obtenais enfin « audience » d’un responsable ecclésial plus élevé dans la hiérarchie, c’était pour m’entendre recommander de m’en tenir à l’enseignement de l’Église.

Or, c’est justement là le problème : il n’y a pas, à ma connaissance, d’enseignement clair de l’Église concernant cette problématique. Je n’ai jamais pu obtenir d’un responsable ecclésial, quels que fussent son rang et sa fonction, un énoncé, si bref soit-il, assorti de références dogmatiques et/ou théologiques indiscutables, corroborant, nuançant, ou infirmant ce qui m’a été dit, de manière récurrente, par des ecclésiastiques de rang inférieur, à savoir :

Les juifs n’ayant pas reconnu le Christ de Dieu venu dans la chair en la personne de Jésus, Dieu s’est constitué, à partir des nations, un « nouveau peuple » (appelé « nouvel Israël » dans la Constitution conciliaire Lumen Gentium), et qui est l’Église.

De cette profession de foi découle la conviction chrétienne incoercible que, pour être agréables à Dieu, voire pour être sauvés, les juifs doivent être incorporés à cette Église, par la foi au Christ. De longs siècles d’un enseignement patristique et ecclésial, coulé en formules ne varietur dans une tradition liturgique immuable, dont est nourrie la foi des fidèles, ont conféré à ce « narratif » théologique le statut d’un credo quasi dogmatique.

Sans entrer dans les détails complexes de l’exercice de l’autorité doctrinale par l’Église catholique (qui est ma référence implicite ici [5]), je précise que j’entends me limiter, dans ce livre comme dans mes autres écrits afférents à cette problématique, à un exposé de la doctrine de certains Pères des premiers siècles concernant l’avènement futur d’un Royaume du Christ sur la terre, et non me lancer dans une campagne de critique et de réfutation de l’attitude du Magistère en cette matière. Mon but est d’exposer de quoi il retourne exactement, et de démontrer l’orthodoxie de cette doctrine. Je ne cache pas la très grande affinité qui est la mienne avec la cause que je défends, ni mon désir ardent que les hauts responsables religieux de l’Église d’aujourd’hui, et en particulier son pontife, reconsidèrent la position prudentielle que l’autorité doctrinale de l’époque a cru bon d’adopter en l’espèce d’une mise en garde sévère – exempte, toutefois, de condamnation –, dont j’ai exposé plus haut la genèse et le résultat, et dont je me limite ici à citer le verdict :

Concernant le] système du millénarisme mitigé, qui enseigne que le Christ Seigneur, avant le jugement final, viendra de façon visible sur cette terre pour régner, la résurrection d’un bon nombre de justes ayant eu lieu ou non, […] les Éminentissimes et Révérendissimes Seigneurs Cardinaux préposés à la garde de la foi et des mœurs, après qu’eut eu lieu le vote des Révérendissimes Consulteurs, ont décrété qu’il fallait répondre que le système du millénarisme mitigé ne peut être enseigné sans danger (tuto doceri non posse).

Comme je l’ai déjà souligné à plusieurs reprises dans mes écrits, cette croyance d’un certain nombre de Pères – plus nombreux qu’on ne l’admet généralement – n’a jamais été décrétée hérétique, ni même condamnée par un concile œcuménique, comme l’affirment presque tous les spécialistes, qui ont repris de leurs devanciers, sans distance critique, cette affirmation, jamais démontrée de manière convaincante, et que ne corrobore aucune source primaire [6].



[1] Voir, ci-dessus : « La doctrine d’un royaume millénaire du Christ sur terre est-elle orthodoxe ? ».

[2] John Henry Newman, Apologia pro vita sua, cité d’après Textes Newmaniens publiés par L. Bouyer et M. Nédoncelle, Desclée de Brouwer, T. V. 1967, p. 438. Les italiques sont miens.

[3] C’est, comme le savent les spécialistes, le sens de l’adjectif «hérétique», du grec hairetikos, dont nous avons une attestation en Tt 3, 10, que la Bible de Jérusalem traduit ainsi : « Quant à l’homme de parti, après un premier et un second avertissement, romps avec lui. »

[4] Extrait d’un discours prononcé le 2 avril 1986, devant les membres du Congrès annuel de l’Association nationale de l’Education catholique des États-Unis Texte français de La Documentation Catholique, n° 1926, 19 octobre 1986, p. 904. Pour le contexte voir, en ligne, Macina, « Magistère ordinaire et désaccord responsable… ».

[5] J’en ai traité dans deux articles de vulgarisation : M. R. Macina, « Magistère ordinaire et désaccord responsable : scandale ou signe de l’Esprit ? Jalons pour un dialogue », paru dans la revue protestante Ad Veritatem, n° 19, Bruxelles, juillet-septembre 1988, p. 26-48 ; et « Autorité et sensus fidelium. Vers la perception d’un Magistère comme lieu privilégié d’expression de la conscience de l’Église », Ibid., n° 20, octobre-décembre 1988, p. 26-52.

[6] Voir ici, en Annexes 1 et 2, ci-après, les articles fouillés de Francis X. Gumerlock, « Le Chiliasme a-t-il été condamné à Constantinople ? », et Michael J. Svigel, « L’hérésie fantôme : Le Concile d’Éphèse (431) a-t-il condamné le Millénarisme ? ».

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Date de dernière mise à jour : 14/05/2014