12. Excursus : Les Juifs et l’Antichrist, selon d’anciennes traditions chrétiennes reprises à son compte par Newman

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La croyance chrétienne populaire selon laquelle les Juifs croiront à l’Antichrist et se rallieront à lui, lors de sa manifestation, apparaît chez les Pères et écrivains ecclésiastiques dès les premiers siècles. Pour rédiger cette notice, je me suis surtout basé sur deux ouvrages, parmi des dizaines d’autres [1].

Pour faire bref, je retranscris ici l’opinion générale des Pères, telle que la résume l’un des meilleurs connaisseurs de leurs doctrines, le cardinal John Henri Newman, dans ses Quatre Sermons sur l’Antichrist, prononcés durant l’Avent 1835 [2]. Il a exposé, avec sa clarté d’expression habituelle, la pensée des Pères à ce sujet, en deux passages de son second Sermon, « La religion de l’Antichrist ». Dans le premier, affirmant s’en « tenir aux interprétations de l’Écriture données par les Premiers Pères » [3], et se référant à Jn 5, 43 : “Moi je suis venu au nom de mon Père, et vous ne me recevez pas ; si un autre vient en son propre nom, vous le recevrez”, il énonce :

C’est ce qu’ils [les Pères] ont considéré comme une allusion prophétique à l’Antichrist (que les Juifs devaient prendre, à tort, pour le Christ) : qu’il viendrait en son propre nom […] [4].

Et Newman de poursuivre :

J’ai fait allusion aux juifs : il serait sans doute bon de préciser maintenant comment l’Église primitive considérait leur relation avec l’Antichrist. Notre Seigneur avait prédit que beaucoup viendraient en son nom en disant : c’est moi le Christ (Mt 24, 5). Ce fut l’arrêt de la justice divine contre les juifs, et contre tous les incroyants d’une manière ou d’une autre, qu’ayant rejeté le vrai Christ ils en viennent à s’associer à un faux ; et, à en croire le texte que je viens de citer, si un autre vient en son propre nom, celui-là vous le recevrez, l’Antichrist sera le Séducteur par excellence, à côté de qui tous ses précurseurs ne seront que de pâles approximations. Après avoir décrit l’Antichrist, saint Paul poursuit dans le même sens (2 Th 2, 9-12) : l’avènement de celui-là, dit-il, est marqué par […] des prodiges mensongers, et par toute injuste tromperie, adressée à ceux qui périssent, car en échange, ils n’ont pas accueilli l’amour de la vérité, de telle sorte qu’ils soient sauvés. Et à cause de cela, Dieu leur envoie une influence qui les égare, de telle sorte qu’ils donnent foi au mensonge, afin que soient jugés tous ceux qui n’ont pas donné foi à la vérité, mais se sont complus dans l’injustice. Etant donné que l’Antichrist se prétendrait le Messie, il était admis par tradition qu’il serait de race juive et observerait les rites juifs [5].

Mais Newman se rend compte lui-même de la faiblesse de son argument, aussi poursuit-il :

À ce point, une remarque s’impose. À première vue, il faut admettre que les textes sacrés ne donnent pas beaucoup d’indications sur une relation de l’Antichrist avec les juifs ou avec leur Temple [6].

Il recourt encore à un autre argument :

Il est donc particulièrement frappant que l’empereur apostat Julien, figure et éclaireur du grand ennemi, ait été lié aux juifs et se soit résolu à rebâtir leur Temple. L’histoire est ici une sorte de commentaire de la prophétie [!], qui justifie et donne substance aux premières interprétations que j’ai mentionnées.

Mais, à nouveau, Newman réalise que cette évocation n’est pas des plus convaincantes, outre qu’elle fait allusion à des faits tardifs. En effet, d’après des biographes et des commentateurs chrétiens, qui lui étaient violemment hostiles, Julien l’Apostat (332-363) aurait envisagé de reconstruire le Temple de Jérusalem pour gagner la faveur des Juifs. Or, chose étonnante de la part de cet auteur généralement rigoureux, Newman abandonne, pour l’instant, cette thématique peu avérée (nous verrons, plus loin, qu’il y reviendra en évoquant un autre personnage historique) pour passer à un autre argument, auquel l’évocation du désir de Julien l’Apostat de reconstruire le Temple sert, en quelque sorte, de tremplin :

De plus – et c’est une circonstance qu’il faut garder en mémoire –, il faut savoir que cette conviction de l’Église que l’Antichrist aurait une relation avec les juifs fut exprimée bien avant le temps de Julien, et que les textes qui rapportent cette relation sont toujours en notre possession [7].

Et Newman de citer, à titre d’argument d’antiquité :

deux Pères, évêques et martyrs de l’Église, qui vécurent en tout cas cent cinquante ans avant Julien et moins de cent ans après saint Jean [il s’agit d’Irénée de Lyon et Hippolyte] [8].

 « Tous deux », affirme Newman, « mentionnent nettement le lien entre l’Antichrist et les juifs ». Et il précise [9] :

L’un [Irénée de Lyon] nous dit : « dans le Temple qui se trouve à Jérusalem siégera l’Adversaire, tentant de se faire passer lui-même pour le Christ » [10]. Et l’autre [Hippolyte], que « ce qui a été montré n’est rien d’autre que l’Antichrist qui, réveillé, relèvera lui-même aussi la royauté des Juifs » [11].

C’est alors que la pensée du grand Newman s’égare – pour la première et seule fois, semble-t-il – dans les voies scabreuses de l’interprétation d’événements contemporains comme constituant des signes, voire des preuves de l’accomplissement d’annonces scripturaires. En effet, il poursuit en ces termes [12] :

Ceci est d’autant plus remarquable que la récente Ombre de l’Antichrist – dont nous avons vu l’apparition – comme une sorte de fatalité, prit fait et cause pour les juifs (qui l’accueillirent pratiquement comme leur Messie) et, rôdant alentour [allusion à Is 8, 21], sembla irrésistiblement attirée par la Terre Sainte que l’Église primitive tenait pour la future scène des agissements de l’Antichrist [13].

Pour comprendre que Newman fait allusion à Napoléon, il convient de lire la longue note que l’éditeur a rédigée pour éclairer cet excursus de Newman et même y ajouter :

Newman fait très probablement allusion aux campagnes d’Égypte et de Syrie, menées par Napoléon entre mai 1798 et octobre 1799, durant lesquelles, rapportent les témoins, marchant sur Constantinople, il traversa la Terre Sainte « comme un croisé », avant d’être arrêté par les Anglais devant Saint-Jean-d’Acre. Il battra en retraite à pied « rôdant effectivement aux alentours de la Terre Sainte ». Plus remarquable est le propos de Napoléon à Pierre-Louis Roederer, député aux Etats Généraux et l’un de ses conseillers pour les réformes administratives, qui confirme l’intuition de Newman : « C’est en me faisant catholique que j’ai fini la guerre de Vendée ; en me faisant musulman que je me suis établi en Égypte, en me faisant ultramontain que j’ai gagné les esprits en Italie. Si je gouvernais un peuple de Juifs, je rétablirais le temple de Salomon » [14].

Il est à peine besoin de préciser que le propos de Napoléon à Roederer témoigne de l’opportunisme politique cynique de l’empereur, et que la dernière phrase n’est rien d’autre qu’une boutade qui illustre, de manière hyperbolique, jusqu’où il était capable d’aller pour étancher sa soif d’hégémonie.

Quant à l’incise de Newman lui-même, citée plus haut, prétendant que « les juifs […] accueillirent [Napoléon] pratiquement comme leur Messie », elle est dénuée de tout fondement. Ce qui ressort nettement, par contre, c’est la certitude qui habite Newman, à savoir que, lors de la manifestation de l’Antichrist, les Juifs croiront en lui comme ils ont cru en Bar Kochba, que Rabbi Akiba lui- même prit pour le Messie. En témoigne cette dernière citation des propos de Newman sur ce thème :

Il semble donc, d’après le témoignage de l’Église primitive, que l’Antichrist sera un blasphémateur notoire, s’opposant à tout culte existant, vrai ou faux, qu’il sera un persécuteur, le protecteur des juifs et le restaurateur de leur culte […] qu’il greffera son judaïsme et son nouveau culte […] sur l’ancien ordo de César […] enfin, qu’il disparaîtra aussi soudainement qu’il est apparu [15].

Pour ne pas allonger démesurément cet excursus, je m’abstiendrai de citer ici les nombreux développements des Pères des premiers siècles de l’Église sur l’inexorabilité, en quelque sorte ontologique, de l’adhésion des Juifs à l’Antichrist.

Pour ceux qui désirent s’en informer, je conseille, en particulier la lecture des nombreux textes traduits de l’ouvrage d’un auteur qui a particulièrement documenté cette thématique [16]. Je me limiterai ici à quelques extraits que reproduit son ouvrage du Commentaire du Livre de Daniel par Théodoret de Cyr (386-458), de celui des 14 épîtres de Saint Paul, et de son Compendium des Affabulations Hérétiques :

 […] le diable imitera l’incarnation de notre Sauveur. De même que le Seigneur a accompli notre salut en se montrant à travers la nature humaine, de même le diable, choisissant un instrument digne de sa méchanceté, montrera son œuvre pas son intermédiaire : il trompera les insouciants par des signes mensongers, par des prodiges ainsi que par des miracles imaginaires. Il explique ensuite pourquoi le Dieu de l’univers consent à cela : « Car ils n’ont pas voulu recevoir l’amour de la vérité, pour qu’ils soient sauvés. C’est pourquoi Dieu leur enverra une œuvre trompeuse, afin qu’ils croient au mensonge et afin que soient jugés tous ceux qui n’ont pas cru à la vérité, mais ont pris plaisir à l’injustice. » (2 Th 2, 10-11). Le Seigneur a dit la même chose aux Juifs : « Moi je suis venu au nom du Père et vous ne m’avez pas reçu. Quelqu’un d’autre viendra en son propre nom et celui-là, vous le recevrez.» (Jn 5, 43) [17]. Ainsi donc aucun prétexte de pardon ne sera retenu pour les Juifs. Car ils ont refusé de croire [au] Seigneur et l’ont considéré comme un ennemi de Dieu ; en revanche, ils croiront en [l’Antichrist]. Bien que Le Seigneur ne se fût jamais appelé lui-même «Dieu», il a toujours dit avoir été envoyé par le Père, avoir une mission à accomplir et avoir accompli ce qui était agréable à Dieu le Père. [Pour] sa part, l’[Antichrist] au contraire, s’affirmera Dieu de l’univers. En dépit de tout cela, les Juifs continuent à l’attendre et croiront en lui quand il surviendra. Le verset « Et Dieu leur enverra une puissance d’égarement » (2 Th 2, 11) signifie en réalité : Il permettra que l’égarement se manifeste, afin que soient révélés tous les amis du mal […] [18]. […] ceux qui ont crucifié Le Seigneur parce qu’il s’était appelé « Fils de Dieu », croiront à celui qui apparaîtra, fournissant la preuve qu’ils sont les plus grands ennemis de la vérité et artisans du mensonge […] [Le Seigneur] permettra donc à celui-là [l’Antichrist] de se montrer, d’une part, pour dénoncer sa méchanceté et, d’autre part, pour prouver la perversité des Juifs […] [19].

Seule consolation – si l’on peut dire –, le même Théodoret complète le développement ci-dessus en faisant allusion à la conversion finale du peuple juif par le ministère d’Élie [20] :

D’un même coup, Il anéantira [l’Antichrist] et guérira la maladie des Juifs. Car il envoie Elie le Thesbite pour confondre la tromperie de celui-là et pour annoncer la venue de son Seigneur (cf. Ml 3, 23) [21].


[1] Bernard Mc Ginn, Antichrist. Two Thousand Years of the Human Fascination with Evil, Harper Collins (Paperback), New York, 1994 ; Cristian Badilita, Métamorphoses de l’Antichrist chez les Pères de l’Église, Beauchesne, Paris, 2005.

[2] Cités d’après John Henri Newman, L’Antichrist, Éditions Ad Solem, Genève, 1995.

[3] Id. Op. cit., p. 52.

[4] Id. Op. cit., p. 55.

[5] Id. Op. cit., p. 56-57.

[6] Id. Op. cit., p. 58.

[7] Id. Op. cit., ibid.

[8] Id. Op. cit., p. 58-59.

[9] Id. Op. cit., p. 59.

[10] Irénée, Adversus Haereses, V, 25, 2.

[11] Hippolyte de Rome, De Antichristo, 25.

[12] Newman, Op. cit., p. 59-60.

[13] Id. Op. cit., p. 59-60.

[14] Id. Op. cit., p. 136, note 17.

[15] Id. Op. cit., p. 70-71.

[16] C. Badilita, Métamorphoses de l’Antichrist, Op. cit.

[17] In Danielis VII (Patrologia Graeca, 81, col. 1417D-1437 B), cité par C. Badilita, Métamorphoses, p. 481-482.

[18] In XIV Epistulas Sancti Pauli (Patrologia Graeca, 82, col. 661C-668D), cité par C. Badilita, Métamorphoses, p. 488.

[19] Haereticarum Fabularum Compendium (Patrologia Graeca, 83, col. 525B-532B), cité par C. Badilita, Métamorphoses, p. 489-490.

[20] Voir l’essai que j’ai consacré à cette thématique : « Le rôle eschatologique d’Élie le prophète dans la conversion finale du peuple juif », dans Proche Orient Chrétien (POC), t. XXXI (1981), p. 71-99.

[21] C. Badilita, Métamorphoses, p. 490.

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Date de dernière mise à jour : 14/05/2014