II. 5 Le regard chrétien sur les juifs a-t-il réellement changé ?

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Le chemin parcouru par les autorités ecclésiales


Il aura fallu trois décennies de rencontres non officielles entre chrétiens et juifs, le choc de la Shoah, et l’impulsion donnée par la déclaration conciliaire Nostra Ætate, 4, pour que, lentement et avec bien des hésitations et des résistances en leur sein, l’Église catholique et les meilleurs d’entre les chrétiens commencent à porter sur le peuple juif, si décrié et persécuté depuis près de deux mille ans, ce qu’on a si justement appelé depuis « un nouveau regard ». Ci-après, quelques étapes marquantes.

– Le 28 octobre 1965, est approuvé le texte controversé de la Déclaration Nostra Ætate du concile Vatican II, dont le chapitre 4 est consacré aux juifs. On peut y lire, entre autres :

L’Église ne peut oublier qu’elle a reçu la révélation de l’Ancien Testament par ce peuple avec lequel Dieu, dans son ineffable miséricorde, a daigné conclure l’Antique Alliance, et qu’elle se nourrit de l’olivier franc sur lequel sont greffés les rameaux de l’olivier sauvage que sont les nations (cf. Romains 11, 17-24) […] Selon saint Paul, les juifs restent très chers à Dieu, dont les dons et l’appel sont sans repentance (cf. Romains 11, 28-29).

– Le 17 novembre 1980, à Mayence, dans une allocution adressée aux dirigeants des communautés juives d’Allemagne [1], le pape Jean-Paul II utilise, pour qualifier les juifs – et ce en contradiction apparente avec l’Épître aux Hébreux (8, 13) –, la formule révolutionnaire suivante :

le peuple de Dieu de l’Ancienne Alliance jamais révoquée par Dieu…

– Le 13 avril 1986, ce même pape, premier pontife à accomplir un tel geste, se rend en visite à la Synagogue de Rome. Dans son allocution, il rappelle l’enseignement du Concile, selon lequel

on ne peut imputer aux juifs en tant que peuple, aucune faute atavique ou collective pour ce qui a été commis durant la Passion de Jésus. Ni indistinctement aux juifs de ce temps-là, ni à ceux venus ensuite, ni à ceux d’aujourd’hui.

– Après avoir reconnu l’État d’Israël (1993), le Saint-Siège signe avec lui un « Accord fondamental » (30 décembre 1994), dans lequel on peut lire ces phrases, exceptionnelles dans un document de cette nature :

Le Saint-Siège et l’État d’Israël, attentifs au caractère unique et à la signification universelle de la Terre sainte, conscients de la nature unique des relations entre l’Église catholique et le peuple juif, du processus historique de réconciliation et de la compréhension et de l’amitié mutuelles grandissantes entre les catholiques et les juifs […] prennent l’engagement de coopérer de façon appropriée pour combattre toutes les formes d’antisémitisme et toutes les formes de racisme et d’intolérance religieuse, et pour promouvoir la compréhension mutuelle entre les nations, la tolérance entre les communautés et le respect de la vie et de la dignité humaine. Le Saint-Siège saisit cette occasion pour réaffirmer sa condamnation de la haine, de la persécution et de toute autre manifestation d’antisémitisme dirigées contre le peuple juif et contre tout juif, où que ce soit, en n’importe quelle circonstance et par qui que ce soit. En particulier, le Saint-Siège déplore les attaques dirigées contre les juifs, et la profanation des synagogues et des cimetières juifs, actes qui offensent la mémoire des victimes de l’Holocauste, particulièrement lorsqu’ils sont commis sur les lieux mêmes qui en ont été témoins.

– En juillet 2001, paraît un document de travail remarquable, mais malheureusement peu remarqué sans doute du fait qu’il est l’œuvre d’une assemblée d’Églises protestantes, et que le grand public, et surtout les journalistes, sont plus attentifs aux documents émanant de l’Église catholique. Il s’agit d’une sélection d’extraits de deux déclarations antérieures – « L’Église de Jésus-Christ » (1994), et « Église et Israël » (2001). Ce texte a été adopté lors de l’assemblée générale de la Communion d’Églises Protestantes en Europe (CEPE), à Belfast en juillet 2001, à l’unanimité des 103 Églises membres. J’estime que sa lecture s’impose à quiconque s’intéresse à la théologie chrétienne du judaïsme. Malgré leur brièveté, ces textes vont plus loin, sur le plan de la théologie fondamentale, que ce qui figure dans la plupart des documents élaborés par l’Église catholique, particulièrement concernant la vocation propre au peuple juif. Ci-dessous l’Introduction:

Ces dernières semaines, déclenchée par des événements dans l’Église catholique romaine, il y a eu une très large discussion sur la relation de l’Église au judaïsme et la part de responsabilité qui revient au christianisme dans la Shoah, l’assassinat de millions de juifs européens. Les Églises chrétiennes ont redéfini leur attitude vis-à-vis du peuple d’Israël après 1945. La Communion d’Églises Protestantes en Europe – Communion Ecclésiale de Leuenberg – a fait des déclarations majeures sur ces questions, à la fois dans son document fondateur et dans deux autres, auxquelles ses membres ont unanimement adhéré. Nous avons ici réuni les deux plus importantes. Ce qui devrait rendre claire la position de nos Églises. Précisément parce qu’il existe encore des tendances à « l’oubli d’Israël » ainsi que de l’antisémitisme dans les Églises protestantes, il conviendrait d’étudier les documents et [de] mettre en œuvre leurs recommandations. « Dans la lutte contre toutes les formes de discrimination, de racisme et d’antisémitisme, l’Église sait qu’elle se tient aux côtés d’Israël [2] ».

 

Le texte (protestant) de la Concorde de Leuenberg (1973)

[...]

7. L’Évangile proclame Jésus-Christ, le salut du monde, accomplissement de la promesse faite au peuple de l’ancienne Alliance.

L’Église de Jésus-Christ (1994)

I.3.1 L’élection comme fondement de la finalité de l’Église – l’Église comme peuple de Dieu

« En Christ, Dieu nous a choisis avant la fondation du monde, pour que nous soyons saints et irréprochables sous son regard » (Ep 1, 3-6.9-11; 3, 11, avec 1 Co 2, 7; Col 1, 12-17; He 1, 1s. et Jn 1, 1 s.). Cette élection fonde aussi la finalité de l’Église d’être lumière du monde, de « proclamer les hauts faits de celui qui vous a appelés des ténèbres à sa merveilleuse lumière » (1 P 2, 9) afin que « désormais les autorités et les pouvoirs […] connaissent, grâce à l’Église la sagesse multiple de Dieu » (Ep 3, 10).

L’élection de l’Église est étroitement liée à l’élection d’Israël comme peuple de Dieu (Ex 19, 5 s. ; 1 R 8, 53 ; Ps 77, 16.21 ; Is 62, 12). Dieu a appelé Israël à la foi (Is 7, 9; Rm 4, 13 s.) et lui a montré par sa promesse le chemin de la vie (Ex 20, 1-17; Dt 30, 15-20) et l’a ainsi destiné à être la lumière des nations (Is 42, 6). Cette promesse à Israël demeure, elle n’est pas devenue caduque par l’événement Christ, car Dieu est fidèle (Rm 11, 2. 29).

L’Église est le peuple de Dieu comme communauté de croyants appelés par Christ d’entre les juifs et d’entre les peuples (Rm 9, 24). La foi vient de la Parole de Dieu qui place tous, les païens comme les juifs, sous le jugement de Dieu (Rm 3, 9), les appelle à la repentance et leur confère la grâce (Rm 3, 28 s.). Les chrétiens croient que la finalité de l’Église révélée en Christ sera accomplie de telle manière qu’avec la multitude des païens « tout Israël » sera sauvé (Rm 11, 25 s.).

II.3.1 Le dialogue avec le judaïsme

Pour les Églises issues de la Réforme, être Église exige, au nom d’une priorité bibliquement fondée, une analyse critique de leur relation au judaïsme. Ce dialogue avec le judaïsme est indispensable pour les Églises. Durant des siècles les juifs ont été persécutés et confrontés à des pogromes. L’antijudaïsme des Églises a largement servi à fonder la persécution du peuple juif dans l’occident chrétien. La persécution et l’élimination massive des juifs par le national-socialisme ont été accompagnées par des manquements dramatiques de la part des Églises allemandes qui ne se sont pas opposées à temps et efficacement aux menaces qui pesaient sur les juifs. La confrontation avec l’histoire douloureuse et pesante du rapport entre juifs et chrétiens est aujourd’hui comprise par toutes les Églises comme étant une tâche essentielle.

Lorsque l’on abuse de l’Évangile de la grâce de Dieu en Jésus-Christ pour fonder le « rejet » des juifs et justifier l’indifférence face à leur destin, l’Évangile est remis en cause en tant que fondement de l’existence de l’Église. La relation à Israël est pour les chrétiens et les Églises une partie intégrante du fondement de leur foi.

L’existence du judaïsme est pour les Églises un signe de la fidélité de Dieu qui tient ses promesses. Malgré ses nombreux manquements en particulier dans sa relation aux juifs, l’Église est, elle aussi, dépendante de ces promesses. Dans la rencontre du témoignage de vie de l’autre, les juifs et les chrétiens découvrent les points communs et les différences dans la foi et la vie de l’Église et de la Synagogue. Le dialogue entre juifs et chrétiens vit du fait que les deux ne cachent pas le témoignage de la vérité vécue de leur foi, mais l’intègrent dans le dialogue en s’efforçant de se comprendre mutuellement.

Le document intitulé « Église et Israël » (2001)

I.4.8 Après la fin de la Seconde Guerre mondiale, il y a eu dans plusieurs pays européens des attentats antisémites et jusqu’à aujourd’hui il existe dans de nombreux pays un antisémitisme ouvert ou latent qui renaît sans cesse. À l’occasion de la fondation du Conseil œcuménique des Églises, en 1948 à Amsterdam, les participants ont adopté une déclaration contre le racisme et ont ainsi renié toute forme d’antisémitisme. Depuis les années 1960, les théologiens et les Églises sont de plus en plus disposés à rechercher le dialogue avec les juifs. Cette attitude tient compte du fait qu’au sein du judaïsme il existe une forte réserve ou même un genre de refus de ce dialogue. La théologie chrétienne s’efforce de plus en plus de combattre clairement toute forme d’antisémitisme, et de prendre en considération la réflexion sur la relation de l’Église au peuple d’Israël comme un devoir théologique.

I.4.9 Ce retour sur l’histoire de l’Église et particulièrement sur l’histoire de la théologie chrétienne montre qu’il y eut des lacunes fondamentales dans la réflexion sur le judaïsme et sur la relation particulière entre l’Église et Israël. Des lacunes dans la doctrine de l’Église – dans le domaine de la compréhension de l’Écriture, de la doctrine de Dieu, mais aussi de la christologie – ont également contribué pour une large part au fait que, dans de nombreuses Églises de la Réforme, il n’y eut pas d’opposition efficace aux crimes du national-socialisme. Au vu de ces expériences, et en dépit de la responsabilité particulière de l’Allemagne, il appartient à toutes les Églises de redéfinir d’une façon dogmatiquement réfléchie leur relation à Israël.

II.3.1 Ce qui a été dit précédemment a des conséquences sur la définition de la relation de l’Église à Israël. Selon la compréhension qu’elle a d’elle-même, l’Église est élue en toute liberté par le Dieu d’Israël. Elle se comprend comme la communauté créée par la foi en la révélation du Dieu d’Israël en Jésus- Christ. Elle perçoit Israël comme le peuple qui reconnaît Dieu et l’honore, dans la perspective de la révélation attestée dans ses Écritures Saintes, sans qu’il confesse le Christ. En raison même de la révélation du Christ, on ne peut pas dire qu’Israël doit être considéré uniquement comme le cadre historique, passé, de l’événement Christ et qu’il est désormais « dépassé ». Au contraire, Israël est le point de référence constitutif et inchangé, en aucun cas dépassé, de la révélation de Dieu en Jésus de Nazareth qui est le Christ. Par la foi, nous savons que, dans l’histoire de Dieu avec sa création, depuis le commencement jusqu’à la fin des temps, le peuple d’Israël conserve sa place permanente.

II.3.2 La prédication chrétienne se déroule en public et s’adresse à tous les humains. Elle retentit dans le contexte du dialogue avec les religions mondiales et dans le dialogue avec des représentations du monde non religieuses. Il va de soi que les chrétiens témoignent de leur foi en paroles et en actes vis- à-vis de ces différents groupes.

Il en va de même dans leurs rencontres avec des juifs. Le témoignage commun rendu au Dieu d’Israël et la confession de foi dans l’élection souveraine du Dieu unique constituent un argument de poids pour proscrire, de la part des Églises, toute forme d’activité dirigée de façon spécifique vers les juifs pour les convertir au christianisme.

III.1.1.2 Dans le combat contre tous les phénomènes de discrimination, de racisme et d’antisémitisme, l’Église est aux côtés d’Israël. Les communautés chrétiennes gagnent en crédibilité lorsqu’elles sont prêtes, même au-delà de leur propre domaine, à s’engager dans une responsabilité qui concerne la société. Elles encouragent une compréhension des notions d’humanité et de droits de l’homme conforme à la conception chrétienne de l’être humain. Elles s’efforcent de présenter l’histoire en adéquation avec les événements, d’avoir une réflexion critique sur les questions actuelles concernant la xénophobie, le racisme et la relation aux autres cultures, religions et minorités ethniques. Le document « Église et Israël » peut servir à la réflexion proposée aux communautés chrétiennes, à partir de leurs propres racines théologiques. Dans cette perspective, il constitue une base importante.

Dans leur vie quotidienne, les communautés connaissent des situations différentes, et en fonction de cela, elles cherchent des formes d’engagement et de transmission qui sont différentes. L’effort qui a été fait dans de nombreuses communautés chrétiennes pour prendre à nouveau conscience de l’histoire des communautés juives qui vivaient depuis longtemps dans leur propre environnement a réveillé leur sensibilité pour le passé et le présent.

III.1.1.3 Pour des raisons historiques et théologiques, l’Église est liée par la solidarité avec Israël. Ceci demeure valable même si les Églises prennent position de façon critique sur le conflit israélo-arabe et sur des décisions politiques actuelles du gouvernement de l’État d’Israël. Elles s’opposent à toutes les tendances qui cherchent à diffamer le mouvement sioniste – qui a conduit à la fondation de l’État d’Israël

– en le qualifiant de raciste. Les Églises soutiennent tous les efforts de l’État d’Israël et de ses voisins, en particulier du peuple palestinien, pour parvenir à une paix sûre, durable et juste dans le respect mutuel, et pour la sauvegarder.

[…]

1.2.4 Dans ce qu’elle annonce, l’Église s’oppose à toute forme d’« oubli d’Israël ». Elle prend au sérieux la portée de l’unicité et du caractère incomparable de Dieu, soulignés par le judaïsme d’une manière toute particulière. L’appel à la conversion à ce Dieu unique unit l’Église et Israël. Ceci trouve en particulier son expression lorsque la prédication de l’Église redit la miséricorde de Dieu attestée dans la Torah et dans les autres parties des Écritures saintes d’Israël, qui sont l’Ancien Testament chrétien. L’Église et Israël attestent de la même manière que cette miséricorde inclut la revendication de justice pour toute l’humanité, ainsi que le droit de la création à sa sauvegarde.

III.2 De la responsabilité commune des chrétiens et des juifs

Ces dernières années, dans de nombreuses situations, chrétiens et juifs ont combattu ensemble contre la discrimination, le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie. Dans ce domaine, ils se savent liés les uns aux autres. Dans le processus conciliaire, les thèmes de « Justice, paix et sauvegarde de la création » sont devenus particulièrement significatifs pour de nombreuses Églises. Ce sont des préoccupations et des espérances qui concernent à la fois les chrétiens et les juifs sur la base de la tradition qui leur est propre. Ils peuvent agir côte à côte dans la lutte pour une application de plus en plus concrète des droits de l’homme au plan individuel et social. Ces dernières années, de nombreuses expériences ont été vécues en Europe sur le terrain de tels engagements communs. Ce sont des signes encourageants qui montrent que la culpabilité et les blessures qui ont été infligées ne doivent pas forcément avoir le dernier mot, mais qu’avec précaution – sans qu’il soit question d’oublier ni de refouler le passé – des pas peuvent être faits ensemble.

Conclusion

Les Églises de la Communion ecclésiale de Leuenberg reconnaissent et déplorent, eu égard à l’histoire de vingt siècles d’animosité chrétienne vis-à-vis des juifs, leur coresponsabilité et leur culpabilité à l’égard du peuple d’Israël. Les Églises reconnaissent leurs interprétations fautives de certaines affirmations et traditions bibliques. Devant Dieu et les hommes, elles confessent leur faute et implorent le pardon de Dieu. Elles se fient en l’espérance que l’Esprit de Dieu les conduit et les accompagne sur leur nouveau chemin.

Les Églises de la Communion ecclésiale de Leuenberg sont appelées à rechercher le dialogue avec les juifs, partout où cela est possible, dans le lieu où elles se trouvent et dans leur situation particulière. Dans l’écoute commune de l’Écriture sainte d’Israël – l’Ancien Testament chrétien –, il est possible de rechercher des voies en vue d’une compréhension mutuelle.

La coexistence de l’Église et d’Israël ne sera pas remplacée dans l’histoire par une “union” des deux (Rm 11, 25-32). Le témoignage du Nouveau Testament enseigne que la connaissance et le discours théologiques ont des limites qu’il n’est pas donné aux humains de franchir. L’Église confesse, avec les mots de l’apôtre Paul (Rm 11,33-36) :

« Ô profondeur de la richesse, de la sagesse et de la science de Dieu ! Que ses jugements sont insondables et ses voies impénétrables ! Qui en effet a connu la pensée du Seigneur ? Ou bien qui a été son conseiller ? Ou encore, qui lui a donné le premier, pour devoir être payé en retour ? Car tout est de lui, et par lui, et pour lui. À lui la gloire éternellement ! Amen. »

 

On notera qu’il s’agit de documents de travail, et non d’un texte doctrinal ratifié par l’ensemble des Églises. Dans une étude de 2004, le pasteur Alain Massini, président de la Commission « Chrétiens et juifs » de la Fédération protestante de France, précise à ce sujet :

[…] il est clair que les orientations que propose ce document ne peuvent faire l’unanimité des Églises membres de la Fédération protestante de France. La Fédération protestante de France n’est pas une communion d’Églises mais une fédération qui regroupe des Églises, des Communautés, des Institutions, des Œuvres et des Mouvements aux orientations diverses sur le dialogue envers les juifs. Dans la commission Chrétiens et juifs, [cohabitent] des tendances très diverses. Nous y trouvons des luthéro- réformés qui sont en accord avec ce texte, mais aussi des Églises plus évangéliques qui partagent des orientations proches du mouvement « evangelical » d’outre-Atlantique, d’autres qui souscrivent aux orientations de la déclaration ‘Un unique Christ pour tous’, qui rappelle la centralité du salut en Jésus- Christ, d’autres encore qui ont l’oreille des juifs messianiques, et enfin des représentants de la Cimade, plus sensibles à la réalité palestinienne. Le spectre est donc très large [3].

Les événements et les textes évoqués ci-dessus – hautement significatifs malgré leurs différences de nature et d’autorité – ont jalonné le XXe siècle et les premières années du XXIe. Ils sont assez largement ignorés du public, même chrétien. J’y ai consacré de larges parties d’un ouvrage spécifique, déjà cité plus haut [4] (288). Je me permets d’y renvoyer. Ce bilan, indéniablement positif, ne concerne que les autorités religieuses. Qu’en est-il des fidèles ? Nous allons voir que les motifs d’inquiétude quant à leur attitude à l’égard des juifs ne manquent pas.

 

Un intérêt chrétien plutôt tiède

Le moins que l’on puisse dire est qu’à l’exception de groupes impliqués dans le dialogue entre juifs et chrétiens, on ne perçoit pas, dans la presse catholique écrite et audiovisuelle, un intérêt excessif pour cette relation.

N’ayant pas eu l’occasion de consulter – si tant est qu’elle existe – une monographie consacrée aux habitudes de lecture en matière de relations entre chrétiens et juifs, il m’est difficile de me faire une idée précise des attentes et des motivations de ce lectorat particulier.

Mais c’est sur le terrain – entre autres au sein de groupes chrétiens, ou à l’occasion de rencontres individuelles – que le constat est le plus décevant. Je parle évidemment d’expérience, et rien ne me permet d’extrapoler celle-ci à l’ensemble de la chrétienté. À mon niveau donc, j’ai constaté une ignorance, souvent abyssale, de la problématique des relations judéo-chrétiennes, pour ne rien dire de celle du judaïsme lui-même. Parmi les catholiques avec lesquels je me suis entretenu, ceux à qui le titre Nostra Ætate « disait quelque chose », n’étaient pas en mesure d’en dire plus que des banalités souvent inexactes. Fait inquiétant.

Il est affligeant de constater que, sauf notables exceptions, ces fidèles sont peu enclins à réfléchir sur la permanence de l’existence juive, et encore moins sur son sens au regard de la foi chrétienne. Il s’agit, dans la majeure partie des cas, d’ « indifférence » et non d’hostilité, je le précise, mais ce n’en est pas moins inquiétant.

 

La passivité des chrétiens face aux nouvelles formes d’antisémitisme, et particulièrement l’antisionisme

Au vu de ce qui précède, on serait tenté de parler d’un manque d’intérêt. Mais le plus perturbant est de constater, au détour d’une discussion plus générale, voire d’un mot en prise avec l’actualité du Proche-Orient, que cet intérêt se réveille et s’avère même brûlant dès que sont abordés, même indirectement, la question de l’État d’Israël et les problèmes qu’il suscite [5].

Il n’est pas rare que l’interlocuteur se lance alors, avec agacement, voire hostilité, dans une diatribe curieusement calquée sur le discours médiatique ambiant. Il est très vite question de « condition tragique des Palestiniens » et de « disproportion » – variante : « brutalité » – des « représailles » israéliennes. Et si vous invoquez, le plus pacifiquement du monde, la nécessité où se trouve l’armée de défendre les citoyens de l’État juif contre des attaques terroristes, il n’est pas rare que votre contradicteur en minimise le caractère meurtrier, ou même les justifie comme étant des « actes désespérés » auxquels est « acculée » une population palestinienne « occupée », devenue « étrangère sur son propre sol », et dont c’est le seul moyen de défense contre une armée israélienne puissante, dotée de chars et d’avions. Il ressort de ces échanges – si l’on peut employer ce terme pour qualifier ce qui n’est, le plus souvent, qu’un chapelet d’accusations unilatérales –, que le « coupable » est l’État d’Israël et la « victime » indiscutable, le peuple palestinien [6].

Le document « Kairos-Palestine » – publié le 11 décembre 2009 par des chrétiens palestiniens de Bethléem, et distribué par le Conseil Mondial des Eglises – s’inscrit dans cette ligne [7]

Au fil des années et de centaines de conversations de ce type, force m’est de constater que ces catholiques, probablement sincères, n’ont intériorisé qu’un seul aspect des problèmes que devrait poser à un chrétien la violence de l’opposition quasi pavlovienne à la présence en « Palestine » d’un État juif, accusé de reproduire la politique répressive et meurtrière dont le peuple juif a lui- même été victime durant tant de siècles.

Dès lors, la question se pose : ce glissement du théologique au politique – que j’ai appelé, en son lieu, « politisation théologique » – est-il le résultat d’une prise de conscience à laquelle seraient parvenus, après un examen honnête des différentes composantes du problème, des chrétiens touchés par la grâce, ou s’agit-il d’un alibi plus ou moins conscient, pour renier aujourd’hui le capital de sympathie dont bénéficiaient jusque dans les années soixante du XXe siècle, les millions de juifs qui avaient choisi de vivre sur le sol même de l’ancienne patrie de leur peuple.


[1] Cf. M. R. Macina, « Caducité ou irrévocabilité de la Première Alliance dans le Nouveau Testament. À propos de la formule de Mayence », Istina XLI, Paris,1996, p. 347-400.

[2] Communion d’Églises Protestantes en Europe (CEPE) – Communion Ecclésiale de Leuenberg – Un recueil de textes sur la relation des Églises protestantes avec le Judaïsme, février 2009, Église et Israël I, 1, 1, 2.

[3] Massini, Alain, « Approche historique du rapport entre juifs et protestants », sur le site de la Fédération protestante de France. Texte en ligne sur rivtsion.

[4] M. Macina, Chrétiens et juifs depuis Vatican II, op. cit., surtout p. 61 s.

[5] Voir, à ce propos et entre de nombreux autres articles : « [D'un religieux blasphémateur :] Israël a fait taire ma prière, A. Longchamp, Jésuite ».

[6] J’ai traité de ce thème dans mon précédent livre, M. Macina, Chrétiens et juifs depuis Vatican II, Voir VIII.6. Les excès d’un « philopalestinisme » chrétien « ayant les apparences du bien mais reniant ce qui en est la force » (cf. 2 Tm 3, 5). On trouvera, sur mon site rivtsion.org, des liens à des articles qui illustrent cette tendance compassionnelle fortement influencée par des médias hostiles à Israël, dans l’article intitulé : « Diabolisation chrétienne d'Israël - Liens utiles ». Je recommande l’ouvrage de l’historien israélien Yoav Gelber, Palestine 1948. Guerre d’indépendance ou catastrophe ?, Les Provinciales, 2013 ; outre son intérêt proprement historique, ce livre a le mérite de mettre en lumière le poids énorme des mythes et de l’idéologie partisane, dans les narratifs palestinien et israélien, et l’ignorance qu’ils génèrent, au point, comme l’écrit l’auteur, que « la propagande parvient sans peine à rivaliser avec l’histoire ».

[7] Voir « "Un moment de vérité", de Kairos Palestine, appel de dirigeants chrétiens pour que cesse l'occupation de la Palestine ». On peut en lire une critique chrétienne évangélique dans un article du Dr Michael Volkmann, en date du 1er novembre 2010: « Le document "Kairos-Palestine" publié par un groupe de Chrétiens palestiniens ».

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Date de dernière mise à jour : 14/05/2014