II. 3 La polémique autour de l’attitude de l’Église envers les juifs durant la Seconde Guerre mondiale


A
nalyse du chapitre III, intitulé « Pie XII et les juifs », de l’ouvrage du P. Jean Dujardin [1]

 

Il est de notoriété publique que l’attitude du pape Pie XII envers les juifs, durant la Seconde Guerre mondiale, a fait et fait encore l’objet de polémiques. Les accusations les plus graves ont été portées contre ce pontife, générant du même coup une abondante littérature apologétique, de qualité fort inégale et parfois détestable. Le P. Dujardin cite, à ce propos, l’historien français, François Bédarida, qui rappelle l’« initiative révolutionnaire » du pape « Paul VI […] l’un des plus proches collaborateurs de Pie XII », dans l’espoir de faire pièce aux graves soupçons – qu’il considérait comme injustes – qui pesaient sur Pie XII :

Alors qu’en règle générale, les archives du Vatican étaient fermées pour une période d’au moins cent ans, [Paul VI] a décidé de faire publier, sous la responsabilité de quatre historiens jésuites, les documents de la secrétairerie d’État concernant les années 1939-1945. Il s’ensuivit une série de onze tomes [en douze volumes] échelonnés de 1965 à 1981, sous le titre Actes et Documents du Saint-Siège relatifs à la Seconde Guerre mondiale (A.D.S.S.). Travail d’érudition remarquable, de haute tenue scientifique […] Il y a là une mine prodigieuse qui n’a pas manqué d’être aussitôt exploitée par les historiens. Mais […] si grands que fussent les mérites de cette mise à la disposition du public de milliers de pièces apportant une lumière nouvelle sur une histoire à la fois complexe et disputée, il faut bien admettre que loin de mettre fin aux controverses et aux polémiques, celles-ci n’ont fait que redoubler [2].

Un historien catholique aussi compétent et conservateur que le professeur suisse Victor Conzemius, évoque des questions légitimes quoique dérangeantes, telles que celles- ci :

Est-ce que la collection est complète ou plutôt est-ce que des documents importants ont été omis ? Comme pour d’autres publications du même genre, il s’agit d’une sélection pour laquelle nous n’avons pas de possibilités directes de contrôle : il faut se fier [aux], ou se méfier des éditeurs [les pères jésuites responsables de la publication de ces volumes] […] Certes, les introductions aux volumes reflètent le point de vue du Vatican. Pour utiles qu’elles soient, elles ne constituent pas le dernier mot de la question [3].

Dans un autre article, le même auteur est plus critique encore :

Si la composition internationale du comité d’édition reflète adéquatement un souci d’impartialité, on peut regretter que celui-ci ne se soit pas exercé au-delà de la seule Compagnie de Jésus, particulièrement liée à Pie XII. On tiendra compte aussi du fait que les dépôts d’archives exploités par le P. Blet et ses confrères restent inaccessibles aux autres chercheurs [4].

C’est précisément la fin de non-recevoir opposée aux demandes d’accès à ces archives, formulées par certains chercheurs, qui causera le gel des travaux, puis le coma profond de la Commission mixte juive et chrétienne, constituée pour examiner cette problématique, aussi complexe que sensible [5].

Cette nouvelle blessure – toujours ouverte, au moment où sont écrites ces lignes –, témoigne, une fois de plus, de l’extrême délicatesse et de l’infini respect qui devraient présider aux échanges, de quelque nature qu’ils soient, entre chrétiens et juifs. La crise engendrée par l’altérité identitaire, qui semble irréductible, entre chrétiens et juifs, se double ici d’une souffrance dissymétrique, tant en nature qu’en intensité.

Pour la hiérarchie catholique, l’honneur de la papauté est en jeu, et elle le défend, bec et ongles. Pour le peuple juif, il est vital de savoir s’il peut encore se fier au monde, en général, et au monde chrétien, en particulier, s’il n’a pas été trahi, ou au moins abandonné, à l’heure de sa plus extrême déréliction ; on peut presque affirmer que c’est, pour lui, une question de vie ou de mort, car, pensent de nombreux juifs, si on a pu nous traiter de la sorte il y a quelques décennies, cela peut nous arriver à nouveau, et nous devons nous y préparer de manière adéquate.

 

Le silence d’après-guerre, observé par Pie XII sur le sort des juifs durant la Shoah [6]

Contrairement à une opinion répandue, le reproche fait à Pie XII de n’avoir pas protesté assez fort contre la persécution des juifs ne remonte pas au scandale causé par la pièce de Ralf Hochhuth, Le Vicaire (1963). Tout aussi infondée est l’affirmation selon laquelle, auparavant, nul n’avait mis en doute l’attitude positive du pape envers les juifs. Ce que démentent les textes suivants.

Le 13 décembre 1945, le célèbre écrivain catholique Paul Claudel écrivait à Jacques Maritain :

Rien actuellement n’empêche plus la voix du Pape de se faire entendre. Il me semble que les horreurs sans nom et sans précédent dans l’histoire, commises par l’Allemagne nazie, auraient mérité une protestation solennelle du Vicaire du Christ. Il semble qu’une cérémonie expiatoire quelconque, se renouvelant chaque année, aurait été une satisfaction donnée à la conscience publique […] Nous avons beau prêter l’oreille, nous n’avons entendu que de faibles et vagues gémissements […] [7].

Dans une lettre du 12 juillet 1946, adressée à Mgr Montini, le philosophe catholique Jacques Maritain, alors ambassadeur au Vatican, tentait de convaincre Pie XII de promulguer un document consacré aux juifs :

L’inlassable charité avec laquelle le Saint-Père s’est efforcé par tous les moyens de sauver et protéger les persécutés, les condamnations qu’il a portées contre le racisme, lui ont attiré la juste gratitude des juifs […]. Cependant […] ce dont juifs et Chrétiens ont aussi et par-dessus tout besoin, c’est qu’une voix – la voix paternelle, la voix par excellence, celle du vicaire de Jésus-Christ – dise au monde la vérité et lui apporte la lumière sur cette tragédie. Il y a eu à ce sujet […] une grande souffrance par le monde. C’est, je ne l’ignore pas, pour des raisons d’une sagesse et d’une bonté supérieures, et afin de ne pas risquer d’exaspérer encore la persécution, et de ne pas provoquer des obstacles insurmontables à l’action de sauvetage qu’Il poursuivait, que le Saint-Père s’est abstenu de parler directement des juifs et d’appeler directement et solennellement l’attention de l’univers sur le drame d’iniquité qui se déroulait à leur sujet. Mais maintenant que le nazisme a été vaincu, et que les circonstances ont changé, n’est-il pas permis […] de transmettre à sa Sainteté l’appel de tant d’âmes angoissées, et de la supplier de faire entendre Sa parole ? […] Il me semble que si le Saint-Père daignait porter directement sur la tragédie dont j’ai parlé ici les lumières de Son esprit et la force de Sa parole, témoigner de Sa compassion pour le peuple d’lsraël, renouveler les condamnations portées par l’Église contre l’antisémitisme, et rappeler au monde la doctrine de saint Paul et les enseignements de la foi sur le mystère d’lsraël, un tel acte aurait une importance extraordinaire, et pour préserver les âmes et la conscience chrétienne d’un péril spirituel toujours menaçant et pour toucher le cœur de beaucoup d’Israélites, et préparer dans les profondeurs de l’histoire cette grande réconciliation que l’Apôtre a annoncée et à laquelle l’Église n’a jamais cessé d’aspirer [8].

Début 1948, l’écrivain catholique François Mauriac se demandait ce qui serait advenu,

si, au cours de cette guerre […] quelqu’un, sur une des collines de la Ville éternelle, avait refusé de manger et de boire [allusion à Gandhi]. Pourquoi aucune folie de cet ordre n’a-t-elle jamais été tentée sur l’une des collines de la Ville éternelle ? Pourquoi [...] jamais ce geste, cet acte inimaginable qui aurait fait tomber à genoux les frères ennemis ? [9] 

En avril 1951, le même auteur formulait ce reproche brûlant :

Mais ce Bréviaire [il s’agit de l’ouvrage de Poliakov] a été écrit pour nous aussi Français […] qui n’avons pas eu la consolation d’entendre le successeur du Galiléen, Simon-Pierre, condamner clairement, nettement et non par des allusions diplomatiques, la mise en croix de ces innombrables « frères du Seigneur ». […] Nul doute que l’occupant n’ait eu des moyens de pression irrésistibles, et que le silence du pape et de la hiérarchie n’ait été un affreux devoir ; il s’agissait d’éviter de pires malheurs. Il reste qu’un crime de cette envergure retombe pour une part non médiocre sur tous les témoins qui n’ont pas crié et quelles qu’aient été les raisons de leur silence [10].

Malheureusement, ces reproches et ces appels autorisés n’ont pas mû ce pape à émettre publiquement les paroles tant attendues. On est en droit de se demander pourquoi. Il serait intéressant d’entendre, à ce propos, les justifications éventuelles des défenseurs inconditionnels de l’inerrance de l’attitude de Pie XII envers les juifs. Dans les années 1950, ni les juifs, ni l’Église, ni la chrétienté ne risquaient de pâtir d’une telle initiative, comme c’eût été le cas durant la guerre, aux dires des apologètes de Pie XII. Il s’agit bien d’un silence, cette fois, et il est aussi indiscutable qu’inexplicable.


[1] L’Église catholique et le peuple juif. Un autre regard, Calmann-Levy, 2003 ; voir surtout p.

179 à 187.

[2] Ibid., p. 179.

[3] Ibid., p. 180. La référence est à Victor Conzemius, « Le Saint-Siège et la Deuxième Guerre mondiale », Revue d’histoire de la Seconde Guerre mondiale, n° 128, 1982, p. 87-88.

[4] Victor Conzemius, « Églises chrétiennes et totalitarisme national-socialiste », in Revue d’Histoire Ecclésiastique, Tome LXIII, Louvain, 1968, p. 462.

[6] Ce qui suit est extrait de Menahem Macina, « Ambiguïtés papales. Temporiser pour mieux béatifier Pie XII sans s’aliéner les juifs : le dilemme de Benoît XVI », L’Arche n° 607-608, décembre 2008/janvier 2009, p. 27-29.

[7] Cité in Bulletin de la Société Paul Claudel n° 143, Gallimard, 3e trimestre 1996.

[8] Dans Cahiers Jacques Maritain, n° 23, Kolbsheim (France), octobre 1991, p. 31-33. (Cette lettre est également publiée dans Correspondance Journet-Maritain, Éditions Saint-Augustin, Parole et Silence, t. 3, 1998, p. 917-920). Sur les efforts de Maritain, consulter Philippe Chenaux, Paul VI et Maritain. Les rapports du « montinianisme » et du « maritanisme », Institut Paul VI, Brescia, Edizioni Studium, Roma, 1994, p. 41-45.

[9] « La vérité devenue folle », Le Figaro des 1-2 février 1948, cité in Correspondance Journet-Maritain, t. 3, 1998, p. 922.

[10] Extrait de sa préface – datée du 11 avril 1951 – au livre de Léon Poliakov, Bréviaire de la haine, op. cit., p. X.

Ajouter un commentaire

Code incorrect ! Essayez à nouveau

Date de dernière mise à jour : 14/05/2014