13. Le millénarisme d’Irénée a-t-il été condamné par le Catéchisme de l’Église catholique?

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En son temps, j’ai été interpellé – énergiquement quoique courtoisement – par un auteur catholique versé en eschatologie, qui m’a remontré que le Magistère avait définitivement relégué au rang des doctrines à proscrire les croyances millénaristes en général, et, par inclusion, la doctrine de Saint Irénée de Lyon sur le règne millénaire du Christ sur la terre, avec ses élus. Il affirmait que « le Magistère avait tranché définitivement » la question du Millénarisme et l’avait condamné. Et comme je lui demandais à quel document magistériel il faisait allusion, il me répondit que je n’avais sans doute pas pris garde aux articles 675 et 676 du Catéchisme de l’Église catholique, qui, condamnaient sans ambages, et dans les termes les plus sévères, tout millénarisme, y compris celui que l’on qualifie généralement de “mitigé”, c’est-à-dire épuré, par rapport au millénarisme dit “grossier”, qui parle des plaisirs de toutes sortes (y compris charnels), censés devoir être l’apanage des élus qui régneront sur terre avec le Christ.

J’avais, bien entendu, lu cet article du Catéchisme, mais je n’avais pas un instant considéré qu’il pût s’agir d’une condamnation du millénarisme des Pères de l’Église non hérétiques, et surtout d’Irénée de Lyon, l’une des références majeures de la Tradition de l’Église catholique. Pour fixer les choses voici le texte dont il est question :

 [L’Épreuve ultime de l’Église]. § 675. Avant l’avènement du Christ, l’Église doit passer par une épreuve finale qui ébranlera la foi de nombreux croyants (cf. Lc 18, 8 ; Mt 24, 12). La persécution qui accompagne son pèlerinage sur la terre (cf. Lc 21, 12 ; Jn 15, 19.20) dévoilera le « mystère d’iniquité » sous la forme d’une imposture religieuse apportant aux hommes une solution apparente à leurs problèmes au prix de l’apostasie de la vérité. L’imposture religieuse suprême est celle de l’Anti-Christ, c’est-à-dire celle d’un pseudo-messianisme où l’homme se glorifie lui-même à la place de Dieu et de son Messie venu dans la chair (cf. 2 Th 2, 4-12 ; 1 Th 5, 2-3 ; 2 Jn 7, 1 Jn 2, 18.22). § 676. Cette imposture antichristique se dessine déjà dans le monde chaque fois que l’on prétend accomplir dans l’histoire l’espérance messianique qui ne peut s’achever qu’au-delà d’elle à travers le jugement eschatologique ; même sous sa forme mitigée, l’Église a rejeté cette falsification du Royaume à venir sous le nom de millénarisme (cf. DS 3839), surtout sous la forme politique d’un messianisme sécularisé, « intrinsèquement perverse » (cf. Pie XI, enc. « Divini Redemptoris » condamnant le « faux mysticisme » de cette « contrefaçon de la rédemption des humbles » ; GS 20-21) [1].

Pourtant dans l’abondant échange de courriel que j’ai eu avec cet auteur, j’ai noté, avec surprise d’abord, puis, avec une inquiétude croissante, que son opposition à la croyance en un Royaume millénaire du Christ sur la terre, même dans sa version patristique, surtout irénéenne, qui s’avérait une pierre d’achoppement majeure, pouvait se prévaloir d’un accord magistériel au moins implicite [2].

Tel n’était pas mon avis, ni celui d’un universitaire, ancien professeur de théologie, que j’avais immédiatement consulté, et qui estimait, comme moi, que ce développement propre au Catéchisme vise les avatars du système de Joachim de Flore (XIIe s.) [3], et le millénarisme philosophique, romantique, politique et social, à coloration philosophique ou religieuse, qui a ressurgi au XIXe siècle [4]. Pour comprendre les causes de cette interprétation erronée des § 675 et 676 du Catéchisme, il est indispensable de les resituer dans leur contexte. Voici d’abord des extraits significatifs des paragraphes antécédents (671 à 674) [5] :

CEC, 671 : « Déjà présent dans son Église, le Règne du Christ n’est cependant pas encore achevé “avec puissance et grande gloire” (Lc 21, 27) par l’avènement du Roi sur la terre […] les chrétiens prient […] pour hâter le Retour du Christ, en lui disant : “Viens, Seigneur Jésus” (Ap 22, 20) ».

CEC 672 : « Le Christ a affirmé, avant son Ascension, que ce n’était pas encore l’heure de l’établissement glorieux du Royaume messianique attendu par Israël [cf. Ac 1, 6-7], qui devait apporter à tous les hommes, selon les prophètes, l’ordre définitif de la justice, de l’amour et de la paix […] ».

CEC 673 : « Depuis l’Ascension l’avènement du Christ dans la gloire est imminent, même s’il ne nous "appartient pas de connaître les temps et les moments que le Père a fixés de sa seule autorité" (Ac 1, 7). Cet avènement eschatologique peut s’accomplir à tout moment même s’il est “retenu”, lui et l’épreuve finale qui le précédera. »

CEC 674 : « La venue du Messie glorieux est suspendue à tout moment de l’histoire à sa reconnaissance par tout Israël, dont “une partie s’est endurcie” [cf. Rm 11, 25] dans “l’incrédulité” (Rm 11, 20) envers Jésus. S. Pierre le dit aux juifs de Jérusalem après la Pentecôte: Repentez-vous et convertissez-vous, afin que vos péchés soient pardonnés et qu’ainsi le Seigneur fasse venir le temps de répit. Il enverra alors le Christ qui vous est destiné, Jésus, celui que le Ciel doit garder jusqu’au temps de la restauration universelle dont Dieu a parlé dans la bouche de ses saints prophètes (Ac 3, 19-21) […] ».

Mes commentaires

  • CEC, 671 semble opter pour un Royaume terrestre du Christ, en parlant de « l’avènement du Roi sur la terre… »
  • CEC 672 paraît bien confirmer cette orientation en parlant de « l’établissement glorieux du Royaume messianique attendu par Israël ». En effet, comme je l’ai illustré à plusieurs reprises ici, les sources rabbiniques ne laissent aucun doute sur le fait que ce Royaume messianique sera terrestre. La tradition juive en parle comme des « Jours du Messie » – traduction littérale de l’expression hébraïque, Yemot hammashiah -, ou comme des « Temps messianiques », périphrase commune et populaire désignant la même réalité.
  • CEC 673 et 674, par contre, se font l’écho d’une tradition peu sûre – même s’il se peut qu’on la trouve chez quelques Pères et écrivains ecclésiastiques vénérables (ce que je n’ai pu établir) –, selon laquelle le katechon de 2 Th 2, 6, c’est-à-dire « ce qui retient » la manifestation de l’Antichrist, est le défaut de « reconnaissance du Messie glorieux… par tout Israël », alors que, pour de très nombreux théologiens, c’est l’Église qui joue ce rôle [6].
  • Cette conception, outre qu’elle ne cite aucune source traditionnelle ancienne susceptible de l’accréditer, me paraît révéler la conviction intime de nombre de théologiens et d’hommes d’Église – dont le pape Benoît XVI – que l’avènement glorieux du Royaume, assimilé par eux à la Parousie et à la consommation du monde, ne pourra avoir lieu tant que tous les juifs ne se seront pas convertis à la foi au Christ Jésus. On peut, dès lors, se demander si ce n’est pas cette conviction qui a, consciemment ou non, motivé Benoît XVI à rétablir, motu proprio – même en en mitigeant quelque peu le caractère blessant – la prière pour que les juifs « reconnaissent Jésus Christ » [7].
  • Concernant CEC 674 : Je me limiterai à deux remarques :

1. Problématique me paraît être le développement qui interprète implicitement les paroles de Pierre, en Ac 3, 19 (« Repentez-vous et convertissez-vous, afin que vos péchés soient pardonnés »), comme signifiant que la « repentance » et la « conversion » auxquelles l’apôtre exhorte les juifs, conditionnent le « pardon » qu’ils recevront alors pour le péché d’avoir rejeté et crucifié Jésus. Or, à l’évidence, comme souligné plus haut, le texte ne parle pas de ce péché-là, mais de la « rémission des péchés », au pluriel. Inauguré par le baptême de Jean (Mc 1, 4 = Lc 3, 3), ce ministère a été repris par Jésus et étend à toutes les nations avec la puissance de l’Esprit Saint (cf. Lc 24, 47). Il importe de prendre garde au sens des mots. Le verbe grec metanoein, presque universellement traduit par « se repentir », ne connote pas exactement ce que nous en comprenons mécaniquement, mais plutôt le changement de conduite. Quant au verbe grec epistrephein, il traduit le plus souvent, dans la Septante, la racine verbale hébraïque ShUV, qui signifie à la fois, « revenir », « se retourner », « changer d’avis », et fréquemment « se convertir », au sens de revenir à Dieu.

2. Le Catéchisme cite Ac 3, 21 selon la traduction quasi unanime chez les catholiques – et à mon avis fautive (même si elle est syntaxiquement possible) –, qui parle de l’avènement de « Jésus, que le Ciel doit garder jusqu’au temps de la restauration universelle dont Dieu a parlé par la bouche de ses saints prophètes ». J’ai dit et écrit maintes fois ailleurs à quel point cette traduction « paresseuse » est dommageable, en ce qu’elle s’attache à un seul sens du hapax qu’est le substantif grec apokatastasis, en négligeant la polysémie du verbe apokathistanai, qui signifie également acquitter ce qui est dû, ou réaliser une promesse. Je m’appuie pour affirmer cela sur le texte suivant d’Irénée :

Cette plaie qui est la mort, Dieu la guérira en nous rétablissant [restituo, en latin, apokathistèmi, en rétroversion grecque d’après la version arménienne], dans l’héritage des Pères […] [8].

Or, par définition, les chrétiens n’ont jamais été « établis », historiquement et géographiquement sur la terre d’Israël. C’est donc à bon escient, me semble-t-il, que l’éditeur-traducteur de cette œuvre d’Irénée précise, dans la note 2 correspondante :

Le préfixe apo- peut aussi suggérer l’idée d’une chose qui est due, soit en vertu d’un mérite, soit en vertu d’une promesse […], le verbe apokathistèmi signifiera alors “établir quelqu’un dans la situation à laquelle il a droit” […] le grec […] suggère, que ce faisant, il s’acquitte d’une promesse […] [9].

À quoi il convient d’ajouter que le verbe connote l’idée de rétablir quelqu’un, ou quelque chose, dans un état meilleur que celui qui était le sien auparavant, ou qui aurait dû être le sien et dont il n’a pas bénéficié. Dans ce cas, le préfixe apo- implique l’idée de combler un manque. Les promesses des prophètes n’étaient pas destinées aux païens, mais par les mérites infinis de sa mort, Jésus les en a rendus cohéritiers, avec les juifs, accomplissant ainsi tout ce qu’annonçaient les Écritures. Il y a donc, dans l’emploi de ce verbe dans ce contexte, une connotation d’accomplissement plénier, ou final. Le problème le plus crucial est celui du substantif apokatastasis en Ac 3, 21. Après maintes tentatives infructueuses de le traduire par un terme français qui en rende les nuances de manière satisfaisante, j’ai dû me résoudre à le transposer tel quel en français, sous la forme apocatastase [10].



[1] Cité d’après Catéchisme de l’Église Catholique. Edition définitive avec guide de lecture. Diffusion et distribution exclusives : éditions Racine (Bruxelles) et Fidélité (Namur), octobre 1998, p. 149-150. J’ai mis certains mots et membres de phrases en italiques pour montrer que ces formulations ne peuvent en aucun cas se référer aux textes de haute qualité théologique et spirituelle des Pères dits « millénaristes », et certainement pas à l’enseignement d’Irénée en cette matière, en particulier dans le Livre V de son ouvrage Contre les Hérésies.

[2] Selon mon contradicteur, cet accord est explicite. Son affirmation se fonde sur la condamnation du millénarisme des Pères, au paragraphe 676 du Catéchisme, qu’il estime exprimée par l’incise : « même sous sa forme mitigée ». À mes yeux, il est clair que les mots « sous sa forme mitigée » ont constitué pour lui une réminiscence évidente de la mise en garde de 1942 : « Le système du millénarisme, même mitigé - ne peut être enseigné avec sûreté. »

[3] Voir Henri de Lubac, La postérité spirituelle de Joachim de Flore, I. de Joachim à Schelling, Paris-Namur, 1978 ; II. de Saint-Simon à nos jours, Ibid. 1980. Voir aussi Henri Mottu, La manifestation de l’Esprit selon Joachim de Flore, Neuchâtel-Paris, 1977, p. 31. Il convient aussi de signaler que l’écrivain russe Vladimir Soloviev a développé des spéculations originales et très intéressantes sur l’eschatologie, en général, et sur l’Antichrist, en particulier ; voir à ce propos, Bernard Dupuy, « Les juifs, l’histoire et la fin des temps selon Vladimir Soloviev », dans Istina XXXVII (1992), p. 253-283 ; B. Marchadier, « Le visage de l’Antéchrist chez Vladimir Soloviev », Id., ibid., p. 284-293 ; P. de Laubier, « L’attente d’un âge chrétien à l’intérieur de l’histoire. Aspects eschatologiques chez saint Bonaventure et Vladimir Soloviev », Id., ibid., p. 294-305.

[4] Voir la brève présentation qu’en a faite le théologien réformé allemand, Jürgen Moltmann, dans son ouvrage, La venue de Dieu. Eschatologie chrétienne, Cerf, Paris, 2000 ; voir, entre autres, les premières pages de son Chapitre premier, « Le Dieu qui vient. L’eschatologie aujourd’hui », p. 19 s.

[5] Les textes cités ci-dessous sont extraits de CEC, Edition définitive. Les mises en italiques sont mon fait.

[6] C’est le cas, entre autres, du théologien catholique allemand K. Schmitt, qui assignait à l’Église romaine ce rôle de katechon qu’il traduisait par le terme Aufhalter, c’est-à-dire [l’élément] « retardateur » de l’avènement de l’Antéchrist. Pour Schmitt, cette force est celle qui, temporairement, « s’oppose au pire des accélérateurs sur la route qui conduit à l’abîme ».

[7] Voir Menahem Macina, Chrétiens et Juifs depuis Vatican II, État des lieux historique et théologique. Prospective eschatologique, Editions Docteur Angélique, 2009, Deuxième Partie, Chapitre V, « La prière pour que les Juifs reconnaissent Jésus sonne-t-elle le glas du dialogue ? », p. 167-184.

[8] Id., Ibid., V, vol. 1, p. 342.

[9] Adv. Haereses, V, 34.2 ; voir Irénée de Lyon, Contre les Hérésies, Livre V, vol. 2, SC 152, Cerf, 1969, p. 427.

[10] On peut lire un résumé de ma recherche à ce propos dans Menahem Macina, Les frères retrouvés. De l’hostilité chrétienne à l’égard des juifs à la reconnaissance de la vocation d’Israël, éditions L’Œuvre, Paris, 2011, IIIe Partie : « Quand les mots manquent pour exprimer le mystère - l’apocatastase », p. 204-213.

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Date de dernière mise à jour : 14/05/2014