III.6 Désobéissance et révolte des nations

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Mais les nations vont refuser de croire au dessein de Dieu sur Son peuple. Depuis Amaleq – qui s’opposa jadis mortellement à Israël alors qu’il était le plus vulnérable, après sa sortie d’Égypte [1]   – jusqu’à Hitler, c’est le même processus, dont l’apogée a eu lieu il y a moins de soixante-dix ans.

On a parlé du silence de Dieu durant la Shoah. Certains s’attendaient même à une revanche divine qui se traduirait par une espèce de déchaînement apocalyptique de la justice immanente. Rien de tel n’a eu lieu. Pourtant, à en croire Isaïe, Dieu semble ne s’être contenu qu’à grand- peine :

Longtemps j’ai gardé le silence, je me taisais, je me contenais. Comme la femme qui enfante, je gémissais, je soupirais, je haletais. (Is 42, 14).

Mais il se reprend :

Je vais ravager montagnes et collines, en flétrir toute la verdure ; je vais changer les torrents en terre ferme et dessécher les marécages. (Is 42, 15).

Et c’est pour s’apitoyer sur son peuple :

Je conduirai les aveugles par un chemin qu’ils ne connaissent pas, par des sentiers qu’ils ne connaissent pas je les ferai cheminer, devant eux je changerai l’obscurité en lumière et les fondrières en surface unie. […] Sourds, entendez ! Aveugles, regardez et voyez ! Qui est aveugle si ce n’est mon serviteur ? Qui est sourd comme le messager que j’envoie ? Qui est aveugle comme celui dont j’avais fait mon ami et sourd comme le serviteur de L’éternel ? Tu as vu bien des choses, sans y faire attention. Ouvrant les oreilles, tu n’entendais pas. L’éternel a voulu, à cause de sa justice, rendre la Loi grande et magnifique, et voici un peuple pillé et dépouillé, on les a tous enfermés dans des basses-fosses, emprisonnés dans des cachots. On les a mis au pillage, et personne pour les secourir, on les a dépouillés, et personne pour demander réparation. Qui, parmi vous, prête l’oreille à cela ? Qui fait attention et comprend pour l’avenir ? (Is 42, 16-23).

Et voici la première typologie prophétique de la Shoah :

Une voix dans Rama s’est fait entendre, pleur et longue plainte: c’est Rachel qui pleure ses enfants et ne veut pas qu’on la console, car ils ne sont plus. (Mt 2, 18).

Elle aura sa restauration, son « apocatastase », lors de la remise en vigueur (ou accomplissement eschatologique) de cette prophétie de Jérémie, plusieurs fois citée déjà :

Ainsi parle L’éternel : Cesse ta plainte, sèche tes yeux ! Car il est une compensation pour ta peine – oracle de L’éternel – ils vont revenir du pays ennemi. Il y a donc espoir pour ton avenir – oracle de L’éternel – ils vont revenir, tes fils, dans leurs frontières. (Jr 31, 16-17).

Mais ce retour se heurtera au refus catégorique des nations, comme Dieu l’a annoncé par la bouche de ses saints prophètes, tels Michée, Joël, et Zacharie :

Maintenant, des nations nombreuses se sont assemblées contre toi. Elles disent: « Qu’on la profane et que nos yeux se repaissent de Sion ! » C’est qu’elles ne connaissent pas les plans de L’éternel et qu’elles n’ont pas compris son dessein : il les a rassemblées comme les gerbes sur l’aire. Debout ! Foule [le grain], fille de Sion ! Car je rendrai tes cornes de fer, de bronze tes sabots, et tu broieras des peuples nombreux. Tu voueras à L’éternel leurs rapines, et leurs richesses au Seigneur de toute la terre. (Mi 4, 11-13).

Car, en ces jours-là, en ce temps-là, quand je rétablirai Juda et Jérusalem, je rassemblerai toutes les nations, je les ferai descendre à la Vallée de Josaphat ; là, j’entrerai en jugement avec elles au sujet d’Israël, mon peuple et mon héritage, car ils l’ont dispersé parmi les nations et ils ont divisé mon pays. (Jl 4, 1-2).

Il arrivera, en ce jour-là, que je ferai de Jérusalem une pierre à soulever pour tous les peuples, et tous ceux qui la soulèveront se blesseront grièvement. Et contre elle se rassembleront toutes les nations de la terre. […] Il arrivera, en ce jour-là, que j’entreprendrai de détruire toutes les nations qui viendront contre Jérusalem. (Za 12, 3.9).

J’assemblerai toutes les nations vers Jérusalem pour le combat ; la ville sera prise, les maisons pillées, les femmes violées ; la moitié de la ville partira en exil, mais le reste du peuple ne sera pas retranché de la ville. (Za 14, 2).

Il convient de se garder de considérer ces oracles comme étant, ainsi que l’affirment certains biblistes, des expressions littéraires hyperboliques des combats que ses ennemis menaient contre Israël jadis. Il faut les lire, au contraire, avec une foi totale en la capacité qu’a l’Écriture d’être, comme l’écrit Irénée de Lyon, qu’on me pardonnera de citer à nouveau :

à la fois un récit du passé, tel qu’il s’est déroulé, et une prophétie de l’avenir [2].

Le point commun des citations ci-dessus est la focalisation hostile des nations sur Jérusalem, et donc sur la terre d’Israël. Faut-il voir dans les circonstances actuelles, et plus précisément dans le contentieux inexpiable entre Israéliens et Arabes à propos de la terre d’Israël et de Jérusalem (dans lequel ces derniers ont la faveur des nations, tandis que les Israéliens sont diabolisés en permanence), un signe et un avertissement de ce que nous approchons des temps et des événements à l’occasion desquels l’humanité se démarquera et prendra position pour ou contre le « signe de contradiction » (cf. Lc 2, 34) que constituera alors le peuple juif, en qui se rejouera le destin, à la fois sublime et tragique, de Jésus ? Ces deux passages du Nouveau Testament semblent l’annoncer, aussi analogiquement que mystérieusement :

[…] celui-ci [Jésus] constitue un motif de chute et de relèvement de beaucoup en Israël et un signe de contradiction […] en sorte que se révèlent les pensées de bien des cœurs. (Lc 2, 35).

Laissez venir le Seigneur; c’est lui qui éclairera les secrets des ténèbres et rendra manifestes les desseins des cœurs. (1 Co, 4, 5).

Dieu avait prévu, de toute éternité, que, lorsque son peuple entreprendrait de se reconstituer sur sa terre d’antan, après de terribles épreuves et une longue et douloureuse dispersion, il se heurterait au refus catégorique des nations, comme il est écrit :

Pourquoi ces nations en tumulte, ces peuples qui débitent de vaines paroles ? Les rois de la terre s’insurgent, des princes conspirent contre L’Éternel et contre son Oint [...]. Celui qui siège dans les cieux s’en moque, L’éternel les tourne en dérision. Puis, dans sa colère, il leur parle, dans sa fureur, il les épouvante : c’est moi qui ai sacré mon roi sur Sion, ma montagne sainte. J’énoncerai le décret de L’Éternel : il m’a dit : Tu es mon fils, moi, aujourd’hui, je t’ai engendré. Demande et je te donne les nations pour héritage, pour domaine, les extrémités de la terre ; tu les briseras avec un sceptre de fer, comme vases de potier, tu les fracasseras… (Ps 2, 1-2, 4-9).

Nombreux sont les passages de l’Écriture qui résonnent des cris de détresse d’Israël, tel celui-ci, entre des dizaines d’autres :

Ô Dieu, ne reste pas muet, plus de repos, plus de silence, ô Dieu ! Voici que tes adversaires grondent, tes ennemis lèvent la tête. Contre ton peuple ils trament un complot, ils conspirent contre tes protégés, et ils disent: « Venez, retranchons-les des nations, qu’on n’ait plus souvenir du nom d’Israël ! ». (Ps 83, 2-5).

Nombre de chrétiens lecteurs assidus de l’Écriture y sont tellement habitués, qu’ils ont, pour la plupart, intégré l’idée-force de la souffrance d’Israël aux prises avec des nations plus puissantes que lui, et qui finira par succomber, jusqu’à ce que Dieu intervienne, en définitive, pour le sauver. Pourtant, d’autres oracles prophétiques présentent ce peuple sous un aspect si différent et insolite, qu’il est comme « gommé » mentalement par le lecteur chrétien, tant l’Israël guerrier et victorieux qui y apparaît contredit le rôle de victime qui semble inhérent au destin juif. Les oracles cités ci-après en constituent quelques exemples parmi d’autres. Malgré leur obscurité, ils devraient sensibiliser les chrétiens à une dimension dont on parle très peu dans la catéchèse et les homélies : celle de l’affrontement final, eschatologique, entre Dieu et une humanité révoltée, événement qui rappelle au moins deux situations dont nous savons peu de choses : le déluge et la destruction de Sodome et de Gomorrhe. Pourtant, il y a une différence de taille entre ces événements de jadis et ceux de la fin, et c’est la suivante : les contemporains de ces affrontements eschatologiques devront se déterminer, choisir leur camp, en quelque sorte. Témoins ces affirmations de l’apôtre Paul :

[…] la venue de l’Impie, sera marquée, par l’influence de Satan, de toute espèce d’œuvres de puissance, de signes et de prodiges mensongers, comme de toutes les tromperies du mal, à l’adresse de ceux qui sont voués à la perdition pour n’avoir pas accueilli l’amour de la vérité qui leur aurait valu d’être sauvés. Voilà pourquoi Dieu leur envoie une influence qui les égare, qui les pousse à croire le mensonge, en sorte que soient condamnés tous ceux qui auront refusé de croire la vérité et pris parti pour le mal. (2 Th 2, 9-12).

Au témoignage des Écritures, illustré par les extraits cités, à l’approche du temps de la fin, le peuple de Dieu (je ne dis pas le peuple juif seul) sera en butte au déchaînement du mal, à propos duquel le même Paul précise :

Auparavant doit venir l’apostasie et se révéler l’Homme impie, l’Être perdu, l’Adversaire, celui qui s’élève au-dessus de tout ce qui porte le nom de Dieu ou reçoit un culte, allant jusqu’à s’asseoir en personne dans le sanctuaire de Dieu, se produisant lui-même comme Dieu. (2 Th 2, 3-4).

Si obscure que soit cette prophétie, il est indéniable qu’elle concerne l’affrontement ultime entre les forces du Bien et celles du Mal. La dimension diabolique de cette révolte est démarquée par la prétention de « l’Adversaire», qui se donne pour Dieu. Tel est bien, en effet, l’aspiration de Satan, comme en témoigne sa folle proposition à Jésus :

[…] le diable le prend avec lui sur une très haute montagne, lui montre tous les royaumes du monde avec leur gloire et lui dit: « Tout cela, je te le donnerai, si, te prosternant, tu m’adores ». (Mt 4, 8-9).

Pour en comprendre l’extension eschatologique, il faut lire le chapitre 13 de l’Apocalypse, dont voici quelques extraits:

Alors je vis surgir de la mer une Bête ayant sept têtes et dix cornes, sur ses cornes dix diadèmes, et sur ses têtes des titres blasphématoires. La Bête que je vis ressemblait à une panthère, avec les pattes comme celles d’un ours et la gueule comme une gueule de lion ; et le Dragon lui transmit sa puissance et son trône et un pouvoir immense. L’une de ses têtes paraissait blessée à mort, mais sa plaie mortelle fut guérie ; alors, émerveillée, la terre entière suivit la Bête. On se prosterna devant le Dragon, parce qu’il avait remis le pouvoir à la Bête ; et l’on se prosterna devant la Bête en disant : « Qui égale la Bête, et qui peut lutter contre elle ? » On lui donna de proférer des paroles d’orgueil et de blasphème ; on lui donna pouvoir d’agir durant quarante-deux mois ; alors, elle se mit à proférer des blasphèmes contre Dieu, à blasphémer son nom et sa demeure, ceux qui demeurent au ciel. On lui donna de mener campagne contre les saints et de les vaincre ; on lui donna pouvoir sur toute race, peuple, langue ou nation. Et ils l’adoreront, tous les habitants de la terre, dont le nom ne se trouve pas écrit, dès l’origine du monde, dans le livre de vie de l’Agneau égorgé. […] Je vis ensuite surgir de la terre une autre Bête ; elle avait deux cornes comme un agneau, mais parlait comme un dragon. Au service de la première Bête, elle en établit partout le pouvoir, amenant la terre et ses habitants à adorer cette première Bête dont la plaie mortelle fut guérie. Elle accomplit des prodiges étonnants : jusqu’à faire descendre, aux yeux de tous, le feu du ciel sur la terre ; et, par les prodiges qu’il lui a été donné d’accomplir au service de la Bête, elle fourvoie les habitants de la terre, leur disant de dresser une image en l’honneur de cette Bête qui, frappée du glaive, a repris vie. On lui donna même d’animer l’image de la Bête pour la faire parler, et de faire en sorte que fussent mis à mort tous ceux qui n’adoreraient pas l’image de la Bête. Par ses manœuvres, tous, petits et grands, riches ou pauvres, libres et esclaves, se feront marquer sur la main droite ou sur le front, et nul ne pourra rien acheter ni vendre s’il n’est marqué au nom de la Bête ou au chiffre de son nom. (Ap 13, 1-8 ; 11-17).

Ainsi s’éclairent d’un jour inattendu les innombrables versets bibliques violents, voire cruels, qui choquent tant les « belles âmes » chrétiennes parce qu’ils abondent en descriptions des combats féroces et implacables (cf., entre autres et surtout, Is 34) impliquant Dieu lui-même, mais aussi Israël luttant pour son Seigneur et soutenu par lui, comme l’illustrent les citations rassemblées plus haut.

Ainsi prend sens le contexte de la mystérieuse injonction de Jésus à ses apôtres d’avoir à s’armer pour le défendre, quitte à guérir ensuite celui qui a été blessé au cours de l’échauffourée :

Puis il leur dit: « Quand je vous ai envoyés sans bourse, ni besace, ni sandales, avez-vous manqué de quelque chose ? » – « De rien », dirent-ils. Et il leur dit : « Mais maintenant, que celui qui a une bourse la prenne, de même celui qui a une besace, et que celui qui n’en a pas vende son manteau pour acheter un glaive. » […] « Seigneur, dirent-ils, il y a justement ici deux glaives ». Il leur répondit: « C’est bien ». […] Voyant ce qui allait arriver, ses compagnons lui dirent: « Seigneur, faut-il frapper du glaive ? » Et l’un d’eux frappa le serviteur du grand prêtre et lui enleva l’oreille droite. Mais Jésus prit la parole et dit: « Restez-en là ». Et, lui touchant l’oreille, il le guérit. (Lc 22, 35-38 ; 49-51).

Et s’éclaire aussi ce passage de l’Évangile de Matthieu :

N’allez pas croire que je sois venu apporter la paix sur la terre ; je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive […] (Mt 10, 34).

Et enfin, cet oracle de Joël révèle la portée « apocatastatique » des innombrables passages guerriers de l’Écriture, qui ne choquent que ceux qui ont fait de la Parole de Dieu la matière première apologétiquement agencée de leur argumentaire rationnel, apologétique, religieusement et politiquement correct :

Publiez ceci parmi les nations : Préparez la guerre ! Appelez les braves ! Qu’ils s’avancent, qu’ils montent, tous les hommes de guerre ! De vos socs, forgez des épées, de vos serpes, des lances, que l’infirme dise : « Je suis un brave ! » Hâtez-vous et venez, toutes les nations d’alentour, et rassemblez-vous là ! éternel, fais descendre tes braves. Que les nations s’ébranlent et qu’elles montent à la Vallée de Josaphat ! Car là je siégerai pour juger toutes les nations à la ronde. Lancez la faucille : la moisson est mûre ; venez, foulez : le pressoir est comble ; les cuves débordent, tant leur méchanceté est grande ! Foules sur foules dans la Vallée de la Décision ! Car il est proche le jour de L’Éternel dans la Vallée de la Décision ! Le soleil et la lune s’assombrissent, les étoiles perdent leur éclat. L’Éternel rugit de Sion, de Jérusalem il fait entendre sa voix ; les cieux et la terre tremblent ! Mais L’Éternel sera pour son peuple un refuge, une forteresse pour les enfants d’Israël ! Vous saurez alors que je suis L’Éternel, votre Dieu, qui habite à Sion, ma montagne sainte ! Jérusalem sera un lieu saint, les étrangers n’y passeront plus ! (Jl 4, 9-17).

 

L’Esprit de vérité nous introduira dans la vérité tout entière (cf. Jn 16, 13)

Devons-nous déduire de tout ce qui précède qu’est proche « l’heure de l’épreuve qui va fondre sur le monde entier pour éprouver les habitants de la terre » (Ap 3, 10), ou que certains signes en sont déjà présents ?

Deux passages-clé du Nouveau Testament nous invitent à la prudence. C’est d’abord le Christ lui-même qui, sans réfuter la pertinence de l’attente de l’instauration du Royaume de Dieu sur la terre, exprimée par ses apôtres, en reporte la réalisation à un futur chronologiquement non repérable :

Étant réunis, ils l’interrogeaient ainsi : Seigneur, est- ce en ce temps-ci que tu vas donner à Israël le Royaume [qui lui est destiné] ?27 – Il leur répondit : Il ne vous appartient pas de connaître les temps et les moments que le Père a fixés de sa propre autorité (Ac 1, 6-7).

C’est ensuite l’apôtre Paul qui dissuade les Thessaloniciens de voir, dans certains événements frappants, le signe du surgissement imminent des temps messianiques :

Nous vous le demandons, frères, à propos de la Venue de notre Seigneur Jésus Christ et de notre rassemblement auprès de lui, ne vous laissez pas trop vite mettre hors de sens ni alarmer par des manifestations de l’Esprit, des paroles ou des lettres données comme venant de nous, et qui vous feraient penser que le jour du Seigneur est déjà là (2 Th 2, 1-2).

Suit un développement qui, malgré les détails qu’il fournit, laisse sur leur faim ceux qui veulent absolument savoir où, quand et comment ces événements se produiront :

Que personne ne vous abuse d’aucune manière. Auparavant doit venir l’apostasie et se révéler l’Homme impie, l’Être perdu, l’Adversaire, celui qui s’élève au- dessus de tout ce qui porte le nom de Dieu ou reçoit un culte, allant jusqu’à s’asseoir en personne dans le sanctuaire de Dieu, se produisant lui-même comme Dieu. Vous vous souvenez, n’est-ce pas, que, quand j’étais encore près de vous, je vous disais cela. Et vous savez ce qui le retient maintenant, de façon qu’il ne se révèle qu’à son moment. Dès maintenant, oui, le mystère de l’impiété est à l’œuvre. Mais que seulement celui qui le retient maintenant soit enlevé, alors l’Impie se révélera, et le Seigneur le fera disparaître par le souffle de sa bouche, l’anéantira par la manifestation de sa Venue (2 Th 2, 3-8).

Même obscurité dans l’Évangile :

Et, comme il était assis sur le mont des Oliviers, les disciples s’approchèrent de lui, en particulier, et demandèrent : « Dis-nous quand cela aura lieu, et quel sera le signe de ton avènement et de la fin du temps [présent] ». Et Jésus leur répondit : « Prenez garde qu’on ne vous abuse. Car il en viendra beaucoup sous mon nom, qui diront : C’est moi le Christ, et ils abuseront bien des gens. Vous aurez aussi à entendre parler de guerres et de rumeurs de guerres ; voyez, gardez-vous de vous alarmer, car il faut que cela arrive, mais ce n’est pas encore la fin [...] » (Mt 24, 3-6).

Quant au jour et à l’heure, personne ne les connaît, ni les anges des cieux, ni le Fils, si ce n’est le Père, seul (Mt 24, 36).

Les péripéties du temps de la fin nous sont donc irrémédiablement cachées. Ce qui nous est bien connu, par contre, c’est la manière dont nous devons nous y préparer. À ce sujet, l’Évangile a multiplié les avertissements, en clair et en paraboles. Ils sont trop nombreux pour être cités ici. Je m’en tiendrai à un seul, parce qu’il pourrait bien viser les chrétiens, et plus particulièrement la hiérarchie ecclésiastique :

Que vos reins soient ceints et vos lampes allumées. Soyez semblables, vous, à des gens qui attendent leur maître à son retour de noces, pour lui ouvrir dès qu’il viendra et frappera. Heureux ces serviteurs que le maître en arrivant trouvera en train de veiller ! En vérité, je vous le dis, il se ceindra, les fera mettre à table et, passant de l’un à l’autre, il les servira. Qu’il vienne à la deuxième ou à la troisième veille, s’il trouve les choses ainsi, heureux seront-ils ! Comprenez bien ceci: si le maître de maison avait su à quelle heure le voleur devait venir, il n’aurait pas laissé percer le mur de sa maison. Vous aussi, tenez- vous prêts, car c’est à l’heure que vous ne pensez pas que le Fils de l’homme va venir (Lc 12, 35-40).

Jusqu’ici, rien de particulièrement alarmant pour les « serviteurs » chrétiens. Pourtant, celui que Jésus a mis à la tête de son Église s’inquiète :

Pierre dit alors: « Seigneur, est-ce pour nous que tu dis cette parabole, ou bien pour tout le monde ? » (Lc 12, 41).

Jésus ne répond pas à Pierre. Il continue, apparemment sur le même thème que précédemment, mais en se focalisant, à l’évidence, sur le titulaire de la fonction :

Et le Seigneur dit : « Quel est donc l’intendant fidèle, avisé, que le maître établira sur ses gens pour leur donner en temps voulu leur ration de blé ? Heureux ce serviteur, que son maître en arrivant trouvera occupé de la sorte ! En vérité, je vous le dis, il l’établira sur tous ses biens. Mais si ce serviteur dit en son cœur: Mon maître tarde à venir, et qu’il se mette à frapper les serviteurs et les servantes, à manger, boire et s’enivrer, le maître de ce serviteur arrivera au jour qu’il n’attend pas et à l’heure qu’il ne connaît pas ; il le retranchera et lui assignera sa part parmi les infidèles. » (Lc 12, 42-46).

Mais, dira-t-on sans doute, c’est éclairer l’obscur par plus obscur encore que d’évoquer ce passage qui n’a peut-être, somme toute, qu’une fonction de mise en garde générale à l’adresse des responsables religieux, quels qu’ils soient. Certes, mais il est difficile de ne pas percevoir sa consonance eschatologique quand on le met en parallèle avec le long oracle inquiétant de Za 11, 4-17:

Ainsi parle L’Éternel mon Dieu : « Fais paître les brebis d’abattoir, celles que leurs acheteurs abattent sans être châtiés, dont leurs vendeurs disent : Béni soit L’Éternel, me voilà riche, et que les pasteurs n’épargnent point. Car je n’épargnerai plus les habitants du pays – oracle de L’Éternel ! – Mais voici que moi, je vais livrer les hommes chacun aux mains de son prochain, aux mains de son roi. Ils écraseront le pays et je ne les délivrerai pas de leurs mains. » Alors, je fis paître les brebis d’abattoir qui appartiennent aux marchands de brebis. Je pris pour moi deux bâtons, j’appelai l’un « Faveur » et l’autre, « Liens » et je fis paître les brebis. […] Alors je dis: « Je ne vous ferai plus paître. Que celle qui doit mourir meure ; que celle qui doit disparaître disparaisse, et que celles qui restent s’entre-dévorent. » Puis, je pris mon bâton « Faveur » et le mis en pièces pour rompre mon alliance, celle que j’avais conclue avec tous les peuples. Elle fut donc rompue en ce jour-là, et les marchands de brebis qui m’observaient surent que c’était là une parole de L’Éternel. Je leur dis alors : « Si cela vous semble bon, donnez-moi mon salaire, sinon n’en faites rien ». Ils pesèrent mon salaire: trente sicles d’argent. L’éternel me dit : « Jette-le au fondeur, ce prix splendide auquel ils m’ont estimé ! » Je pris donc les 30 sicles d’argent et les jetai à la Maison de L’Éternel, pour le fondeur. Puis je mis en morceaux mon deuxième bâton « Liens », pour rompre la fraternité entre Juda et Israël. L’éternel me dit alors : « Prends encore l’équipement d’un pasteur insensé, car voici que moi je vais susciter un pasteur dans le pays ; [la brebis] qui est perdue, il n’en aura cure, celle qui chevrote, il ne la recherchera pas, celle qui est blessée, il ne la soignera pas, celle qui est enflée, il ne la soutiendra pas, mais il dévorera la chair des bêtes grasses et arrachera même leurs sabots. Malheur au pasteur de néant qui délaisse son troupeau ! Que l’épée s’attaque à son bras et à son œil droit ! Que son bras soit tout desséché, que son œil droit soit aveuglé !

Il est notable que le Nouveau Testament a considéré le passage sur les « 30 sicles d’argent » comme une prophétie du prix de la trahison versé à Judas :

Alors Judas, qui l’avait livré, voyant qu’il avait été condamné, fut pris de remords et rapporta les 30 pièces d’argent aux grands prêtres et aux anciens : « J’ai péché, dit-il, en livrant un sang innocent ». Mais ils dirent: « Que nous importe ? À toi de voir ». Jetant alors les pièces dans le sanctuaire, il se retira et alla se pendre. Ayant ramassé l’argent, les grands prêtres dirent: « Il n’est pas permis de le verser au trésor, puisque c’est le prix du sang ». Après délibération, ils achetèrent avec cet argent le « champ du potier » comme lieu de sépulture pour les étrangers. Voilà pourquoi ce champ-là s’est appelé jusqu’à ce jour le « Champ du Sang ». Alors s’accomplit l’oracle de Jérémie le prophète : Et ils prirent les trente pièces d’argent, le prix du Précieux qu’ont apprécié des fils d’Israël, et ils les donnèrent pour le champ du potier, ainsi que me l’a ordonné le Seigneur (Mt 27, 3-10).

Et c’est encore Zacharie qui prophétise :

Épée, éveille-toi contre mon pasteur et contre l’homme qui m’est proche, oracle de L’Éternel Sabaot. Frappe le pasteur, que soient dispersées les brebis, et je tournerai la main contre les petits (Za 13, 7).

Jésus lui-même se déclare prophétiquement désigné par cet oracle :

Alors Jésus leur dit : « Vous allez tous être scandalisés à mon sujet, cette nuit même. Il est écrit, en effet : Je frapperai le pasteur et les brebis du troupeau seront dispersées. » (Mt 26, 31 = Mc 14, 27).

Du coup, la perception, par trop bucolique, qu’ont tant de prédicateurs, d’un Jésus « Bon Pasteur », apparaît sous un jour inédit et beaucoup plus inquiétant. En effet, l’Évangile de Jean rapporte la sévère mise en garde de Jésus contre celui qui usurpe la fonction de pasteur, alors qu’il n’est, en réalité, qu’un « voleur », un « brigand », et même un meurtrier :

En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui n’entre pas par la porte dans l’enclos des brebis, mais qui l’escalade par une autre voie, celui-là est un voleur et un brigand ; celui qui entre par la porte est le pasteur des brebis. Le portier lui ouvre et les brebis écoutent sa voix, et ses brebis à lui, il les appelle une à une et il les mène dehors. Quand il a fait sortir toutes celles qui sont à lui, il marche devant elles et les brebis le suivent, parce qu’elles connaissent sa voix. Elles ne suivront pas un étranger ; elles le fuiront au contraire, parce qu’elles ne connaissent pas la voix des étrangers. Jésus leur tint ce discours mystérieux mais eux ne comprirent pas ce dont il leur parlait. Alors Jésus dit à nouveau: En vérité, en vérité, je vous le dis, je suis la porte des brebis. Tous ceux qui sont venus avant moi sont des voleurs et des brigands ; mais les brebis ne les ont pas écoutés. Je suis la porte. Si quelqu’un entre par moi, il sera sauvé ; il entrera et sortira, et trouvera un pâturage. Le voleur ne vient que pour voler, égorger et faire périr […] (Jn 10, 1-10a).

À ce stade, on se demandera peut-être quel enseignement peut être tiré de cette avalanche de citations, outre qu’on peut en donner une autre interprétation que la mienne. Et certes, je suis conscient du caractère exploratoire, et donc imparfait, de mon investigation et de toute tentative du même genre, comme nous en avertit l’apôtre Paul :

[…] partielle est notre science, partielle aussi notre prophétie (1 Co 13, 9).

Mais cette reconnaissance de notre impuissance à sonder les desseins de Dieu ne doit pas nous amener à professer un relativisme « distingué », et encore moins un scepticisme coupable. C’est pourquoi je propose, dans la Conclusion, une voie moyenne qui tient compte de l’imperfection, en quelque sorte congénitale, de toute tentative humaine de discernement en ces matières difficiles, mais qui fait confiance à l’aide de l’Esprit Saint, que garantit Jésus lui-même en ces termes :

J’ai encore beaucoup à vous dire, mais vous ne pouvez pas le porter à présent. Mais quand il viendra, lui, l’Esprit de vérité, il vous introduira dans la vérité tout entière ; car il ne parlera pas de lui-même, mais ce qu’il entendra, il le dira, et il vous dévoilera les choses à venir (Jn 16, 12-13).


[1] En Ex 17, 16, il est dit que Dieu est « en guerre contre Amaleq de génération en génération » ; et en Nb 24, 20, Balaam l’appelle « prémices des nations », et il prophétise que « sa postérité périra pour toujours ». La tradition juive considère Amaleq comme le type de tous les tyrans qui cherchent à détruire Israël. Pour ma part, sur la base de la prophétie de Balaam, je pense que c’est de son ultime avatar que prophétise Isaïe en parlant de « la horde de toutes les nations en guerre contre la montagne de Sion » (Is 29, 8).

[2] Voir Irénée de Lyon, Traité des Hérésies, V, 28, 3, sur Gn 2, 1-2.

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Date de dernière mise à jour : 14/05/2014