III.2 Si les chrétiens s’enorgueillissent…

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J’ai évoqué, plus haut, à propos de la parabole du figuier desséché, la précision qu’apporte l’Évangile de Marc : « ce n’était pas la saison des figues » (Mc 11, 13). Je ne suivrai pas les commentateurs qui affirment que cet évangéliste n’avait pas compris le sens spirituel de l’épisode. Je ne ferai pas miennes non plus d’autres considérations textuelles ou historiques visant à escamoter la portée prophétique du texte. En effet, quiconque croit à l’inspiration des Écritures, telles qu’elles ont été transmises et gardées « en dépôt » par la Tradition vivante du judaïsme, pour l’Ancien Testament, et par celle de l’Église, pour le Nouveau, verra, dans cette « variante », une indication précieuse de l’Esprit Saint. Et c’est la suivante : quand Jésus s’est approché du figuier juif, ce n’était pas encore la saison des fruits, le temps de la moisson, la fin des temps.

Et en effet, la méditation de la charge apocatastatique de cette geste et de sa portée eschatologique amène à la découverte des signes du temps de l’accomplissement plénier de ce que recèle cet événement profondément signifiant. Ce qui est arrivé à l’arbre juif, pourrait bien advenir aux branches chrétiennes si des fidèles du Christ font preuve de la même incrédulité que les juifs du temps du Christ lorsqu’ils seront confrontés à une épreuve analogue.

Examinons à nouveau, la citation de Mi 7, 1 s., déjà évoquée :

Malheur à moi ! Je suis devenu comme un moissonneur en été, comme un grappilleur aux vendanges : plus une grappe à manger, pas une prime figue que désire mon âme ! Les fidèles ont disparu du pays : pas un juste parmi les gens ! […] Car le fils insulte le père, la fille se dresse contre sa mère, la belle-fille contre sa belle-mère, chacun a pour ennemis les gens de sa maison [].

Continuons d’en commenter les passages mis en italiques.

– Les fidèles ont disparu du pays (Mi 7, 2).

Jésus pensait peut-être à ce passage lorsqu’il soupirait :

Le Fils de l’Homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ? » (Lc 18, 8).

Et nul doute qu’était présente à son esprit cette prophétie de Michée,

– Car le fils insulte le père, la fille se dresse contre sa mère, la belle-fille contre la belle-mère, chacun a pour ennemis les gens de sa maison […] (Mi 7, 6),

lorsqu’il déclarait :

N’allez pas croire que je sois venu apporter la paix sur la terre ; je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive. Car je suis venu opposer l’homme à son père, la fille à sa mère et la bru à sa belle-mère : on aura pour ennemis les gens de sa famille. (Mt 10, 34-35).

À ce propos, la tradition rabbinique surprend, une fois de plus, par sa consonance tant avec l’Ancien Testament – ce qui est normal – qu’avec le Nouveau Testament, ce qui est plus interpellant. Nous lisons, en effet, dans le Talmud de Babylone :

Il a été enseigné : Rabbi Nehoraï dit : lors de la génération où viendra le Fils de David, les jeunes feront « pâlir » les personnes âgées, en leur manquant de respect, et ce seront les personnes âgées qui se lèveront devant les jeunes. La fille se dressera contre sa mère, la belle-fille contre sa belle-mère, le visage des gens sera comme le visage des chiens, le fils n’aura aucune honte en face de son père. (Traité Sanhédrin 97, a).

À ce stade, un retour à l’Ancien Testament s’avère instructif. On y trouve plusieurs passages qui sont extrêmement consonants avec le thème de la visite eschatologique de Dieu, avant même l’établissement du royaume messianique sur la terre. Voici d’abord ce qu’on peut lire dans les Psaumes 12 et 14 :

Sauve, Éternel ! Il n’y a plus d’homme fervent. Les fidèles ont disparu d’entre les fils d’Adam. On ne fait que mentir chacun à son prochain, lèvres trompeuses, langage d’un cœur double. Que l’Étternel retranche toute lèvre trompeuse, la langue qui fait de grandes phrases, ceux qui disent : La langue est notre fort, nos lèvres sont pour nous, qui serait notre maître ? À cause du malheureux qu’on dépouille, du pauvre qui gémit, maintenant je me lève, déclare l’Étternel: j’assurerai le salut à ceux qui en ont soif. Les paroles de l’Étternel sont des paroles sincères, argent natif, qui sort de terre, sept fois épuré ; toi, Étternel, tu y veilleras. Tu le protégeras d’une telle engeance à jamais; de toutes parts les impies s’en iront, comble d’abjection chez les fils d’Adam. (Ps 12).

L’insensé a dit en son cœur : Non, plus de Dieu ! Corrompues, abominables, leurs actions ; plus un seul qui fasse le bien. Des cieux, l’Éternel se penche vers les fils d’Adam, pour voir s’il en est un de sensé, un qui cherche Dieu. Tous ils sont dévoyés, ensemble pervertis. Plus un qui fasse le bien, non, plus un seul. Ne savent-ils, tous les malfaisants ? Ils mangent mon peuple, voilà le pain qu’ils mangent, ils n’invoquent pas l’Éternel, là, ils seront frappés d’effroi, car Dieu est pour la race du juste : vous bafouez le projet du pauvre, mais l’Éternel est son abri. Qui donnera, de Sion, le salut d’Israël ? Lorsque l’Éternel donnera à son peuple ce qui lui revient [1], allégresse pour Jacob et joie pour Israël. (Ps 14).

Les phrases mises en italiques dans ces deux psaumes, constituent le chaînon qui relie ces textes à celui de Mi 7, 1 s. En effet, en Mi 7, 2, déjà cité, on nous affirme :

les fidèles ont disparu du pays,

tandis qu’en Ps 12, 2, le psalmiste se plaint :

les fidèles ont disparu ;

et au Ps 14, 1 :

plus un seul qui fasse le bien.

Il faut se souvenir que le point commun fondamental, qui a été exposé plus haut, entre la geste du figuier desséché par Jésus et son antécédent prophétique en Mi 7, 1 s., était la colère et la déception de Dieu devant l’absence de réaction des fidèles, dans leur ensemble, face à l’explosion du mal.

Que fait alors Dieu ? Dans l’Évangile, comme « ce n’était pas encore la saison des figues » (le temps du jugement, le jour de la visite de L’Éternel), mais l’année de grâce annoncée par Isaïe (Lc 4, 18-19 ; cf. Is 61, 2), Dieu se contente de dessécher le figuier, symbole du peuple juif, en attendant que « les temps soient accomplis », pour le faire « reverdir », comme on le verra plus loin. Tout autre sera son attitude, lorsque viendra le Jour du Seigneur, après l’apostasie de l’Intendant infidèle (cf. Lc 12, 45-46). Alors, il sera sans pitié à l’égard des chrétiens qui auront apostasié malgré les avertissements et l’enseignement que leur auront prodigués les « maskilim » – « ceux qui donnent au peuple l’intelligence » (Dn 11, 33). Le châtiment sera d’autant plus rude, que ces chrétiens auront largement fait les gorges chaudes de la mise à l’écart temporaire des juifs et multiplié « bavardages et commérages » (Ez 36, 3) à leur détriment.

Cette période, ce jour, que nous pouvons bien appeler, à la suite d’Is 61, 2, « un jour de vengeance pour notre Dieu », un autre passage d’Isaïe nous le décrit, de façon terrifiante, en termes d’eschatologie :

Quel est donc celui-ci qui vient d’Edom, de Boçra, en habits éclatants, magnifiquement drapé dans son manteau, s’avançant dans la plénitude de sa force ? C’est moi qui parle avec justice, qui suis puissant pour vous sauver. – Pourquoi ce rouge à ton manteau, pourquoi es-tu vêtu comme celui qui foule au pressoir ? – À la cuve j’ai foulé solitaire, et des peuples pas un n’était avec moi. Alors je les ai foulés dans ma colère, je les ai piétinés dans ma fureur, leur sang a giclé sur mes habits, et j’ai taché tous mes vêtements. Car j’ai au cœur un jour de vengeance, c’est l’année de mon rachat qui vient. Je regarde : personne pour m’aider! Je suis stupéfait : personne pour me prêter main forte. Alors mon bras est venu à mon secours, c’est ma fureur qui m’a soutenu. J’ai écrasé les peuples dans ma colère, je les ai brisés dans ma fureur, et j’ai fait ruisseler à terre leur sang. (Is 63, 1-6).

On aura remarqué que les passages mis en italiques, suivent le thème déjà décelé en Mi 7, 1 s. Là non plus, il n’y aura « personne ». Dieu sera seul à accomplir le jugement. Il en va de même en Isaïe 59, 1-21, où le motif de l’absence d’aide figure aux v. 16 s., mis en italiques :

Non, la main de L’Éternel n’est pas trop courte pour sauver, ni son oreille trop dure pour entendre. Mais ce sont vos fautes qui ont creusé un abîme entre vous et votre Dieu. Vos péchés ont fait qu’il vous cache sa face et refuse de vous entendre. Car vos mains sont souillées par le sang et vos doigts par le crime, vos lèvres ont proféré le mensonge, votre langue médite le mal. Nul n’accuse à juste titre, nul ne plaide de bonne foi. On se confie au néant, on profère la fausseté, on conçoit la peine, on enfante le mal. Ils ont fait éclore des œufs de vipère, ils tissent des toiles d’araignée. Qui mange de leurs œufs en meurt; écrasés, il en sort un serpent. Leurs toiles ne feront pas un vêtement, ils ne pourront se vêtir de leurs œuvres; leurs œuvres sont des œuvres mauvaises, les actes de violence sont dans leurs mains. Leurs pieds courent au mal ; ils ont hâte de verser le sang innocent. Leurs pensées sont des pensées mauvaises, ravage et destructions sont sur leur chemin. Ils n’ont pas connu la voie de la paix, le droit ne suit pas leurs traces, ils se font des sentiers tortueux, quiconque les suit ignore la paix. Aussi le droit reste loin de nous, la justice ne nous atteint pas. Nous attendions la lumière et voici les ténèbres, la clarté et nous marchons dans l’obscurité. Nous tâtonnons comme des aveugles cherchant un mur, comme privés d’yeux nous tâtonnons. Nous trébuchons en plein midi comme au crépuscule, parmi les bien portants nous sommes comme des morts. Nous grognons tous comme des ours, comme des colombes nous ne faisons que gémir ; nous attendons le jugement, et rien! Le salut, et il demeure loin de nous. Car nombreux sont nos crimes envers toi, nos péchés témoignent contre nous. Oui, nos crimes nous sont présents et nous reconnaissons nos fautes : nous révolter, renier L’Éternel, cesser de suivre notre Dieu ; proférer violence et révolte, concevoir et méditer le mensonge. On repousse le jugement, on tient éloignée la justice, car la vérité a trébuché sur la place publique, et la droiture ne trouve point d’accès. La vérité a disparu; ceux qui s’abstiennent du mal sont dépouillés. L’Éternel a vu, il a jugé mauvais qu’il n’y ait plus de jugement. Il a vu qu’il n’y avait personne, il s’est étonné que nul n’intervînt, alors son bras devint son secours, et sa justice son appui. Il a revêtu comme cuirasse, la justice, sur sa tête, le casque du salut, il a revêtu, comme tunique, des habits de vengeance, il s’est drapé de la jalousie comme d’un manteau. Selon les œuvres il rétribue, fureur pour les adversaires, châtiment pour les ennemis, aux îles il paiera leur salaire. Et l’on craindra, depuis l’Occident, le nom de L’Éternel, et depuis le Levant, sa gloire, car il viendra comme un torrent resserré, chassé par le souffle de L’Éternel. Alors, un rédempteur viendra à Sion, pour ceux qui se détournent de leur crime en Jacob, oracle de L’Éternel. Et moi, voici mon alliance avec eux, dit L’Éternel, mon esprit qui est sur toi et mes paroles que j’ai mises dans ta bouche, ne s’éloigneront pas de ta bouche, ni de la bouche de ta descendance, ni de la bouche de la descendance de ta descendance, dit LÉternel, dès maintenant et à jamais.

Il semble qu’il soit inutile d’insister davantage sur la concordance eschatologique presque parfaite de tous les textes examinés jusqu’ici, avec l’épisode mystérieux du dessèchement du figuier par Jésus, outre leur connotation de jugement apocalyptique, qui ne fait que confirmer la portée eschatologique de toute la thématique étudiée ici.


Dernière remarque concernant cette partie de l’analyse du figuier desséché, avant de passer à l’étude des implications « apocatastatiques » de cette geste. J’ai mis en italiques le verset 21 et dernier du chapitre 59 d’Isaïe, car cette déclaration solennelle de Dieu à son prophète me paraît constituer comme le sceau de la prophétie qu’il lui a confiée, et la garantie indubitable de son accomplissement eschatologique par le truchement du peuple juif :

Et moi, voici mon alliance avec eux, dit L’Éternel : mon esprit qui est sur toi et mes paroles que j’ai mises dans ta bouche ne s’éloigneront pas de la bouche de sa descendance, ni de la bouche de la descendance de sa descendance.

L’insistance sur cette « alliance » – ou garantie prophétique – ne signifie évidemment pas que la prophétie est une fonction héréditaire. Dieu ne parle pas des enfants qui sont nés ou naîtront encore à Isaïe, mais de sa descendance selon l’Esprit, c’est-à-dire, comme dit l’Écriture,

Ceux qui aiment [Dieu] et gardent ses commandements (et son alliance) (Ex 20, 6 ; Dt 5, 10 ; 7, 9 ; Ps 103, 18 ; Ap 12, 17) ; ceux qui gardent le témoignage de Jésus, qui est l’Esprit de prophétie (Ap 19, 10).

De même que Dieu a dit par la voix du même Isaïe (déjà cité) :

[…] ainsi en est-il de la parole qui sort de ma bouche, elle ne revient pas vers moi sans effet, sans avoir accompli ce que j’ai voulu et réalisé l’objet de sa mission. (Is 55, 11) ;

et que Jésus a pu déclarer solennellement :

pas un i, pas un point sur l’i ne passera de la Loi, que tout ne s’accomplisse (Mt 5, 18),

Dieu veut nous manifester qu’il ne faut pas douter que ce qu’annonce Isaïe (comme bien d’autres passages prophétiques des Écritures) se réitérera comme au commencement pour un accomplissement définitif, au jour connu de Dieu seul. C’est donc à la descendance des prophètes, de relever le flambeau de la Parole de Dieu et d’être attentive aux signes des temps qui en annoncent la réalisation plénière imminente.

Revenons au passage de Mi 7, 1 s., cité ci-dessus, qui a suscité cet excursus :

Malheur à moi ! Je suis devenu comme un moissonneur en été, comme un grappilleur aux vendanges : plus une grappe à manger, pas une prime figue que désire mon âme !

Enrichi par les réminiscences bibliques qu’a révélées l’examen du terme bikkurah, qui conduit à approfondir la notion d’aînesse vue dans le mystère du dessein de Dieu, le croyant est mieux équipé, à présent, pour entrer dans la problématique et la symbolique divines de ce passage de Michée.

Et tout d’abord, il y a lieu de s’interroger sur le pourquoi de cette image, et sur le sens profond de ce que recouvre le symbolisme de cette figue que Dieu convoite tant. Replaçons les choses dans leur contexte. Ici, pas de doute, c’est la saison des figues. Nous sommes en été (Mi 7, 1). C’est le temps de la moisson et même des vendanges. Rappelons que ces termes sont souvent utilisés pour symboliser la Fin des temps [2] et le Jugement (cf. Mt 13, 30 s.; Ap 14, 15, 18, etc.). De plus, comme en Os 9, 10 s., examiné plus haut, et comme en Lc 13, 6, le thème de la vigne et celui du figuier sont mêlés. De fait, ils sont tous deux, avec l’olivier, les symboles végétaux privilégiés pour décrire le destin du Peuple de Dieu. Pourtant, la comparaison avec Osée nous révèle un clivage, une différence essentielle. En Osée, le Peuple d’Israël a d’abord été trouvé fidèle, à la sortie d’Égypte. Alors, les « Pères » sont comparés à une figue, bikkurah, qui donne son fruit « en sa saison », comme explicité plus haut.

Il semble donc que ce que Dieu reproche à son peuple (le figuier), en Mi 7, l s., c’est de ne pas produire des fruits lorsqu’il vient en chercher lui-même, en personne. Or, c’est précisément ce qui arrive à Jésus dans la geste du figuier desséché ! Lorsqu’il s’approche de l’arbre, qui symbolise son Peuple, il veut y trouver le fruit qu’il attend, c’est-à-dire l’accueil, dans la foi et l’espérance, du message du Salut en lui. L’ensemble des juifs d’alors auraient dû devenir « ceux qui ont par avance espéré dans le Christ » (Ep 1, 12), comme le furent les apôtres et les premiers chrétiens juifs. Ainsi, ils eussent été en mesure d’introduire le Royaume de Dieu dans la trame de l’histoire des hommes de leur temps et eussent évité la destruction de Jérusalem et la dispersion du peuple juif, comme l’avait prophétisé Ézéchiel :

J’ai cherché parmi eux quelqu’un qui construise une enceinte et qui se tienne debout sur la brèche, devant moi, pour défendre le pays et m’empêcher de le détruire et je n’ai trouvé personne. Alors, j’ai déversé sur eux ma fureur ; dans le feu de mon emportement, je les ai exterminés. J’ai fait retomber leur conduite sur leur tête, oracle du Seigneur L’Éternel. (Ez 22, 30-31).

Au « je n’ai trouvé personne », d’Ézéchiel, correspond l’exclamation désolée : « les fidèles ont disparu du pays, pas un juste parmi les gens », de Michée (Mi 7, 2).

Mais il est une concordance plus manifeste encore, et qui éclaire définitivement le caractère « apocatastatique » et eschatologique de la « visite divine » que constituait l’avènement du Christ, venu dans la chair pour chercher du fruit sur l’arbre juif, et qui, n’en ayant pas trouvé, l’a « rendu jaloux avec un néant de peuple » (cf. Dt 32, 21), et a « laissé sa maison déserte » (cf. Mt 23, 38), jusqu’à ce que son Père « se lève pour les prendre en pitié » (cf. Is 30, 18) :

Ainsi parle L’Éternel : où est la lettre de divorce de votre mère, par laquelle je l’ai répudiée ? Ou encore : auquel de mes créanciers vous ai-je vendus ? Oui, c’est pour vos fautes que vous avez été vendus, c’est pour vos crimes que j’ai répudié votre mère. Pourquoi suis-je venu sans qu’il n’y ait personne, pourquoi ai- je appelé sans que nul ne réponde ? [...] Serait-ce que ma main est trop courte pour racheter, que je n’ai pas la force de délivrer ? (Is 50, 1-2).

Enfin, c’est Jésus lui-même qui se plaint de la dérobade de son peuple, au temps de sa visite [3] :

Jérusalem, Jérusalem, toi qui tues les prophètes et lapides ceux qui te sont envoyés, combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants à la manière dont une poule rassemble ses poussins sous ses ailes […] et vous n’avez pas voulu ! Voici que votre maison va vous être laissée déserte. Je vous le dis, en effet, désormais vous ne me verrez plus, jusqu’à ce que vous disiez: Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! (Mt 23, 37-39).

On touche ici du doigt la sévérité de Dieu, son côté inflexible [4]. L’Israël « selon la chair » est l’aîné. En tant que tel, il partage la responsabilité des rois et des prophètes, dont le châtiment est d’autant plus grand qu’ils sont plus haut placés, de par leur vocation et les grâces reçues (cf. Sg 6, 5-8). Le peuple juif (Juda) a donc été déchu de son rang [5](312), au profit des nations chrétiennes (Éphraïm), « cependant, pas pour toujours », comme l’avait dit Dieu, lors du schisme des tribus (cf. 1 R 11, 35-39), évoqué plus haut. À en croire l’Écriture et spécialement l’apôtre Paul, il se pourrait que les nations ne s’avèrent pas meilleures que le peuple juif, et qu’elles n’aient pas compris cette mise en garde du Livre de la Sagesse :

Écoutez donc, rois, et comprenez ! Instruisez-vous, juges des confins de la terre ! Prêtez l’oreille, vous qui dominez sur la multitude, qui vous enorgueillissez de foules de nations, car, c’est le Seigneur qui vous a donné la domination et le Très-Haut, le pouvoir, c’est lui qui examinera vos œuvres et scrutera vos desseins. Si donc, étant serviteurs de son royaume vous n’avez pas jugé droitement, ni observé la loi, ni suivi la volonté de Dieu, il fondra sur vous d’une manière terrifiante et rapide. Un jugement inexorable s’exerce, en effet, sur les gens haut placés ; aux petits, par pitié, on pardonne, mais les puissants seront examinés puissamment. Car le Maître de tous ne recule devant personne, la grandeur ne lui en impose pas; petits et grands, c’est lui qui les a faits et de tous il prend un soin égal, mais un examen sévère attend les forts. C’est donc à vous, souverains, que s’adressent mes paroles, pour que vous appreniez la sagesse et évitiez les fautes. (Sg 6, 1-9).

Tel est le jugement qui attend les nations chrétiennes, si elles ne « veillent » pas, et ne gardent pas leurs « lampes allumées, remplies de l’huile » (cf. Mt 25, 1 s.) du discernement de l’Esprit. Elles devront être trouvées fidèles au temps de l’épreuve finale, sinon, « elles seront retranchées, elles aussi » (cf. Rm 11, 22).


[1] Il serait trop long et trop technique d’exposer ici les raisons de cette traduction de l’expression hébraïque šuv švut (shouv shvout), dont le sens n’a pas été élucidé de façon satisfaisante par les biblistes, à ce jour. Selon moi, elle correspond assez bien au vocabulaire grec de l’apocatastase et en particulier au verbe apokathistanai et au substantif apokatastasis ; mais ce n’est pas le lieu de développer ce point.

[2] Le jeu de mots prophétique utilise l’assonance hébraïque entre les mot qaits, été, et qets, fin.

[3] Dans un précédent ouvrage, M. Macina, Chrétiens et juifs depuis Vatican II, VII. 5.2 « Ô abîme de la richesse de la sagesse et de la science de Dieu... », j’ai montré que, contrairement aux apparences, ce texte et d’autres de même nature ne constituent pas un constat de faillite du peuple juif, comme l’a cru trop longtemps une chrétienté imbue de la certitude d’avoir supplanté l’Israël défaillant, et d’avoir hérité, par substitution, de ses prérogatives et de sa mission spécifiques. Plaise à Dieu que la parabole des vignerons meurtriers – systématiquement opposée aux perspectives consolantes pour le peuple juif, que je prêche dans le désert depuis des décennies – ne s’applique pas, en définitive, à ceux des chrétiens qui, dans les derniers temps, feront cause commune avec les peuples venus détruire Israël, en disant : « C’est l’héritier ! Allez, tuons-le, que nous ayons son héritage ! » (Mt 21, 38).

[4] Ce que le judaïsme rabbinique appelle « midat hadin » – attribut de la justice rigoureuse, que tempère sa contrepartie dialectique, « midat harahamim » – attribut de la miséricorde.

[5] Ce n’est pas seulement une conception chrétienne. Rashi, le célèbre commentateur juif médiéval pensait de même, comme en témoigne ce commentaire « …Le Saint, béni soit-Il, voyant la chute d’Israël, a donné sa grandeur aux idolâtres [les chrétiens]. Et lorsque Israël se convertit et est racheté, il lui est difficile de perdre les idolâtres [les chrétiens] au profit d’Israël. » (Rashi sur T.B. Sanhedrin 98 b). Sur cette interprétation surprenante, voir M. Macina, Chrétiens et juifs depuis Vatican II, ch. VI.4 « Échos rabbiniques surprenants de la thèse du “remplacement” ».

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Date de dernière mise à jour : 14/05/2014