Exorde

Voir la table des chapitres

Je crois utile d’introduire ce livre par un beau texte précurseur protestant qui a été publié dix-huit ans avant Nostra Ætate, dans le premier des Cahiers d’études juives de la revue Foi et Vie. Son auteur, le pasteur Westphal, écrivait à leur propos :

« Ces cahiers d’études juives, que nous entreprenons de publier […] ont l’humble ambition de professer, selon l’expression apostolique, “la vérité dans la charité”, [ils] voudraient être avant tout le témoignage d’une Église qui demande pardon [1]. »

Sans doute pensait-il : après tant d’hostilité, voici le temps du pardon. Le lecteur jugera si l’attitude chrétienne vis- à-vis des juifs, au cours des décennies écoulées a justifié cette espérance:

C’est nous chrétiens qui avons aujourd’hui le plus grand besoin de pardon. Nous ne devrions parler des juifs, parler aux juifs, que dans une grande angoisse d’humiliation et d’espérance […]. Car le mystère d’Israël est inséparable du mystère de l’Église, il est notre mystère. Le mystère de notre péché et le mystère de notre grâce. Objets de la même révélation, de la même vocation, appelés au même jugement, promis au même Royaume, nous ne serons pas sauvés, au dernier jour, les uns sans les autres. Nous avons besoin de pardon. Car nous avons contribué à travers les siècles à la « séparation » des juifs. Nous les avons considérés comme étrangers, alors qu’ils sont nos pères selon l’esprit. Nous avons été parfois les instigateurs, parfois les complices, parfois les témoins indifférents ou lâches de toutes les persécutions qui les ont décimés […].

Nous nous sommes souvent reposés, mensongèrement reposés sur notre sécurité de « Nouvel Israël », satisfaits d’avoir, nous du moins, le secret de ce mystère. Et nous avons méprisé l’avertissement redoutable de l’Apôtre : « Tu subsistes par la foi. Ne t’enorgueillis pas, mais crains… » (Rm 11, 20).

[…] Notre infidélité la plus courante est que nous avons peur des hommes et pas de Dieu, ô chrétienté qui a si peu de foi vraie en Dieu, si peu de courage vrai devant les hommes – une Église sans crainte, une Église orgueilleuse! « Père, pardonne-nous, pardonne-nous… » La question juive est la question des questions. À la manière dont ils parlent des juifs, on peut juger sûrement de la valeur spirituelle d’un homme, d’une Église, d’un peuple, d’une civilisation.

L’antisémitisme est, pour l’Église, la plus grave méconnaissance du Christ, le plus secret refus de la foi, la plus insidieuse perversion de l’Évangile de l’Incarnation […] Père, pardonne-nous [2].


[1] Charles Westphal, « Père pardonne-nous », 1er Cahier d’études juives, Foi et Vie, XLVII, n° 3, avril 1947, p. 209-211.

[2] Sauf indication contraire, tous les passages mis en italiques l’ont été par mes soins, dans le but d’attirer l’attention du lecteur, sur des mots ou des passages que j’estime importants. Sur le plan documentaire et historique, mon travail doit beaucoup aux ouvrages suivants, largement cités d’ailleurs : Paul Démann (avec la collaboration de Renée Bloch), La catéchèse chrétienne et le peuple de la Bible, édité par les Cahiers sioniens, numéro spécial (nos 3 et 4), Paris, 1952 ; Jules Isaac, Jésus et Israël, nouvelle édition, Paris, Fasquelle, 1959 (1ère édition 1948), réimpression Grasset, Paris, 1987 ; René Laurentin, L’Église et les juifs à Vatican II, Casterman, Paris, 1967 ; Giovani Miccoli, Les dilemmes et les silences de Pie XII. Vatican, Seconde Guerre mondiale et Shoah, traduit de l’italien par Anne-Laure Vignaux avec la collaboration de Lydia Zaïd, Éditions Complexe, Bruxelles, 2005 (original italien : I dilemmi e i silenzi di Pio XII, Milan, 2000) ; Pierre Sorlin, « La Croix » et les juifs (1880-1899). Contribution à l’histoire de l’antisémitisme contemporain, Grasset, Paris, 1967.

Commentaires (1)

Olivier Peel
  • 1. Olivier Peel | 28/03/2014

Ce texte de ce pasteur Wesphal me parle beaucoup et me fait mal en même temps, car je recherche encore quelqu'un parmi mais frères protestants qui puisse crier haut et fort des paroles comme celles-ci:
"Nous nous sommes souvent reposés, mensongèrement reposés sur notre sécurité de « Nouvel Israël », satisfaits d’avoir, nous du moins, le secret de ce mystère. Et nous avons méprisé l’avertissement redoutable de l’Apôtre : « Tu subsistes par la foi. Ne t’enorgueillis pas, mais crains… » (Rm 11, 20)."

Trop épris par le pro-palestinisme ambiant, le monde chrétien oublie d'où il vient et qui le soutient... Aveuglé, par son orgueil de soi-disant "Nouvel Israël" qui est une imposture théologique, en rejetant le peuple juif, son Etat, le christianisme d'aujourd'hui tombe dans l'apostasie et fait de la publicité à l'antisionisme, qui est le nouvel antisémitisme.

Ce bilan me consterne et me rend triste. Prions Dieu qu'il puisse encore envoyer des ouvriers dans son champs.

Ajouter un commentaire

Code incorrect ! Essayez à nouveau

Date de dernière mise à jour : 14/05/2014