III. 1 Signes avant-coureurs de l’apostasie

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Prégnance apocatastatique de la parabole du figuier

 

À ses contemporains qui s’exclamaient : « si nous avions vécu du temps de nos pères, nous ne nous serions pas joints à eux pour verser le sang des prophètes… » (Mt 23, 29-30), Jésus répond durement :

Ainsi, vous témoignez contre vous-mêmes que vous êtes les fils de ceux qui ont assassiné les prophètes ! Eh bien, vous, comblez la mesure de vos pères ! Serpents, engeance de vipères, comment pourrez-vous échapper à la condamnation de la géhenne ? C’est pourquoi, voici que j’envoie vers vous des prophètes, des sages et des scribes : vous en tuerez et mettrez en croix, vous en flagellerez dans vos synagogues et pourchasserez de ville en ville, pour que retombe sur vous tout le sang innocent répandu sur la terre, depuis le sang de l’innocent Abel jusqu’au sang de Zacharie, fils de Barachie, que vous avez assassiné entre le sanctuaire et l’autel ! En vérité, je vous le dis, tout cela va retomber sur cette génération ! (Mt 23, 31-36).

Est-ce faire preuve de démesure ou que de voir, dans cette situation et dans les paroles qui la sanctionnent, le type prophétique de ce qui attend ceux des chrétiens qui ont réagi – et réagissent encore – au drame de la Shoah comme les contemporains que fustigeait Jésus, persuadés que, s’ils avaient vécu alors, ils n’auraient pas agi comme leurs devanciers ? De ce fait, ils n’ont pas conscience du risque auquel les expose leur présomption : celui d’avoir un comportement identique lorsque se produira l’épreuve qui « révélera les pensées de bien des cœurs » (cf. Lc 2, 35).

Par contre, un certain nombre de consciences chrétiennes ont perçu, depuis, que la persistance bimillénaire de la haine envers ce peuple et le déchaînement bestial de celle-ci durant la Seconde Guerre mondiale, n’étaient pas la conséquence d’une sanction divine pour l’incroyance juive en la messianité-divinité du Christ, ainsi qu’on l’a trop longtemps cru, en chrétienté, mais plutôt la preuve terrible, en creux, de la jalousie irrédentiste qu’éprouvent le diable et « ceux qui lui appartiennent » (cf. Sg 2, 24) envers le peuple que Dieu a choisi.

Paul nous met en garde contre une telle présomption, en ces termes :

Considère donc la bonté et la sévérité de Dieu : sévérité envers ceux qui sont tombés et envers toi, bonté, pourvu que tu demeures en cette bonté, autrement tu seras retranché, toi aussi. Et eux, s’ils ne demeurent pas dans l’incrédulité, ils seront greffés (Rm 11, 22-23).

À ce stade, il convient d’aborder l’aspect eschatologique de la geste du figuier desséché, dont la prégnance apocatastatique se révélera de plus en plus à ceux qui s’efforcent humblement d’en sonder le mystère.

De fait, tant les parallèles évoqués au cours des pages précédentes, que d’autres, que je vais examiner à présent, révèlent qu’il y aura une réitération « apocatastatique » de cette geste mystérieuse. Son identification et sa mise en lumière nous permettront de nous préparer aux « douleurs de l’enfantement » (cf. Mt 24, 8 ; Mc 13, 8), qu’inaugurera la mystérieuse apostasie annoncée par Paul (2 Th 2, 3).

Peu d’actes de la vie de Jésus sont aussi déroutants que cet épisode. Disons-le crûment, on a l’impression d’assister à une démonstration, faite par cet homme étonnant, de ses pouvoirs thaumaturgiques, dans le but de donner à ses disciples une leçon de foi. En tout état de cause, c’est bien ainsi que l’Évangile de Matthieu semble avoir compris le sens de cette geste. Mais, avant d’aller plus loin dans l’analyse, lisons-en d’abord les deux versions :

Comme il rentrait en ville de bon matin, il eut faim. Voyant un figuier près du chemin, il s’en approcha mais n’y trouva rien que des feuilles. Il lui dit alors : Jamais plus tu ne porteras de fruits. Et, à l’instant même le figuier devint sec. À cette vue, les disciples dirent, tout étonnés : Comment, en un instant, le figuier est-il devenu sec ? Jésus leur répondit : En vérité, je vous le dis, si vous avez une foi qui n’hésite point, non seulement vous ferez ce que je viens de faire au figuier, mais même si vous dites à cette montagne : Soulève-toi et jette-toi dans la mer, cela se fera. Et tout ce que vous demanderez dans une prière pleine de foi, vous l’obtiendrez. (Mt 21, 18-22).

Le lendemain, comme ils étaient sortis de Béthanie, il eut faim. Voyant de loin un figuier qui avait des feuilles, il alla voir s’il y trouverait quelques fruits, mais, s’en étant approché, il ne trouva rien que des feuilles : car ce n’était pas la saison des figues. S’adressant au figuier, il lui dit : « Que jamais plus personne ne mange de tes fruits! » Et ses disciples l’entendaient. (Mc 11, 12-14).

La première constatation qui frappe, à la lecture synoptique de la première partie de cette scène, est l’ajout de Mc 11, 13, qui ne figure pas dans l’Évangile de Matthieu :

Car ce n’était pas la saison des figues.

Cette petite remarque est le point archimédique autour duquel tout le sens de cette geste bascule. En effet, si ce n’était pas la saison des figues, en quoi le figuier avait-il mérité d’être desséché ? Pour mieux entrer dans le mystère, il convient d’examiner si l’Ancien Testament comporte des éléments permettant de comprendre la leçon profonde qui se dégage de cet épisode symbolique. Et, de fait, il y en a, comme nous allons le voir en abordant quelques passages éclairants. Voici le premier :

Comme des raisins dans le désert, je trouvai Israël, comme la primeur (bikkurah) du figuier à ses prémices (bereshitah), je vis vos pères […] (Os 9, 10).

Les termes mis en italiques vont nous servir de balises. Rappelons le rôle capital des « prémices », ou « primeurs », dont la nature respective légèrement différente n’empêche pas qu’ils soient les deux aspects complémentaires d’une même réalité quasi sacramentelle.

En méditant, il y a quelques années, sur la transformation sublime et stupéfiante, qu’avait faite Jésus, des institutions vétérotestamentaires au cours de son repas eucharistique, j’avais entrevu la portée, insoupçonnée jusque-là, qu’elles avaient en réalité. J’avais compris également que Paul, une fois de plus, nous donnait la clé de tout le mystère, en s’écriant :

Or, si les prémices sont saintes, toute la pâte aussi (Rm 11, 16),

et en affirmant péremptoirement, à propos des juifs qui n’avaient pas cru :

Ennemis, il est vrai, par référence à l’Évangile, à cause de vous, ils sont, par référence à l’élection, chéris à cause de leurs pères. (Rm 11, 28).

Tout se passe comme si les fils étaient inclus dans la bénédiction des Pères. Il convient de préciser cependant que l’inclusion des fils dans l’élection des Pères ne concerne que les vrais fils d’Abraham, comme le déclare nettement Jésus (Jn 8, 33sq) : « Si vous étiez les enfants d’Abraham, vous feriez les œuvres d’Abraham » (v. 39). Or les Pères ont été trouvés fidèles justement parce qu’ils ont cru, contre toute apparence, à la réalisation des promesses de Dieu. Dans son enseignement, Jésus insiste sans cesse sur la nécessité absolue de la foi. Paul y revient très fréquemment et exalte surtout la foi d’Abraham, qu’il pose en modèle (Rm 4 et cf. Ga 3). Quant à l’auteur de l’Épître aux Hébreux, dans son « éloge des Pères » – qui rappelle quelque peu celui du Livre de Ben Sira (ch. 44 et suivants) –, il compose un véritable hymne à la foi, qui repose sur l’exemple des ancêtres illustres (He 11).

Mais qu’arrive-t-il si les descendants de ces Pères – prémices-primeurs –, déchoient de l’exemple reçu ? Michée nous l’expose, en des termes prophétiques et extraordinairement consonants, nous allons le voir, avec l’épisode évangélique du figuier desséché :

Malheur à moi ! Je suis devenu comme un moissonneur en été, comme un grappilleur aux vendanges : plus une grappe à manger, pas une prime figue que désire mon âme ! Les fidèles ont disparu du pays : pas un juste parmi les gens ! Tous sont aux aguets pour verser le sang, ils traquent chacun son frère au filet. Pour faire le mal leurs mains sont habiles : le prince exige, le juge juge pour un cadeau, le grand prononce suivant son bon plaisir. Parmi eux le meilleur est comme une ronce, le plus juste comme une haie d’épines. Aujourd’hui arrive du Nord leur épreuve; c’est l’instant de leur confusion. Ne vous fiez pas au prochain, n’ayez point confiance en l’ami ; devant celle qui partage ta couche, garde-toi d’ouvrir la bouche. Car le fils insulte le père, la fille se dresse contre sa mère, la belle-fille contre sa belle-mère, chacun a pour ennemis les gens de sa maison. Mais moi je regarde vers L’Éternel, j’espère dans le Dieu qui me sauvera ; mon Dieu m’entendra. (Mi 7, 1-7).

Examinons à présent le passage mis en italiques. Tout d’abord, on constate que l’expression « prime figue » se traduirait mieux, mot à mot, par primeur, tout simplement. C’est toujours le terme hébreu, déjà rencontré ci-dessus : bikkurah. Les dictionnaires hébraïques spécialisés dans le vocabulaire biblique nous apprennent que le figuier, contrairement aux autres arbres fruitiers, donne des fruits durant tout l’été et non en une seule fois. Ce que confirme l’expérience. De ce fait, le figuier constituait, dans les sociétés agraires primitives, l’arbre idéal pour rassasier sa faim ou sa gourmandise, car, quelle que fût l’époque de l’été où l’on se trouvait, on avait toujours des chances de trouver une figue sur le figuier, même si, quelque temps auparavant, quelqu’un l’avait littéralement pillé. Toutefois, les dictionnaires justifient l’emploi du terme bikkurah-primeur dans le contexte ci-dessus et d’autres parallèles, par l’explication suivante : les figues qui mûrissent les premières sont les plus recherchées et sont appelées bikkurot.

La racine verbale B.K.R., à partir de laquelle est formé le substantif bikkurah, signifie « sortir en jaillissant ». Or, c’est de la même racine que provient le mot aîné, bekhor en hébreu. Ce qui nous invite à nous pencher sur l’institution biblique du droit d’aînesse. Un spécialiste écrit [1] :

Parmi les fils, le premier-né jouissait de certaines prérogatives. Du vivant de son père, il avait la préséance sur ses frères, Gn 43, 33. À la mort de son père, il recevait une double part d’héritage, Dt 21, 17, et devenait le chef de la famille. Dans le cas de deux jumeaux, l’aîné était celui qui voyait le premier la lumière, Gn 25, 24-26; 38, 27-30 : bien qu’on ait vu d’abord la main de Zérah, c’est Pérèç qui est l’aîné, cf. 1 Ch. 2, 4, parce qu’il est sorti le premier du sein maternel. L’aîné pouvait perdre son droit de primogéniture, en châtiment d’une faute grave, ainsi Ruben après son inceste, Gn 35, 22; cf. 49, 3-4 et 1 Ch. 5, 1, ou il pouvait en faire l’abandon, ainsi Esaü vendant son droit d’aînesse à Jacob, Gn 25, 29-34. Mais la loi protégeait l’aîné contre un choix arbitraire du père, Dt 21, 15-17. Cependant, un thème revient souvent dans l’Ancien Testament, celui du cadet qui supplante son aîné. En dehors des cas de Jacob et d’Esaü, de Pérèç et de Zérah, qui viennent d’être rappelés, on peut en citer beaucoup d’autres : Isaac hérite, et pas Ismaël, Joseph est le préféré de son père, Éphraïm passe avant Manassé, David, le dernier- né, est choisi entre tous ses frères et il transmet la royauté à son plus jeune fils, Salomon. On a voulu voir, dans ces faits, l’indication d’une coutume contraire au droit d’aînesse, celle de l’ultimogéniture, qui apparaît chez certains peuples : l’héritage et les droits du père passent à son dernier-né. Mais ces cas, qui sortent de la loi commune, manifestent plutôt le conflit entre la coutume juridique et le sentiment qui inclinait le cœur du père vers l’enfant de ses vieux jours, cf. Gn37, 3; 44, 20. Surtout, la Bible marque explicitement qu’ils expriment la gratuité des choix de Dieu, qui avait agréé l’offrande d’Abel et rejeté celle de Caïn son aîné, Gn 4, 4-5, qui a « aimé Jacob et haï Esaü », Ml 1, 2-3 ; Rm 9, 13 ; cf. Gn 25, 23, qui a désigné David, 1 S 16, 12, qui a donné la royauté à Salomon, 1 R 2, 15. À titre de prémices du mariage, les premiers-nés appartenaient à Dieu mais, à la différence des premiers-nés du troupeau qui étaient immolés, ceux de l’homme étaient rachetés, Ex 13, 11-15 ; 22, 28 ; 34, 20, car le Dieu d’Israël abhorrait les sacrifices d’enfants, Lv 20, 2-5, etc., et cf. le sacrifice d’Isaac, Gn 22. Les Lévites étaient consacrés à Dieu comme les substituts des premiers-nés du peuple, Nb 3, 12-13; 8, 16-18.

Avant de revenir au thème du rejet de l’aîné, au profit du cadet, évoquons un autre texte éclairant, à propos de l’aîné :

Ruben, tu es mon premier-né (bekhori), ma force et les prémices (reshit) de ma vigueur (Gn 49, 3).

Ce passage est intéressant pour les thèmes que nous avons examinés plus haut, à savoir, « prémices » et « primeurs ». En effet, les deux thèmes-clé y figurent : reshit (début, origine), et bekhor (aîné), ce qui semble confirmer qu’ils connotent, l’un comme l’autre, la même réalité sous-jacente.

À la lumière du survol des textes, effectué par le spécialiste cité plus haut, et à celle de Gn 49, 3, cité ci-dessus, nous commençons à entrevoir ce qu’est réellement l’aînesse, ou – si l’on préfère – la primogéniture, dans le dessein de Dieu. En effet, Israël, le Peuple de Dieu, est appelé par lui, à deux reprises dans l’Écriture, « mon premier-né » (bekhori), en tant que constituant tout le peuple d’Israël, cf. Ex 4, 22 : « Ainsi parle L’Éternel: mon fils premier-né, c’est Israël » ; c’est aussi le cas du royaume d’Éphraïm, constitué des dix tribus Israélites détentrices du droit d’aînesse en tant que descendantes de leur ancêtre éponyme, Éphraïm, à qui Jacob, dans une étrange bénédiction antérieure à celle des douze patriarches, avait conféré le droit d’aînesse (Genèse, Ch. 48). De fait, nous lisons en Jr 31, 9 : « Car je suis un père pour Israël et Éphraïm est mon premier-né ».

En fait, les prérogatives de l’aîné, en l’occurrence, Éphraïm, c’est-à-dire les dix tribus, constitueront, pour le peuple d’Israël, un problème insoluble lorsque le royaume du Nord se séparera de la Maison de Juda, suite au schisme fomenté par Jéroboam (1 R 12). En effet, les schismatiques rejetteront la royauté héréditaire instaurée par Dieu et réservée à la Maison de David, elle-même issue de la Maison de Juda. Cette tribu pouvait s’enorgueillir de la bénédiction royale, inattaquable, de Jacob :

Juda, toi, tes frères te loueront, ta main est sur la nuque de tes ennemis et les fils de ton père s’inclineront devant toi […] Le sceptre ne s’éloignera pas de Juda, ni le bâton de chef d’entre ses pieds […] (Gn 49, 8-10).

Cet écartèlement entre le droit d’aînesse (qui faisait de Joseph-Éphraïm le chef incontestable de l’Israël du nord : les dix tribus) et la royauté conférée à un membre de la tribu de Juda, ne pouvait qu’aboutir à un schisme. De fait, selon toutes les apparences, seul le droit d’aînesse était voulu par Dieu et conférait le privilège de la judicature et de la direction du clan. L’intrusion de la royauté, arrachée comme « de force » à Dieu (cf. 1 S chapitre 8 ; 12, 17-19 ; Os 13, 11), introduisit une dualité, un pouvoir bicéphale : chacune des deux « têtes » réclamant pour elle la suprématie en se référant à sa bénédiction patriarcale propre. C’est ce qui se produisit lors de la querelle entre Juda et Israël, pour savoir lequel des deux principaux groupes tribaux, introniserait le roi David:

Le roi continua vers Gilgal et Kimhân continua avec lui. Tout le peuple de Juda accompagnait le roi, et aussi la moitié du peuple d’Israël. Et voici que tous les hommes d’Israël vinrent auprès du roi et lui dirent : « Pourquoi nos frères, les hommes de Juda, t’ont-ils enlevé et ont-ils fait passer le Jourdain au roi et à sa famille et à tous les hommes de David avec lui ? » Tous les hommes de Juda répondirent aux hommes d’Israël : « C’est que le roi m’est plus apparenté ! Pourquoi t’irriter à ce propos ? Avons-nous mangé aux dépens du roi ou nous a-t-il apporté quelque portion ? » Les hommes d’Israël répliquèrent aux hommes de Juda et dirent : « J’ai dix parts sur le roi et, de plus, je suis ton aîné, pourquoi m’as-tu méprisé ? N’ai-je pas parlé le premier de faire revenir mon roi ? » Mais les propos des hommes de Juda furent plus violents que ceux des hommes d’Israël (2 S 19, 41-44).

Faute d’avoir saisi ce fil scripturaire ténu, caché « aux sages et aux intelligents », beaucoup de « scribes » et de « docteurs de la Loi » chrétiens n’ont vu, dans la rivalité entre les deux royaumes du « tout Israël » [2] , qu’une donnée politico-ethnique, voire socio-économique ! Or, si l’on en croit le mystère sondé dans ces pages et ailleurs, ce schisme s’est reproduit, de manière « apocatastatique », en l’espèce des deux parties actuelles du peuple de Dieu : les juifs (= Juda) et les chrétiens (= Éphraïm). Il correspond, en effet, prophétiquement, à ce qui est arrivé, après la mort de Jésus (fils de David). Le Royaume a été enlevé à Juda (= juifs), par suite du péché de leurs chefs (= celui de Salomon).

Cependant, rappelons-nous l’antitype. Ayant décidé d’ôter le royaume à Salomon, Dieu lui précise :

Encore ne lui arracherai-je pas tout le royaume : je laisserai une tribu à ton fils, en considération de mon serviteur David et de Jérusalem, que j’ai choisie (1 R 11, 13).

Et, à Jéroboam, l’usurpateur suscité par lui, il dit, par la bouche d’Ahiyya, le Prophète :

Je te donnerai le royaume, c’est-à-dire les dix tribus. Pourtant je laisserai à son fils (celui de Salomon) une tribu, pour que mon serviteur David ait toujours une lampe devant moi, à Jérusalem, la ville que j’ai choisie pour y placer mon Nom (…) Je te donnerai Israël et j’humilierai la descendance de David, à cause de cela, cependant pas pour toujours (1 R 11, 35-39).

L’aspect « apocatastatique » de ce mystère est tellement frappant, que l’on peut, avec les yeux de la foi, en voir l’écho, plusieurs décennies après la mort de Jésus. En effet, les juifs restés incrédules à l’égard de la foi chrétienne (Juda), persécutent les chrétiens (Éphraïm). Saul en est la preuve; avant de devenir Paul par sa conversion, il « approuve le meurtre » d’Étienne (Ac 8, 1). Pire, ne respirant toujours que menaces et carnage à l’égard des disciples du Seigneur, il alla trouver le grand prêtre et lui demanda des lettres pour les synagogues de Damas, afin que, s’il s’y trouvait quelques adeptes de la Voie, hommes ou femmes, il les amenât enchaînés à Jérusalem (Ac 9, 1-2).

Et, à en croire certains spécialistes, une lettre de Bar Kochba, le faux messie juif des années 130 de notre ère, semblait bien viser les chrétiens quand il menaçait ceux qui refusaient de s’associer à la dernière révolte juive contre Rome, et qu’il appelait « Galiléens » – la Galilée étant, à l’époque des tribus, un territoire de l’ancien Israël du Nord.

En précipitant ce processus historique antagoniste, la prédication paulinienne – qui dissociait vigoureusement la foi au Christ de l’obligation de se soumettre aux observances de la Loi juive – occasionna un schisme religieux radical, comme une réitération tardive du schisme des tribus sous Jéroboam (1 R, 11, 29-39 ; 12, 1-19). À la faveur de la ruine du Temple, en 70, puis de la déjudaïsation massive de la Palestine, après 135, le christianisme juif fera définitivement sécession du tronc originel, entraînant derrière lui l’immense masse des « goyim », ou « gentils », c’est-à-dire des croyants issus des nations et greffés sur le tronc juif par la médiation du Christ. Hélas, comme dans le cas du schisme entre Juda et Éphraïm, ce dernier en viendra à persécuter son aîné. La belle unité, réalisée sacramentellement en Jésus (Ep 2, 11 s.), devint vite lettre morte, dans les faits, et la coexistence fraternelle de la première génération apostolique (Ac 2, 37-47) ne tarda pas à céder la place à une rivalité, puis à une inimitié radicales, que cimentera définitivement l’alliance historique postérieure, initiée sous Constantin, au quatrième siècle de notre ère, entre la chrétienté (constituée alors, en majorité, de non-juifs) et l’Empire Romain.


[1] 306. R. De Vaux, Les Institutions de l’Ancien Testament, Cerf, Paris 1967, T. I, p. 72-73.

[2] L’expression « tout Israël » revient plus de 130 fois dans l’Ancien Testament, où. elle connote le peuple dans sa totalité, c’est-à-dire les 12 tribus réunies sous l’autorité de leur roi. On la trouve également dans le Nouveau Testament, en Rm 11, 26, où elle connote tous les juifs ainsi que les nations qui ont cru dans le Messie d’Israël et ont été unies à Israël, « greffées » sur lui, pour reprendre la terminologie paulinienne.

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Date de dernière mise à jour : 14/05/2014