II. 2 Rencontres internationales de chrétiens et de juifs

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1. La rencontre du Savoy Hotel (1943)

Ce n’était pas la première fois que des chrétiens et des juifs se réunissaient dans le but de parvenir à une meilleure compréhension mutuelle. Dès les années de guerre, à Londres, en plein « Blitz », un petit groupe de six personnes, juifs et chrétiens anglais et américains, dînent ensemble à l’hôtel Savoy, à l’invitation de Sir Robert Waley-Cohen, l’un des leaders laïcs les plus en vue de la Communauté juive anglo-saxonne, et trésorier du « Conseil britannique de chrétiens et de juifs » (British Council of Christians and Jews). Ce Conseil avait été constitué tout récemment. Il était issu de la coopération entre chrétiens et juifs dans la prise en charge des victimes de la persécution nazie, qui avaient trouvé refuge en Grande-Bretagne. Il était animé d’un profond et brûlant souci, suite aux premiers rapports sur l’extermination nazie, et il puisait son inspiration chez ses dirigeants : l’archevêque anglican William Temple, le cardinal Hinsley, archevêque de Westminster, le Révérend Docteur James Parkes, le Grand Rabbin d’alors, le Dr H.J. Hertz, et d’autres leaders membres de la Communauté juive britannique, incluant Sir Robert Waley-Cohen lui-même. Le secrétaire général du Conseil britannique de chrétiens et de juifs était le Révérend W.W. Simpson, un protestant Méthodiste qui, depuis l’époque de ses études, au milieu des années 1920, s’était intéressé activement aux juifs et au judaïsme et qui, depuis sa nomination, en 1938, comme secrétaire du Conseil Chrétien pour les Réfugiés de l’Allemagne Nazie (Christian Council for Refugees from Nazi Germany), travaillait en coopération quotidienne étroite avec la Communauté juive.

Aussi surprenant que cela puisse paraître rétrospectivement, les buts du Conseil étaient formulés sans aucune référence spécifique à l’antisémitisme. Et ce, du fait que – comme le soulignait l’archevêque William Temple, lors de la première réunion –, l’antisémitisme, si mauvais qu’il soit de toute évidence, n’est pas le mal ultime. Il est plutôt le symptôme de désordres plus profonds de la société humaine, à la dénonciation et à l’éradication desquels, affirmait l’archevêque, juifs et chrétiens avaient une grande contribution à apporter, en vertu des idéaux et des principes qui leur étaient communs. Selon lui, le but ultime devait être de combattre, non seulement l’antisémitisme, mais toutes les formes de préjugés raciaux et religieux. Mais, avant tout, insistait-il, il devait y avoir une compréhension et un respect mutuels entre les juifs et les chrétiens eux-mêmes.

Pour mettre en œuvre ce type d’étude et créer de telles méthodes d’éducation, la Conférence nationale des chrétiens et des juifs, dont le programme s’étendait sans cesse, avait déjà constitué des centres dans tous les États-Unis.


2. La Conférence d’Oxford (1946)

Dans la correspondance qui suivit le retour des Américains dans leur pays, fut d’abord proposée la tenue, aussi prochaine que possible, après la Guerre, d’une Conférence internationale des chrétiens et des juifs. On choisit Oxford comme centre de cette Conférence, et c’est au cours de cette dernière que se fit jour pour la première fois la proposition de constituer un Conseil International de chrétiens et de juifs. Un Comité chargé du suivi de ce projet fut nommé pour le mettre en œuvre.

La Conférence elle-même, la première du genre, fut une des étapes les plus marquantes dans le développement du dialogue judéo-chrétien. Son thème, « Liberté, justice et responsabilité », fut choisi avec soin. Voici de quelle manière était formulé son but, dans une lettre que l’archevêque de Cantorbéry (qui était alors le Dr Geoffrey Fisher) écrivait au Times, le 25 juin 1946 :

[…] examiner le rôle que peuvent jouer, dans la pratique, les chrétiens et les juifs en éduquant tant eux- mêmes que leurs compatriotes à l’exercice d’une citoyenneté responsable, dans une société basée sur le respect mutuel, la liberté et la justice.

Tout cela, bien sûr, avec, en toile de fond, les horreurs de la Shoah et la désastreuse tragédie générale de la Seconde Guerre mondiale. C’est ce contexte qu’avaient rappelé aux participants, de manière extrêmement vivace, les orateurs d’une rencontre publique qui rassemblait une foule nombreuse, à la veille de l’ouverture de la Conférence. Parmi eux se trouvaient l’archevêque lui-même, le professeur Reinhold Niebuhr, qui parla de la « bonté potentielle de l’individu, et de la cruauté de la collectivité humaine », ainsi que Lord (Rav) Butler, Lord Reading et le Rabbin Docteur Léo Baeck, qui, alors qu’il portait encore les stigmates des souffrances subies dans le camp de concentration de Theresienstadt, fit un appel à la tolérance et à la compréhension, que nul de ceux qui l’entendirent ne pourra jamais oublier. Les participants, au nombre de cent cinquante, venaient de diverses parties du globe.

Le Comité directeur de la Conférence prit deux importantes décisions : la première, de « réunir, dans les délais les plus brefs, une Conférence extraordinaire [an emergency Conference] qui traiterait, de manière spécifique, du problème de l’antisémitisme en Europe » ; la seconde, de constituer un Comité de suivi, chargé du projet de création d’un « Conseil International de chrétiens et de juifs ».

Ainsi était posé le cadre de tout ce qui devait suivre : l’explication des principes fondamentaux du judaïsme et du christianisme et leur pertinence par rapport à l’ordre social, la traduction de ces principes en programmes d’action, et le développement des instruments permettant de mettre en œuvre ces programmes.

 

3. La Conférence de Seelisberg (1947)

Un an après la Conférence d’Oxford, toujours sous les auspices des organisations américaines et britanniques susmentionnées, se tint une seconde conférence internationale, cette fois à Seelisberg, en Suisse. Défini – on l’a vu plus haut – comme « an emergency Conference », ce second rassemblement de chrétiens et de juifs passa des discussions couvrant toute une gamme de sujets, qui avaient eu lieu à Oxford en 1946, au problème particulier de l’antisémitisme. C’était, dans une large mesure, un rassemblement d’experts. Mais, au regard de l’histoire, la personnalité la plus remarquable de la Conférence de Seelisberg restera Jules Isaac, dont l’étude sur les racines chrétiennes de l’antisémitisme, intitulée Jésus et Israël, était sur le point d’être publiée, et dont on peut raisonnablement penser que les entretiens qu’il eut ultérieurement avec Pie XII, et surtout avec Jean XXIII – auxquels il remit un dossier plaidant pour des modifications positives dans l’enseignement chrétien concernant les juifs –, eurent une influence sur les changements majeurs qui se produisirent ensuite en ce domaine, jusqu’à trouver leur expression officielle dans la Déclaration Nostra Ætate, § 4.

On doit au père Démann, qui fut l’un des participants de cette Conférence, le bref résumé suivant de l’activité de la « Commission des Églises » :

Les propositions de Jules Isaac, qui étaient, en fait, les conclusions de son Jésus et Israël, déjà terminé mais pas encore paru, s’imposaient évidemment comme point de départ des discussions de la « Commission des Églises ». Les points les plus délicats de ces débats tenaient moins aux relations entre juifs et chrétiens qu’à la difficulté, pour les catholiques, de trouver des formulations acceptables pour Rome (à l’époque !) et, pour les protestants, de trouver des formules acceptables pour tous, entre eux […] Mais, en fait, pour être notre « parrain » et porte-parole à Rome (surtout après la Conférence), nous comptions surtout sur Jacques Maritain, à cette époque ambassadeur de France auprès du Saint-Siège et, par ailleurs, bien connu des Américains, ayant passé la période de guerre aux États-Unis. Ce « parrainage » se concrétisa d’ailleurs dans la lettre adressée par Jacques Maritain à la Conférence et qui allait figurer en tête de la brochure résumant les Actes de la Conférence [1].

Les « Dix points de Seelisberg » – à savoir les propositions largement inspirées de celles de Jules Isaac (au nombre de dix-huit) qui figurent à la fin de son ouvrage, Jésus et Israël, paru en 1948 (p. 575-578) –, ont exercé une influence considérable. Très diffusées au cours des années suivantes et constamment reproduites depuis dans divers ouvrages et brochures, elles sont devenues si classiques qu’on a aujourd’hui l’impression qu’elles vont de soi et qu’elles ont toujours fait partie du patrimoine spirituel du christianisme – ce qui est loin d’être le cas. En voici le texte :

1. Rappeler que c’est le même Dieu vivant qui nous parle à tous, dans l’Ancien Testament comme dans le Nouveau Testament.

2. Rappeler que Jésus est né d’une mère juive, de la race de David et du peuple d’Israël, et que son pardon embrasse son propre peuple et le monde entier.

3. Rappeler que les premiers disciples, les Apôtres et les premiers martyrs étaient juifs.

4. Rappeler que le précepte fondamental du christianisme, celui de l’amour de Dieu et du prochain, promulgué déjà dans l’Ancien Testament et confirmé par Jésus, oblige chrétiens et juifs dans toutes les relations humaines, sans aucune exception.

5. Éviter de rabaisser le judaïsme biblique dans le but d’exalter le christianisme.

6. Éviter d’user du mot « juifs » au sens exclusif de « ennemis de Jésus », ou de la locution « ennemis de Jésus » pour désigner le peuple juif tout entier.

7. Éviter de présenter la Passion de telle manière que l’odieux de la mise à mort de Jésus retombe sur tous les juifs, ou sur les juifs seuls. En effet, ce ne sont pas tous les juifs qui ont réclamé la mort de Jésus. Ce ne sont pas les juifs seuls qui en sont responsables, car la Croix, qui nous sauve tous, révèle que c’est à cause de nos péchés à tous que le Christ est mort. Rappeler à tous les parents et éducateurs chrétiens la grave responsabilité qu’ils encourent du fait de présenter l’Évangile et surtout le récit de la Passion d’une manière simpliste. En effet, ils risquent par là d’inspirer, qu’ils le veuillent ou non, de l’aversion dans la conscience ou le subconscient de leurs enfants ou auditeurs. Psychologiquement parlant, chez des âmes simples, mues par un amour ardent et une vive compassion pour le Sauveur crucifié, l’horreur qu’ils éprouvent tout naturellement envers les persécuteurs de Jésus tournera tout naturellement en haine généralisée des juifs de tous les temps, y compris ceux d’aujourd’hui.

8. Éviter de rapporter les malédictions scripturaires et le cri d’une foule excitée : « Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants », sans rappeler que ce cri ne saurait prévaloir contre la prière infiniment plus puissante de Jésus : « Pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font ».

9. Éviter d’accréditer l’opinion impie que le peuple juif est réprouvé, maudit, réservé pour une destinée de souffrances.

10. Éviter de parler des juifs, comme s’ils n’avaient pas été les premiers à être de l’Église. En pratique, nous nous permettons de suggérer:

  • d’introduire ou de développer, dans l’enseignement scolaire et extra-scolaire à tous les degrés, une étude plus objective et plus approfondie de l’histoire biblique et post-biblique du peuple juif, ainsi que du problème juif ;
  • de promouvoir, en particulier, la diffusion de ces connaissances par des publications adaptées aux différents milieux chrétiens ;
  • de veiller à rectifier dans les publications chrétiennes, surtout dans les manuels d’enseignement, tout ce qui s’opposerait aux principes énoncés plus haut.

Pour conclure, on ne saurait sous-estimer l’impact des travaux de la Conférence de Seelisberg sur le changement d’attitude de l’Église à l’égard du peuple juif, qui trouva son expression officielle dans la Déclaration Nostra Ætate, § 4, du concile Vatican II.

 

4. Conférence internationale de Fribourg (juillet 1948)

On sait peu de chose de la genèse de cette « Conférence », des noms et qualités de ses participants, de son ordre du jour, et des suites qu’elle a eues [2]. Elle fait pâle figure en regard de la Rencontre de Seelisberg. Pourtant, elle a eu l’immense mérite d’anticiper prophétiquement une prise en compte épiscopale française positive de l’existence de l’État d’Israël, qui ne vit le jour que vingt-cinq ans plus tard [3]. Faute de matériau plus consistant je reproduis, ci-après, un compte-rendu de cette manifestation [4] :

Une « Conférence », ou Congrès, a réuni du 21 au 28 juillet 1948, à Fribourg en Suisse, un nombre assez important de personnalités catholiques, protestantes et juives – de 130 à 140 – dans le but de travailler à un rapprochement des esprits et des cœurs. Une quinzaine de nations s’y sont trouvées représentées : Allemagne, Angleterre, Autriche, Belgique, Egypte, États-Unis, France, Hollande, Italie, Luxembourg, Pologne, Suisse, etc.

Les membres chrétiens de la Commission Religieuse y ont fait la déclaration suivante :

« Profondément émus par la guerre qui ensanglante et profane la Terre Sainte, nous désirons ardemment et nous demandons dans nos prières le rétablissement de la paix en Palestine, d’une paix fondée sur la justice, qui tienne compte, dans toute la mesure humainement possible, des aspirations légitimes de toutes les communautés ethniques et religieuses intéressées, et qui permette à tous, juifs, chrétiens et musulmans, de vivre dans la concorde et la compréhension mutuelle. Sans vouloir aborder les problèmes proprement politiques que pose l’établissement de l’État d’Israël, nous tenons à rappeler à la conscience chrétienne qu’aucune raison théologique certaine, qu’aucun enseignement biblique incontestable, n’imposent aux chrétiens une attitude négative à l’égard d’une restauration d’un État juif en Palestine.

Nous plaçant au point de vue de la lutte contre l’antisémitisme, nous saluons avec joie l’espoir qui se lève pour les juifs d’échapper enfin à l’humiliation et aux persécutions. Nous pensons particulièrement à ceux qui subissent encore l’existence tragique des « personnes déplacées » ou la menace imminente de nouvelles violences. D’un point de vue purement religieux, nous espérons aussi qu’en reprenant racine dans le pays de la Bible, Israël connaîtra une nouvelle vigueur spirituelle et réalisera la plénitude de sa Vocation. »

À cette déclaration des membres chrétiens, les membres juifs de la même Commission ont ainsi répondu :

« Nous prenons connaissance avec une sincère émotion de la déclaration des membres chrétiens de notre Commission. Nous déclarons avec eux que, nous aussi, nous désirons ardemment et demandons dans nos prières une paix juste qui fasse régner en Terre Sainte une concorde fraternelle entre toutes les familles spirituelles. Nous souhaitons avec ferveur que, par l’épanouissement de nos valeurs spirituelles au sein de l’État d’Israël, s’accomplisse la parole biblique : La connaissance de Dieu remplira la terre, comme l’eau abonde au fond des mers [cf. Is 11, 9] ».

 

5. Les thèses de Bad Schwalbach (mai 1950) [5]

En mai 1950, à Bad Schwalbach (Allemagne), un groupe de théologiens protestants et catholiques (dont le pasteur Freudenberg et Karl Thieme) se réunit en vue de préciser les fondements bibliques des Dix points de Seelisberg. Le texte de ceux-ci avait été soumis auparavant à différentes associations judéo-chrétiennes. Les thèses de Schwalbach ont reçu, en juillet 1950, l’approbation de la hiérarchie catholique, en la personne de l’évêque de Fribourg-en- Brisgau. Moins connues que les Points de Seelisberg, qui ont servi de charte aux diverses associations d’Amitié judéo-chrétienne, les thèses de Bad Schwalbach, qui les complètent, sont d’une grande importance, car elles fournissent les bases de la réforme de l’enseignement chrétien, réclamée par la conférence de Seelisberg. On remarquera que ce document contient déjà l’essentiel de ce qui figurera dans les documents officiels postérieurs relatifs au « nouveau regard », que l’Église porterait désormais sur le peuple juif.

1. Un seul et même Dieu parle à tous les hommes dans l’Ancien comme dans le Nouveau Testament. Ce Dieu unique, c’est le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, de Moïse et des Prophètes. Si nous chrétiens ne croyons pas en ce Dieu unique, nous adorons un faux dieu, même si nous l’appelons le Père de Jésus-Christ : cela fut déjà l’hérésie de Marcion au 1er siècle.

2. Jésus est né du peuple d’Israël, d’une mère juive, de la race de David. Par lui, le fils de David, l’Oint de Dieu, nous avons part à la rédemption, liée pour Israël à la venue du Messie, et déjà promise à tous les autres peuples dans la bénédiction donnée à Abraham. S’il est sûr, pour notre foi, qu’en la personne de Jésus de Nazareth est venu le Sauveur qui accomplit toute promesse de salut, il n’en reste pas moins certain que nous attendons encore le jour à venir où nous contemplerons la manifestation de cet accomplissement.

3. L’Église, fondée par l’Esprit Saint, est composée de juifs et de païens réconciliés dans le Christ et rassemblés pour former le nouveau Peuple de Dieu. Nous ne devons jamais oublier qu’une partie importante de cette Église est formée de juifs, et que les apôtres et les premiers témoins de Jésus étaient des juifs.

4. Le précepte fondamental du christianisme, celui de l’amour de Dieu et du prochain, promulgué déjà dans l’Ancien Testament et confirmé par Jésus-Christ, oblige donc juifs et chrétiens dans toutes les relations humaines sans exception.

5. Parce que le juif, comme le chrétien (Mc 12, 33 s. ; Rm 13, 8-10), est soumis à la même Loi d’amour sans limites, c’est pécher que de rabaisser orgueilleusement les juifs de l’époque biblique et post-biblique par rapport aux chrétiens, et c’est méconnaître ainsi l’Évangile comme accomplissement de la Loi.

6. Il n’est pas conforme à l’Écriture d’assimiler « les juifs » aux « ennemis de Jésus » ; car précisément l’évangéliste Jean auquel cet usage se réfère – même là où il semble les identifier l’un à l’autre, ne désigne pas, en parlant des « juifs », la totalité du peuple juif, même pas à Jérusalem (7, 12 s.), mais la grande partie des chefs politiques et religieux influents à ce moment- là (7, 48 s.). C’est pourquoi, en parlant de la Passion, on ne devra pas omettre de rappeler « ces foules » qui pleuraient sur Jésus (Lc 23, 27) et qui, après sa crucifixion, « s’en retournaient en se frappant la poitrine » (Lc 23, 48).

7. Avant tout, il n’est ni biblique, ni chrétien de regarder et de présenter la Passion du Christ, à qui nous devons notre salut, dans une lumière partielle, en l’attribuant à la faute d’hommes déterminés historiquement ou à celle d’un peuple précis. Autant que des hommes peuvent en juger, et en se basant sur les données du Nouveau Testament, on peut distinguer clairement, parmi les contemporains de Jésus, trois attitudes « coupables » à des degrés divers :

a) La conduite de quelques-uns, relativement peu nombreux qui, d’une manière ou d’une autre, ont été impliqués dans la crucifixion, depuis les instigateurs de la mort du Christ, poussés par l’ambition politique ou le fanatisme religieux, jusqu’aux fonctionnaires ou aux disciples qui ont failli par lâcheté.

b) Le comportement de cette multitude qui ne pouvait se résoudre à croire en la Résurrection de Jésus, annoncée par les apôtres et reliée aux preuves scripturaires de sa messianité, et qui se laissait plutôt convaincre par les arguments qui semblaient accuser un condamné à mort de blasphème et de soulèvement du peuple (cf. Ac 17, 11, mais aussi Lc 5, 39 !).

c) La haine d’un assez grand nombre qui poursuivaient et calomniaient les disciples de Jésus (Ac 13, 50 ; 14, 19 ; 17, 5 s. ; 18, 12 s.) – il ne faudrait pas oublier cependant que, dès le Moyen-Âge, avec Maimonide, les autorités juives modifient de plus en plus leur attitude et, à l’encontre de leurs prédécesseurs, reconnaissent le païen baptisé comme un adorateur du vrai Dieu. En tout cela, nous chrétiens, nous ne devons jamais oublier que nous nous rendons bien plus coupables si, en dépit des grâces reçues, nous nous livrons au messianisme politique et social et crucifions ainsi, à nouveau, le Seigneur, nécessairement et finalement dans ses membres; nous nous contentons de confesser des lèvres la Révélation de Dieu, au lieu de consentir à l’opprobre de la croix, comme le Seigneur mort et ressuscité pour nous a le droit de l’exiger de notre vie entière ; nous devrions plutôt être attentifs aux avertissements et aux promesses qu’il nous a donnés comme signes alors que, entre 1933 et 1945, pour la première fois dans l’histoire, des juifs et des chrétiens furent persécutés ensemble ; nous refusons de respecter le croyant sincère qui ne partage pas notre foi.

8. La signification de la crucifixion du Christ dans l’alliance de Dieu avec Israël est un mystère caché à l’intérieur de la fidélité inébranlable de Dieu pour son Peuple. Et même la partie centrale de l’épître aux Romains (chap. 9-11) ne nous le révèle dans ses traits principaux que par allusion. Comme partout ailleurs dans l’histoire de ce peuple unique, il ne peut être question ici de malédiction, mais bien plutôt d’une bénédiction que Dieu veut accorder finalement à son Peuple, et avec lui, à tous les peuples. Seul – d’après Gn 12, 3 – s’en exclut celui qui par légèreté ou par malice porte atteinte à cette alliance pleine de promesses. Le chrétien se souvient, en outre, de la parole du Christ en croix : « Père, pardonne-leur, car ils ne savent ce qu’ils font ! » Le cri d’une foule excitée : « Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants ! » doit être tourné par nous en prière, et exprimer que ce sang sauve finalement ceux pour qui il a été d’abord répandu. Jamais nous ne devrons abuser de ce cri pour présenter l’effusion de sang juif comme une sorte de juste punition, d’autant plus que la chrétienté primitive a vénéré avec une ferveur particulière des martyrs d’origine juive.

9. L’unique passage du Nouveau Testament où, au mot « rejet » appliqué au destin des juifs, est opposée immédiatement « l’assomption » future du peuple de l’ancienne Alliance dans l’Alliance nouvelle et définitive, en Rm 11, 15, doit être la norme d’interprétation de toutes les affirmations néotestamentaires concernant le rejet. Il n’est pas conforme à la Révélation d’annoncer uniquement l’aspect provisoire du double jugement donné par l’ensemble de la Bible, sans évoquer en même temps, l’autre aspect – définitif – qui le supprimera en le dépassant. Le oui des juifs à Jésus est promis par Dieu comme dernier mot de leur histoire ; et cette promesse est la garantie de son oui aux juifs. Ce doit être aussi le dernier mot de la prédication chrétienne au sujet des juifs.


[1] Cf. M.R. Macina et P. Démann, « “L’incident” de Seelisberg n’a pas eu lieu », Sens, revue de l’Amitié judéo-chrétienne, n° 232, Paris, octobre 1998, p. 483-486.

[2] Le Père P. Démann y a consacré un article qui m’est malheureusement resté inaccessible : « Le Congrès de l’association internationale de Chrétiens et de juifs à Fribourg (21-28 juillet 1948) », L’Amitié Judéo-Chrétienne, n° 2, janvier 1949, p. 12-13.

[3] Je veux parler du document de la Conférence épiscopale française, « L’attitude des chrétiens à l’égard du judaïsme. Orientations pastorales », op. cit.

[4] Texte repris de Cahiers Sioniens 2ème Année - T. I, n° 4bis, du 1er octobre 1948, pp. 76-77.

[5] Je reproduis à l’identique le passage de l’ouvrage de M.-Th. Hoch et B. Dupuy, Les Églises devant le judaïsme. Documents officiels 1948-1978, p. 22-25.

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Date de dernière mise à jour : 14/05/2014