II. 4 Motifs d’espoir ou de découragement ?

 
Des motifs d’inquiétude

 

On s’étonnera peut-être de ce que le titre de ce chapitre laisse planer le doute sur l’issue positive de la reconsidération ecclésiale de la question juive, dont il est question dans ce livre. C’est que, on le verra, le contentieux juif avec la chrétienté est lourd. Plus que les siècles de mépris, de soupçon, et de ressentiment chrétiens à leur égard, l’absence d’une protestation prophétique de la hiérarchie ecclésiale contre l’extermination de six millions des leurs, a muré la majeure partie des juifs dans une attitude de défiance systématique envers la chrétienté dans son ensemble. Au grand désespoir de leurs amis chrétiens, dont certains œuvrent depuis des décennies pour changer les mentalités.

Après la Seconde Guerre mondiale – malgré la découverte du génocide et les efforts de quelques historiens et écrivains pour sensibiliser les consciences au caractère abominable de ce crime et au silence, ou à la mollesse des réactions durant sa perpétration, de tant de responsables politiques et religieux de l’époque –, la reconnaissance et surtout l’aveu explicite de la responsabilité générale dans l’abandon des juifs, à l’heure de leur plus grande déréliction, furent, à quelques glorieuses exceptions près, lents à s’exprimer. Il y a de nombreuses explications à ce phénomène, qui a été analysé par des historiens spécialisés. Certaines sont recevables, d’autres ont un désagréable arrière-goût d’alibi, voire de justification apologétique. Conformément à la ligne générale de mes réflexions sur ce drame, je m’en tiendrai, dans les points qui suivent, à l’examen de l’attitude, des actes, des déclarations et des écrits chrétiens à ce sujet.

 

La réserve diplomatique du Vatican face à la persécution des juifs fut-elle coupable ?

Le sujet est explosif. Pour en traiter comme il le mérite, il faudrait un ouvrage spécifique, et il en existe déjà des centaines. Rappelons toutefois que l’extrême discrétion de la hiérarchie de l’Église (surtout catholique), face à la persécution bestiale des juifs, fut générale, sauf rarissimes et glorieuses exceptions (en Hollande et en France uniquement), et encore les réactions furent- elles tardives et ponctuelles. Quant à Pie XII, la seule allusion publique qu’il fit, durant toute la guerre, au sort des juifs (sans toutefois mentionner leur nom), figure dans les quelques lignes de son discours pontifical de Noël 1942 (qui dura quarante-cinq minutes), où il évoqua les « centaines de milliers de personnes qui, sans avoir commis aucune faute personnelle, et parfois pour des raisons de nationalité ou de race, sont destinées à la mort ou à un dépérissement progressif ». Le caractère elliptique de cette phrase fut cause de ce que les Polonais – sur le martyre desquels la papauté avait gardé le même silence –, se reconnurent dans ce passage. C’est ce qui ressort, semble-t-il, de cette précision d’un historien italien peu suspect d’hostilité à l’égard de Pie XII :

Osborne, l’ambassadeur anglais près le Saint-Siège, fait part à son gouvernement de l’intention du pape de défendre les juifs ; de même, Tittman fait part à Washington de ce que Pie XII était convaincu d’avoir parlé clairement de l’extermination des Polonais, des juifs et des otages, tous victimes « sans faute de leur part », en raison de leur race ou de leur nationalité […] [1].

Du coup, les termes généraux de « nationalité » et de « race », presque universellement considérés comme « désignant clairement les juifs », apparaissent dans une tout autre lumière. On frémit en pensant que l’absence de mention explicite des juifs, tant reprochée à ce passage du message pontifical, a peut-être son origine dans la « triple destination » – Polonais, Juifs, otages – qu’évoque incidemment le chargé d’affaires de Roosevelt. Ce qui serait regrettable, dans ce cas, ce n’est pas que le pape ait ainsi fait allusion, en plus des juifs, aux Polonais et aux otages, mais qu’il ait laissé s’installer et perdurer l’équivoque.

On peut épiloguer à l’infini sur les raisons qui ont conduit le pontife romain à adopter une attitude d’extrême discrétion – on peut aussi parler, avec certains auteurs, de « réserve diplomatique » – concernant le sort des juifs. Pour faire simple, disons que, selon ses détracteurs, le pape a failli à son devoir de témoin du Christ en choisissant la voie diplomatique plutôt que celle du témoignage prophétique. Selon ses défenseurs, par contre, le « souverain pontife », qui s’était convaincu que toute opposition déclarée à la politique nazie obtiendrait l’effet inverse du résultat souhaité, a agi au mieux de ses possibilités limitées et a opté, faute de choix, pour les protestations diplomatiques et l’action caritative secrète. Les deux positions sont évidemment irréconciliables et aucun historien n’a pu, à ce jour, établir, de manière péremptoire, ni la culpabilité ni l’impeccabilité morale de l’attitude du pontife. Au pire, on peut l’estimer timorée ; au mieux, on peut reconnaître qu’elle fut sincère mais erronée.

 

La Shoah, invisible toile de fond du chapitre 4 de la Déclaration Nostra Ætate

La repentance de hauts dignitaires religieux chrétiens

En 1948, Mgr Jean-Baptiste Montini, le futur pape Paul VI, avait confié à Jacques Maritain son émotion à la lecture de l’article de François Mauriac – très dur pour l’attitude de Pie XII –, dont j’ai cité un bref extrait ci-dessus [2]. L’excellent chroniqueur de l’adoption mouvementée de la Déclaration Nostra Ætate, 4, qu’est l’abbé Laurentin [3], rappelle que « Jean XXIII avait voulu ce projet ». Et de préciser :

L’intention avait en lui de profondes racines. Le souvenir des juifs persécutés, et de l’impuissance où il s’était trouvé de leur porter d’autres secours qu’individuels et limités, au temps où il était délégué apostolique à Istanbul, ne le quittait pas [4].

Laurentin énumère une « série de faits » qui, selon lui, « catalysèrent le projet », et s’attarde sur l’audience que le pape accorda à Jules Isaac, dont la femme et la fille avaient péri dans les camps, et qui avait voué le reste de son existence à ouvrir les yeux des chrétiens sur la part de responsabilité qui incombait à « l’enseignement (chrétien) du mépris », dans les persécutions multiséculaires contre le peuple juif, en général, et l’extermination des juifs d’Europe, en particulier. Et Laurentin de rapporter que Jules Isaac remit au pape un dossier contenant 1) un programme de redressement de l’enseignement chrétien concernant Israël ; 2) un exemple de mythe idéologique (la dispersion d’Israël, châtiment providentiel) ; 3) des extraits du catéchisme du concile de Trente montrant que l’accusation de déicide est contraire à la saine Tradition de l’Église [5].

L’ecclésiastique précise encore qu’à la question de Jules Isaac, qui lui demandait « s’il pouvait emporter une parcelle d’espoir », Jean XXIII avait répondu : « vous avez droit à plus que de l’espoir ». Mais il insiste sur le fait que cette visite « ne fut qu’un facteur parmi d’autres », et évoque quelques initiatives qui témoignent de la prise de conscience croissante, dans certains milieux chrétiens, du tort immense qu’avait causé aux juifs la manière, caricaturale et méprisante, dont leur foi, leurs traditions et leur histoire avaient été présentées aux chrétiens au fil des siècles :

En 1960, l’Institut biblique demanda que le Concile traitât la question juive. La même année, Mgr Osterreicher, directeur de l’Institut judéo-chrétien de Seton-Hall (U.S.A.), transmit une pétition signée de 15 prêtres afin que la catéchèse chrétienne soit expurgée des termes blessants qui demeuraient encore l’égard des juifs. Durant l’été 1960, un groupe international de prêtres et de laïcs, réunis dans la ville d’Apeldoorn (Hollande), rédigea un mémoire sur le rôle du peuple juif dans l’histoire du Salut et le transmit au cardinal Bea [6].

Il importe de préciser qu’il ne s’agissait pas là d’un phénomène de génération spontanée. Rares et lentes à se faire jour, quelques expressions de remords, voire de repentir, s’étaient déjà exprimées après la guerre et avant le Concile, dans des déclarations publiques de hauts dignitaires religieux.

Dès 1948 (1er - 5 septembre), une résolution de l’Assemblée des catholiques allemands, réunis à Mayence (Katholikentag), reconnaissait :

l’immensité des souffrances qui ont été infligées aux hommes de descendance juive au cours d’une marée de crimes jamais officiellement dénoncés [7],

et se déclarait

animée de l’esprit de pénitence chrétien au regard du passé et consciente de ses responsabilités en vue de l’avenir […].

En 1949 (9 novembre), le jour anniversaire de la Nuit de cristal, le cardinal von Preysing, évêque de Berlin, déclarait plus dramatiquement encore :

Voici revenu l’anniversaire du jour effroyable qui a vu le commencement de l’extermination des juifs en Allemagne. Comme vous le savez, plus de cinq millions de juifs furent assassinés par le précédent gouvernement. Même les vieillards et les enfants ne furent pas épargnés. C’est un crime sans précédent qui se dresse devant nous […] [8].

En 1950, à Weissensee, une déclaration des Synodes de l’Église évangélique d’Allemagne proclamait :

Nous nous déclarons solidairement coupables, par nos omissions et par nos silences, devant le Dieu de miséricorde, des crimes qui ont été commis contre les juifs par des membres de notre peuple [...] [9].

En 1961, une résolution du Synode de l’Église évangélique en Allemagne, au sujet du procès d’Eichmann, affirmait :

En présence de ce crime dont nous portons la responsabilité en tant que nation, nous ne pouvons fermer les yeux et les oreilles. Tous les Allemands qui, en âge de raison, ont assisté à l’horreur de l’extermination des juifs, même ceux qui ont secouru leurs concitoyens dans la détresse, tous doivent reconnaître devant Dieu que, par manque de vigilance et d’esprit de sacrifice dans l’amour, ils se sont rendus complices [...]. C’est pourquoi nous voulons nous soumettre au jugement de Dieu et reconnaître notre manque d’amour, notre indifférence et notre crainte, voire notre complicité avec le crime, comme notre propre part à cette faute. Nous voulons nous encourager mutuellement à expier notre complicité et à croire, du fond du cœur, que le pardon de Dieu nous donne la vraie liberté et la vie [10].

La même année (juin 1961), la Conférence épiscopale réunie à Bühl, prescrivait une prière de repentir, dans laquelle on pouvait lire :

[…] Nous le confessons devant Toi : parmi nous, une foule innombrable d’hommes et de femmes ont été mis à mort parce qu’ils appartenaient au peuple d’où est né le Messie selon la chair. Nous t’en prions, daigne amener à la reconnaissance et au repentir tous ceux d’entre nous qui se sont faits complices, par leurs actions, leurs omissions et leur silence. Conduis-les à cette reconnaissance et à ce repentir afin qu’ils expient tout le mal qu’ils ont commis. Pour l’amour de ton fils, dans ta miséricorde infinie, daigne pardonner l’incommensurable faute que ne saurait effacer nulle pénitence des hommes […] [11].

Digne de mention également est l’importante déclaration, d’une grande profondeur théologique, publiée par les Églises évangéliques à l’occasion du Kirchentag, lors du procès Eichmann (22 juillet 1961) :

Les juifs et les chrétiens sont unis de façon indissoluble. Le reniement de cette unité a été la cause de l’hostilité qui a régné dans la chrétienté contre les juifs. Il a été la raison principale de la persécution des juifs. Mépriser des membres du peuple juif, au sein duquel Jésus de Nazareth est né, c’est trahir Jésus lui-même. Toute inimitié à l’égard des juifs est une impiété et mène à la destruction du christianisme. Le procès qui se déroule actuellement à Jérusalem nous concerne tous. Nous, chrétiens évangéliques d’Allemagne, reconnaissons que nous avons tous une grande part de responsabilité et de faute […] À propos de l’affirmation, fausse mais propagée pendant des siècles par l’Église, que Dieu a réprouvé le peuple juif, nous voulons méditer de façon nouvelle la parole de l’Apôtre : « Dieu n’a point rejeté son peuple qu’Il a connu d’avance » (Rm 11, 2). Une rencontre nouvelle avec le peuple élu de Dieu ne peut que confirmer ou faire naître le sentiment que juifs et chrétiens vivent ensemble de la fidélité de Dieu, qu’ils le louent et le servent à la lumière de l’espérance biblique, partout où vivent des hommes [12].

On aura remarqué que les textes évoqués sont exclusivement allemands [13]  (277). De surcroît, il ne semble pas que le choix, par Jean XXIII, d’un cardinal allemand pour prendre en charge le texte sur les juifs soit le fruit du seul hasard.

 

Le rôle capital du cardinal Bea dans la rédaction et la réception du chapitre 4 de Nostra Ætate, consacré aux juifs

Avant de m’attarder longuement sur l’action du cardinal Bea, un mot sur le pape du Concile. Élu au souverain pontificat à l’âge de 77 ans, Jean XXIII était considéré comme un « pape de transition », aussi surprit-il tout le monde en décidant de convoquer un concile. Pour mesurer à sa juste valeur le rôle qu’a pu jouer le drame inouï de la Shoah dans la conscience de ce pape, qui allait permettre au « texte sur les juifs » de voir le jour, il faut lire cette confidence éclairante du père T. F. Stransky :

Le souci des catholiques d’améliorer attitudes et comportement envers les fils d’Abraham n’était pas pour Jean XXIII une préoccupation théorique et abstraite. Il ne pouvait oublier les juifs victimes de l’ignoble persécution nazie, et sa propre impuissance à leur procurer plus qu’une aide individuelle et restreinte, alors qu’il était Délégué apostolique à Istanbul (1935-1944) […] [14].

Quant au souci du pape d’effacer tout ce qui était de nature à diaboliser les juifs, il se manifesta jusque dans un domaine où l’Église refuse généralement tout changement : celui de la liturgie. En témoigne l’historien du texte sur les juifs, déjà cité, qui relate ce qui suit :

Ainsi s’était-il manifesté, dès le début de son pontificat, par des paroles, par des actes qui avaient porté. Il avait enfin rayé de la liturgie du Vendredi Saint la mention de la « perfidie judaïque » et des « juifs perfides » qu’on avait maintenue jusque-là en disant, à l’encontre des dictionnaires, que le mot latin perfidia ne signifiait pas perfidie. Acte plus frappant encore : durant la Semaine sainte qui suivit cette décision, Jean XXIII fit recommencer le chant des impropères que l’officiant avait fait sans tenir compte de ces modifications. Ces gestes venus du cœur avaient établi entre le Pape et les juifs de toutes nations un climat de confiance et de sympathie sans précédent [15].

Ceci étant dit, on peut légitimement s’interroger sur les raisons qui ont mû le pontife à choisir un homme né, à quelques mois de distance, la même année que lui (1881), et se demander si Bea avait une quelconque expertise en matière de judaïsme. La Rédaction de la revue du SIDIC, déjà citée, pose loyalement la question et y répond en toute franchise :

Le cardinal était-il préparé à une tâche aussi décisive ? Apparemment il ne l’était pas. Avant qu’il devienne cardinal il n’avait pas eu de contacts avec les juifs et il n’avait pas manifesté un intérêt spécial pour le judaïsme postérieur au Christ. Parmi les nombreux articles écrits par le professeur d’Écriture Sainte, aucun ne touche l’existence du judaïsme post-biblique ou l’exégèse juive de l’Ancien Testament. Son exégèse restait dans le cadre traditionnel et son contact avec le pays d’Israël se limita à un voyage en Palestine en 1929 [16].

Le même article explique l’adaptation rapide du cardinal à cette orientation nouvelle, par sa longue implication dans les rencontres œcuméniques avec des experts protestants et orthodoxes appartenant à des communautés chrétiennes séparées de Rome, mais ayant en commun les Écritures, et il en tire les conclusions suivantes :

Avec sa grande connaissance et son amour de la Bible, il comprenait les différentes manières dont on a pu expliquer la Sainte Écriture pour soutenir des vues ecclésiologiques différentes. La Bible, qui a si souvent joué un rôle important et même décisif dans la division des chrétiens, reste pourtant la source commune. La recherche nouvelle de l’unité des chrétiens menait nécessairement à un retour aux sources […] Ces deux éléments, vie imprégnée de la Bible et engagement dans le mouvement œcuménique, devaient préparer l’esprit ouvert du cardinal Bea à la découverte explicite du judaïsme postbiblique. La Sainte Écriture est inextricablement liée à l’histoire d’Abraham et de sa descendance et l’œcuménisme fait retourner aux sources ; là, on rencontre le judaïsme et, d’une manière ou d’une autre, on doit prendre position. Le cardinal l’a fait dans un esprit ouvert et d’une manière très positive [17].

Les détails suivants fournis par le même article montrent éloquemment que le texte dont il avait la responsabilité n’a pas été élaboré in abstracto par un théologien en chambre :

Pendant toute la période du Concile et de sa préparation, [le cardinal Bea] a eu beaucoup de contacts avec des juifs et avec des membres des groupes de l’Amitié judéo-chrétienne de différents pays, qui venaient le voir ou qu’il rencontrait dans leurs pays respectifs. Plusieurs d’entre eux lui ont proposé des suggestions concernant le document en préparation. Le cardinal était toujours très ouvert et à l’écoute de leurs idées. Quelques organisations juives, en contact avec le cardinal, sur invitation et après encouragement de certaines autorités catholiques, lui ont envoyé des « memoranda » sur la question. Il semble que ces documents aient plutôt servi à l’information du cardinal lui-même, parce qu’ils n’étaient pas toujours transmis à la commission susdite […].

Mais le passage le plus éclairant et aussi le plus révélateur de la véritable révolution théologique qu’allait opérer Nostra Ætate, 4, est le suivant :

[…] Augustin Bea est vraiment l’architecte de Nostra Ætate. S’appuyant sur sa connaissance de la Bible et poussé par un grand amour, il défendait courageusement et avec beaucoup d’insistance les grands thèmes de ce document, dans lequel le lien fondamental entre les juifs et tous les chrétiens est mis en lumière. Dans sa relation du 25 septembre 1964, il disait sur ce point : « L’étroite association entre l’Église, le peuple élu du Nouveau Testament, et le peuple élu de l’Ancien Testament [18], est commune à tous les chrétiens, et ainsi il y a un lien intime entre le mouvement œcuménique et les questions discutées dans cette Déclaration [19] ».

Les préjugés traditionnels et l’antisémitisme sont clairement rejetés. Des indications bibliques et pastorales fournissent le point de départ d’une réflexion théologique sur le rôle du judaïsme post- biblique dans l’histoire du salut. Les études et les dialogues, souhaités par le Concile, devront contribuer à une meilleure connaissance du judaïsme, tel qu’il se conçoit lui- même.

Et si l’on cherche des traces indiscutables de l’influence du drame de l’extermination des juifs sur la détermination incroyable dont a fait preuve le cardinal Bea pour élaborer, défendre contre vents et marées, et finalement faire accepter par les Pères conciliaires un texte sur les juifs, qui allait marquer définitivement la théologie et l’ecclésiologie, on retiendra le témoignage même de ce prélat, après la clôture du Concile :

Le problème, vieux comme le christianisme, des relations avec le peuple juif, a été rendu plus aigu par l’épouvantable extermination des millions de juifs sous le régime nazi. Pour cette raison ce problème s’est imposé à l’attention du concile Vatican II [20].

Si l’on met cet aveu en corrélation avec les déclarations des hauts dignitaires religieux, citées plus haut, ce que l’on sait des actes et des paroles de Jean XXIII, et le fait que nombre d’évêques et de cardinaux présents au Concile avaient été des témoins directs de la traque et de la déportation des juifs, il semble que la prise de conscience de la déréliction sans nom que la Shoah infligea à ce peuple ait contribué à l’adoption d’un texte sans précédent dans la doctrine de l’Église, auquel les spécialistes ne donnaient que peu de chances, et dont au moins deux cents Pères conciliaires ont tout fait pour qu’il ne voie pas le jour.


[1] Alessandro Duce, La Santa Sede et la questione ebraica (1933-1945) [Le Saint- Siège et la question juive…], Edizioni Studium, Roma, 2006, note 34, p. 254. Voir aussi Léon Papeleux, Les silences de Pie XII, op. cit., p. 112.

[2] Voir F. Mauriac, « La vérité devenue folle », art. cit.

[3] R. Laurentin, L’Église et les juifs, op. cit.

[4] Ibid., p. 11.

[5] Ibid., p. 12.

[6] Ibid.

[7] M.-Th. Hoch et B. Dupuy, Les églises…, op. cit., p. 29.

[8] Ibid., p. 30.

[9] Ibid., p. 32.

[10] Ibid., p. 36.

[11] Ibid., p. 38.

[12] Ibid., p. 39-41.

[13] Quelques autres eussent également été dignes de mention, en particulier ceux des Églises de Hollande et de France ; mais ils ne parlent pas de la Shoah, si ce n’est de façon allusive et stéréotypée, et surtout sans l’intensité pénitentielle qui caractérise les textes allemands.

[14] T. F. Stransky, « Deux pionniers : Le pape Jean XXIII et le cardinal Bea, le Secrétariat et les juifs », Revue du SIDIC, Numéro spécial consacré au Cardinal Bea, 1969.

[15] R. Laurentin, L’Église et les juifs, op. cit., p. 11-12.

[16] A. Bea, « L’architecte de Nostra Ætate », SIDIC, numéro spécial sur le Cardinal Bea, 1969.

[17] Ibid.

[18] Formule insolite, que je n’ai lue nulle part ailleurs. Elle est analogue à celle de Jean-Paul II ; « le peuple de Dieu de l’ancienne et de la nouvelle alliance »,  reprise par les Notes pour un eprésentation correcte des juifs et du judaïsme dans la catéchèse de l’Eglise catholique, au 2e paragraphe, n° 10, avec cette différence notable, toutefois, qu’elle présente l’Église et le peuple juif comme deux élus !

[19] Ibid.

[20] Je cite d’après l’ouvrage, traduit de l’italien : Cardinal Bea, L’Église et le peuple juif, op. cit., p. 7.

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Date de dernière mise à jour : 14/05/2014