1. Introduction

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Chrétiens et Juifs, pour aller plus loin [1]

Comme on le découvrira progressivement à la lecture de la présente étude, le judaïsme fournit une clé de compréhension féconde de la problématique du royaume – terrestre et/ou céleste – du Christ. C’est au début des années 1990 que j’ai entrepris de mettre de l’ordre dans les intuitions qui foisonnaient dans mon esprit à ce propos depuis environ deux décennies. J’étais très optimiste alors. J’avais pu constater avec satisfaction qu’après l’élan donné à une meilleure compréhension chrétienne du judaïsme, par le chapitre 4 de la Déclaration Nostra Ætate consacré au peuple juif [2] et les documents subséquents issus par la hiérarchie catholique, l’approfondissement de la connaissance mutuelle entre chrétiens et juifs se poursuivait, au fil des ans, de manière régulière, voire spectaculaire, surtout dans le monde anglo-saxon. En témoignait la littérature technique – spécialement théologique – extrêmement abondante, voire pléthorique, dont la maîtrise excède aujourd’hui les capacités d’un chercheur isolé. Depuis, des institutions d’enseignement ont été créées, soit dans le cadre magistériel de l’Église, soit à l’échelon universitaire (nombreuses chaires spécialisées). En outre, je considérais – et considère encore aujourd’hui – comme un signe encourageant la multiplication des ouvrages et articles de chercheurs juifs et israéliens, consacrés au christianisme [3].

Mon sentiment positif s’est renforcé davantage encore quand furent créées des instances officielles de dialogue entre chrétiens et juifs [4]. Le Communiqué de presse qui suit (en date du 11 mars 2004) illustre, même si c’est de manière ponctuelle, la vitalité et le sérieux de ce dialogue, à l’échelon institutionnel religieux. L’optimisme était alors général, comme en témoigne cette déclaration du secrétaire du Comité épiscopal français pour les relations avec le judaïsme, en mars 2004 :

Des cardinaux, évêques et prêtres français viennent de participer à plusieurs rencontres, à l’initiative du Congrès juif mondial (CJM), entre les courants orthodoxes du judaïsme et la hiérarchie catholique. Une délégation de neuf évêques français, conduite par le cardinal Jean-Marie Lustiger, archevêque de Paris, est rentrée, samedi [6 mars], de New York, où elle a rencontré des représentants de l’orthodoxie juive pour des échanges sur le thème «tradition et modernité». Cette visite de six jours intervenait après une rencontre à New York de cardinaux du monde entier et de représentants du judaïsme orthodoxe, les 19 et 20 janvier [2004], sur le thème: « Quel est le premier des commandements ? » […] Ces rencontres d’une «grande richesse» témoignent de la volonté du judaïsme orthodoxe et ultra-orthodoxe, particulièrement vivant aux États-Unis, «d’entrer dans une nouvelle ère de dialogue avec l’Église catholique dépassant la sphère des spécialistes » [5].

Je ne pouvais que souscrire, avec satisfaction, au témoignage de ce responsable catholique français du dialogue avec le judaïsme. Mais je n’en regrettais pas moins que, si utiles, voire indispensables, que fussent de telles rencontres, elles n’avaient jamais trait aux questions cruciales qui divisent encore chrétiens et juifs. Toutefois, je pensais alors que la nature institutionnelle de ce dialogue lui interdisait d’aborder des sujets controversés. Il me semblait donc qu’il faudrait envisager un autre cadre pour en traiter. Et pourquoi, me disais-je, ne pas renouer avec l’ancienne tradition des disputationes, en la modernisant et en la menant dans un esprit de communion et d’estime mutuelle ? Je m’efforçais de sensibiliser les milieux compétents  à ces perspectives par mes écrits [6].

J’y suggérais, entre autres, qu’à mi-chemin entre les symposiums scientifiques et les rencontres dialogiques, des débats sur des questions disputées pourraient constituer des lieux d’échanges intellectuels et spirituels plus spontanés, d’où seraient exclues toutes tentatives, directes ou indirectes, d’intimider – voire de convaincre d’erreur – les participants dont on ne partage ni la foi ni les idées. Les juifs y pratiqueraient le pacifique masa ùmatan (litt. « négociation ») talmudique [7]. Quant aux chrétiens, il leur serait loisible de recourir à leurs modes favoris d’argumentation religieuse et exégétique : la typologie et le sens spirituel [8].

Et pour éviter que, lors de ces débats, ne soient traités que des thèmes consensuels, ou extrinsèques au contenu de foi de l’une et l’autre confessions, juive et chrétienne, je souhaitais que fussent abordés, avec courage et sans complexe – de supériorité ou d’infériorité – des sujets qui divisent, parfois radicalement, juifs et chrétiens, et qui, pour des raisons diverses, n’ont jamais fait l’objet d’un dialogue spécifique et exigeant. Je propose ici quelques thèmes qui touchent au tréfonds même des contenus de la foi et de la conception du monde, juives et chrétiennes, et qu’il est d’autant moins question d’éviter qu’ils s’enracinent dans les mêmes Écritures, lesquelles sont interprétées, de manière différente et parfois radicalement divergente, par les fidèles de l’une et l’autre confessions de foi. Les implications doctrinales des questions que soulèvent les sujets proposés sont d’autant plus importantes et sensibles, que trois d’entre eux concernent la fin des temps et l’avènement du royaume messianique, doctrines peu enseignées aux fidèles chrétiens par les Églises officielles, et traitées par leurs théologiens presque uniquement comme des questions académiques relevant des sciences bibliques [9].

À titre indicatif, et sans que cette liste doive être considérée comme limitative, voici quatre questions cruciales, dont je suggérais alors, et suggère encore aujourd’hui, qu’elles pourraient faire l’objet des débats envisagés:

1) Comment concilier «le royaume vous sera enlevé» (Mt 21, 43) avec l’irrévocabilité de l’alliance entre Dieu et le peuple juif, reconnue par l’Église ?

2) Le royaume messianique s’établira-t-il «sur la terre», ou «dans les cieux» ?

3) Jésus peut-il être le Messie promis aux juifs, alors que tant de prophéties ne sont pas accomplies et qu’Élie n’est pas venu ?

4) Le retour d’une grande partie du peuple juif dans son antique patrie : fait politique sans rapport avec l’histoire du salut, ou «prémices de l’éclosion de la rédemption d’Israël » ?



[1] Les pages qui suivent reprennent de larges extraits de Menahem R. Macina, « Chrétiens et Juifs : Pour aller plus loin », in Théologiques, Volume 11 Nos 1-2 (2003), p. 285-320. Je remercie le professeur Gignac, directeur de la revue, de m’avoir donné son accord.

[2] Version en ligne sur le site du Vatican.

[3] Concernant les lieux d’études, voir, entre autres, J. Sievers, « Les multiples aspects des Études juives à Rome », SIDIC (Service international de documentation judéo-chrétienne), 28/1 (1995) p. 17-21 ; J.-C. Attias et P. Gisel, dir., Enseigner le judaïsme à l’Université, Genève, Labor et Fides, 1998. J’ai donné des références et indiqué des liens utiles à ce propos, sur mon Blog En un seul Esprit : « Exposé du Projet » et Lieux d’étude. S’agissant d’auteurs juifs et israéliens consacrés au christianisme, voici quelques titres parmi d’autres, en français: J. Klausner, Jésus de Nazareth, sa vie, son temps, sa doctrine (Bibliothèque historique), Paris, Payot, 1933 (hébreu 1922); J. Isaac, Jésus et Israël, Paris, Grasset, 1959 (2ème édit.) (1ère édit., 1946); S. Asch, Le Nazaréen, Paris, Nagel, 1947; G. Vermes, Jésus le Juif. Les documents évangéliques à l’épreuve d’un historien, Paris, Desclée de Brouwer, 1978; P. Lapide, Fils de Joseph ? Jésus dans le judaïsme d’aujourd’hui et d’hier, Paris, Desclée de Brouwer, 1978 ; F. Rosenzweig, L’étoile de la Rédemption, Paris, Seuil, 1982 ; S. Ben-Chorin, Mon frère Jésus. Perspectives juives sur le Nazaréen, Paris, Seuil, 1983; idem, Paul. Un regard juif sur l’Apôtre des Gentils / trad. par P. Kessler, Paris, Desclée de Brouwer, 1999 (allemand 1970) ; B. Chouraqui, Jésus le Rabbi de Nazareth, Paris, La Différence, 1990 ; B. Finkelstein, L’écrivain juif et les Évangiles, Paris, Beauchesne, 1991 ; E. Fleg, Jésus raconté par le Juif errant, Paris, Albin Michel, 19932 (1934) ; A.A. Kabak, Sur un sentier étroit. Pas à pas avec Jésus de Nazareth, Paris, Cerf, 1996, 2ème édit. (1ère  édit. 1937) ; J. Grunewald, Chalom Jésus ! Lettre d’un rabbin d’aujourd’hui au rabbi de Nazareth, Paris, Albin Michel, 2000; A. Abécassis, « En vérité je Vous Le dis ». Une lecture juive des Évangiles, Paris, Éditions N° 1, 1999 ; S. Malka, Jésus rendu aux siens. Enquête en Israël sur une énigme de vingt siècles, Paris, Albin Michel, 1999; Jésus raconté par les juifs. Textes du IIe au Xe siècle / trad. de l’hébreu et de l’araméen par J.- P. Osier, Paris, Berg International, 1999; G. Israël, La question chrétienne. Une pensée juive du christianisme, Paris, Payot, 1999; L. Baeck, Les Évangiles, une source juive / trad. par M.-R. Hayoun, Paris, Bayard, 2002 (1ère édit. allemande, 1938); D. Flusser, Les sources juives du christianisme. Une introduction / trad. de l’hébreu par E. Lasry, Paris - Tel Aviv, L’Éclat, 2003 (hébreu 1980). À quoi il faut ajouter l’importante contribution récente de la revue Sens, de l’Amitié Judéo-Chrétienne de France, n° 374, décembre 2012, intitulée «Jésus, un Juif de son temps», dont j’ai rendu compte dans M. Macina, « Hommage à la revue "Sens" pour son numéro intitulé "Jésus, un Juif de son temps" (déc. 2012) ».

[4] J’en ai retracé les étapes, en détail, dans mon ouvrage, Chrétiens et Juifs depuis Vatican II. État des lieux historique et théologique. Prospective historique, éditions Docteur angélique, Avignon, 2009. Voir surtout : 1ère Partie, ch. III : « Du dialogue au vis-à-vis existentiel et religieux des juifs et des chrétiens », p. 61 s.

[5] Résumé détaillé d’après les notes prises par C. Maison lors du Symposium, dans « Des Cardinaux et des Rabbins se rencontrent à New York », Sens, 8 (2004) p. 453-473. Les italiques sont miens.

[6] Sur ce point, voir, entre autres, mon article « Chrétiens et Juifs : Pour aller plus loin », in Théologiques, Volume 11, op. cit.

[7] Ayant fait l’expérience de l’inutilité des tentatives de résister de front à la puissance des empires, au plan politique, et à celle de la chrétienté, au plan religieux, les sages juifs ont très vite opté pour la cohabitation avec les nations du monde be-darkhei shalom (« par les voies de la paix »). Leurs méthodes étaient l’éducation, la discussion, le compromis et la recherche du consensus. Le Talmud ne se comprend que par le masa umatan (« l’échange et la négociation »), qui permet de trouver la meilleure manière d’exprimer son désaccord par les voies de la logique et de la persuasion. Cette approche rabbinique du désaccord et des divergences d’opinion constitue un modèle positif pour la résolution des conflits d’interprétation, voire des antagonismes entre personnes, et est appréciée et utilisée, aujourd’hui encore, dans le monde juif, pour faire face à des divergences irréconciliables.

[8] Voir la section II : «Rapports entre Ancien et Nouveau Testament» dans le document de la Commission du Saint- Siège pour les relations avec le judaïsme, Notes pour une correcte présentation des juifs et du judaïsme dans laprédication et la catéchèse de l’Église catholique (24 juin 1985), publié dans Istina, 31 (1986) p. 207-219.

[9] Exemple type : R. Schnackenburg, Règne de Dieu et Royaume de Dieu. Essai de théologie biblique, Paris, L’Orante, 1965. Vues plus novatrices chez B.T. Viviano, Le Royaume de Dieu dans l’histoire, Paris, Cerf, 1992. Peu de théologiens sont allés aussi loin dans l’approfondissement théologique et l’actualisation de ces notions que J. Moltmann, La venue de Dieu. Eschatologie chrétienne (Cogitatio Fidei 220), Paris, Cerf, 2000, qui consacre entièrement le long ch. 3 de son ouvrage au Royaume, sous le titre « Règne de Dieu. Eschatologie historique », p. 165-311 ; mais ses vues sont loin d’être reçues dans les milieux théologiques, certains les considérant même comme « aventureuses », sans doute parce que leur audace dérange. En règle générale, on constate une nette frilosité, dans la théologie chrétienne, à l’égard de l’eschatologie, qui est souvent considérée comme une tendance à s’évader de la réalité du monde. Un échantillon particulièrement représentatif de cette perception, d’autant plus pénible qu’elle émane d’un exégète, aujourd’hui disparu, qui a beaucoup contribué à une meilleure compréhension de textes du Nouveau Testament à la lumière de leur substrat hébreu, est l’ouvrage de J. Carmignac, Le Mirage de l’Eschatologie, Paris, Letouzey et Ané, 1978. Heureusement, les choses commencent à évoluer. Outre les vues novatrices de Moltmann, on lira, par exemple, avec profit : P. de Laubier, Le temps de la fin des Temps. Essai sur l’eschatologie chrétienne, Paris, François-Xavier de Guibert, 1994 ; Idem, L’eschatologie (Que sais-je ? 3352), Paris, Presses Universitaires de France, 1998 ; etc.

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Date de dernière mise à jour : 14/05/2014