II. 1 Les rencontres et le début de l’Amitié judéo- chrétienne. Un précédent aussi peu connu que trop tôt disparu : « Amici Israel » (1924-1928)

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Si l’on devait résumer succinctement l’attitude officielle de l’Église et de son clergé envers les juifs, à l’aube du XXe siècle, on pourrait dire qu’elle consistait en une attente, plus ou moins impatiente, de leur conversion au christianisme. C’est peu dire que la « question juive » était une « écharde dans sa chair ». En témoignent, pour l’époque considérée ici, les articles qui lui étaient consacrés dans la presse catholique, et les passions qu’elle déclenchait, tant dans le haut clergé – lorsqu’il arrivait à l’un de ses membres de s’exprimer sur ce sujet –, que parmi les intellectuels catholiques qui dissertaient et prenaient position à propos de l’énigme de la survivance de ce peuple et de la contradiction quasi universelle qu’il suscitait, que ce soit pour s’en émerveiller, ou pour en faire des gorges chaudes. Certaines initiatives se faisaient jour pour « hâter l’heure de Dieu ». C’est ainsi qu’au fil des années, on assista à l’éclosion d’un nombre respectable de pieuses associations de prières pour la conversion du peuple juif [1]. L’une d’entre elles est restée célèbre, tant pour la brièveté de sa carrière que pour l’audace – inouïe à l’époque –, de l’attitude positive et gratifiante qu’elle prônait à l’égard du peuple juif. Bien qu’ils l’aient initialement conçue dans l’esprit des associations évoquées, ses fondateurs et zélateurs en vinrent rapidement à prendre conscience de la dureté de jugement et de l’intolérance dont la chrétienté avait fait preuve envers les juifs, au fil des siècles. Ce dessillement du regard amena ses fondateurs à une réflexion positive sur la place du peuple juif dans le dessein de salut de Dieu, dans l’esprit et avant la lettre de « l’enseignement de l’estime ».

Dénommée Opus sacerdotale Amici Israel, cette pieuse association de prêtres, dont les membres se vouaient à la prière pour les juifs et à l’apostolat en vue de leur conversion, vit le jour à Rome le 24 février 1926. Cette initiative n’aurait probablement jamais retenu l’attention des chercheurs si elle n’avait été abolie, de manière abrupte, dès 1928, soit deux années seulement après sa fondation officielle, et ce malgré le nombre et la qualité de ses adhérents, au rang desquels figuraient de nombreux membres de la hiérarchie ecclésiastique. Je ne traiterai pas ici des circonstances ni des raisons de la suppression brutale des Amici, mais, pour la clarté de l’analyse, il ne sera pas inutile d’énumérer les principes préconisés par le mouvement. En effet, le « nouveau regard » avant la lettre (et tout à fait révolutionnaire pour l’époque), qu’il portait sur le peuple juif, annonçait, plus de vingt ans à l’avance, « l’enseignement de l’estime », dont Jules Isaac fut l’un des pionniers, et qui a trouvé sa première expression dans les « Dix points de Seelisberg » avant de devenir la norme dans l’Église d’aujourd’hui. Les douze points suivants constituaient la charte du rapport chrétien avec les juifs, que les Amici rêvaient d’acclimater en chrétienté :

Que l’on s’abstienne de parler du peuple déicide ; de la cité déicide ; de la conversion des juifs – que l’on dise plutôt « retour », ou « passage » ; [que l’on s’abstienne de parler] de l’inconvertibilité du peuple juif ; des choses incroyables que l’on raconte à propos des juifs, spécialement « le crime rituel » ; de parler sans respect de leurs cérémonies ; d’exagérer ou de généraliser un cas particulier ; de s’exprimer en termes antisémites. Mais que l’on souligne la prérogative de l’amour divin dont bénéficie Israël ; le signe sublime de cet amour dans l’incarnation du Christ et sa mission ; la permanence de cet amour, mieux : son augmentation du fait de la mort du Christ ; le témoignage, la preuve de cet amour, dans la conduite des Apôtres.


Plusieurs hypothèses ont été avancées pour expliquer la suppression prématurée de cette pieuse association ; ce n’est pas le lieu de les examiner en détail. Un spécialiste de l’histoire de l’Église contemporaine, estime que l’association fut dissoute […] pour avoir osé demander que l’on modifie la prière du Vendredi Saint en supprimant l’épithète offensante pro perfidis Iudaeis”, et en réintroduisant l’obligation de la génuflexion, supprimée au début du Moyen- Âge [2].

En fait, cette initiative fut le fait du fondateur de l’association Amici Israel, le P. Van Asseldonk, un religieux flamand qui exerçait une importante fonction au sein de l’ordre des Croisiers. J’incline à penser que ce sont surtout sa dédication excessive à son œuvre – considérée par ses supérieurs comme préjudiciable aux affaires de son ordre –, ainsi que son comportement imprévisible, voire incontrôlable, et souvent excessif, qui ont amené les autorités ecclésiastiques à supprimer l’objet même de sa “passion dévorante”, l’association des Amici Israel, qui leur apparaissait comme la cause de l’attitude de leur religieux, jugée désordonnée et incompatible avec sa position au sein de l’ordre [3].

Mais il faut également tenir compte de l’existence, au sein de la curie romaine, d’une opposition puissante à l’esprit et aux agissements des Amici Israel. J’ai, en son lieu, évoqué le signalement fait au Saint-Office par la Congrégation des Rites, à laquelle le pieux, mais peu prudent, fondateur de l’association des Amici Israel avait soumis la suggestion que soit supprimée la mention « juifs perfides », de la prière du Vendredi Saint [4]. Il semble bien que cette démarche, considérée comme « contraire à l’esprit de nombreux Pères de l’Église et à celui de la liturgie de l’époque » [5] ait scellé le sort de l’association. Il reste que la réflexion suivante, déshonore son auteur, le cardinal Merry del Val, alors secrétaire du Saint-Office :

Je n’aimerais pas que les « Amis d’Israël » tombent dans un piège tendu par ces mêmes juifs qui s’insinuent partout dans la société moderne et essaient, par tous les moyens, d’effacer le souvenir de leur propre histoire et d’exploiter la confiance des chrétiens [6].

Il ne fait guère de doute que cet état d’esprit était bien ancré dans la mentalité ecclésiastique de l’époque. En témoigne ce que disait, en janvier 1919, au Secrétaire d’État Pietro Gaspari, le futur pape Pie XI, Mgr Achille Ratti, alors délégué apostolique à Varsovie :

L’une des influences les plus fortes et les plus néfastes que l’on perçoit ici [en Pologne], peut-être la plus puissante et la plus pernicieuse, est celle des juifs [7].

Plusieurs auteurs estiment que l’issue malheureuse de l’expérience pionnière des Amici illustre l’antijudaïsme foncier de l’Église d’alors [8]. Cette opinion ne paraît pas tenable. En effet, on ne voit pas pourquoi l’autorité ecclésiastique se serait infligé le ridicule d’approuver, pour l’abolir ensuite sans raison majeure apparente, une œuvre qu’elle-même avait cautionnée, désavouant ainsi indirectement la vingtaine de cardinaux et les centaines de prélats qui en faisaient partie. En outre, rien n’obligeait l’Église à formuler, dans le corps même du décret de suppression d’Amici Israel [9], cette condamnation, aussi pionnière que catégorique, de l’antisémitisme :

Parce qu’il réprouve toutes les haines et animosités entre les peuples, [le Siège apostolique] condamne au plus haut point la haine contre le peuple, jadis choisi par Dieu, cette haine qu’aujourd’hui on a coutume de désigner sous le nom d’antisémitisme.

Sans aller, comme certains, jusqu’à voir dans ce texte une preuve indirecte de l’existence, au sein de la haute hiérarchie catholique d’alors, d’une attitude beaucoup plus positive à l’égard des juifs qu’on ne l’a cru jusqu’ici, on peut penser qu’il traduit au moins le malaise profond d’une partie de l’institution face aux propos dégradants pour les juifs, auxquels se laissaient aller certains de ses membres, et une volonté d’y réagir en leur assignant des limites.

En témoigne cette exclamation du cardinal van Rossum, lui-même membre d’Amici Israel :

Nous avons tant à nous reprocher en ce qui concerne les juifs [10] !


[1] Citons, entre autres : la Congrégation de Notre-Dame de Sion, fondée en 1852 ; l’Archiconfrérie de prières pour le retour du peuple d’Israël, fondée en 1905, et sa branche anglo- américaine, la Catholic Guild of Israel. Côté protestant, on dénombrait, à la fin du XIXe siècle, au moins une trentaine de sociétés dédiées à la mission auprès des juifs, cf. Rev. W.T. Gidney, The Jews and their Evangelization, London, 1999, p. 91-102 ; etc.

[2] Philippe Chenaux, Pie XII. Diplomate et pasteur, éditions du Cerf, 2003, p. 272. Ce professeur d’histoire de l’Église moderne et contemporaine à l’Université du Latran, parle de « la personnalité quelque peu exaltée du religieux flamand et [de] ses ennuis avec les supérieurs de son ordre » (Ibid., n. 1). Il cite fort à propos ce passage révélateur d’un échange de correspondance entre Van Asseldonk et le futur cardinal Journet : l’idée était « de préparer dans la sainte Église un cœur pour Israël [en italiques dans le texte] – un cœur qui battrait du même amour pour Israël que ce même amour dans le coeur du Christ et du Père lui-même. » (Ibid., n. 2).

[3] J’ai consacré une étude à tenter de cerner la genèse de l’association Amici Israel, son ascension fulgurante et sa disgrâce, aussi subite que rapide ; je me suis efforcé de découvrir les causes plausibles de ce naufrage, en me concentrant surtout sur la personnalité du fondateur, dont je pressentais qu’il était à la fois le responsable et la victime de sa passion dévorante et mystique pour la cause des juifs. Voir Menahem Macina, « Causes de la dissolution d’Amici Israel (1926-1928) », in Juifs et chrétiens : entre ignorance, hostilité et rapprochement (1898-1998), textes rassemblés par A. Becker, D. Delmaire, F. Gugelot, Villeneuve-d’Ascq, 2002, p. 87-110.

[4] Ibid., p. 98.

[5] Voir Anton Ramaekers, « Doctor Anton van Asseldonk, o.s. crucis 1892-1973 », (en néerlandais), Clairlieu, Achel, 1978, p. 27, cité Ibid., p. 98.

[6] S. Friedländer, Pie XII et le IIIe Reich… Un réexamen, p. 289, qui cite Hubert Wolf, Papst & Teufel. Die Archive des Vatikan und das dritte Reich, Munich, Beck, 2008, éd. fr. Le pape et le diable, Pie XII, le Vatican et Hitler : les révélations des archives, trad. de l’allemand par M. Granvez, Paris, CNRS, 2009.

[7] David I. Kertzer, The Popes against the Jews. The Vatican’s Role in the Rise of Modern Antisemitism, Knopf, New York, 2001, p. 220 ; Le Vatican contre les juifs, trad. de l’anglais par B. Arman, Robert Laffont, Paris, 2003, p. 255. Je cite d’après Friedländer, Pie XII et le IIIe Reich… Un réexamen, op. cit., p. 288.

[8] Il est temps que les spécialistes précisent ce qu’ils veulent dire lorsqu’ils utilisent le terme d’antijudaïsme à propos de la manière dont l’Église et les chrétiens perçoivent le peuple juif, ses croyances, sa littérature religieuse, ses coutumes, et son insertion dans la société, et surtout lorsqu’ils en écrivent et en parlent. Dans la majorité des cas, ce que l’on nomme antijudaïsme est le résultat de leurs préjugés et de leur ignorance, plutôt que l’expression d’une hostilité de principe. Ce qui est certain, c’est qu’au fil des siècles, l’inconvertibilité des juifs, leur persévérance dans leur foi et leurs coutumes, et la survivance du groupe humain minuscule qu’ils constituent, et qui semble indestructible, n’ont cessé d’irriter ceux qui croient détenir toute la vérité et qui éprouvent un véritable ressentiment envers ce peuple, irréductible à une certaine conception hégémonique de la foi chrétienne.

[9] “Decretum de consociatione vulgo « Amici Israel » abolenda”, in Acta Apostolicae Sedis, vol. XX, 1928, p. 103-104.

[10] Stanislas Fumet, Histoire de Dieu dans ma vie, Fayard, Paris, 1978, p. 301.

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Date de dernière mise à jour : 14/05/2014