10. La foi primitive en un avènement du Royaume sur la terre, allégorisée par le Magistère de l’Église

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Le Catéchisme de l’Église catholique [1], approuvé le 25 juin 1991, et publié le 11 octobre 1992 par le Pape Jean Paul II, est présenté par ce dernier comme étant

un exposé de la foi de l’Église et de la doctrine catholique, attestées ou éclairées par l’Écriture sainte, la Tradition apostolique et le Magistère ecclésiastique […] [et] un instrument valable et autorisé au service de la communion ecclésiale, et comme une norme sûre pour l’enseignement de la foi [2].

C’est dire l’importance, pour notre objet, de la manière dont il expose aux fidèles catholiques la doctrine eschatologique de l’Église, en général, et celle des modalités de l’avènement glorieux du Royaume de Dieu, en particulier.

Les trois articles qui intéressent particulièrement mon analyse sont les numéros 6, 7 et 12. Je rappelle que, dans ces chapitres (1ère Partie, § 198 à 1065, p. 53-228, de l’édition imprimée), la méthode du Catéchisme consiste à énoncer chaque article du Credo, avant d’en développer l’exposé. Or, une lecture attentive fait apparaître qu’un énoncé du Credo de Nicée Constantinople: « et son règne n’aura pas de fin », est pratiquement escamoté. En effet, s’il y est fait référence (Article 664), c’est de manière brève et à l’appui d’une conception du Royaume qui me paraît contestable dans ce contexte (j’y reviendrai). On objectera sans doute que le Catéchisme prévient (Article 196) que son « exposé suivra le Symbole des Apôtres » [3]. Mais il précise aussi que celui-ci « sera cependant complété par des références constantes au Symbole de Nicée-Constantinople [4], souvent plus explicite et plus détaillé ». Il le fait aux articles suivants : 167, 200, 243, 247, 291, 325, 456, 652, 664, 685, 750, 1680.

On trouvera plus loin les passages essentiels des 3 articles du Catéchisme ayant trait à l’eschatologie. En voici les titres, qui correspondent aux énoncés du Symbole des Apôtres :

6. « Jésus est monté aux cieux. Il siège à la droite de Dieu, le Père tout-puissant » [5].

7. « D’où il viendra juger les vivants et les morts » [6].

12. « Je crois à la vie éternelle » [7].


Le Royaume selon le Catéchisme : un mystère caché en attente de transfiguration céleste

On lit, dans l’article 7, deux énoncés du Credo, relatifs à la venue du Christ (Parousie) :

I. « Il reviendra dans la gloire » [8].

II. « Pour juger les vivants et les morts » [9].

Par contre, comme dit plus haut, on n’y trouve pas trace de l’énoncé « et son règne n’aura pas de fin », qui, dans le Credo de Nicée-Constantinople, clôt celui de la venue du Christ. En effet, le Catéchisme, qui suit le Symbole des Apôtres, saute immédiatement de la phrase « D’où il viendra juger les vivants et les morts », à « Je crois en l’Esprit-Saint » [10], qui n’intéresse pas directement la présente étude. Conséquence : si, conformément à l’énoncé du Credo, la venue du Christ pour juger est bien mentionnée et développée, dans le Catéchisme, sa venue pour régner sur la terre est littéralement escamotée. Il est clair que cette omission cadre mal avec les appels à se préparer à l’avènement de ce Royaume dans la gloire, qui peuplent le Nouveau Testament, en général, et les Évangiles, en particulier, sans parler de l’attente ardente dont il est l’objet dans les premiers siècles de l’Église, et des exposés théologiques approfondis qui lui ont été consacrés par des Pères aussi orthodoxes et vénérables que Justin, Tertullien, et surtout Irénée de Lyon, pour ne citer que quelques-uns de ceux qui professaient expressément la foi en un Règne du Christ sur la terre avec ses élus.

Un examen soigneux de la doctrine eschatologique du Catéchisme révèle rapidement qu’en citant (§ 669) ce que disait Vatican II du « Règne du Christ […] déjà mystérieusement présent dans l’Église » et « germe et commencement de ce Royaume sur la terre » [11], le Catéchisme ne fait nullement allusion à ce qu’entendaient par là les Pères – dits improprement «millénaristes» parce qu’ils croyaient à la littéralité des passages de l’Apocalypse concernant cet événement (Ap 20, 4-6).

Même chose pour l’affirmation de Catéchisme § 671 :

Déjà présent dans son Église, le Règne du Christ n’est cependant pas encore achevé « avec puissance et grande gloire » (Lc 21, 27 [cf. Mt 25, 31]) par l’avènement du Roi sur la terre.

Subrepticement, mais nettement, l’avènement du Royaume du Christ avec ses élus, est remplacé par celui du Roi sur la terre – c’est-à-dire le Christ.

De même encore, quand nous lisons, en Catéchisme § 672 :

Le Christ a affirmé, avant son Ascension, que ce n’était pas encore l’heure de l’établissement glorieux du Royaume messianique attendu par Israël (cf. Ac 1, 6-7), il ne s’agit pas du Royaume que Jésus situe incontestablement sur la terre, en le nommant « le Royaume de mon Père », et en affirmant qu’il y « boira le vin nouveau avec [ses disciples] » (cf. Mt 26, 29).

En effet, en Catéchisme § 677, il n’est plus question des disciples juifs de Jésus, mais de l’Église, et de son ultime épreuve. Quant au Royaume, il a disparu au profit du triomphe de Dieu lors du Jugement dernier :

LÉglise n’entrera dans la gloire du Royaume qu’à travers cette ultime Pâque où elle suivra son Seigneur dans sa mort et sa Résurrection (cf. Ap 19, 1-9). Le Royaume ne s’accomplira donc pas par un triomphe historique de l’Église (cf. Ap 13, 8) selon un progrès ascendant, mais par une victoire de Dieu sur le déchaînement ultime du mal (cf. Ap 20, 7-10), qui fera descendre du Ciel son Épouse (cf. Ap 21, 2-4). Le triomphe de Dieu sur la révolte du mal prendra la forme du Jugement dernier (cf. Ap 20, 12) après l’ultime ébranlement cosmique de ce monde qui passe (cf. 2 P 3, 12-13).

Il faut arriver à § 1042, pour comprendre que ce dont le Catéchisme nous parle au long de près de 80 pages, c’est d’un Royaume céleste. En témoigne ce développement :

À la fin des temps, le Royaume de Dieu arrivera à sa plénitude. Après le jugement universel, les justes régneront pour toujours avec le Christ, glorifiés en corps et en âme, et l’univers lui-même sera renouvelé : Alors l’Église sera « consommée dans la gloire céleste, lorsque, avec le genre humain, tout l’univers lui- même, intimement uni avec l’homme et atteignant par lui sa destinée, trouvera dans le Christ sa définitive perfection » (LG 48).

Il est clair que ce que nous présente-là le Catéchisme, c’est la résurrection finale et la transfiguration de l’univers, telles que les décrit l’Apocalypse (20, 11 – 22, 15), après la première résurrection (Ap 20, 5) et à la fin du Règne de mille ans sur la terre (Ap 20, 6).

On aura remarqué qu’au fil des articles du Catéchisme, ce n’est plus seulement un énoncé du Credo (« et son règne n’aura pas de fin ») qui a été éclipsé, mais le Royaume même du Christ avec ses élus. On comprend que, quand le Catéchisme en parle, c’est de manière spirituelle, voire imagée. Le Royaume du Christ ici-bas est, bien sûr, une réalité de foi, mais, selon le Catéchisme, il ne faut pas l’attendre dans le futur, puisqu’il est déjà là, en vertu du verset : « Le Royaume de Dieu est au dedans de vous » (Lc 17, 21 ; 22, 30, etc.). Tout au plus est-on invité à en attendre la transfiguration glorieuse ; mais cette perspective n’a rien de commun avec le Royaume « messianique » promis aux juifs (cf. Ac 1, 6, etc.) et que les chrétiens, eux, ont cessé d’attendre, à savoir, celui qui viendra en gloire avec le Christ (Lc 23, 42) et s’établira sur la terre, après la « première résurrection » des justes (cf. Dn 12, 2; Ap 20, 4).

Et si subsiste le moindre doute à ce sujet, il tombera à la lecture de l’article 12 du Catéchisme, « Je crois à la vie éternelle », § 1042, VI. L’espérance des cieux nouveaux et de la terre nouvelle[12] (Catéchisme, p. 225) :

À la fin des temps, le Royaume de Dieu arrivera à sa plénitude. Après le jugement universel, les justes régneront pour toujours avec le Christ, glorifiés en corps et en âme, et l’univers lui-même sera renouvelé : Alors l’Église sera « consommée dans la gloire céleste, lorsque, avec le genre humain, tout l’univers lui-même, intimement uni avec l’homme et atteignant par lui sa destinée, trouvera dans le Christ sa définitive perfection » (LG 48).

Mais l’ambiguïté la plus choquante est dans l’évocation que fait le Catéchisme (§ 1047), après avoir cité Rm 8, 19-23, d’une phrase du Ve Livre de l’Adversus Haereses, d’Irénée de Lyon, entièrement consacré – il faut le rappeler – au règne du Christ sur la terre (V, 32, 1) :

L’univers visible est donc destiné, lui aussi, à être transformé, « afin que le monde lui-même, restauré dans son premier état, soit, sans plus aucun obstacle, au service des justes », participant à leur glorification en Jésus ressuscité.

Il passe, en effet, sous silence le passage qui précède cette phrase d’Irénée, ainsi isolée de son contexte, et que je rappelle ici:

Aussi est-il nécessaire de déclarer à ce sujet que les justes doivent d’abord, dans ce monde rénové, après être ressuscités à la suite de l’apparition du Seigneur, recevoir l’héritage promis par Dieu aux pères et y régner ; ensuite seulement aura lieu le jugement de tous les hommes. Il est juste, en effet, que, dans ce monde même où ils ont peiné et où ils ont été éprouvés de toutes manières par la patience, ils recueillent le fruit de cette patience ; que, dans le monde où ils ont été mis à mort à cause de leur amour pour Dieu, ils retrouvent la vie ; que, dans le monde où ils ont enduré la servitude, ils règnent



[1] Catéchisme de l’Église Catholique. Edition définitive avec guide de lecture. Diffusion et distribution exclusives : éditions Racine (Bruxelles) et Fidélité (Namur), octobre 1998. Il est fortement recommandé de se reporter à la remarquable  version électronique de ce texte, qui contient de riches concordances. Tous les textes cités ici sont extraits de cette édition.

[2] Extrait de la Constitution Apostolique Fidei depositum pour la publication du Catéchisme de l’Église Catholique rédigé à la suite du deuxième Concile œcuménique du Vatican, promulguée par le pape Jean Paul II, le 11 octobre 1992, reproduite au début de l’édition citée ci-dessus, Catéchisme, p. 5-9.

[4] Voir l’historique du texte de ce Symbole.

[5] § 659-677 ; pages 146-150 de l’édition imprimée (texte en ligne sur le site du Vatican).

[6] § 668-682 ; pages 147-151 de l’édition imprimée (texte en ligne sur le site du Vatican).

[7] § 1020-1065 ; pages 219-228 (texte en ligne sur le site du Vatican).

[8] § 668-677, pages 147-150 de l’édition imprimée (texte en ligne sur le site du Vatican).

[9] § 678-682 ; pages 150-151 de l’édition imprimée (texte en ligne sur le site du Vatican).

[10] § 683 et ss. ; pages 151 et ss. de l’édition imprimée.

[11] Lumen Gentium, 3.5.

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Date de dernière mise à jour : 14/05/2014