11. L’avènement glorieux du Christ, «retenu» par l’incrédulité des juifs

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Plus problématique encore et – à mes yeux tout au moins – surprenant, voire choquant, est l’article 7 du Catéchisme, « D’où il viendra juger les vivants et les morts », I. Il reviendra dans la gloire [1], qui s’ouvre sur un sous-titre en forme de confession de foi sans nuance: « Le Christ règne déjà par l’Église », laquelle anticipe, avec un optimisme étonnant, sur une promesse d’avenir, et donne au lecteur l’impression que le chrétien règne déjà avec le Christ, alors que Paul parle de ce règne au futur et de manière conditionnelle :

2 Tm 2, 12: Si nous tenons ferme, avec lui nous régnerons. Si nous le renions, lui aussi nous reniera.

Qu’il soit bien question ici du Règne messianique attendu est attesté par l’article 672 du Catéchisme (p. 148-149):

Le Christ a affirmé avant son Ascension que ce n’était pas encore l’heure de l’établissement glorieux du Royaume messianique attendu par Israël (cf. Ac 1, 6-7), qui devait apporter à tous les hommes, selon les prophètes (cf. Is 11, 1-9), l’ordre définitif de la justice, de l’amour et de la paix. Le temps présent est, selon le Seigneur, le temps de l’Esprit et du témoignage (cf. Ac 1, 8), mais c’est aussi un temps encore marqué par la « détresse» (1 Co 7, 26) et l’épreuve du mal (cf. Ep 5, 16) qui n’épargne pas l’Église (cf. 1 P 4, 17) et inaugure les combats des derniers jours (cf. 1 Jn 2, 18 ; 4, 3 ; 1 Tm 4, 1). C’est un temps d’attente et de veille (cf. Mt 25, 1.13 ; Mc 13, 33-37).

Et soudain, de manière inattendue, l’article 673 du Catéchisme (p. 149) parle de ce qui retient « l’avènement glorieux du Christ, espérance d’Israël »:

Depuis l’Ascension, l’avènement du Christ dans la gloire est imminent (cf. Ap 22, 20) même s’il ne nous « appartient pas de connaître les temps et les moments que le Père a fixés de sa seule autorité » (Ac 1, 7 ; cf. Mc 13, 32). Cet avènement eschatologique peut s’accomplir à tout moment (cf. Mt 24, 44 ; 1 Th 5, 2) même s’il est « retenu », lui et l’épreuve finale qui le précédera (cf. 2 Th 2, 3-12).

L’emploi du verbe « retenir » fait allusion à un passage de Paul, d’interprétation difficile :

2 Th 2, 1-8: Nous vous le demandons, frères, à propos de la Venue de notre Seigneur Jésus Christ et de notre rassemblement auprès de lui, ne vous laissez pas trop vite mettre hors de sens ni alarmer par des manifestations de l’Esprit, des paroles ou des lettres données comme venant de nous, et qui vous feraient penser que le jour du Seigneur est déjà là. Que personne ne vous abuse d’aucune manière. Auparavant doit venir l’apostasie et se révéler l’Homme impie, l’Être perdu, l’Adversaire, celui qui s’élève au-dessus de tout ce qui porte le nom de Dieu ou reçoit un culte, allant jusqu’à s’asseoir en personne dans le sanctuaire de Dieu, se produisant lui-même comme Dieu. Vous vous rappelez, n’est-ce pas, que quand j’étais encore près de vous je vous disais cela. Et vous savez ce qui le retient maintenant, de façon qu’il ne se révèle qu’à son moment. Dès maintenant, oui, le mystère de l’impiété est à l’œuvre. Mais que seulement celui qui le retient jusqu’à maintenant soit écarté, alors l’Impie se révélera, et le Seigneur le fera disparaître par le souffle de sa bouche, l’anéantira par la manifestation de sa Venue.

Plus perturbant encore : après cette évocation – insolite dans ce contexte –, l’article 674 du Catéchisme croit être en mesure d’expliquer aux fidèles la nature de ce “retard” de la Parousie :

La venue du Messie glorieux est suspendue, à tout moment de l’histoire (cf. Rm 11, 31), à sa reconnaissance par « tout Israël » (Rm 11, 26 ; Mt 23, 39) dont « une partie s’est endurcie » (Rm 11, 25) dans « l’incrédulité » (Rm 11, 20) envers Jésus. S. Pierre le dit aux juifs de Jérusalem après la Pentecôte : « Repentez-vous et convertissez-vous, afin que vos péchés soient effacés et qu’ainsi le Seigneur fasse venir le temps de répit. » [Ac 3, 19-20].

On fait ici la découverte – inquiétante à mes yeux –, que le Catéchisme considère la non- reconnaissance de Jésus par les juifs comme étant « ce qui retient » (en grec, katechon) sa manifestation parousiaque. Le recours – classique au demeurant, dans la littérature apologétique chrétienne, ancienne autant que contemporaine – à Ac 3, 19, est d’autant plus choquant qu’il assimile la repentance des péchés (pluriel), prêchée d’abord par Jean le Baptiste (Mt 3, 1-2), puis par le Christ (Mt 4, 17 et parall.), au péché (singulier), fruit de l’ignorance, selon Pierre (Ac 3, 17), qu’a constitué le rejet de Jésus par les juifs. L’assertion est d’autant plus inquiétante que ce katechon est évoqué par Paul comme le dernier obstacle à la manifestation de… l’Antéchrist.

Le rapprochement – probablement involontaire, mais non moins fâcheux – entre l’incrédulité juive à l’égard du Christ et la manifestation de l’Antéchrist, risque fort de redonner vie à une obscure croyance antijudaïque reprise par certains Pères (p. ex., Saint Jérôme, Théodoret de Cyr, etc.), selon laquelle l’un des signes les plus extraordinaires de l’Antéchrist sera la reconstruction du Temple, qui lui gagnera l’adhésion de tout le peuple juif [2], même si certains Pères affirment que, finalement, ayant compris son imposture, les juifs se détourneront de lui.



[1] Catéchisme, p. 147-150. (Texte en ligne sur le site du Vatican).

[2] Même le grand Newman (1801-1890) a cru aux légendes antiques prédisant l’adhésion des juifs à l’Antichrist, à la fin des temps. Voir mon Excursus, ci-après: « Les Juifs et l’Antichrist, selon d’anciennes traditions chrétiennes reprises à son compte par Newman ».

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Date de dernière mise à jour : 14/05/2014